CAPTURE DE LA « COTE-D'OR
Avant de vous exposer, citoyen ministre, quelle conduite j'ai tenue à l'ile de France depuis que j'y fais mon séjour (ce qui fera l'objet d'une lettre particulière), je vais vous rendre compte de ce qui s'est passé à la côte Coromandel depuis le départ de la division, d'où vous conclurez si nos conjectures étaient fondées et si les circonstances qui m'ont fait agir permettaient de prendre un autre parti.
La Belle-Poule, sortie de la rade de Pondichéry le 22 messidor au soir, y était arrivée le 23 au matin. Mon aide de camp avait dû en revenir par terre, parce qu'il avait été supposé que ce serait plus prompt qu'avec la Belle-Poule qui se trouva cependant le 26, à 7 heures du matin, en vue de Pondichéry, où le capitaine Bruilhac reconnut au mouillage une partie de l'escadre anglaise dont le commandant faisait des signaux d'après lesquels un vaisseau et deux frégates appareillèrent pour lui donner chasse.
Mais comme la Belle-Poule avait une marche supérieure, cette division anglaise ne fut plus aperçue le lendemain.
Le contre-amiral Linois vous donne à cet égard tous les détails qui le concernent, et vous fera connaître les motifs qui ont empêché que la Côted'Or n'eût fait route avec la division depuis la sortie de Brest.
C'est sur ce bâtiment que le commodore Rainier a exercé l'hostilité la plus complète. Comme les moindres détails de cette affaire doivent vous être connus, je vous adresse toutes les pièces qui en font foi (1).
Aussitôt que je fus informé de cet acte d'hostilité qui ne laissait plus d'incertitude sur la cause de la conduite précédente de ce commodore (c'était le jour même du mouillage de la division à l'ile de France qu'un brick, parti le 30 messidor de la rade de Pondichéry et à bord duquel s'étaient embarqués furtivement les citoyens Cavaignac, Bruix et deux autres personnes, m'en apporta la nouvelle), je jugeai prudent, après en avoir conféré avec le contre-amiral Linois et le préfet colonial, de demander au gouvernement de l'ile de France de mettre un embargo provisoire sur tous les bâtiments anglais qui seraient ou viendraient au mouillage; et il fut de suite exécuté.
Pouvait-on supposer que la conduite hostile du commodore n'était pas le résultat d'ordres reçus et que, pour en avoir agi ainsi, il n'y avait pas de déclaration de guerre en Europe ou au moins indubitable; et qu'à cet égard, le gouvernement anglais de l'Inde n'avait pas reçu des avis?...
Mais il en a été tout autrement, citoyen ministre.
La Côte-d'Or est entrée à l'ile de France le 3 fructidor.
Dans le nombre des pièces que m'a adressées le commandant Binot, la lettre du commodore Rainier est digne de fixer votre attention et donne une bien juste idée de la position dans laquelle nous nous trouvions, dans la rade de Pondichéry, lorsque le capitaine du Bélier m'y remit vos ordres.
Si la mauvaise foi anglaise n'était pas à son terme, il ne faudrait réflé-
(1) « Elles sont transcrites à la fin de ce cahier et cotées B. C. » (Note de Decaen). Voir ces lettres p. 387 à 392.
362 MEMOIRES ET JOURXAUX DU GÉXÉRAL DECAEX
ehir qu'un moment sur la conduite des agents de cette nation dans l'Inde pour être convaincu qu'elle a réellement atteint le plus haut degré. Je ne veux faire qu'une observation pour le démontrer.
Le gouvernement de Madras s'est déclaré incompétent pour rendre Pondichéi y (voir la pièce n° I) ; il a répété cette même déclaration dans sa réponse à ma dépêche (n° 2) ; et ce même gouvernement, qui avait prétendu n'avoir aucun droit à exercer, a pu obliger le commodore Rainier à annoncer que sa conduite était désapprouvée et conséquemment à relâcher la Càle-dOr, qui fut néanmoins escortée par une frégate anglaise jusqu'à la ligne (1).
Cette disposition du gouvernement de Madras coïncidant avec ce que les papiers publics m'avaient appris sur ce qui se passait en Europe, c'est-àdire qu'il y avait toujours incertitude sur la paix ou sur la guerre (incertitude qui n'empêchait cependant pas les bâtiments du commerce d'entrer dans les ports ou d'en sortir, quoiqu'il y eût des croisières) et d'après les rapports apportés par la Côte-d'Or, l'embargo fut aussitôt levé.
Les troupes embarquées sur ce bâtiment se portaient bien. Elles descendirent à terre le lendemain. On s'est occupé, depuis, de débarquer les effets qui étaient à son bord. Il y avait, sur ce navire, bien peu de choses pour les besoins de l'établissement.
J'ai beaucoup à me plaindre de la manière dont l'embarquement a été ordonné, puisque les objets les plus nécessaires sont restés à Brest, excepté une partie embarquée sur la Marie-Françoise qu'on ne peut présumer que perdue. lie Malabar, arrivé ici le 14 fructidor et parti de Brest six semaines après la division, n'en a pas apporté de nouvelles.
C'est vraiment ridicule qu'on ait pu fréter un si petit navire que la Marie- Françoise et surtout qu'on l'ait chargé d'armes et de munitions ainsi que d'autres objets qui étaient indispensables, soit que j'eusse descendu à Pondichéry, soit que vous m'eussiez ordonné d'autres dispositions que celle de me rendre à l'ile de France.
J'ai l'honneur, etc..
Cette lettre, écrite le 20 fructidor, ne put partir qu'à la fui de brumaire, quoique j'eusse recherché, par plusieurs propositions au contre-amiral, de faire parvenir nos dépêches en France beaucoup plus tôt.
Je lui avais écrit, le 7 fructidor, ce qui suit :
La conférence que nous avons eue avec le capitaine Baudin nous a assurés qu'il n'a plus, pour avoir terminé sa mission, qu'à opérer son retour en France : mais aussi il nous a prévenus que deux: obstacles s'opposaient à ce qu'il l'entreprit bientôt directement. L'un, c'est le manque de quelques approvisionnements indispensables, qu'il n'espère pas obtenir
(1) « Voir à la fin de ce cahier les deux pièces dont il s'agit, cotées à la marge B et D » (Mole de Decaen). Voir ces pièces p. 385 et 397.
DECAEN ET LIXOIS 363
dans cette colonie à l'époque qu'il avait précédemment fixée pour son départ, vu l'état actuel des ressources de l'administration, laquelle, annonce-t-il, ne lui fournit pas même les besoins journaliers, ce qui l'oblige par conséquent à consommer, dans cette station, les approvisionnements de mer qu'il a à son bord. L'autre, c'est, dit-il, que la saison actuelle n'est pas celle qui lui en procurera une favorable pour transporter en France les animaux; et plantes vivantes qu'il a recueillis dans le cours de son voyage. Le capitaine Baudin paraît se proposer de parer à ces deux inconvénients en quittant au plus tôt ce port pour se rendre au Cap de Bonne -Espérance où, par son crédit, il s'approvisionnera et attendra, dans cette relâche, l'époque convenable pour les objets qu'il transporte.
La mission du capitaine Baudin le rend probablement, sous quelques rapports, indépendant de votre commandement. Mais, général, dans les circonstances présentes qu'il est de la plus grande nécessité que le gouvernement soit informé des événements qui ont eu lieu à la côte Coromandel, ainsi que de notre retour à l'île de France, et de ce qui s'est passé ultérieurement, je pense que, puisque le bâtiment monté par le capitaine Baudin est en état de reprendre la mer, aux obstacles près qu'il nous a présentés, il y aurait possibilité que ce capitaine pût rendre un très grand service à la chose publique : d'abord nous serions assurés de la remise de nos dépêches, dans quelque état que soit la politique de l'Europe; en second lieu elles arriveraient plus tôt que par tout autre moyen à employer puisque les bâtiments auxquels vous pourriez donner cette destination et le Marengo même ne seront pas encore, de quelque temps, en état de remettre à la voile. Ainsi, s'il n'y a réellement que le défaut de quelques approvisionnements et la raison convenable pour les objets vivants qui empêcheraient le capitaine Baudin de se rendre au plus tôt en France, je crois qu'il est très facile de le tranquilliser à cet égard et de le mettre à même de partir.
Le rapport de nos dépêches en France est certes assez important pour qu'on puisse bien le préférer au transport de quelques animaux, etc.. qui pourront aussi bien être transportés plus tard, et auxquels on pourra donner ici tous les soins nécessaires
Vous pouvez assurer le capitaine Baudin que je ne négligerai rien à cet égard.
Quant à l'autre obstacle, il peut être également aplani par la fourniture de quelques objets d'approvisionnement, d'autant mieux qu'il a apporté la meilleure volonté à remettre, pour votre division, plusieurs choses qu'il avait en superflu, disposition qui me persuade que cet officier ajoutera à son zèle et à son dévouement en se préparant à partir dans peu de jours pour se rendre en Europe avec toute la diligence possible.
Voilà ce que j'ai cru devoir répondre à votre lettre d'hier, au lieu de faire une invitation officielle au capitaine Baudin auquel il convient plutôt, je crois, que vous communiquiez vous-même les motifs sur lesquels je
364 MÉMOIRES ET JOURNAUX DU GÉXÉRAL DECAEX
repose mes sollicitations pour qu'il porte au plus tôt à notre gouvernement des dépêches essentielles et qui vous intéressent comme moi. J'ai l'honneur, etc..
Le contre -amiral Linois m'ayant fait une communication de laquelle il résultait que je ne pouvais pas compter sur le départ du Géographe, je lui fis cette réponse :
Eh bien! Puisque la communication que le capitaine Baudin vous a faite de ses instructions vous a porté à une détermination autre que celle que vous aviez d'abord jugée possible, et que vos réflexions vous ont fait peser ponr ne pas compromettre votre responsabilité, je supposerai, pour le moment, qu'il n'a pas même été question que le Géographe aura pu être dans le cas d'anticiper son retour en France.
Cependant, je vous annonce que je ne suis point d'accord avec vous dans la supposition que vous faites que nos dépêches pour rendre compte de ce qui s'est passé à la côte Coromandel, etc., ne sont pas d'une importance et d'un assez grand intérêt politique pour que le capitaine Baudin, si son vaisseau eût été prêt à reprendre la mer et se rendre au Cap de Bonne- Espérance, ainsi qu'il vous l'avait exposé, n'eût pas absolument pu changer sa direction, hâter son retour et nous laisser la certitude de rendre nos rapports.
Le premier aperçu que vous me donnez de la dépense qu'auraient occasionnée, pour le fret seulement, les plantes vivantes et les animaux qu'aurait laissés le capitaine Baudin à l'île de France, s'il avait été dans le cas de partir de suite pour l'Europe, présente effectivement une somme considérable.
Mais je vous prie de me croire assez disposé à la défense des intérêts de l'Etat pour ne pas lui faire faire de dépenses inutiles, et surtout pour empêcher qu'on lui en occasionne légèrement de déplacées. Au reste, toutes ces idées de faire partir le capitaine Baudin doivent s'évanouir, puisque vous m'annoncez que son navire ne sera prêt que dans un mois,
Je suis fort aise que les deux avisos soient bientôt dans le cas d'appareiller; mais au lieu d'en expédier un à l'époque que vous le jugez disponible, le 20 de ce mois, si le Marengo, qui doit retourner en France d'après les instructions du ministre, peut être mis dans le cas d'opérer son retour, je trouve qu'il est inutile de le faire devancer par une corvette qui, sous beaucoup de rapports, peut nous être utile dans ces mers, et particulièrement le Bélier.
J'ai l'honneur, etc..
Le général Magallon (1) m'ayant prévenu qu'un navire de commerce était prêt à partir pour Tïnde, je désignai un officier pour
(1) Alors gouverneur de l'île de France. Cf. : H. Prentolt, l'Ile de France sous Dcccen.