IX
Le financier en danger.
et 'lorsque les fumées du vin furent un peu apaisées, il se vit couché auprès de sa maîtresse, il crut que cela s'était fait par enchantement, et lui dit d'un ton de surprise : « Hé! mon Dieu! mademoiselle, hé! Que faitesvous là? — Mon devoir, » répondit-elle. Le marquis, que cette réponse intriguait terriblement, et qui croyait qu'elle s'éloignait au contraire de son devoir par une démarche aussi cavalière, la pria de s'expliquer plus clairement, et elle lui dit alors qu'elle était sa femme et qu'ils s'étaient mariés la \eille. Il n'en crut rien ; mais cependant les attraits de la belle et l'occasion l'obligèrent d'agir tout comme s'il l'avait cru, et par là il rendit le mariage indissoluble. Les parents de la belle vinrent le féliciter dans la chambre; et ce qu'il avait regardé comme un jeu se trou\a une affaire si sérieuse, qu'il n'a jamais été eu .son pouvoir (le la rompre,
"iS2 MADAME DU NOYER
On aurait cru qu'après que le vin lui avait joué un pareil tour, il aurait dû le haïr ; mais point du tout, le marquis n'a point eu de rancune contre lui ; il en a bu jusqu'à sa mort, et l'on prétend que le grand usage qu'il en a fait l'a hâtée. Sa veuve est venue briller ici quelque temps, logée à l'hôtel de Brissac, dans la rue des Deux-Ecus, et se donnant de grands airs de marquise.
Un gentilhomme de Montpellier, qui est revenu autrefois de Constantinople avec l'abbé de Girardin, m'a rendu ces jours passés une grande visite à votre occasion. C'est un nommé M. de Curvalle dont la femme a été, à ce qu'il m'a dit, de vos bonnes amies à Montpellier. J'avais oui parler confusément de son histoire, et dès qu'il m'eut dit son nom, j'eus grande envie qui! me la contât, et, pour avoir l'occasion de l'y engager, je le retins à dîner chez moi. Il était venu me voir justement à ma toilette; ainsi je ne fis pas de façon junir l'arrêter et il n'en fit pas pour rester. Je lui fis boire du vin de Champagne .tel que vous savez qu'on en boit chez moi, et je lui demandai, pour entrer en matière, s'il en avait bu d'aussi bon vn Turcjuie. Il me répondit que non. Une réponse aussi laconique ne m'accommodait point ; je redoublai la dose, et dès la seconde bouteille, M. de Curvalle commença à .se mettre en train; il me dit qu'il était d'une des meilleures familles de Montpellier et qu'il avait épousé par inclination une très jolie personne. Il m'apprit qu'il était extrêmement jaloux et que plusieurs années de mariage ni une nombreuse famille n'avaient pu fliminuer cetti' tendre délicatesse qu'on ne trouxe (jue dans les amants et (lui lui causait toutes ces jalousies; il n'en témoignait rien à sa femme qui, de son côté, n'apportait aucun soin pour guérir un mal qu'elle ne connaissait pas. Les dames de ce pays ont, dit-on, des manières fort
galantes, ainsi elles donnent aisément matière h la jalousie ; celle de M. de Curvalle devint si forte que, ne pouvant plus y tenir, il prit le parti de s'éloigner et s'en alla en Turquie.
Il arriva à Constantinople et trouva le secret de plaire au grand-visir, qui lui promit d'être son patron, à condition d'arborer le turban et de subir les autres cérémonies auxquelles la loi de ÎNlahomet engage. M. de Curvalle sentit d'abord de la répugnance à cela ; mais l'ambition la lui fit surmonter, et l'envie de faire une fortune éclatante et de se venger par là des sujets qu'il c-oyait avoir de se plaindre de sa femme le détermina à se faire renégat. On le promena en pompe par toute la ville de Constantinople et tous les bons Musulmans se réjouirent de l'acquisition de ce nouveau prosélyte de l'Alcoran. On lui donna le commandement d'une frégate ; le visir le prit sous sa protection et il avait tout l'air de faire une grande fortune, si ce malheureux ministre de la Porte Ottomane n'avait pas été étranglé devant Bude. C'est ainsi que péris.sent ordinairement tous les visirs. Les espérances de AI. de Curvalle périrent avec celui-là, et il ne lui restait plus que le regret d'avoir abandonné le christianisme, lorsqu'un nouvel ambassadeur de France arriva. Il avait auprès de lui des gens qui crurent faire une bonne œuvre en tâchant de le ramener de son égarement : pour y parvenir ils lui exagérèrent l'afiliction que sa femme avait eue de son départ et quand elle avait appris ce qu'il avait fait ; on lui persuada qu'elle avait pensé en mourir, et enfin, à force de lui parler de l'amour qu'on prétendait que sa femme avait pour lui, on ralluma tout celui qu'il avait eu pour elle ; on l 'engagea à rentrer dans son devoir et dans le giron de l'Eglise. Cette résolution prise, il ne fut pas malaisé de l'exécuter, L 'abbé Girardin partait
2M4 MADAME DU NOVER
pour ramener sa l)elle-sœur et '.e corps de son frère en France. M. de Curvalle fut reçu sur son vaisseau et y fut en sûreté jusques à son départ, malgré tout le vacarme que vint faire une petite turquesse qu'il avait épousée dans le pays et qui criait comme une enragée, disant qu'elle voulait qu'on lui rendît son aga. On n'eut point d'égard à ses cris; ]M. de Curvalle n'en fut nullement touché, il était trop enflammé pour son ancienne femme. Il arriva à Montpellier plus enflammé que jamais et n'eut pas de peine à faire sa paix avec sa femme et avec l'Eglise; l'une et l'autre le reçurent à bras ouverts. Mais ses inquiétudes le reprirent quelque temps après et il a fait depuis un voyage à Siam. On prétendait (ju'il y avait embrassé le paganisme; mais c'est de cjuoi il ne convint pas. Je lui demandai s'il n'avait pas de regret à sa femme de Turquie et comment elle était faite ; il me répondit qu'elle était très jfilie, qu'elle avait pour nom Fatima, âgée d'environ (lualor/e ans. mais (]u'il n"a\ait jamais i)u l'aimer et ne s'était déterminé à l'épouser que parce qu'elle lui avait apporté une maison en dot, chose très considérable dans ce pays, où on a de la peine à acquérir des maisons.
Je m'imagine que les voyages ajoutent bien des nouvelles connaissances à celles que l'on a déjà. Mais moi, qui me plais dans mon ignorance et qui suis extrêmement paresseuse, j'ai tout l'air de ne point bouger de Paris, et quand je serais née avec toute la curiosité des plus fameux voyageurs, je croirais qu'il suffirait, pour la satisfaire, d'aller à Versailles. J'y mettrais pied à terre, et, après avoir attaché mon cheval à la porte d'ur cabaret, ou plutôt dans une écurie, j'irais voir toutes les raretés et les merveilles de cette huitième merveille du inonde, après (]Uoi je remonterais sur ma bête et retournerais chez moi, comjjtant avoir tout vu et bien plus
LETTRES HlSTORlOUES ET GALANTES *28"l
commodément que si je me donnais la peine de courir les mers et d'arjjenter tout l'univers pour cela. Car où pourrais- je trou\er un Roi comme le nôtre et une Cour aussi polie et aussi magnifique que la sienne? Ironsnous à Rome pour admirer les ou\rages de Michel- Ange ou de Raphaël ? Nous ne saurions y trouver de plus belles peintures qu'à Versailles. Tout ce que les Indes et le vaste empire de la Chine ont de plus curieux est rassemblé dans le cabinet de Monseigneur, oii j'ai vu jusqu'à des pendules de porcelaine. La ménagerie du roi renferme des animaux de toutes les espèces ; il semble que l'Afrique ait payé un tribut de tout ce qu'elle produit. Ainsi, comme tout ce qu'on serait obligé d'aller chercher tantôt sous la zone torride, et tantôt sous la glaciale, se trouve rassemblé avec la dernière perfection à Versailles, je conclus qu'il vaudrait beaucoup mieux y passer les trois ans et demi que, selon les géographes, on emploie ordinairement à faire le tour du monde, sans s'exposer aux naufrages si fréquents sur toutes ces sortes de mers différentes et à l'esclavage chez les Turcs, aux courses des Arabes et aux sables de la Lybie; inconvénients auxquels on n'a garde d'être exposé en restant à Versailles et en y consumant le temps et l'argent destinés à un voyage aussi périlleux et aussi fatigant, et au bout duquel on n'est pas plus avancé. Comme je suis d'une humeur à ne pas aller chercher les pardons à Rome, lorsque je puis les trouver plus près, je vous avoue que je bornerais toutes mes courses à Versailles et que si vous n'a\âez pas d'autres raisons de voyager que celles dont je viens de parler, je condamnerais fort votre vie ambulante.