‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 143 sur 184 · DECAEM DECIDE DE QUITTER L'INDE · texte numérisé non relu

DECAEM DECIDE DE QUITTER L'INDE

Dos que la corvette qui nous apportait des dépêches fut reconnue, par les signaux d'usage, pour être le Bélier qu'on n'attendait pas aussi tôt, nous en augurâmes qu'il devait être chargé d'une mission très extraordinaire.

Le contre-amiral fît donner de suite les signaux de mouillage à distance et de défense de communiquer avec le hàtiment arrivant. Aussitôt qu'il fut à l'ancre, le signal fut donné à son commandant de se rendre à bord du Marengo, et, dès qu'il y fut monté, son canot en fut éloigné.

Dans mon rapport au ministre, j'ai énoncé notre élonnement de l'arrivée de cette corvette et de l'objet de sa mission, notre embarras et ses causes, quel était le parti qui avait été pris et les ordres que j'avais donnés en conséquence, enfin notre départ.

Mais j'ai encore à dire que, pour parvenir au dénouement, je commençai par demander au contre-amiral Linois s'il croyait possible de faire rembarquer les troupes et autres personnes descendues à terre, quoique je fusse convaincu de l'impossibilité : j'en ai déduit les raisons dans mon rapport, et la Belle-Poule n'était même plus là pour les reprendre à son bord. Mais il fallait commencer par dire quelque chose pour arriver à une solution.

A celte question, le contre-amiral répondit, sans préambule : m Je ne dois pas compromettre les bâtiments de ma division pour m'occuper de ce rembarquement. » Extrêmement surpris d'une pareille réponse, je répliquai : « Il me semble, et je crois Monsieur le préfet de mon avis, que nous ne devons pas laisser à Pondichéry ceux qui, malheureusement, y sont débarqués, sans avoir préalablement bien considéré quels moyens on pourrait employer pour les rembarquer, et sans être bien convaincus de l'impossibilité de les emmener avec nous, attendu que vous devez, comme moi, mettre autant d'intérêt au salut des troupes et des passagers qui sont maintenant à Pondichéry que j'en porte à la conservation des bâtiments que vous commandez. »

Le contre-amiral, pressé par cette observation assaisonnée d'un peu d'humeur, ne trouva d'autre parti à m'offrirque de convoquer un conseil où il allait appeler lescapilaines des frégates. Je relevai vivement cette proposition par ces paroles : ■« Un conseil !... C'est moi qui suis le conseil!... Pouvez-vous mettre à la voile à minuit? Si vous le prévoyez, ordonnez vos dispositions en conséquence. 53

Je ne pouvais exprimer rien qui dût le tirer plus promptement de son extrême embarras : aussi ne fit-il pas longtemps attendre sa réponse affirmative.

Ce parti pris, je dis à M. Léger : « Je viens de vous communiquer les intentions du gouvernement qui vous concernent. Vous allez avoir un grand sacrifice à faire, celui de vous séparer de votre famille, sans même pouvoir lui faire part que vous êtes obligé de l'abandonner à Pondicbéry avec tous ceux qu'à notre grand regret nous nous voyons forcés d'y laisser. Mais, dans la position difficile où les circonstances nous ont placés, la Patrie réclame de vous un nouveau service. Je suis trop persuadé de votre dévouement à ses intérêts pour avoir le moindre doute de votre courageuse résignation. »

Le préfet m'ayant répondu qu'il était très flatté de la bonne opinion que j'avais conçue de lui, et qu'il était disposé à faire tout ce qui pouvait être utile, je lui dis : « Voici ce dont il s'agit. L'adjudant commandant Binot est ici dans ce moment, mais je ne crois pas convenable de l'informer, quant à présent, de la part qui lui est réservée dans ce fâcheux état de choses, ainsi qu'à votre chère famille et à nos autres intéressants délaissés. Ils n'apprendront que trop tôt cette accablante nouvelle! Or, je vais de suite écrire les ordres que j'ai à donner à l'adjudant commandant. Je vais vous les remettre. Vous allez retourner à terre où vous dresserez des instructions pour la personne que vous voulez désigner pour chef de l'administration. Ensuite, vous mettrez vos ordres et les miens dans un tiroir dont vous rapporterez la clef après avoir dit, chez vous, que vous dînerez à bord, ayant à nous entretenir ensemble des dispositions relatives à notre prochain débarquement, et qu'à ce sujet vous êtes venu chercher des documents indispensables que vous aviez oublié d'apporter avec vous. Enfin, il faut que vous ameniez quelqu'un sur qui vous pouvez compter, qui ne quittera le Marengo qu'à l'instant où on aura mis sous voile : alors il reportera votre clef, avec un mot de lettre, à une autre personne de confiance à laquelle vous recommanderez ponctuellement de n'ouvrir le tiroir que demain au jour, d'y prendre les ordres que vous allez y serrer, et de les porter ou envoyer à leur adresse, à moins que vous ne jugiez plus à propos de confier toute la mission à celui que vous allez ramener avec vous. »

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