‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 156 sur 184 · RAPPORT DE BINOT A DECAEN · texte numérisé non relu

RAPPORT DE BINOT A DECAEN

A bord de la Cote-d'Or, le 27 messidor an XI.

Le chef de brigade Sainte -Suzanne, commandant l'infanterie française de l'expédition de l'Inde, à Monsieur l'amiral Rainier, cornmandant les forces navales anglaises.

Je suis étonné de l'acte hostile que vous venez de faire exercer envers la Cote-d'Or à bord duquel je commande trois cents hommes, sous le prétexte inouï qu'il était parti de la rade de Pondichéry sans vos ordres.

Depuis ouand, Monsieur l'Amiral, les vaisseaux et les soldats français sont-ils sous les ordres des généraux de l'Angleterre? Et pourquoi, lorsque nos deux nations sont en paix, s'est-on permis à notre égard des mesures hostiles et une violation ouverte du droit des gens? Nous naviguions sous la foi des traités et nous étions loin de penser que nous avions en vous des ennemis. Je n'ai cédé, Monsieur l'Amiral, qu'à la fusillade et à plusieurs bordées à la portée du pistolet, parce que, comme vous le savez bien, je n'avais ni canons, ni cartouches; et que votre frégate, maîtresse de ses manœuvres et de la marche sur un bâtiment de commerce, s'est prudemment placée sur le vent à nous. C'est ainsi que cet officier s'est procuré une gloire facile sur un bâtiment non armé et sur des hommes sans défense.

Étant votre prisonnier, ainsi que ma troupe, je vous prie, Monsieur l'Amiral, de vouloir bien donner des ordres pour son débarquement et sa subsistance.

Pour copie conforme :

Le chef de bataillon : Signé : Saixte-Suzanne. Pour copie conforme:

L'adjudant commandant : Signé : L. Binot.

Pondichéry, le 4- thermidor an XI.

L. Binot, adjudant commandant, au général Dccaen, capitaine général, etc..

J'avais eu l'honneur, mon Général, de vous accuser la réception de vos instructions, en date du 23 messidor dernier, par le transport la Cote-d'Or lorsqu'il partit de cette rade, dans la nuit du 26 au 27, en exécution des ordres de l'amiral Linois dont je lui avais adressé copie. Mais la conduite hostile des Anglais envers ce bâtiment, ayant forcé le capitaine d'amener son pavillon et de se considérer comme prisonnier, obligea le colonel Sainte-Suzanne à jeter une dépêche à la mer : elle contenait les copies cijointes de ma lettre au colonel Cullen, dans laquelle je lui faisais connaître

les nouveaux pouvoirs dont vous m'aviez revêtu, de sa réponse (n° 1), de deux autres lettres, dont une à l'amiral Rainier et l'autre au colonel Cullen, relative à l'arrestation de la Côte-d'Or (voir le n° 2).

J'ai à vous rendre compte de ce qui s'est passé depuis le 29 messidor que la Côte-d'Or a été ramenée de force au mouillage de Pondichéry par une frégate anglaise.

Le citoyen Bruix, que j'ai fait partir sur le bâtiment marchand Y Alfred, le 30 du mois dernier, vous porte le rapport du capitaine sur l'insulte faite à notre pavillon. J'enjoins ici une autre copie (n° 3).

Au moment où V Alfred a appareillé, la Côte-d'Or était encore retenue par l'amiral anglais, et je venais, en conséquence, de lui écrire la lettre dont copie sous le n° 4; et au lord Clive, à Madras, celle dont la copie porte le n° 5.

Le colonel Sainte-Suzanne, prévenu que je le considérais, ainsi que sa troupe, comme prisonnier des Anglais, d'après l'hostilité commise envers le bâtiment qu'il montait, était au moment de recevoir de l'amiral Rainier et du colonel Cullen tous les secours que je m'obstinais à lui refuser ouvertement, lorsque, le 1er thermidor, il est arrivé de Madras, à l'amiral Rainier, une dépêche portant désapprobation de sa conduite envers le transport la Côte-d'Or, ce qui l'a obligé de m'écrire, le lendemain, la lettre dont copie n° 6.

J'ai de suite ordonné au capitaine Dufresne de repartir pour l'île de France. Mais, sur l'observation qu'il n'avait pas d'eau, je lui ai permij d'en faire, en lui enjoignant d'y apporter la plus grande célérité.

J'attends une réponse à la lettre que j'ai écrite à Madras.

Je suis presque assuré que le conseil enverra des commissaires pour réparer l'insulte faite à notre pavillon, et j'ose croire que, cette circonstance ne faisant qu'accélérer la reddition de la place, nous serons assez heureux pour vous voir revenir sous deux mois.

J'aurais bien désiré que, dans vos instructions, l'arrivée de la Côted'Or y eût été prévue car en l'envoyant à l'île de France, n'est-ce pas lui faire faire un faux mouvement? Je ne puis cependant point prendre sur moi de lui ordonner de rester ici, d'après l'ordre du contre-amiral Linois. Lefebvre, que j'ai chargé d'entretenir quelques relations avec des personnes sûres, tant à Madras qu'à Tranquebar, vous donne quelques détails sur ce qui se passe dans l'Hindoustan. Il paraît que tout ce qu'il y a de petites fortifications sur la côte va être démoli et même jusqu'à 30 ou 40 lieues dans les terres. Il y a, dans ce moment, à Gondelore (1), un officier du génie chargé de la démolition de son mauvais fort. Cette mesure paraît dictée par la nécessité où sont les Anglais de mettre en campagne le plus de troupes possible.

Signé : L. Bixot.

(1) Cuddalore.

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