OPINIONS SUR LE CLERGE FRANÇAIS
c'était une chose indispensable d'entretenir des prêtres, il fallait bien le faire ; mais aussi, qu'il faudrait les organiser de manière à ce que l'on pût exercer sur eux une grande surveillance, car c'étaient des gens bien dangereux. J'ajo utai « : Si je m'exprime ainsi, c'est que j'ai le souvenir de leur conduite lorsqu'on leur demanda le serment, et de tout ce qu'ils ont fait dans la Vendée où j'ai fait la guerre. Enfin, j'ai recueilli dernièrement une preuve bien évidente de leur mauvaise volonté à se soumettre. Voici le fait : lorque j'entrai à Wels, en Autriche, à la fin de la dernière campagne, je fis prendre les dépêches au bureau de poste afin d'avoir des nouvelles ; et l'on trouva, parmi les lettres qui me furent apportées, une pièce signée de plusieurs archevêques et évêques émigrés, alors à Vienne. Je la remis au général Moreau qui l'aura sans doute envoyée au ministre de la police. Ces prélats, consultés par plusieurs prêtres s'ils pouvaient prêter le serment prescrit par la constitution de l'an VIII, décidaient que la puissance temporelle ne pouvait rien prescrire à la puissance spirituelle; cependant, qu'il était des circonstances où l'Eglise militante permettait la soumission selon la nécessité ; que, dans ce cas, il fallait la faire, mais toujours avec une restriction menlale. « Et, comme des avocats, » dis-je, cals citaient des autorités dans leur délibération, entre autres Thomas de Cantorbéry à l'occasion du schisme d'Angleterre. — Ils nous en font bien d'autres, » dit le Premier Consul. Je répliquai : « Eh bien! il faudra les obliger à se marier, comme les ministres protestants, ce qui contribuera à une garantie de leur conduite. »
Je ne me suis pas écarté de la vérité en disant qu'à cette époque l'opinion n'était pas favorable aux prêtres catholiques romains. L'on appréhendait surtout et avec raison le rétablissement du haut clergé dont les membres, quelque surveillance qu'on pût exercer, rechercheraient, par tous les moyens qui leur sont propres, à ressaisir le degré de puissance dont ils avaient été déchus par l'effet de la Révolution. D'ailleurs, on était convaincu, par l'expérience de plusieurs années, que le ministère de ces prêtres titrés n'était nullement essentiel au bien-être de la nation et on avait encore le souvenir de leur luxe, de leur orgueil, de la conduite scandaleuse de la plupart d'entre eux, enfin de l'ambition de quelques-uns à s'initier dans les affaires temporelles pour parvenir
aux premières ambassades et aux ministères des affaires civiles, moyens essentiels pour se faire nommer cardinaux.
D'un autre côté, il est constant que, pendant le temps que la France n'avait pas eu dans son sein tous ces officiers supérieurs de la milice romaine, les mœurs de ses habitants n'étaient pas plus relâchées qu'avant la Révolution. Je dis plus; c'est qu'en l'absence de ces hauts fonctionnaires et quoiqu'on n'eût même vu ni prêtres, ni moines pendant plusieurs années, les mœurs s'étaient beaucoup améliorées parce que l'amour du travail, l'industrie, l'instruction et l'obéissance aux lois avaient fait les plus grands progrès, et qu'ils servent plus efficacement à l'amélioration des mœurs que la paresse, l'ignorance, la superstition, la confession auriculaire, l'hypocrisie, la fréquentation journalière des églises pour assister à la célébration de mystères incompréhensibles, ou pour entendre des chants et des prières en langue latine que, souvent, le prêtre lui-même ne comprend pas.
L'opinion n'était pas plus favorable au retour des premiers émigrés surtout. Car on avait le pressentiment que, s'étant armés contre la Patrie et ayant fomenté contre elle des guerres extérieures et intestines, ils ne seraient dociles qu'en apparence; que leurs serments, comme celui des prêtres, ne seraient prêtés qu'avec une restriction mentale; qu'ils agiraient sourdement et de consort avec ces prêtres; et qu'ils saisiraient l'occasion qui pourrait se présenter pour opérer une contre-révolution : les uns, afin de reprendre leurs titres honorifiques et féodaux abolis par l'Assemblée Constituante, mais surtout leurs biens, confisqués en raison de leur félonie; les autres, leur influence religieuse, mais principalement une grande partie de leurs biens temporels dont cette même assemblée avait disposé pour les besoins de l'Etat.
Ayant, un jour, accompagné le général Oudinot qui voulait demander à Bonaparte l'inspection de la gendarmerie, et n'ayant pu, à notre arrivée à la Malmaison, lui être présentés, nous fûmes fort surpris, en rentrant à Paris, d'être atteints, dans les Champs-Elysées, par un courrier qui nous apportait l'invitation de retourner pour dîner avec le Premier Consul.
En me promenant avec lui, après le diner, il me demanda où j'en étais pour ma fortune. Je lui répondis : « Mon général, j'ai mon épée pour le service de ma patrie. — C'est bien! Mais que