‹ Mémoires et lettres galantes de madame du Noyer (1663-1720) Avant propos et notes ArnelleChapitre 18 sur 19 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Aventure de M. d'Herville avec une fille d'Opéra. — Le

marquis de Léri enivré et marié par surprise. — M. de

Curvalle se fait musulman par jalousie.

VOICI maintenant une petite aventure assez drôle e.*" fâcheuse arrivée à un petit nouveau partisan avec une fameuse actrice de l'Opéra.

N'espérez point, Madame, entendre une histoire amoureuse, des billets doux, des larmes, des soupirs ; ce n'est pas la manière de MM. les partisans; un bon contrat, c'est leur méthode : tant tenu, tant payé, les parties fatiguées Tune de l'autre, le bail se rompt, et chacun se pourvoit où bon lui semble. D'Herville, \oilà le petit partisan de nouvelle fabrique, entré depuis peu dans la Sous-ferme des fourrages, ne manquait pas un jour d'aller à l'Opéra; il ne put y supporter le brillant de tous les appas d'une fameuse actrice sans en devenir éperdument amoureux.

"Vous savez, Madame, que cette charmante a épousé un bon gentilhomme dont la jeunesse a mis un grand désordre à sa fortune ; au surplus, homme de bien : pourvu qu'il boive, mange, dorme et qu'il ait (]uel(]ues l)istoles pour aller tenter fortune au jeu," il s'embarrasse fort peu des affaires domestiques.

Madame son épouse, d'un autre côté, est une des meilleures ménagères qui soit au monde : qu"elle rencontre

quelqu'un qui puisse être utile au ménage, elle ne le laisse point échapper.

D'Herville, comme je vous l'ai dépeint, fort amoureux, bien instruit, après quelques informations, du caractère de l'un et de l'autre, jugea que, moyennant quelques offres honnêtes, il pourrait joindre au nouveau bail qu'il venait de passer des fourrages celui sinon du cœur au moins du corps de cette belle. Ces sortes de dames ne sont pas de difficile accès. D'Herville, sans beaucoup de façons, lui écrivit un petit billet ; sa tournure m'a paru assez extraordinaire; autant que je puis m'en souvenir, le voici :

Si votre cœur, Madame, et tous vos appas se trouvent vacants, je vous offre deux cents pistoles par an. Je n'ignore point que cette somme est modique pour une personne de votre mérite; mais considérez que dans un temps de guerre l'argent est rare ; j'aurai soin de payer tous les quartiers d'avance. Je ne suis point homme à filer le parfait amour ; j'attends une réponse juste et décisive. Et je suis, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur. d'Herville.

Cela s'appelle une déclaration d'amour. Ecoutez la réponse :

Les personnes de votre caractète. Monsieur, me plaisent infiniment, je suis l'ennemie mortelle des compliments. Trouvez-vous ce soir à la sortie de l'Opéra ; faites-vous connaître, nous prendrons temps et lieu de convenir de nos faits. Je suis, Monsieur, votre très humble et obéissante servante...

D'Herville ne manqua pas de se trouver au rendezvous, il se fit connaître, il invita cette dame à monter dans son carrosse, la conduisit chez lui, et, après l'avoir

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bien régalée, le contrat, comme il avait été proposé, fut passé, le premier quartier payé d'avance, vingt pistoles de pot-de-vin de surplus pour fasciner les veux de Tépoux et avoir le champ libre. Les articles de part et d'autre furent très bien exécutés; mais soit que d'Herville ne fût plus du goût de la belle, ou qu'elle se repentît d'avoir donné sa ferme à si bas prix, lorsqu'il voulait aller chez elle, c'était une fois la migraine, une autre la colique ; madame n'était point visible qu'elle ne fui incommodée.

D'Herville, qui n'est pas homme à prendre aucun bail sans en retirer émoluments, se douta qu'il y avait quelque rival en campagne. Il examina les choses de près ; il ne se trompait point : il apprit que le marquis de Xangi lui avait damé le pion. Il résolut cependant de n'en être point dupe et d'achever ses trois mois ; il en usa en habile homme, ne marqua aucun ressentiment, il attendit la belle lor.squ'elle sortait de l'Opéra, il lui offrit de la mener chez elle; elle monta dans son carrosse, il avait donné ordre à son cocher d'aller droit chez lui.

« Où me menez-vous, lui dit-elle? J'ai un mal de tête affreux, je veux m'aller coucher. - — Je vous tiens, lui dit d'Herville lorsqu'elle fut chez lui, vous êtes une p..., une malheureuse. A qui croyez-vous avoir affaire? Je vous ai bien payée, j'ai su vos intrigues, et pour ce soir vous ne souperez point avec votre marquis. — Quel marquis? lui répondit-elle. Ap})aremment vous êtes fou. ()uoi ! je ne puis pas recevoir un honnête homme chez moi? C'est pousser la jalousie à un point extraordinaire ; me croyez-vous capable de vous faire une infidélité? Je ne suis point de ce caractère, mais je veux voir qui bon me semble, et si cela ne vous accomniode point, vous êtes \otre maître.

— Non, ^ladame, je ne suis point jaloux, lui rej)artit

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d'Herville, j'ai toute la confiance imaginable en vous, mais faites-moi le plaisir de rester ici cette nuit; il n"y a rien au monde que je ne fasse pour \ous, tout ce que je possède est à votre service. »

La belle, croyant la feinte passion de d'Herville effective et par conséquent en tirer quelque somme considérable, consentit non seulement à rester cette nuit, mais même quinze jours de suite, après lesquels il la congédia ou plutôt la chassa comme la dernière des malheureuses.

Jamais femme ne fut mieux dupée et plus irritée contre un homme que cette actrice, et, pour comble de malheur, elle s'aperçut peu de temps après de quelques indices de grossesse.

Comme c'est le meilleur petit ménage du monde, et que l'homme et la femme n'ont rien de caché, elle lui déclara l'état où elle se trouvait. « Il faut prendre patience, lui dit son époux, et se souvenir bien du temps. » Il se trouva juste ; elle accoucha d'un gros garçon. « (^uoi ! (lit l'époux à sa femme sans .se fâcher (il ne l'a jamais été en pareil cas contre elle), M. d'Herville vous fera des enfants et il n'en payera pas la façon? N'y a-t-il pas ici un almanach? Je vais le trouver. » Ce bon mari alla, son almanach à la main, chez d'Herville, le trouva en robe de chambre, fort surpris de cette visite. Il demanda à ce digne époux ce qu'il y avait pour son service : « Savoir si vous savez compter, lui repartit l'époux. — Vous jugez bien, lui repartit d'Herville, que du métier dont je suis, c'est la première chose que j'ai dû apprendre. — J'en suis ravi, lui répliqua l'époux, je vous avais appcrté un almanach, mais je prévois que nous n'en aurons pas besoin. Vous vous souvenez donc bien des quinze jours que vous avez gardé ma femme chez vous. — Si je l'ai gardée, c'a été de votre consentement et en bien payant, s'entend, dit d'Herville. — •

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Il ne s'agit point de cela, répondit l'époux, il suffit que vous savez compter ; vous savez quel jour il est aujourd'hui ; elle est accouchée ce matin, vous n'avez qu'à calculer le temps que vous l'avez eue, et vous verrez que cet enfant vous appartient. Vous ne pouvez pas dire qu'un autre s'en soit mêlé, vous l'avez toujours tenue renfermée; je vous crois trop honnête homme pour ne pas faire les choses de bonne grâce ; pour moi, je ne suis nullement dans le dessein de m 'approprier le bien d'autrui. Je sais qu'.en justice réglée, il me restera sur les bras ; ainsi c'est à vous de qui je la demande ; vous savez l'état de nos affaires, c'est tout ce que j'ai à vous dire. — Cela est juste, reprit d'Herville, tel cas ne m'est jamais arrivé que je n'aie eu soin de mes enfants; j'ai encore même ici une petite fille que j'élève comme la mienne propre ; je suis honnête homme, et dès cet aprèsmidi j'irai chez vous vous en donner des marques. — Fort bien comme cela, répondit l'époux, je vous attendrai. » Et s'en alla. *

D'Herville, un }>eu trop religieux à tenir sa parole, alla, comme il l'avait dit, se chargea d'une trentaine de pistoles qu'il crut suffisantes pour (-(Mitenter l'époux et sa femme ; il les offrit en entrant. « Comment, lui dirent-ils tous les deux, vous vous imaginez apparemment, mon ami, d'entrer dans quehjue hôpital pour faire ces charités! Trente pistoles, ce n'est point ce qu'on vous demande ; une bonne dot pour cet enfant, ou songez à ne ])()int sortir d'ici sinon par la fenêtre. »

Le marquis de Nangi entra dans ce moment ; rien n'était secret pour lui, ils lui content au long toute l'affaire. Le marquis se rangea de ieur côté et leur conseilla de ne point laisser sortir d'Herville qu'il n'eût assuré une bonne pension à l'enfant et donné une bonne somme comptant à la mère.

D'Herville, se voyant pris au trébuchet, tourna toutes ses poches ; il ne s'y trouva que les trente pistoles et une montre d'or qu'il laissa sur la table, promit tout ce qu'on voulut, mais ne prétendit point écrire et parla un peu haut. Le marquis aussitôt fit appeler ses valets, monter (]uatre bons bâtons, mit d'Herville au milieu de l'époux, de ses valets et de lui, lui demanda s'il voulait signer les billets, et, au refus que d'Herville en fit, ils le chargèrent d'une si terrible manière qu'il tomba par terre et qu'ils le crurent mort. Ils envoyèrent aussitôt chercher un fiacre, ses valets le descendirent, l'empaquetèrent dedans et ordonnèrent au cocher de le conduire chez lui.

Le roulement du carrosse rendit la connaissance à d'Herville, il se remit le mieux r^u'il put et dit au cocher d'aller chez un commissaire pour dresser sa plainte. Le cocher le mena chez le plus proche; il fallut que le commissaire vînt au fiacre pour le prendre : le pauvre d'Herville était si moulu de coups qu'il ne put descendre. Le commissaire lui demanda s'il y avait des témoins ; il ne pouvait en i)roduire d'autres que tous ses pauvres membres affligés. Ce ne fut point assez poiir intenter un procès ; ainsi l'époux et la belle ont gardé de leur côté l'enfant, la montre et les trente pistoles ; d'Herville, du sien, les coups, dont il a resté quatre bons, grands et longs mois sur le grabat, sans pouvoir mettre un pied devant l'autre. Aux coups de bâton près, cette aventure m'a paru assez singulière : il se trouve des cocus de toutes les manières, mais je n'en ai jamais entendu parler d'un si docile.

Nous avons ici M"'"' la marquise de Girardin, veuve du marquis de Léri, que ^■ous avez connu autrefois. I! faut que je vous conte de quelle manière se fit son mariage, cela est assez particulier. Elle est fille de condition d'une des meilleures maisons de Lorraine. Le mar-

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quis de Léri, qui était dans ce pavs, lui conta ses raisons ; elle fit tout ce qu'elle put pour le bien engager, le trou- Aant un très bon parti : mais il n'a\ait garde de \ouloir donner dans le sacrement. La dem.oiselle n'avait que sa naissance et son mérite personnel pour toute (iot, et il faut autre chose en rnénage ; ainsi l'affaire ne se serait jamais faite, si d'habiles gens ne s'en étaient mêlés. On fit boire le marquis : c'était son faible ou plutôt son fort ; car j'ai ouï dire, qu'ayant été envoyé pour quelque négociation à Cologne, il avait triomphé des Allemands le verre à la main ; qu'on l'avait déclaré vainqueur des vaimjueurs ; et (jue, lui ayant encore proposé, lorsqu'il monta à cheval pour revenir en France, de boire le y\n de l'étrier, il n'avait point refusé de prêter le collet, et avait dit que le ^■in de l'étrier devait se boire dans une botte ; on lui en apporta en même temps une toute pleine qu'il Aida de la meilleure grâce du monde. On garde encore cette botte dans l'hôtel de ville de Cologne où on l'a érigée en trophée à l'honneur du manjuis de I.éri. Ainsi je n'ai pas tort de dire (jue ("'était son fort que de boire.

Cependant il fut pris par là ; sans doute (lue l'amour aida au vin à remporter cette victoire. Dès que le marquis en eut pris autant qu'on le souhaitait, et qu'animé par la présence de la demoiselle on lui eut fait dire (ju'il voulait se marier avec elle, on ne lui laissa pas le temps de s'en dédire. Un prêtre, qu'on avait aposté exprès, }>rononça au })lus vite le fatal P^go coiijiiiigo vos. Tout cela se lit en présence de bons témoins. On continua ensuite à boire jusques à perdre la raison ; et quand celle du mar(]uis fut tout à fait troublée, on le mit dans un bon lit, oli la demoiselle se plaça un moment après. Il n'eut garde de s'apercevoir de cela et il dormit tout d'une pièce jusrjues au matin. Mais fjuand. à son réveil,

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