‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 147 sur 184 · RELATIONS AVEC LES DANOIS A TRAXQUEBAR · texte numérisé non relu

RELATIONS AVEC LES DANOIS A TRAXQUEBAR

s'y embarquer et pour porter une dépêche au commandant Binot. Je remis à cet officier la lettre suivante pour le général Anker, gouverneur de Tranquebar, établissement danois, dont j'avais déjà reçu des offres de service :

9 fructidor.

Je regrette, Monsieur le Gouverneur, que les circonstances m'aient privé de vous annoncer plus tôt combien il me sera agréable d'avoir avec vous des rapports et d'entretenir les liens d'amitié qui unissent nos deux nations. J'espère comme vous, Monsieur le Gouverneur, que les différends qui se sont élevés entre la République française et le gouvernement anglais seront terminés sans une nouvelle guerre, et malgré le commodore Rainier qui n'est pas probablement sans se repentir d'un acte d'hostilité tel que celui qu'il a fait commettre sur le bâtiment français la Càte-d'Or.

Comme je suis encore ici dans l'attente du dénouement de la lutte qui existe en Europe, le bâtiment qui porte ma dépèche se rendra à Tranquebar afin de s'assurer, avec protection, Monsieur le Gouverneur, s'il lui est possible d'arriver jusqu'à Pondichéry. Si l'impossibilité existait, obligezmoi, Monsieur le Gouverneur, de faire procurer à l'officier que j'ai chargé de se présenter devant vous pour vous assurer de ma haute considération les moyens nécessaires pour qu'il puisse se rendre auprès du colonel Binot que j'ai chargé de suivre les négociations pour la restitution de nos établissements. Ce service que vous rendrez à la République française, je vous en aurai une reconnaissance particulière. Agréez, etc..

Voici ce que j'écrivis, le 10 fructidor, au commandant Binot :

J'ai reçu, mon cher colonel, les dépêches que vous m'avez adressées par l'Alfred et la Côte-d'Or. Ce dernier bâtiment a mouillé au port nord-ouest de l'ile de France, le 3 de ce mois, où la division était arrivée avec la Belle- Poule, le 28 thermidor, après une traversée favorable.

Je suis on ne peut pas plus satisfait de votre manière d'agir dans la position extraordinaire où vous a mis le prompt départ de la division, et surtout la conduite de l'amiral anglais Rainier.

Je me trouve encore ici dans l'incertitude de la paix ou de la guerre puisque je n'ai pas reçu, à l'île de France, de nouvelles dépêches du gouvernement. Le Malabar seulement, qui devait faire partie de la seconde expédition, nous a apporté des vivres. 11 est sorti de Brest le 7 floréal. C'est par ce bâtiment que sont arrivés les lettres et les journaux que je vous envoie.

Cependant, j'aime à me persuader que la paix sera maintenue, si on peut se fonder, pour cette conjecture, sur le laps de temps qui s'est déjà écoulé depuis le commencement des discussions entre notre gouvernement et celui d'Angleterre, sur la médiation de la Prusse et de la Russie

annoncée par les journaux, sur la difficulté qu' éprouve le cabinet de Saint-James pour renouer une coalition sur le continent, sur l'attitude imposante et les ressources de notre nation; à moins que le Premier Consul ne juge qu'il appartient à l'honneur du peuple français de tirer une vengeance de la conduite de l'amiral Rainicr tant envers la division que pour les hostilités qu'il a ordonné de commettre sur la Côle-d'Or, quoique la conduite de cet amiral ait déjà été désapprouvée par le gouvernement de Madras qui, je crois aussi, ne s'est ainsi comporté que parce qu'il lui sera arrivé, par la caravane, des nouvelles d'Europe autres que celles qu'il avait quand je suis arrivé à la côte Coromandel.

Pour l'un et l'autre cas, mon cher colonel, il n'y a point de doute que vous ne soyez informé avant moi de ce qui aura été décidé en Europe, car les Anglais ont, par terre, leur correspondance prompte et très active.

Par l'instruction que je vous ai laissée, le 23 messidor, le cas de guerre est prévu. Je sais bien que, si cet événement avait lieu, votre position serait difficile; cependant il faudrait faire tous vos efforts pour avoir le meilleur traitement : obtenir, en autres choses, votre transport aux îles de France ou Bourbon, et le pis aller, en France. En conservant l'énergie que vous avez montrée à ces messieurs en leur représentant que c'est sur leur foi particulière que vous avez été mis dans le cas de débarquer avec vos troupes, puisqu'ils étaient comme vous confiants dans l'exécution du traité d'Amiens, en continuant de vivre dans la meilleure intelligence avec le colonel Cullen, placé pour être l'intermédiaire entre vous et le gouvernement de Madras, je ne rejette pas l'idée qu'on n'eût la prétention de vouloir montrer un caractère de loyauté. Mais aussi, mon cher colonel, il faudra bien surveiller la discipline de vos troupes; empêchez les indiscrétions ; je suis fâché de celle qui a été commise par le sous-lieutenant Muller et que vous avez autorisée; ceci pourrait vous être très préjudiciable dans le cas dont il est question, et même si cet indiscret venait à être arrêté, il faudrait absolument le désavouer (1). J'aurais voulu également que vous n'eussiez pas retenu autant d'officiers de Cipayes, et que vous eussiez pris le parti de profiter de la Côte-d'Or pour renvoyer tous ceux des officiers qui n'avaient point débarqué avec vous. C'est un embarras que vous vous êtes laissé, et une diminution de vos moyens d'existence.

J'aime pourtant à croire que nous ne tarderons pas encore longtemps sans avoir un parti décisif. Si les différends qui se sont élevés en Europe étaient terminés et que, par suite, le gouvernement anglais de l'Inde vous fit la restitution de Pondichéry, de concert avec le chef d'administration Mottet, et en vous conformant aux instructions qui vous ont été laissées, vous feriez provisoirement tout ce qu'il serait essentiel de faire; et comme il n'est pas douteux que j'aurais aussi bientôt des nouvelles officielles de notre gouvernement, je vous laisserais le moins possible dans l'incertitude.

(I) « Cet officier élait parti de Pondichéry pour aller chez les Mahrattes » (.Vote de Decaen). •

NOUVELLES INSTRUCTIONS A BINOT 367

Vous étendriez, s'il y a lieu, vos dispositions sur Karikal, car il est extrêmement utile qu'on occupe cet établissement puisqu'il fournit des ressources.

C'est le capitaine Saint-Mihiel qui vous rendra mes dépêches, dans lesquelles vous trouverez l'exemplaire d'un roman qui doit vous servir pour m'annoneer ce que vous auriez de secret à m 'apprendre, parce qu'il est, sous tous les rapports, nécessaire de mettre la correspondance politique à l'abri de toute connaissance des Anglais que vous avez dû reconnaître pour être extrêmement ombrageux (1).

Vous joindrez à vos premières dépêches un état de situation des militaires et employés civils qui sont à Pondichéry.

D'après la situation de vos finances, vous déterminerez provisoirement le traitement de chacun. Vous savez que la nourriture et la solde des troupes doivent être en privilège. Tous ceux qui sont descendus à terre des bâtiments de la division autres que la Belle-Poule ne recevront de traitement qu'autant que vous serez assuré de six mois de ressources pour les troupes; et même, il ne faudra donner, provisoirement, à tous les officiers et employés, que le traitement simple. Le supplément sera acquitté quelques jours plus tard.

Le Diliyent, qui n'avait été expédié que pour m'apporter des dépêches, ayant appris à Tranquebar que la division avait quitté la rade de Pondichéry, est rentré aujourd'hui.

Dans les journaux que je vous envoie, les articles Variétés (nos 28 et 30, mois de ventôse) sont intéressants : ils vous donneront une idée de l'Angleterre. Vous connaîtrez l'état de la France par l'arrêté du gouvernement qui a ordonné l'exposé de la situation de la République.

Il ne sera pas mal que, sans affectation, vous fassiez connaître ces pièces importantes que la Gazette de Madras n'annoncera pas. Dites à ceux qui vous environnent que je suis bien impatient de me trouver au milieu d'eux. Adieu, mon cher Binot.

(1) « J'indiquai la manière de se servir de ce roman pour la correspondance » (Note de Decaen).

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