‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 151 sur 184 · UN PROJET DE DECAEN SUR L'INDE · texte numérisé non relu

UN PROJET DE DECAEN SUR L'INDE

Il serait utile d'envoyer acheter des blés au Cap de Bonne-Espérance ou dans le golfe Persique ; mais le commerce n'en n'offre aucun moyen depuis longtemps : il est paralysé par l'abus de l'admission des navires anglais et américains qui font même le cabotage dans les deux îles. Quoique vous ajez exprimé l'intention précise de faire subsister la division des forces navales par des envois assortis de vivres, il arrive cependant qu'on est obligé de lui faire des fournitures prises dans la colonie. L'envoi par le Malabar n'a pas procuré de secours en farines, et si les vaisseaux doivent reprendre la mer avant l'arrivée d'un nouvel envoi, on sera forcé d'en acheter des Américains qui, depuis longtemps, sont les seuls qui en apportent. Ce sont des opérations ruineuses, et il est douteux qu'on puisse les faire à crédit. Mais on doit espérer de voir rentrer bientôt dans les mains du gouvernement les ressources et l'autorité qu'une assemblée sans aveu emploie depuis la Révolution sans en rendre compte.

J'ai pensé, citoyen ministre, qu'il convenait que le résident destiné pour Mascate fût au plus tôt à son poste où, sous beaucoup de rapports, il peut être très utile. C'est aussi un moyen de vous donner de nos nouvelles car le citoyen Cavaignac entreprendra de vous faire parvenir cette dépêche. Il peut y réussir si, comme j'aime à le croire, l'iman est toujours dans les bonnes intentions qu'il a dernièrement manifestées.

S'il est nécessaire que vous soyez informé de notre situation et des événements dont j'ai l'honneur de vous faire un rapport, il n'est pas non plus indifférent que le Premier Consul sache que la puissance anglaise éprouve, dans ce moment, une commotion telle que, si elle avait des suites et qu'on augmentât d'efforts, il en pourrait bien résulter des événements fâcheux pour cette puissance dont la force sur ce théâtre éloigné de l'œil observateur ne m'a pas paru, au premier aperçu, aussi formidable qu'on la suppose. Je voudrais bien avoir séjourné quelques mois sur ce continent! Qu'il m'aurait été favorable qu'à l'époque où je suis abordé à la côte Coromandel, la division eût été de 3 à 4 vaisseaux de ligne, avec le même nombre de frégates, et 3000 Européens aussi bien portants et d'aussi bonne volonté que ceux qui m'accompagnaient! J'y suis arrivé à l'instant où les Anglais avaient été obligés de diriger tous leurs moyens vers le nord pour y soutenir contre les Mahrattes une guerre qu'ils termineront peut-être, mais qui aurait pu prendre un tout autre caractère dans un moment où les habitants de l'île deCeylan, déjà fatigués du joug, ont égorgé toutes les troupes anglaises qui avaient été établies dans l'intérieur de l'île, et surtout à Kandy. On en évalue le nombre à 1 800, dont beaucoup d'Européens, ce qui, joint aux pertes occasionnées par les maladies, donnait beaucoup d'embarras aux différentes présidences et surtout au gouverneur Wellesley.

Si, dans les circonstances présentes, on pouvait, par la voie de Constantinople, faire faire des démarches auprès de Mahmoud Schah, dont la résidence est à Caboul, — il est de la secte d'Omar, — ce serait une facilité pour l'engager à la guerre. Il règne sur les Afghans et les Abdallis, et sa

puissance est de plus en plus redoutée des Anglais qui, dans leurs gazettes, lui donnent beaucoup de louanges. 11 est présumable que, dans ce moment difficile, ils font négocier auprès de lui. Ils ont fait partir un nouvel ambassadeur pour la Perse, mais on m1a assuré que ce pays est toujours semé de divisions. Par l'ambassade qu'ils envoyèrent, lorsque le Premier Consul fit la conquête de l'Egypte, ils demandèrent au roi régnant (c'était alors Babakan Serdar) de faire alliance avec lui, de ne jamais donner passage aux Français, et que toutes les fois que Zeman Schab, auquel Mahmoud Schah a succédé, marcherait vers l'Inde, de l'attaquer du côté de l'ouest pour l'obliger à retourner sur ses pas. Cette démarche n'eut pas alors le succès attendu.

Si la guerre était inévitable, je serais bien fâché de rester dans l'inaction, surtout aussi peu éloigné d'un théâtre où je pourrais si utilement servir. Veuillez bien dire au Premier Consul, citoyen ministre, que j'oserais bien porter la guerre dans l'Hindoustan l'année prochaine avec une certitude de succès si, avec six vaisseaux de ligne, on apportait à Pile de France 3 000 hommes de troupes choisies, dont deux compagnies d'artillerie légère, 500 hommes de cavalerie et le reste en infanterie, payés de six mois de leurs appointements, et si, avec les munitions, etc., il y avait quatre millions. Je donnerai à cet aperçu le développement convenable.

Vous avez sans doute reçu mes dépêches adressées du Cap de Bonne- Espérance : elles vous annonçaient que ce poste n'était pas suffisamment défendu et que les Anglais y conservent une grande influence.

Pour espérer les succès dans une correspondance par terre, il serait bien essentiel que nous eussions un agent à Bassora, car un second suffirait à Bagdad.

J'ai l'honneur, etc..

J'ajoutai à cette dépêche la copie de la lettre ci-après du contreamiral Linois au ministre de la Marine, datée du 17 fructidor :

Page 1