RAPPORT DE DECAEN AU MINISTRE
de ce qui s'était passé depuis notre départ de False Bay, jusqu'à notre arrivée à File de France, et j'y ajoutai ce qui suit :
Ile de France, le 28 fructidor.
La Côte-d'Or, étant arrivée deux jours après notre départ, fut sommée d'aller mouiller à côté de l'escadre anglaise. Le commandant Binot témoigna à l'amiral sa surprise d'une telle violation des traités : il en reçut une réponse hautaine, qui ne l'empêcha cependant pas de donner l'ordre au capitaine d'appareiller pour se rendre à l'île de France, ce qui fut exécuté, le 26 messidor, quoique ce bâtiment fût très surveillé. Mais chassé et atteint à quelques milles, il fut sommé de se rendre et, sur son refus, canonné de plusieurs bordées à portée de pistolet accompagnées de feu de mousqueterie. La Côte-d'Or, forcée de se rendre, fut dirigée sur Pondichéry où, de nouveau, elle mouilla portant pavillon anglais.
Cet acte de l'amiral anglais est bien l'hostilité la plus caractérisée ; mais le lord Clive, président du conseil de Madras, auquel s'adressa le colonel Binot pour savoir dans quel état il devait se considérer afin d'agir selon les circonstances et les instructions que je lui avais remises, a désapprouvé la conduite de l'amiral qui, lui-même, annonça qu'on l'avait désavoué et il s'exprime ainsi, dans une lettre en date du 20 juillet :
« J'ai la satisfaction de vous annoncer que le vaisseau la Côte-d'Or est dans ce moment à votre disposition, le gouvernement du fort Saint-Georges m'ayant, par sa dépêche du 10 du présent, que je n'ai reçue que ce matin par un exprès, signifié son entière désapprobation de la détention de ce vaisseau, en réponse à la lettre que j'écrivis pour soumettre à ses sages et respectables conseils ma conduite dans cette mesure, immédiatement après que je l'eus adoptée, etc., etc.. »
Enfin la Côte-d'Or est entrée à l'île de France, le 3 fructidor. Une frégate l'avait escortée jusqu'à la ligne.
Avec l'incertitude sur ce qui se passe en Europe et les pouvoirs éventuels que vous m'avez adressés, je suis ici, citoyen ministre, dans une situation fort désagréable.
Il y a beaucoup à dire sur la mauvaise administration de cette colonie : nous avons trouvé de la bonne volonté de la part du gouverneur et de l'ordonnateur; mais, toujours dépendants de l'assemblée, ils n'ont rien à leur disposition. Celle-ci, dont on est fort las, s'attend néanmoins à quitter d'un jour à l'autre sa puissance, l'organisation et les administrateurs 'tant annoncés par les derniers Moniteurs parvenus.
Ce nouvel ordre de choses est désiré avec bien de l'impatience par les bons colons. Au reste, les meneurs et les intrigants seront tenus très facilement aussitôt qu'on réunira justice et sévérité.
Si le moyen que j'emploie pour vous faire parvenir ce rapport avait été plus facile, je serais entré dans quelques détails que vous aurez plus tard. Je vais seulement vous observer, avec M. Léger qui, dans ces nouvelles circonstances, a donné encore une grande preuve de son zèle et de son dévouement en s'embarquant, n'emportant rien avec lui et ayant laissé sa famille à Pondichéry afin de se rendre à l'île de France pour y attendre, comme moi, vos instructions ultérieures, quoiqu'il n'ait point connaissance des dispositions que vous m'avez communiquées.
Nous vous observons donc, citoyen ministre, qu'en arrivant à l'île de France nous avons trouvé les magasins vides, le gouvernement sans ressources et sans crédit, ses premiers agents annulés et réduits à l'humiliation de recevoir, mois par mois, de faibles secours, pour le prêt des troupes et pour eux-mêmes, d'une assemblée coloniale qui continue abusivement d'exercer la souveraineté qu'elle a usurpée, percevant des impôts qu'elle a établis et des droits qui entraient autrefois dans la caisse de la marine.
Ce n'est pas seulement dans les magasins du service que l'on éprouve le désastreux effet de l'état actuel de la colonie. L'assemblée, qui ne peut se dissimuler qu'elle ne devrait pas exister, n'a pris aucune mesure pour employer les ressources dont elle dispose à former des approvisionnements pour la garnison.
Nous sommes forcés d'acheter le blé, chez les particuliers, au prix exorbitant de 27 fr. 50 le quintal. La viande, que nous nous procurons au jour le jour, coûte 55 centimes la livre, et il résulte de tous les besoins du soldat qu'un homme coûte ici plus que deux dans l'Inde.
Si nous sommes retenus ici encore quelques mois, et que la colonie ne fournisse à aucune partie de nos dépenses, nos ressources se trouveront absorbées, et à notre retour dans l'Inde, nous serons hors d'état de suffire au service.
La Belle-Poule avait porté à Pondichéry 36 400 piastres Ces fonds y ont été laissés pour faire exister, jusqu'à décision, les troupes et les agents civils débarqués dans l'Inde, et pour subvenir au paiement des premières dispositions qu'on avait commencées pour la reprise de possession.
Cette distraction d'environ 200 000 francs nous a laissé 720 000 francs de disponible, sur quoi il a fallu prendre les dépenses extraordinaires de l'établissement momentané que nous faisons ici, et quoique nous nous bornions à la solde des salariés et aux fournitures pour les troupes, nous sommes forcés de vous faire remarquer que, nos dépenses devant augmenter avec l'épuisement successif des objets de consommation dont le remplacement ne parait assuré ni par l'état des récoltes, ni par la situation de la colonie en bestiaux, il deviendra indispensable de faire de nouveaux fonds pour le service de l'Inde bien plus tôt que vous ne l'aviez calculé, puisque les ressources locales, sur lesquelles vous aviez compté, n'ont pas Heu. Nous sommes menacés de voir sous peu la livre de viande à plus de 20 sols. Le prix du pain s'élèvera de même en raison du déficit de la récolte qui, dans plusieurs cantons, ne donnera pas même la semence.