RAPPORTS DU PRÉFET LEGER AU MINISTRE
les hôpitaux et pour le logement des troupes. Si les affaires politiques avaient changé en Europe, vous ne nous abandonneriez certainement pas; mais il est bien différent d'être protégé ou d'être vengé.
Sans doute, si la guerre se déclarait, et si des forces un peu marquantes nous arrivaient en ce moment, il ne serait peut-être pas difficile de faire une révolution dans l'Inde. La guerre des Anglais contre les Mahrattes a créé un allié puissant. Ce serait à la côte de Bombay qu'il faudrait opérer le débarquement. On assure que Holkar s'est raccommodé avec Scindiah; ces deux chefs réunis et soutenus par la France pourraient faire changer la situation des Anglais. Une circonstance particulière peut faire croire qu'ils en auraient la crainte.
La Gazette de Madras, qui ne manque jamais d'annoncer les plus petits événements, qui rapporte scrupuleusement l'arrivée des plus petits bâtiments, n'a rien dit de l'arrivée de la frégate française : la remarque en a été faite même par les Indiens, et le silence affecté de la Gazette produira l'effet contraire. Les bruits populaires grossissent le nombre des vaisseaux et des soldats attendus.
La division anglaise qui était à Trinquemalé est mouillée en ce moment sur Gondelore (1). Ce voisinage a paru inquiéter le capitaine Bruilhac qui désirerait recevoir en soldats son complet d'armement. Si j'aperçois quelques dispositions qui doivent donner des craintes, je ne balancerai pas à l'armer de manière à ce qu'il ait toutes les chances possibles pour échapper à l'ennemi. Mais j'avoue que je répugne à l'idée de voir la frégate appareiller suides craintes qui n'ont encore d'autre fondement que des bruits populaires.
J'ai fait ces observations au capitaine, mais je ne puis m'opposer à son départ si des manœuvres douteuses de la part de la division anglaise le mettaient dans le cas de se voir menacé.
Le citoyen Bruix désirait se rendre à Tranquebar. J'ai fait la demande d'un passeport pour lui au commissaire anglais : il me l'a refusé en me montrant l'article de ses instructions qui lui défend de donner des passeports aux étrangers, qui doivent s'adresser à Madras pour les obtenir. Je cite cette circonstance pour que vous jugiez des mesures de rigueur qui annoncent autant de crainte qu'elles prouvent de despotisme politique. Salut, etc..
Signé : Léger.
Léger, pré/et, etc., au ministre de la Marine, etc..., datée du 21 messidor.
Nous avons, depuis trois jours une escadre anglaise mouillée en rade de Gondelore (2) . Elle est forte de cinq vaisseaux de ligne et de quatre frégates.
(1) Cuddalore.
(2) Ici.
Le vaisseau le Trident, détaché de cette escadre, vint mouiller avant-hier soir, à 7 heures, en rade de Pondichéry, près de la frégate la Belle-Poule. Le capitaine Bruilhac s'était rendu à hord aussitôt qu'on avait reconnu le projet du capitaine anglais de venir en rade. Les choses se sont passées avec décence, et aucune démarche de part ni d'autre n'a été dans le cas d'altérer la bonne harmonie dont nous éprouvons les heureux effets dans nos rapports avec l'agent du gouvernement anglais.
Le capitaine de la Belle-Poule prend toutes les mesures commandées par la prudence, mais je désire qu'il n'y mette aucune affectation qui puisse être regardée comme un acte de méfiance.
Rien jusqu'ici ne peut en inspirer, et j'ai des preuves que Tordre a été donné à tous les agents répandus dans la province de nous donner toutes facilités pour nos approvisionnements.
Il existe, à la vérité, des usages qui procurent aux chefs anglais certains avantages pécuniaires et dont le montant se paie, en dernier résultat, par le consommateur. Ce serait en vain que j'en demanderais la suppression. Il vaut mieux se résigner à cette petite exaction que de faire une fausse démarche.
Signe : Léger.
Je vais aussi transcrire la lettre que je reçus de l'adjudant commandant Binot, aussitôt que le Marengo fut à l'ancre sur la rade de Pondichéry.
Pondichéry, le 22 messidor an XI.
Mon Général,
J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'après une relâche de 7 jours dans la rade de Foulpointe, île de Madagascar, la frégate est arrivée le 26 prairial devant Pondichéry, sans avoir éprouvé aucune contrariété ni perdu un seul homme, ayant seulement de malades, dans le détachement, un officier et trois soldats. Aussitôt le mouillage opéré, j'ai envoyé près le commandant de Pondichéry le capitaine Lefebvre, votre aide de camp, pour lui porter la lettre, dont vous avez copie sous le n° 1.
Dans la même journée, le lieutenant-colonel Demeuron, commandant les troupes britanniques, me répondit (Voyez le n° 2).
Après avoir communiqué au préfet colonial la réponse du commandant de Pondichéry, il fut arrêté qu'afin de pouvoir nous occuper de suite des préparatifs nécessaires pour la réception des troupes, nous débarquerions le lendemain avec le capitaine du génie Dehon.
Les visites d'usage rendues au commandant de Pondichéry et au lieutenant-colonel Cullen, commissaire du gouvernement anglais, chargé de la remise des possessions françaises dans l'Inde, nous sommes allés reconnaître les établissements convenables au logement des troupes.
CORRESPONDAYCE DE BINfOT 383
Le 30, nous avons arrêté : 1° que l'église des capucins servirait à loger le bataillon de la 109e; 2° que le magasin général et le hangar des Cipayes anglais, situé au bord de la mer, seraient disposés pour le bataillon de la 18e légère; 3° que les hangars situés près l'hôtel de la Monnaie serviraient à la compagnie des gardes et à celle de l'artillerie légère; 4° que le ci-devant atelier du génie logerait l'escouade d'ouvriers d'artillerie; 5° qu'il serait construit des hangars, dans l'enclos des missionnaires, pour recevoir 200 malades.
Les devis faits par le capitaine du génie ont été remis au préfet colonial; les travaux ont été commencés de suite et s'activent le plus possible.
Le même jour, j'ai reçu de Madras la lettre (Vojez le n° 3). Les nouvelles difficultés qu'on apportait à me rendre Pondichéry m'engagèrent à en référer sur-le-champ au préfet colonial, conformément à vos instructions.
lies gazettes anglaises, arrivées le même jour, apportèrent des bruits de guerre que les Anglais ne manquèrent pas d'accréditer parmi les habitants, tout en nous disant, à nous, qu'ils n'en croyaient rien : ceci me fit consentir, d'après l'avis du préfet, à la demande du capitaine commandant la frégate la Belle-Poule de lui laisser a son bord la moitié du détachement, afin de porter son équipage au complet de guerre.
Le 2 messidor, moitié du détachement débarqua, au contentement du préfet et à l'étonnement des officiers anglais qui ne s'attendaient pas à voir des troupes aussi bien portantes et en aussi bonne tenue. Pendant la traversée et depuis le débarquement, je n'ai eu qu'à me louer de l'ordre et de la discipline de ce détachement.
A la tête des officiers de la 109e et de ceux des Cipayes, nous avons été saluer M. Demeuron qui, le même jour, nous invita à dîner.
Les deux colonels anglais Demeuron et Cullen cherchent, par tous les procédés les plus honnêtes, à nous faire oublier le retard que le gouvernement de Madras apporte à nous rendre Pondichéry. Ils donnent pour raison que le lord Clive n'a pu ordonner que cette place me fût rendue avant que les lettres dont j'étais porteur pour M. le marquis de Wellesley ne fussent parvenues au conseil de Calcutta, d'où les ordres seront donnés au conseil de Madras pour la restitution de nos établissements.
Le 8, le lieutenant-colonel Cullen nous a donné un diner où il a porté un toast au Premier Consul, tout le monde debout et découvert. .l'y répondis par un autre à Sa Majesté Britannique. Au diner, à un bal et souper qu'avait donnés antérieurement M. le colonel Demeuron, les toasts par lui portés avaient toujours été insignifiants; m'étant aperçu qu'il affectait de ne pas vouloir en porter un au Premier Consul, je me suis cru dispensé de répondre.
Satisfait que le colonel Cullen ait rendu à notre premier magistrat ce que l'honnêteté exige, et connaissant le désir qu'il avait de posséder une médaille représentant le Premier Consul, je lui en adressai une le lendemain. 11 m'en témoigna de suite sa reconnaissance dans une lettre dont vous avez copie (n° 4)
Le citoyen Lefebvre vous fera connaître les bruits de guerre répandus par les Anglais, le prétendu blocus du port de Brest par une escadre anglaise. J'attends d'ici à demain la réponse du lord Wellesley. Si elle tardait plus longtemps, il y aurait lieu de croire qu'ils apportent de la mauvaise volonté à nous rendre nos établissements.
Je vous prie, mon général, de me faire connaître vos ordres sur le débarquement, surtout de vos malades, afin qu'ils trouvent tout disposé pour les recevoir.
Renvoyez-nous le plus tôt possible votre aide de camp, pour que nous sachions si vous avez fait une heureuse traversée et si vous jouissez, ainsi que votre famille, d'une bonne santé.
Signé : Binot.
Suivent les copies des lettres jointes à la précédente.
Lettre n° 1.
En rade de Pondichéry le 26 prairial, an XI de la République.
L'adjudant commandant Binot, etc., à Monsieur le commandant des troupes de Sa Majesté Britannique à Pondichéry.
Le général Decaen, capitaine général des établissements français aux; Indes Orientales, en m'ordonnant de m'embarquer sur la frégate de la République la Belle-Poule qui précède l'arrivée de la division française à la côte de Coromandel, m'a muni de pouvoirs nécessaires pour recevoir la restitution de l'établissement de Pondichéry, suivant le traité d'Amiens.
Je vous envoie, en conséquence, le citoyen Lefebvre, aide de camp du capitaine général, afin de connaître le jour où je pourrai faire débarquer les troupes à mes ordres et les envoyer relever celles de Sa Majesté Britannique dans les différents postes de la ville.
Je charge le citoyen Lefebvre de vous remettre un paquet à l'adresse de M. le gouverneur de Madras, qui mérite d'autant plus d'être recommandé qu'il contient des dépêches de votre gouvernement et du capitaine général Decaen à M. le marquis de Wellesley.
Je suis flatté, Monsieur, que cette heureuse circonstance me procure l'avantage de faire votre connaissance et de vous assurer de mes très humbles civilités.
Pour copie conforme :
L'adjudant général : Signé : Bixot.
CORRESPONDANCE DE BINOT 385
Lettre n° 2.
Pondichéry, le 15 juin 1803.
Au général L. Binot, chef de V état-major de l'expédition des Indes Orientales, à bord de la frégate la Belle-Poule, en rade de Pondichéry .
Général,
Votre aide de camp, citoyen Lefebvre, m'a remis, avec la lettre dont vous m'honorez, un paquet pour le gouvernement de Madras. Je l'adresse au Très Honorable Gouverneur en Conseil, en demandant ses ordres qui fixeront le jour auquel les troupes sous vos ordres pourront débarquer et prendre possession de l'établissement. Je ne puis le permettre plus tôt, n'étant muni d'aucun pouvoir à cet effet.
Je crois néanmoins ne pas m'écarter des intentions du gouvernement britannique en prenant sur moi de permettre que tous les officiers, civils et militaires, qui auront votre approbation, descendent pour leurs affaires particulières.
Je donne des ordres pour que vos officiers de santé trouvent tous les secours qu'on peut leur donner pour l'établissement temporaire de leur hôpital, dont les malades peuvent descendre dès aujourd'hui.
Un logement provisoire se prépare pour vous, Général, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que tout ce qui est sous vos ordres souffre le moins possible de l'état inévitable qu'occasionne la distance d'ici à Madras.
Je suis, avec la plus haute considération, etc..
Signé : Demeuron, lieutenant-colonel commandant. Pour copie conforme :
Signé : L. Binot.
Lettre n° 3 (date omise) .
B Au général Binot, commandant les troupes françaises
à Pondichéry .
Monsieur,
Paragraphe Ier. — J'ai l'honneur de vous accuser la réception de la dépêche adressée par vous au Très Honorable Lord Clive, et des dépêches incluses envoyées de la part de Son Excellence le général Decaen, et je suis chargé h. 25
de vous féliciter de la part de Sa Seigneurie le Gouverneur en Conseil sur votre arrivée dans l'Inde, à l'effet de recevoir la restitution des possessions qui doivent être rendues à la République de France, conformément aux termes du traité de paix définitif conclu à Amiens.
2e. — J'ai l'honneur de vous faire savoir, de la part du Très Honorable Gouverneur en Conseil, que la dépêche adressée par Son Excellence le général Decaen à Son Excellence le Très Noble marquis de Wellesley a été envoyée en conséquence à Son Excellence, au fort William; et qu'aussitôt que les ordres de Son Excellence en Conseil auront été reçus pour effectuer la restitution des possessions françaises sur les côtes de Coromandel et de Malabar, les arrangements nécessaires seront pris à cet effet par le Gouvernement du fort Saint-Georges, sans aucun délai.
3e. — Je suis chargé de vous informer que, jusqu'à ce que ces ordres aient été reçus de la part de Son Excellence le Très Noble Gouverneur en Conseil, l'officier commandant à Pondichéry a reçu des ordres pour vous aider de tout son pouvoir à l'effet d'accommoder aussi convenablement que possible les troupes qui sont sous vos ordres dans cette place.
4e. — Le Très Honorable Gouverneur du fort Saint-Georges en Conseil ayant pris la résolution de nommer, le lieutenant-colonel Cullen commissaire de la part du Gouvernement britannique pour effectuer la restitution des établissements de Pondichéry et de Karikal, aussitôt que les ordres et les instructions de Son Excellence le Très Noble Gouverneur général en Conseil auront été reçues pour ce sujet, j'ai l'honneur de vous informer de la part de Sa Seigneurie en Conseil que toutes les communications qui auront rapport à ce sujet vous seront faites par le canal de cet officier. J'ai l'honneur d'être, etc.
Signé : G. Buchan, secrétaire en chef.
Pour traduction conforme :
Signé : Lefebvre.
Pour copie conforme : Signé : Bixot.
Lettre n° 4.
Pondichéry, le 28 juin 1803.
A Monsieur Binot, adjudant commandant.
Monsieur,
J'ai eu l'honneur de recevoir votre lettre avec la médaille du Premier Consul.
Je ne puis vous exprimer combien je suis flatté de cette marque de votre
considération et de votre estime. Je la conserverai avec ce soin qui est du à la ressemblance de l'un des plus grands hommes qui aient existé dans les temps anciens et modernes, et comme un gage de l'amitié personnelle qui règne entre nous.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Signé : Cullen, lieutenant-colonel et commissaire britannique.
Pour copie conforme :
Signé : L. Binot.
Pièces annexées à la lettre écrite au ministre de la Marine, le 20 fructidor an XI, et relatives au navire la Côte-d'Or, arrêté et ensuite relâché par les Anglais.
Pondichéry, le 28 messidor an XI.
JJ. (]. L. Binot, adjudant commandant, etc.
au général Decaen, etc..
J'ai eu l'honneur de vous informer, mon Général, par le vaisseau la Côte-d'Or, de tout ce qui s'est passé depuis votre départ et de la réponse que j'ai reçue du lord Clive à votre adresse.
J'attends toujours la décision du conseil de Calcutta; le colonel Cullen m'assure qu'elle doit arriver incessamment.
L'amiral Rainier, auquel je me suis plaint de l'arrestation de la Côted'Or (voir n° 1), m' ayant répondu d'une manière insignifiante (n° 2), je lui ai de nouveau écrit pour lui faire sentir combien son procédé était déplacé, en le prévenant qu'aussitôt que ce vaisseau aurait pris des vivres, je lui donnerais des ordres pour une nouvelle destination (voir le n° 3) .
Le même jour, je me suis empressé de communiquer au capitaine de la Côte-d'Or l'ordre que m'avait laissé l'amiral Linois; dans la même nuit, il a reçu son exécution.
Les Anglais qui, selon toute apparence, n'ont aucune envie d'agir ostensiblement envers nous, ont laissé partir notre vaisseau de nuit, quoique pouvant bien l'en empêcher, et se sont contentés de le faire suivre par deux frégates. J'espère qu'il sera assez heureux pour arriver à sa destination.
Il paraît que l'amiral anglais est furieux de ne pouvoir retenir nos bâtiments. Il me fit dire, le matin du départ de la Côte-d'Or, par le colonel Cullen, combien il était surpris que je donnasse des ordres aux bâtiments qui étaient dans la rade, et que, bientôt, je verrais les frégates anglaises ramener notre bâtiment.
J'ai répondu que je désirais que Monsieur l'amiral m'adresse par écrit ce qu'il pensait de ma conduite et de ce qu'il avait dessein de faire envers nos bâtiments, et qu'enfin il me tardait d'apprendre si nous avions la paix ou la guerre.
La flotte anglaise est toujours en rade, forte de cinq vaisseaux et trois frégates.
Le citoyen Bruix m'ayant témoigné le plus grand désir d'aller vous rejoindre, connaissant son zèle pour tout ce qui peut intéresser son pays, je lui ai permis de partir et je l'ai chargé de mes paquets. J'ai l'honneur, etc..
Signé : Bixot .
Au quartier général, à Pondichéry, le 24 messidor an XI.
L'adjudant commandant L. Binot, chef de l'état-major de l'expédition des Indes Orientales, à Monsieur l'amiral Rainier, commandant les forces navales de Sa Majesté Britannique dans les mers de l'Inde.
Ce n'est pas sans le plus grand étonnement que je me trouve forcé de vous demander quelle peut être la raison qui vous a engagé à faire mouiller près de vos vaisseaux un bâtiment de la République française qui se dirigeait sur Pondichéry, lieu de sa destination.
J'étais loin de m' attendre, Monsieur, à pareil procédé de votre part au moment où je suis sur le point de reprendre possession de la ville.
Pour copie conforme :
Signé : Bixot.
A bord du Centurion, en rade de Pondichéry le 14 juillet 1803.
Monsieur,
Avant de faire une réponse directe à votre lettre où vous me demandez si péremptoirement la raison qui m'a fait mouiller le transport français la Côte-d'Or près de mon pavillon, hier soir, je vous prie de me faire la grâce de m'informer par quelle autorité vous faites usage du style que vous avez employé en vous adressant à moi, à cette occasion, vu que je ne puis reconnaître aucun autre quartier général à Pondichéry que celui qui
y est établi par le gouvernement britannique du fort Saint-Georges, jusqu'à ce que ce gouvernement vous ait mis en pouvoir de reprendre possession de cet établissement de la République française à laquelle l'arrestation du susdit transport ne causera point, je vous assure, le moindre délai. J'ai l'honneur d'être, etc..
Signé : Peter Rainier,
Vice-amiral et commandant en chef l'escadre de Sa Majesté Britannique aux Indes Orientales.
A Monsieur Binot, adjudant commandant, etc. . B.C. No 3.
Au quartier général de Pondichéry, le 26 messidor an XI.
L'adjudant commandant Binot , etc., à Monsieur l'amiral Rainier.
J'ai l'honneur de vous observer, Monsieur, que d'après des pouvoirs qui m'ont été donnés par le capitaine général des établissements français dans l'Inde pour en recevoir la restitution, et l'agrément que m'a donné le gouvernement britannique du fort Saint-Georges de m'établir à Pondichéry avec les troupes sous mes ordres, je me trouve suffisamment autorisé pour y prendre mon quartier général, quoique en y reconnaissant la souveraineté anglaise.
Quant à l'arrestation du vaisseau la Cote-oVOr, je vous répéterai que rien ne me parait plus extraordinaire que votre procédé, et que vous persistiez à le tenir sous votre surveillance.
Je vous préviens donc, Monsieur, qu'aussitôt que ce bâtiment aura pris des vivres, je lui donnerai des ordres pour une nouvelle destination.
Pour copie conforme :
Signé : L. Binot.
Pondichéry, 29 messidor.
B. L. L. Binot, adjudant commandant, etc., au général Decaen, capitaine général, etc.
J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'en conséquence des ordres de l'amiral Linois, la Côte~d'> Or avait quitté la rade de Pondichéry le 26 messidor. Elle vient d'être ramenée en rade par les Anglais, après avoir été traitée de la manière la plus hostile, comme vous le verrez par le rapport
ci-joint. Je n'ai que le temps d'envoyer furtivement ce paquet à bord de Y Alfred où déjà le citoyen Bruix est embarqué.
J'adresse de nouvelles plaintes au conseil de Madras contre l'amiral Rainier et je demande : comment dois-je considérer ma position à Pondichéry après un acte d'hostilité aussi marqué?
Le colonel Cullen est toujours à me répéter que rien n'est moins probable que la guerre. Je voudrais, de bien bon cœur, qu'il dise vrai, mon Général, car nous ne tarderions pas à vous revoir, et moi, je serais le plus heureux des hommes puisque je me trouverais hors des mains de la nation la plus perfide.
Je vous prie de ne pas oublier celui qui vous est bien sincèrement attaché.
Signé : L. Bixot.
B. C. Rapport du commandant de la Côte-d'Or.
Le 24 messidor an XI de la République française.
A 3 heures, j'ai eu connaissance des navires mouillés devant Pondichéry, au nombre de trois et un brick. En même temps, j'ai eu connaissance de trois bâtiments au vent à moi, dont un grand par mon travers et un quatrième à terre de moi, cherchant à me rencontrer. J'ai pris ces vaisseaux pour des bâtiments de la Compagnie. Mais, à une lieue et demie des vaisseaux mouillés, je les ai reconnus anglais, et le pavillon anglais sur Pondichéry. J'ai été bien surpris de ne pas y trouver la division, d'après ce que m'avait dit un petit bâtiment français que j'avais rencontré et qui s'était trouvé avec la division, le 12 de ce mois, par le 61° de longitude et par [le] â° de latitude nord. Mes ordres portant de me rendre à Pondichéry, j'ai continué ma route.
Le vaisseau qui était à terre de moi a viré de bord, arboré son pavillon et assuré d'un coup de canon. J'ai cru que c'était pour me faire mettre le mien, ce que j'ai fait. Mais, ma route me faisant passer devant lui, j'ai vu avec surprise que, quand il a été dans mes eaux, il a laissé porter à courir comme moi. Si nous eussions été en guerre, tous ces vaisseaux n'auraient pas mieux fait pour m'empêcher de leur échapper.
J'ai passé à la poupe du général anglais qui m'a dit de mouiller derrière lui, ce que j'ai fait, croyant que la rade où ils étaient était celle des gros bâtiments. Aussitôt mouillé, un officier du vaisseau amiral est venu à bord et m'a dit qu il y avait deux jours que la division était partie, composée du Marengo, de X Atalante, de la Sémillante et du Bélier ; que la Belle-Poule était partie le même jour pour Madras, et qu'il ignorait où était allé le général et la division ; que le général Linois avait prié le général anglais de me dire de mouiller pour l'attendre.
Mais quelle a été ma surprise de voir revenir au mouillage les vaisseaux qui étaient dehors, et de les voir mouiller l'un à tribord et l'autre à bâbord, le troisième derrière!
Le vaisseau qui était derrière m'a envoyé un officier me dire, de la part du général, que je pouvais aller mouiller demain devant Pondichéry, par six brasses, en face de la ville; que j'y resterais, d'après les ordres du général Linois, sous les ordres du général de mer et que le colonel Sainte- Suzanne serait, d'après les ordres du général Decaen, sous les ordres du colonel Cullen, commandant à Pondichéry; qu'il n'y avait pas encore d'ordre pour remettre la place, et qu'il n'y avait que les malades et les femmes qui étaient à terre. A 7 heures, je me suis rendu, avec le colonel Sainte-Suzanne, à bord de l'amiral pour avoir quelques détails : mais, en nous recevant très honnêtement, on nous a dit que l'amiral se couchait de très bonne heure et qu'il reposait.
Le 25 messidor.
Le lendemain matin à 8 heures, le petit bâtiment français que j'avais rencontré, deux jours avant, a passé le long de mon bord, et m'a dit qu'on avait voulu l'arrêter à Gondelore (1), mais qu'il avait continué sa route et qu'on n'avait pas employé la force pour l'y contraindre. J'ai appareillé et mouillé, par huit brasses, vis-à-vis de Pondichéry, le pavillon au O.-N.-O. Il était alors 11 heures. Il est venu une schellingue de la terre qui nous a dit que le général Binot était à terre avec les troupes qu'avait apportées la Belle-Poule. Aussitôt nous avons reçu l'invitation de descendre, M. Sainte-Suzanne et moi. Nous nous sommes rendus chez le général Binot qui nous a dit que tout ce que nous avaient dit les Anglais était faux, que le général Linois, la nuit de l'arrivée du Bélier, avait appareillé : il m'a remis un ordre, pour copie conforme, du général Linois avec injonction de l'exécuter; mais la grande surveillance des chaloupes des vaisseaux qui étaient venus au même mouillage que moi, et disposés de manière qu'ils étaient depuis le N.-E. au S.-S.-O., en outre, calme, je n'ai pu l'exécuter.
Du 26 messidor.
Sur les 10 heures du soir, j'ai mis une embossure sur mon câble, et à 11 heures, je l'ai fait couper; faible brise du S.-S.-E. J'ai abattu sur bâbord, fait mettre le petit foc et la grande voile d'étai, le cap au nord, j'ai tiré le foc de derrière, après avoir dépassé le vaisseau le plus près de moi, j'ai laissé tomber la misaine. J'avais fait au plus un quart de lieue que j'ai vu des coups de fusil qu'on tirait du rivage, et des signaux à bord des vaisseaux. J'ai alors fait toutes voiles le long de la côte que je côtoyais de très près, où, de distance en distance, il y avait des embarcations d'où partaient des coups de fusil, et une qui nous suivait et tirait aussi fréquem-
(1) Cuddalore.
ment. Vers minuit, la brise a pris faveur. Cinglé àl'E.-N.-E., tout en voiles et bonnettes; à 3 heures, j'ai distingué une frégate qui était dans mes eaux.
A 5 heures et demie, elle était dans ma hanche du vent, et m'a hélé en arborant son pavillon. J'ai mis le mien. Voici le pourparler :
Demande du capitaine anglais. — L'amiral anglais vous fait dire de virer de bord et de revenir au mouillage.
Réponse. — Je ne peux pas, je suis ma destination; je n'ai point d'ordres à recevoir de l'amiral anglais, étant en paix avec sa nation.
Demande. — Répétition de la sommation de virer de bord et de le suivre; qu'il m'y forcerait et qu'il m'en arriverait malheur.
Réponsr. — Que je ne pouvais faire ce qu'il désirait.
Demande. — Répétition de la môme menace; que c'était pour la dernière fois, oui ou non.
Réponse. — Non, non.
Aussitôt, il a tiré un coup de pistolet (nous étions à cette portée). La mousqueterie et son artillerie font feu sur moi et à dessein de me couler, puisqu'un boulet a porté à fleur d'eau, un autre dans le corps du vaisseau et les autres dans les voiles. J'ai fait amener le pavillon. La frégate a continué de tirer. J'ai fait amener mes perroquets et carguer mes basses voiles et mis en panne. Alors le feu a cessé. Deux officiers sont venus à bord et m'ont dit que le capitaine m'ordonnait de retourner à Pondichéry. J'ai demandé : « Avons-nous la guerre? » [L'un] a répondu : « Je ne crois pas. — Vous avez tiré sur moi quoique nous ne soyons pas en guerre ; mon navire ne m'appartient plus. J'en fais l'abandon à votre capitaine : il peut en disposer à son gré. » Il m'a dit qu'il allait rester à bord et qu'il me priait de faire manœuvrer pour retourner à Pondichéry : craignant de nouvelles violences et voulant éviter de nouveaux malheurs, et l'usage étant que, lorsqu'un vaisseau est amené, il est sous les ordres de celui qui l'a forcé, j'ai fait voile pour Pondichéry, escorté parla frégate la Terpsichore.
Signé : Dufresne-Laigle.
Nous, soussignés, certifions le contenu véritable. En foi de quoi nous avons signé pour servir où besoin sera.
En rade de Pondichéry, le 29 messidor an XI.
Signé : Sainte-Suzanne, chef de bataillon ; Cavaignac, résident à Mascate ; Lergh, chef de bataillon.
Pour copie conforme :
L'adjudant commandant : Signé : L. Binot.