‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 144 sur 184 · ABNEGATION DU PREFET LEGER · texte numérisé non relu

ABNEGATION DU PREFET LEGER

Lorsque j'eus donné au préfet ce que j'avais à lui remettre, il s'en alla à terre pour s'occuper des dispositions convenues, accompagné du commandant Binot qui était venu me voir lorsqu'il avait aperçu le Bélier à l'ancre. Je n'avais heureusement pas eu lieu de l'engager à dîner, parce qu'il m'avait dit que le commissaire anglais l'avait invité. Cette circonstance m'avait mis un peu à l'aise : mais j'éprouvai un sentiment très pénible, au moment de me séparer de cet intéressant et brave officier (1), en pensant qu'il me quittait avec la confiance de revenir à bord le lendemain matin, tandis que, probablement, je serais déjà fort loin de lui, et qu'alors il éprouverait la plus grande consternation que nous fussions ainsi disparus, enfin qu'il serait dans l'embarras et abandonné à luimême, sans en avoir été autrement prévenu que par l'ordre qu'il recevrait, et dont le préfet, avec lequel il retournait à Pondicbéry, était porteur.

M. Léger revint à bord pour l'heure du dîner, accompagné de son confident. Il n'avait même pas voulu ajouter un mouchoir à celui qu'il avait dans sa poche, et il avait quitté sa famille en lui disant qu'il serait rentré en ville avant la nuit.

A peine le Marengo avait-il été au mouillage que Mme Léger avait envoyé complimenter Mme Decaen, en lui faisant annoncer qu'elle désirait et espérait la voir bientôt descendre à terre, et qu'elle lui offrait à dîner dès ce jour. J'aurais bien pu engager mon épouse à partager ma résolution de n'aller à Pondicbéry que lorsque le pavillon français y serait arboré, mais je n'avais pas jugé, pour autres que pour moi, les circonstances suffisantes pour s'abstenir d'aller à terre passer quelques heures, attendu qu'on en ressent le désir et le besoin, surtout après un long voyage. Néanmoins, d'après mes pressentiments, je dis à ma dame que je désirais sa promesse de revenir dès le lendemain matin, et elle m'en donna l'assurance. Cependant elle n'était pas encore de retour quand je lus la dépêche apportée par le Bélier. J'éprouvai donc une assez vive inquiétude, causée par la crainte qu'elle n'eût cédé aux pressantes instances qu'on aurait pu lui faire de rester plus longtemps à la ville, parce que je prévoyais que je ne pourrais pas l'empêcher de satisfaire à cet engagement, puisqu'en l'envoyant

(1) » Je n'ai point eu la satisfaction de le revoir : nommé général de brigade à son retour en Europe, il fut tué sur le champ de bataille » (Note de Decaen).

chercher à l'improviste, c'était donner lieu à des conjectures, mais en outre à l'éveil qu'il était si important de suspendre.

Mon inquiétude ne fut, heureusement, que passagère, car je ne tardai pas à éprouver la seule satisfaction qui pouvait la faire cesser par le retour si désiré.

Après le coucher du soleil, je demandai au contre-amiral de me faire disposer une embarcation, parce que je désirais aller à bord de chacun des bâtiments de la division. lime proposa de m'accompagner. Il avait déjà donné ses ordres pour les préparatifs préliminaires du départ.

Je fis cette démarche pour prévenir moi-même les commandants des troupes d'annoncer, le lendemain matin, à leurs subordonnés que nous étions en route pour l'ile de France, où nous serions allés directement si le Bélier, qui m'en avait apporté l'ordre, nous eût rejoints au Cap de Bonne-Espérance, et que c'était en raison de cet ordre, dont l'exécution avait été ainsi retardée, que nous étions si subitement partis de la rade de Pondichéry. Je chargeai ces commandants de leur exprimer de ma part que, persuadé de leur bon esprit et de leur courage, je ne doutais pas qu'ils supporteraient avec patience et résignation les privations qui résulteraient de la contrariété de n'avoir pu faire aucune provision pour la non velle traversée.

J'avais considéré comme chose essentielle de faire cette communication afin de tranquilliser autant que possible, eu indiquant ainsi le but de notre marche rétrograde sans en faire connaître la vraie cause : attendu que, probablement, nous serions encore plus d'un mois à la mer avant d'arriver à notre nouvelle destination, et qu'il importait de ne pas laisser les esprits dans l'incertitude ainsi que de prévenir l'ennui qui serait résulté de trop de circonspection et aurait influé sur la santé qu'assez d'autres causes pouvaient contribuer à altérer.

Après être allé à bord des frégates, je montai sur le Bélier pour annoncer à son commandant de se préparer à suivre la division, ainsi que pour le prévenir que, jusqu'à nouvel ordre, il se conformerait à ceux qui lui seraient transmis par le contreamiral.

La chaleur de la journée avait été excessive. Ayant descendu dans la petite chambre de cette corvette pour nous entretenir avec

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