due la possession de Malte lui senUt con* firmée
3. due la France empkHcrait ses bons offices, pour que la Hollande lui cédât le Cap.
4. due TEmpereur confirmerait à S. M. la possession de Pandichéry et de toutes ses d^ndanees.
5. Quil lui abandonnerait aussi Tlle de Tabago. En revanche, il demandait la cession de la
Sicile, sauf à indemniser S. M. le Roi de Sicile par les lies Baléares et une pension, que lui paierait le Roi d'Espagne.
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Ces propositions étalent magnifiques et sëduisaDtes. âu'on les compare aux résultats de la note du 8 Août, tels que nous les ayons résumés plus haut! (No. 35.- Suppl. D.) Tout paraissait aY<^ changé de face: il n'était plus question, » ni de la dédaration inkitm de Hollande^ qu'U renoncerait à sa couronne, si les Colonies n^étaient pas rendues à ce pays, ni du priticipe si souvent répété ^que PEmperemr ne céderait pas un grain de poussière du terriioire Français.'^ Au premier aspect de ces propositions, on est stupéfait de les voir articulées par un négociateur de Bonaparte.
Mais en les examinant de plus prés, une partie
de cet étonnement disparaît Car d'abord Bonaparte
pouvait prévoir que le seul article de la Sicile
devait anéantir Teifet de tous les antres. Il connais*
sdt le gouvernement Anglais; il ne risquait rieu,
en lui offrant, au prix d^une bassesse, les avantagea
les plus sédttisans. Et si, par hasard, il se trompait,
il gagnait immensément d^un autre cdté, en signant
même la paix à ces conditions. En cédant la SieUe^
l'Angleterre se brouillait avec la Russie, se corn-
promettait avec tout le continent, se dégradait aux
yeux de toutes les nations. Au commencement
dWe nouvelle guerre , ce n^était pas peu de chose
pomr Bonaparte que de la détacher, me fds pour
toutes, de toute espèce de Halson continentale. En*
fin, en lui confirmant ce qu^elle possédait, et ce
qu'il n'était pas en son pouvoir de lui reprendre; en
y ajoutant ce malheureux Eleetorat, sur le sort réel
duquel il allait. décider par la guerre avec la Prusse,
et qull pouvait lui reprendre à chaque moment, et
en gagnant une possession prédense, que ses armes n'étaient pas capables d'envahir, sa condition n'était rien moins que mauvaise. Dans lès denx cas, fiM>n profit était sûr. Ou bien il prolongeait la négociation par des offres dont il était sûr qu'on les refuserait, ou bien il réalisait ces offres par une paix .qui, en avilissant PÂngleterre, la mettait pour longtems hors d'état d'exercer la moindre influence en Europe.
No. LU.
Lord Lauderdale à Lord Spencer.
Da 26 Septembre.
Conférence avec Champagny, le 26. Lord Lauderdale lui fait observer que, comme il ne pouvait pas signer la paix, sans qu'on soft convenu de ^admission des demandes de la Russie, il lui paraissait' nécessaire de traiter d'abord cet objet. Sur cela M. Champagny lui déclare que, quant aux demandes de la Russie, le dernier terme de ses instructions était de consentir à ce que la cession de Corfau fût ajoutée aux stipulations contenues dans le- traité d'OubrlL — Après une longue discusmon, Lord Lauderdale lui annonce que, si tel est le cas, il regarde la négociation comme finie.
Il annonce la même chose par une note adressée à Talleyrand (Suppl. A. No. 37, pièces frlnfalses)*
M. de Champagny, en lui mandant qu'il a fait son rapport de cette conférence, le prie de lui en accorder encore une autre pour le 29. Lord Lauderdale l^accepte. (Il paraît que cette conférence tfa pas eu lieu; du moins on n'en trouve aucune trace.)
No. Lin.
Lord Howick à Lord Laaderdale.
Da i Octobre.
11 lui annonce que le gouvernement Français, persistant dans ses refus, et le Chef et son principal Ministre ayant d'ailleurs quitté Paris ^ il ne doit pas y continuer son séjour, à moins de recevoir une réponse positive.
No, LIV.
Lord Lauderdale à Lord Howick.
Du 4 Octobre.
En réponse à cette dépéctie, il dit qu*il fera tout pour obtenir ses passe -ports.
No. LV.
Lord Lauderdale à Lord Howick.
Da 6 Octobre.
Il lui fait communication d'une note de M.
Champagny, qui lui annonce qu'il a Tordre «de lui expédier ses passe -ports, et d'une autre de Talleyrond, datée MayencBy 1 Octobre, (No. 38, pièces françaises,) et de la réponse qu'il a faite à celle-ci le 6; et il lui annonce qu'il partira de Paris Jeiidiy 9 Octobre.
La note de Talleyrand est écrite avec une certaine décence. Il n'en faut pas davantage, poui* savoir que la main de Bonaparte n*y avait pas eu part Mais en revanche, son esprit y domine d'un
Gentz , Hémoires. 1 4
bout à Tautre. Je n'en relèverai que les passag^es les plus marquans:
„S. M. voulait, powr le bonheur du monde, ne mettre en balance aucun avantage avec ceux de la paix." Quand, on lit ces mots, et que l'on se rappelle que la négociation venait d'être rompue, puisque ^la Russie et l'Angleterre ne voulaient pas consentir à ce que Bonaparte ajoutât encore la SicUe à la magtse déjà immense de ses conquêtes,, on ne sait pas si on doit frémir ou rire de tant d'effronterie.
„Âu milieu d'une guerre où il avait obtenu, sans aucun mélange de revers j de constans avantages." Cette phrase est d'une forfanterie ridicule, en parlant de la guerre contre V Angleterre, dont on pouvait plutôt dire sans exagération qu'elle avait été , pour Bonaparte et la France , une longue suite de revers , sans auctm mélange d^avantages.
„S'il est dans la destinée de l'Empereur et du peuple Français de vivre encore au milieu des guerres et des orages que la politique et Pinfluence de l'Angleterre auraient suscités.^^ Et cela, à l'ouverture de la guerre avec une puissance qui était ellemême en guerre avec PÂngleterre; chez laquelle celle-ci n^avait pas un agent; et dont le Ministre, chargé de porter les premières paroles pacifiques, était à peine arrivé à Londres. Ajoutons, qui ne s^était armée contre la France, que pour conserver ce même Electorat d'Hanovre que l'Angleterre espérait de voir restitué par la paix!
»L'avenir fera connaître si une nouvelle coali-. tion sera plus contraire à la France que les trois premières." — Toujours, comme si la guerre de la
Prusse était Pouvrage de TÂngleterre! Et cette nouvelle coalition! Hélas! Nous serions un peu moins mallieureux, si cette accusation insensée avait eu It* inoindre fondement.
„Elle sera prête à rétablir les négociations sur les bases posées de concert avec Tillustre Ministre que l'Angleterre a perdu, et qui, n^ayaut plus rien à ajouter à sa gloire, que le rapprochement des deux peuples, en avait conçu Pespérance; et a été enlevé au monde, au milieu de son ouvrage.** Quelle dégoûtante hypocrisie! D^abord, nous connaissons ces bases y posées de concei^t avec M. Fox! Nous avons \x\ à quoi elles pouvaient conduire, et à quoi elles ont conduit. Si M. Fox a mérité les regrets et les larmes de la France, c*est tout au plus pour ses intentions; car Tanalyse que nous venons de faire, nous a convaincus que jamais 11 ne serait parvenu à la paix. Ces éloges adressés à sa mémoire, sont un monument bien équivoque de sa gloire. Le peu qui s^y mêlait de reconnaissance, a coûté bien cher à sa patrie; mais le principal objet de cette oraison funèbre était de rendre odieux ses successeurs.
La réponse de Lord Lauderdale à cette note est une pièce très médiocre. Ce qu'il y a de mieux, c'est la protestation bien positive contre rinsinuatioii, aussi fausse que perfide, que la rupture des uégociations tenait à la mort de M. Fox. — Mais on y lit avec un sentiment pénible l'aveu, aussi triste que vrai, »qtte ee grand homme agissait avec la conviction parfaite qu*U avait reçu de la France une proposition dé paix sur la base de FUti possidefis,*'
illusion tout -à- fait impardonnable, qui aurait déslionoré un écolier, et qui n'était certainement pas digne d'un grand homme. — On est étonné de ne pas trouver un mot en réponse à ces accusations injustes, qui présentaient le gouvernement Anglais comme Fauteur d^une nouvelle coalition^ et comme le moteur de cette guerre terrible qui allait ensanglanter le continent; tandis que Lord Lauderdale ne rougit pas de dire » qu'il a vu avec la satisfaction la plus réelle que le ton et la modération observés dans la note de Talleyrand, répondaient attx senti-mens qui les accœnpagnenty^^ phrase dans laquelle le scandale du compliment rivalise avec la niaiserie de la rédaction.
On voit Picore par cette dernière pièce (ce qui d'ailleurs est suffisamment connu,) que les demandes de la Russie se bornaient à la conservation de Corfou, au maintien du Roi de Naples dans la possession de la Sicile, et à une indemnité pour le Roi de Sardaigne. * — Le sort de V Allemagne^ bien autrement important que tout cela, est abandonné à Dieu.
Ajoutons quelques mots sur les causes qui ont fait rompre icette négociation. Elle n'était point un chef - d'oeuvre de sagesse de la part de ceux qui l'ont dirigée ; elle n'était point un chef- d'oeuvre de dextérité de la part de ceux qui l'ont conduite,; mais la loyauté qui la caractérise d'un bout à l'autre, est digne de l'admiration générale.
^ Celle- oi devait être effectnée par l'abandon de la Dalmatie. Voyez le discours de Lord Uowickj du 5 Janvier , où on trouve des observations très sensées sur cet article.
On offrait à l'Angleterre, jusqu'au dernier moment des conférences, la restitution du Ha/novre^ Maltey le Cap y Pondîchérpy etc. (ce qui voulait dire la domination exclusive de llnde), enfin Tahago. Pouvaitelle en demander davantage pour ses intérêts particuliers? Et aurait -elle balancé de signer, pour conserver encore quelques objets subalternes, tels que Ste. Lttcie, Surinam et Déméraryf Non, certainement pas! Pourquoi donc a- 1- elle rompu la négociation ? Pour ne pas dépouiller de la SicUe^ un Roi a qui elle avait promis son appui. Pour elle-même, pour ses propres intérêts, elle aurait pu se eonsoler de cette perte. Quelques ports de plus, ajoutés à tous ceux de lltalie, de la France et de TEspagne, n'auraient pas ruiné l'Angleterre; et avec Malte^ elle n'ayait pas à craindre la Sicile. Ce fut donc par fidélité à ses engagemens, par honneur, par magnanimité, par noblesse, qu'elle refusait d enoi*mes avantages, achetés par une démarche malhonnête. *
Veut -on dire que la Sicile n'était que le prétexte de la rupture, et que le véritable motif se trouve dans la nouvelle guerre qui s'allumait aloiv sur le continent? Eh bien, nous nous soumettons i cette hypothèse. Si tel était le motif de TAngleterre, on si, indépendamment de sa ferme résolution de ne jamais consentir à la perte de la Sicile, et de ne
"^ Some might contcnd, that the Britigli goveniment ougbt not to hâve rejected the terms u£fered, becaase ît would» be difficult to procure bettcr. To that the answer is, tkai thejf were rejected, because it would hâve heen dishonourable to accept them/^ Lord Howick, in the House of Common». 5 Jan. 1807.
jamais -séparer sa cause de celle de la Russie ^ l'explosion de cette nouvelle guerre a contribué, pour peu ou pour beaucoup, à la refroidir sur la perspective de la paix, sa politique, nous le soutenons encore, a été grande, éclairée et généreuse. * Ce n'était pas à coup sûr son intérêt (dans le sens commun et étroit,) qui lui dictait sa marche à cette époque. Car Bonaparte aurait perdu plusieurs batailles, et la moitié de ses conquêtes continentales, qu^elle n*aurait jamais pu obtenir plm qu'il lui offrait le 15 de Septembre; et elle risquait même évidemment, si le Roi de Prusse avait de grands succès, de perdre à tout jamais le Hanovre. — Lui attribuer une haine aveugle , et le désir de voir humilier Bonaparte , à quelque prix et par quelques instrumens que ce fût, est une idée qu'aucun homme raisonnable ne
* Le mauvais succès de cette guerre ne fait rien contre ce raisonnement. Car d'abord , il serait injuste et insensé dVn imputer toute la responsabilité à l'Ang^leterre ; et ensuite, en admettant même que l'Angleterre n'a pas fait ee cp^elle aurait dû et pu faire, ou pour prévenir cette guerre, ou pour lai imprimer un autre caractère — ce qui est très fort mon opinion — cela n'empêche pas que la simple résolution de sacrifier tous ses intérêts particuliers, pour ne pas faire perdre au continent une chance de rétablissement et de saint ^ n'ait été d'une très bonne et très noble politique. Le principe d'après lequel elle agissait, était irréprochable; mais la manière dont elle l'a appliqué aux circonstances, peut avoir été très repréhensible» Encore faut - il soigneusement distinguer. Les fautes capitales étaient celles qu'on a commises dans les premières époques de la négociation ; ellefii appartiennent presque toutes à M. Fox. Au moment de la rupture, le gouvernement Anglais ne pouvait plus conférer à PEurope que le bienfait de sa renonciation aux avantages de la paix: tout le reste était déjà gâté sans remède.
partagera avec les libelUstes du Moniteur. NI le successeur de Fox, ni aucun de ses collèges n'était suspect d^un sentiment pareil. — U ne reste donc qu'une seule explication: la perspective d*une nouvelle lutte générale, pour rétablir Vindépendanee dn cotitineiit^ l'emportait sur tous les avantages qu'elle aurait pu recueillir de la paix; et si c'était là un calcul d'intérêt^ désirons, pour le bonheur du monde, que les gouvernemens soient toujours guidés par les principes d'un calcul pareil!
Mais une autre réflexion s^oflre ici. MackUufel a dit que tous les malheurs des états et des individus viennent de ce que les hommes ne savent jamais être ni entièrement bons, ni entièrement méchans. Cette maxime, quoique d'une moralité très équivoque, paraît malheureusement se vérifier dans tous les grands événemens de ce monde. V Angleterre avait commencé ses négociations sous des auspices funestes : le continent était à moitié subjugué; elle ne savait plus imaginer de moyen, non seulement pour rétablir ce qui était perdu, mais pas même pour sauver ce qui était intact. Pendant qu'elle traitait avec la France i^r des bases extrêmement insuffisantes, celle-ci d'un seul coup de main enleva un tiers de rAUemagne. Au moment où on offrit à ^FAngleterre une paix décidément avantageuse, le fil d'une véritable négociation était déjà perdu au point qu'il n'aurait plus été en son pouvoir de le retrouver. Elle ne pouvait plus être entièrement tonne. Voyons quel aurait été le résultat, si tout -à- coup elle s'étart déterminée à changer complètement de système, à devenir entièrement méchante^ à accepter la paix qu'on lui offrait,
porté en avant, et le quartier - général devait être transféré à Erfurt le lendemain.
Aussitôt que le Comte Haugwitz a su mon arrivée, il m'a fait prier de passer chez lui. Il m'a accueilli de la manière la plus affectueuse* U m'a dit : „ Depuis que nous nous sommes vus la dernière fois (NB. Cétait le 6 Octobre 1805 à Vienne!), il s'est passé bien des choses. Vous n'avez pas été trop content de moi, je le sais bi^n; je sais aussi que Vous ne pouviez pas l'être. Mais lorsque Vous serez mieux instruit. Vous changerez d'opinion. En tout cas, Vous n'aurez point à regretter de Vous être rendu à mon invitation, et d'être venu ici dans une conjoncture aussi intéressante. Moir intention est de Vous mettre au fait de tout. J'ai besuiconp de choses à Vous demander; mais je ne Vous demanderai rien, avant que Vous ne soyiez bien convainou de la pureté de nos vues et- de ia sagesse de notre marche. Le moment décisif est venu. Déjà la guerre des plumes a. commencé; celle du canon ne se fera pas attendre; car nous venons d'apprendre que Napoléon est à Wurzbourg. Pour à présent j'attends chaque minute un message du Roi, qui doit m'ap> peler à un conseil; mais j'espère qu'avant le soir nous aurons une conversation (dus suivie.
Un moment après il fut effectivement aff^é chez le Roi. U s'y tint un conseil militaire, qui dura fort long-tems. Pendant tout le reste de la jourMc on parut e;Ktrêmement occupé de négociations et de pourparlers avec l'Electeur de Hesscy lequel, quoique toujours attaché à Ja Prusse , avait , defMiis qudiques semaiues, modéré sa première ferveur, et ciqpitttlait sur lès moyens et la forme de son accession. Je
n'étais pas encore assez iostniit pour juger des véritables rapports entre ce Prince et la Prusse; Je sus seulement qu^on lui avait offert, et qall avait accepté le commandement-en-ehef de l'aile droite de l'armée Prussienne, qu'il retournait à Cassel dans la nuit et qu'on prétendait être content de lui.
Ne sachant pas quels étaient proprement les projets qu'on pouvait avoir formés sur moi, je crus prudent d'attendre tranquillement l'invitation ultérieore du Comte Haugwitz, et 4e ne voir p.ersonne jusque-là. J'aurais fait u^e seule exception pour Monseigneur le Duc de Weimarj qui demeurait tout à côté de moi, mais j'ed fus instruit trop tard, et il était parti, lorsque je voulus me rendre chez lui; je n'ai jamais pu le rejoindre ensuite.
Ce ne fut que vers dix heures du soir que le Comte Hàugwitz envoya chez moi le conseiller privé Lecoq, son premier secrétaire, pour me faire faire ses excuses' et me prier de venir chez lui. Je le trouvai au milieu des papiers^ singulièrement ëdiaaffé et accahlé. Il me dit: »Vous voyez comme on m'arrange aujourd'hui; je ne serai pas libre avant deux heures du matin ; mais nous allons demain i ErfUrtj où tout prendra une autre assiette; j'espère que Vous -ne me refuserez pas de nous y accompagner/' Je n'étais pas préparé à cette propositon; je m'étais atteadu à être expédié dans un jour ou deux ; et dans l'ignorance parfaite sur l'objet dont il s'agissait proprement pour moi, je ne me souciais pas trop que mon voyage traînât en longueur. Je témoignai quelque répugnance; je n'hésitai pas à déclarer au Comte Ilangwitz qil'à moins qu'il n'eût besoin de moi pour quelque affaire particulièrement importante,
Gentz, Hémoires. 15
je n'aimerais pas à prolonger ma course. Il me répondît dn ton le plus animé: » L'objet pour lequel j*ai désiré de Vous voir, est le plus important qiill soit possible d'imaginer, c'eèt l'intérêt et le suceés de notre entreprise. Il est impossible que Vous trous quittiez, avant que j'aie entamé seulement ce que j'ai à Vous dire. Je réponds d'alllenrs de tout; je sais qu'on sera content à Vienne de ce que Vôu» ferez ici. Jamais Vous n'aurez rendu à la cause générale Un service plus essentiel: J'aurai soin de Vos chevaux, de Votre logement, de tout Si nous nous manquons demain à Weimar^ où je ne compte pas m'arréter, nous nous verrons à Erfurt; aprèsdemain.** Ces paroles et l'idée qu'effectivement j'aurais fait le voyage en pure perte, si je ne m'y rendais pas, me déterminèrent.
Samedi , 4. Octobre.
Je partis de Naumbotirg à sept heures du matiit. La. route de là à Auerstedt présentait un des spectacles les plus solennels que j'aie rencontrés de ma vie. Le Roi et la Reine étaient dans une berline fermée, suivis d'une vingtaine de voitures, précédés, entourés de toutes parts d'une quantité de troupes, de pièces d'artillerie, dé chariots de train. Le coup d'oeil fut surtout superbe au moment où tout ce cortège passa le pont de la Saline de Koesen^ et les hauteurs qui dominent cet endroit. La réiexion que ces Souverains allaient à la rencontre d'un combat dont le succès pouvait changer la face de l'Europe, mais dont risi«(ue contraire, en les ruinant eux-mêmes, détruisait la dernière chance de salut pour tant de pays et de peuples, rendait cette marche en même
tn
tems imposante et lugubre. Le Roi ne s^arréta point à Auerstedt; mais le Comte Haugwiiz y passa une heure çt me fit déjeuner avec lai, le Prince WUtgen- Hmm et le Général KaJkreutk^ dont le quartier -général se trouvait ce jour -là à Auerstedt. U n'y avait pas assez de chevaux; il fallait en faire venin Le Comte Haug^wUz partit donc avant moi, et me recommanfda en partant au Général Kalkreutk^ drconstance que je n'eus pas à regretter, puisqu'elle me fit passer cinq heures avec un des hommes les plus marquans de l'armée.
Je crois que c'est ici le moment de dire quelle était, lors de mon arrivée au quartier-général, l'idée que je m'étais formée de l'entreprise de la Prusse. J'avais été, comme tout le monde, frappé de la résolution subite qui s'était opérée dans le système de la Cour de Berlin; comme tout le monde, j'avais été pendant quelque tems incrédule sur la sùêcériié et la réaUté de cette révolution ; mais déjà plusieurs semaânes avant mon départ de Dresde j'avais eu des raisons péremptoires pour mettre fin à mes doutes à cet égard. Depuis cette époque je m'étais plus d'une fois livré à l'examen de la sagesse du projet que je voyais se dévelomP^"^ ^^^^ ™^^ yeux. Quoique aussi instruit qu'U fût possible de l'être à Dresde, je ne crus pas avoir toutes les données nécessaires pour fixer mon jugement. Cependant en réunissant celles dont je me trouvais en possession, j'en vins bientôt a me persuader que le moment choisi pour cette levée de boucliers inattendue n'était pas, à beaucoup près, un moment convenable ou propice; que la Prusse, en guerre avec V Angleterre, en guerre avec la Suède, devant prévoir que TJLutriche, dont elle
n'avait Hen à se promettre sous le rapport d'une réciprocité de services, ne s'exposerait pas à de nouveaux dangers pour partager les premiers coups d'une guerre qui semblait comme tombée des nues, ne pouvait compter au fond que sur la Russie^ dont le secours, quelque respectable qu'il put être, se trouvait considérablement affaibli par la position de renuemi à combattre; que n'ayant pas même invoqué^e secours assez tôt pour en jouir à l'ouverture de la campagne, elle entrait sans aucun allié — car je ne comptais pas la Hesse et la Scuve^ que je regardais simplement comme des branches collatérales de la puissance Prussienne, et dont l'assistance d'ailleurs, était balancée et plus que balancée par la nécessité de défendre leurs pays, — elle se précipitait toute seule dans une arène où tant d'autres avaient succombé avant elle; enfin, qu'il fallait des motifs plus forts, mais surtout plus.pressans, que ceux que je connaissais alors (et je n'imaginais pas qu'il ne m'en restait guère à connaître), pour justifier une résolution pareille. Voilà comme j^envisageais déjà le mérite politique de l'expédition, âuant à cdiû de sa composition militaire ^ il m'était impossible de déterminer à quel point il couvrait ou relevait la défectuosité fondamentale du projet. Je partagesds toutefois l'opinion généralement favorable qu'une quantité de juges compétens nourrissaient des moyens militaires de la Prusse. Ce que j'en avais vu et entendu à Dresde y n'avait pas pu me décourager. Le Prince Louis ^ le Prince de Hohenlohe^ le Général rÇraac^erf, .le Comte de Tauentzien^ le Cqmte GoetzeUy •et. une quantité d'autres officiers d'un rang moins élevé, mais du plus grand mérite personnel, m'avaient
însplré beaucoup de confiance. En jugeant les dispositions de larmée d'après celles que je voyais en eux, je devais les croire excellentes. Pour ce qui était du plan de campagne et de la direction centrale des opérations, ils en- étaient trop éloignés eutmémes, pour me communiquer des notions bien correctes; c'était principalement sous ce rapport -lA que javais besoin d'éclaircissemens ; mais les premiers que j'obtins au quartier - général , n'étaient pas faits pour me tranquilliser.
Le Général Kalhreuth^ premier en grade après les Maréchaux, avait reçu le commandement de la seconde ligne ou réserve du centre, ou de cç qu'on appelait communément l'armée du Roi. Cette ligne n'était presque composée que de régimens d'élite, tels que les Gardes, le régiment du Roi, celui des Gardes du Corj^s, celui des Gens-d'armes, celui des Dragons de la Reine, etc. L'ancieifne réputation de ce Général, et les actions brillantes de la première partie de sa vie lui avaient peut-être fait espérer une place plus dii'ectement active; et je m'aperçus bientôt que le mécontentement et l'humeur, joints à une t:ournure d'esprit naturellement caustique et persiflante, influaient sur ses opinions; mais elles ne m'en parurent pas moins mériter la plus grande attention.
La première heure de ma cqnversation avec lui se passa en réflexions générales; voyant que j'étais suffisamment instruit sur beaucoup dé points intéressans, il se livra avec plus de franchise, et à la fin, entraîné par la mienne, il s'ouvrit avec moi sans réserve. Il me dît que personne n'avait plus désiré que lui une gueiTe avec la France, que per-
sonne n'en avait plus reconnu la nécessité; maisp qu'aujourd'hui personne ne serait plus enclianté qall se trouvât un moyen honorable pour en prévenir l'explosion; que de la manière dont les choses étaient préparées, cette g^uerre ne pouvait pas réassir, et que, sans un bonheur presque fabuleux, elle conduirait aux plus tristes résultats; quil n'aurait pas perdu l'espérance , si le Roi n^avait pas quitté le projet de commander l'armée en personne, en consultant ceux des généraux qui jouissaient de la confiance de l'armée; qu'avec un Souverain auquel la nature n'avait pas accordé un génie miBtaire éminent, un arrangement pareil aurait été, si non le plus désirable, du moins le meilleur possible; que telle avait été l'attente générale jusqu'à une époque fort avancée; que le IS Septembre encore le Roi avait positivement nourri ce plan, et qu'il l'avait même clairement annoncé en appelant auprès de lui le Général Zastrmv^ pour eh faire le chef de son étatmajor ; que ce ne fut qu'au moment de l'arrivée de ce général à Nàumbourg^ que tout changea subitement de face; qu'alors éclata tout-à-coup l'eifet des sourdes intrigues que le Duc de Brunstvicy absolument mis de côté pendant tout le tems que l'armée s'était rassemblée, et son partisan aveugle, le Colonel Kleist^ Aide-de-Camp Général du Roi, avalent tramées sans interruption ; que, profitant de la timidité et des scrupules du Roi, qui craignait trop de se charger tout seul de la responsabilité du commandement en chef, Kleist lui avait suggéré l'idée d'inviter le Due, malgré la feinte répugnance que celui-ci.affichait pour la chose; qu'une fois en train on ne s'était pas contenté de lui confier la direction suprême de l'armée.
mais qu'on avait souscrit encore à toutes les conditions que le Duc y avait attachées lui-même; que depuis ce funeste moment tout était dérangé et bouleversé; que le Roi n'était plus qu*un volontaire étranger dans son armée; que personne n^était consulté sur rien; que le Maréçlial de Moéllendorf^ le seul général que le Duc avait l'air d'admettre à sa coofiance, n'était que l'écho de sa volonté, puisqull n'eu avait plus aucune à lui -même; qu'un soi-disant y^hureau de Vétat -major y^*^ établi sous la direction d'un Colonel Schamharatj Hauovrien, exerçait sur l'armée une tyrannie aussi odieuse que ridicule; que les idées fantasques de ce bureau guidaient tout; que l'expérience n'était plus comptée pour rien. Puis, animé par ma surprise et mes questions à ajouter les derniers traits à ce tableau, il me déclara tout net que le Due de Brunstoic était un homme incapable de commander; qu'il n'avait ni les vues assez étendues, ni le caractère assez vigoureux pour rem* plir une tâche aussi grande; que sa petitesse, son irrésolution, sa fausseté, son hypocrisie, sa vanité, sa jalousie excessive, gâteraient la meilleure affaire ; que quelle que fut la bonté des troupes et l'esprit qui animât les officiers , ces avantages ne contre -balanceraient jamais Tinconvénient extrême d'un tel homme, général en chef; que Farmée n'avait aucune espèce de confiance dans le Duc, n'en aurait jamais, et ue pouvait pas en avoir; que quant à lui, prêt à faire son devoir et à se sacrifier jusqu'au dernier instant, il ne se dissimulait plus, et me priait de me souvenir de sa prédiction, que si, avant huit fours, terme où les opérations devaient avoir commencé, 11 ne se présentait pas quelque incident fortuné qui
changeât entièrement l'état actuel des choses, ^cette campa^e finirait, ou par une retraite dans le genre de celle de 1792, ou par quelque catastrophe mémorable^ qui ferait oublier la bataille dAusterlitz.^* Relativement au plan de la gnerre, il me dit une quantité de choses qui me parurent très justes et lumineuses. Malgré que le Roi, et le Duc de BrunswiCy et le Comte Haugwitz n'eussent fait retentir depuis quelques jours que la Bécessité » de prendre Toffensive^^ et »de marcher en force sur Fennemi/^ rien n'était plus absurde que ces propos, puisque non seulement rien n'y répo.ndait dans leurs, mesures, mais que de plus — le moment dune guerre offensive était déjà passé sans remède; si on voulait Tentreprendre maintenant^ on renconti'erait dans tous les cas l'ennemi, en sortant des gorges de la forêt de Thuringe ; et quelque avantageux qu'il est été d'avoir denîère soi à huit ou dix lieues de distance des positions respectables comme celles-ci, ce serait la plus grande foHe de s'engager au pied même de ces montagnes, qui, dans le cas du moindre revers, entraveraient jusqu'à la retraite et rendraient le désordre général. Il ne restait donc plus qu'une campagne soi-disant défensive, inutile pour l'objet de la guerre, hérissée d'ineonvéniens et de dangers; qu'ainsi l'avaient voulu les personnes dont l'imprudence déplorable avait déterminé le Roi à se mettre en mouvement cette année -ci; on aurait du attendre le printems; on n'aurait pas dû frapper un coup, sans avoir, ou positivement engagé l'Autriche à faire cause commune avec eux, ou obtenu une armée de cent mille Russes, qui, en défilant par la Silésie et la Lusace sur le Haut-Palatinat, aurait occupé la moitié
des forces Françaises sur le Danube, tandis que les Prussiens se seraient portés contre le Rhin.
Il mêla ^ souvent des plaisanteries amères à ses observations. En parlant de Tascendant qae l'esprit des innovations et les Ghimères de quelques écrivains à la nkoàé avaient gagné dans l'armée Pmssienne, et à quel peint l'ancien caractère et l'ancienne discipline de cette armée en avisent été dénaturés, il dit que, par la plus grande des bizarreries, c'était proprement de la Hausvogtei (prison publique) de Berlin , que partaient aujourd'hui les ordres qui dirigeaient les opérations militaires, puisque le trop fameui Bulmv y quoique enfermé dans cette prison, n'en continuait pas moins à être le grand orade de tous les faiseurs.
Cette conversation ne fut interrompue que par le dîner, auquel assistaient, outre plusieurs officiers d'ordonnance, les cinq Aides -de -Camp du Général Kalkreutky jtous hommes d'esprit et de mérite; c'était le Major Comte Kalkreuth , son neveu , le Major de Ziethen^ le Major de LoêsaWy le Capitaine de Wothke et un Lieutenant d'Amim des dragons. La manière dont on y parla de l'état des choses était naturellement beaucoup pluâ réservée; mais la méfiance et les inquiétudes n'en percèrent pas moins à travers même les sentimens les plus courageux. Enfin, cette première leçon était plus^ qu'il ne m'en aurait fallu peur m'éclairer sur mes doutes , et pour iixer mes incertitudes. L'aigreur personnelle du général, d'anciens ressentimens , l'amour -propre blessé, pouvaient avoir eu leur part ^ans ses confidences; mais les argumens solides et iiTésistibles dont il avait appiiyé la plus grande partie de ses griefs,
avaient fait jsur moi une impression profonde, que rten n'a pu effacer depuis.
J'ai quitté Auerstedt à quatre Iieures, et amvé à Wdmar très tard, j'ai été obligé d'y passer |a nuit. Le Duc était allé à Gotha; les inquiétudes de la Duchesse paraissaient se concentrer toutes sur son fils cadei, le Prince Bernard^ qui, à l'âge de seize ans et d'une constitution très délicate, avait demandé à servir comme ' volontaire au eorps du Prince de Hohenlohè^ et que j'avais vu partir de Dresde la veille de mon propre départ. J'en rendis compte à la Duchesse; elle s'exprima à cette occasion d'une manière infiniment estimable et bien couforme au grand caractère qu'elle a mwitré peu de jours après au milieu des plus horribles catastrophes.
Dimanche, 5 Octobre.
Je suis- parti de Weimar à neuf heures ,^ et arrivé à Erfurt à midi. J'y ai retrouvé tout ce qui était à Naumbaurg, et de plus les chefs et étatsmajors de tous les corps qui composaient le centre de l'armée.' On évaluait à deux mille le nombre des personnes de tout grade attachées au quartier -général, sans compter les troupes et bagages, qui passaient et repassaient sans cesse.
Voici quelle était le 5 Octobre la distribution des corps et des commandemens. Le Due de Brwnswic dirigeait le tout; sous lui la première ligne du centre, occupant les environs à' Erfurt^ était commandée en chef par le Maréchal de Moéllendorf'^ la seconde, ou réserve du centre, placée entre Atierstedt et Wei-^ mar, par le Général Kalkreuth. Le Maréchal avait sous lui, au centre, le Lieutenant - Général Comte
Wartensl^enj k Tafle droite le Prince d'ùrange, dont le corps s'étendait entre Gotha et Eisenaek; k Taile gauche le Lieutenant - Général Comte Schmettau^ occupant le terrain entre Erfwrt et Blamkenkagn. L'avant -garde du centre était sous les ordres du Duc de W^mar et iiu Duc de Brunêwic-Oels ; elle occupait les gorges de la forêt de Thnringe entre Arnstadtj Ilmenau etc. et poussait ses avant-postes vers Memingen^ HUdhaurghofUsen ^ etc. La grande aile droite de l'armée, placée (pour la forme) sous le cotiimandement de 1 ^Electeur de Heêêe^ était commandée en effet par les Lieutenants ^ Généraux Rnehd et Blucher; elle se trouvait depuis quelques jours sur là Werra^ et communiquait de près avec l'extrémité droite du centre par Berka et Eieenqph. La gi'ande aile gauclie avait pour chef le Prince de Hohenlohe, qui avait sous lui le Prince Louis de Prusse à Favant-garde , le Général Comte TauentTiêm à l'extrémité gauche, et le Lieutenant-Général Qra^ wert à Textrémité droite; le Prince de Hohenlohe avait encore son quartier-général à Jèna; le Prince Louis était à Rudolstadt avec 7000, le Comte Tauentzien à Hof avec 6000 hommes. *— On évaluait communément toutes ces forces réunies à 150, quelques-uns même à 170,000 hommes, parmi lesquels 20 à 25,000 Saxons; à en juger cependant d'après les avis de ceux que j'eus lieu de croire les plus instruits, elles né se montaient point à ce nombre, et composaient dans la réalité un ensemble de 1^,000 combattans; auxquels, pour connaître tout ce qui se trouvait de trotq^s sur le théâtre même, oiji dans le voisinage du théâtre de la guerre, il fallait ajouter le corps du général Lecoq^ composé
d'environ 8000, qui se trouvait du càié de Munster^ et le corps de réserve du Prince Eugène de Wurtemberg^ fort de 12 à 15,000 hommes, qui venait de recevoir Tordre de se porter sur Halle à marches forcées.
On m'avait préparé à Erfurt un des plus jolis log^emens de la ville, faveur distinguée dans les circonsta.nces du moment. Le Comte Haugwitz m'a invité à diner. C 'est là que , pour la première fois, j'ai revu Mr. le Marquis, de Lucckesini^ qui était parti de Naumbourg le jour de mon arrivée, et qui m'a reçu avec une tendresse toute ^ particulière. — ^ Le dîner fini, le Comte Haugwitz, a, passé avec moi dans une chambre attenante, où j^ai eu avec lui une coiwersatîon, qui a. duré deux heures et demie. Cette conversation ayant été à certains égards la base de tout ce qui m'a été dit et communiqué pendant mou séjour, je tâcherai de la rendre ici le plus exactement possible.
Quant au préambule, je n'en citerai que quelques phrasres saillantes , mettant de côté une quantité, de choses polies, qui n'étaient que pour mon propre compte. Le Comte Haugwitz m'a dit entre autres: »Je vois Votre étonnement de Vous trouver ici; ma proposition, que je Vous al faite par ordre exprès du Roi, Vous aura suggéré bien des conjectures; le fait est qu'il s'agissait de gagner Votre opinion en faveur de notre entreprise. — — Les objets particuliers pour lesquels je Vous demanderai Votre avis, quelque importans quUls puissent" être en eux-mêmes, ne sont cependant que des. accessoires; le principal, c'est que Vous «oyez notre ami; et Vous le ser^ j'en suis sûr, aussitôt que je me serai expliqué."
Après eette introduction, il a continué ainsi: mVous connaissez les reproches nombreux dont on nous a accablés depuis quelque tems sur la prétendue duplicité de notre conduite. SU a jamais existé une puissance que nous ayons eu ^Intention de tromper — c'était la France; la nécessité nous en avait fait la lot; nous avons constamment voulu le bien' de toutes les autres. Depuis long^-tems nous étions convaincus que la paix — et Jiapoléatk étaient deux objets contradictoires; un simulacre de poia-, voilà tout ce que nous pouvions maintenir. Cette situadon équivoque et forcée s'est prolongée par deux raisons puissantes. D'abord, parée que le Roi, trop fortement prononcé contre toute idée de guerre, se flattait d'annécv en année que, par quelque événement heureux, qui culbuterait ce pouvoir colossal aussi rapidement qu'il s'était élevé, nous serions dispensés d'en venir à une lutte Afficile et dangereuse, dans laquelle il ne désirait de s'engager qu'à la dernière extréuûté ; et ensuite, parce que, après tous les malheurs que nos amis avaient éprouvés autour de nous, il nous paraissait sage et nécessaire de ménager à l'Europe aux abois une dernière ressource intacte. Cependant Vous nous avez vus l'année dernière déterminés et préparés au combat, et nous y serions infailliblement entrés, si la bataille i^Austet^litz et ses suites, et surtout la retraite et la volonté expresse de l'Empereur de Russie n'en avaient pas détourné le Roi. Je me suis trouvé à cette époque à Vienne, isolé et abandonné de tout le monde; j'ai signé seus le couteau une convention par laquelle je me suis malheureusement attiré la haine de beau- CQup de monde; mais voici ce que j'ai fait; arrivé
à Berlin, j'ai prié le Roi — plusieurs personnes peuvent l'attester — de me désavouer et de me renvoyer. La crainte d*une explosion subite a retenu le Roi ; il a ratifié ma convention, mais en y portant des modifications essentielles. Le silence alarmairt que le gouvernement Français a gardé sur ces modifications , l'a engagé à m'envoyer a Paris. C'est là que j'ai enfin reconnu quelles étaient les véritables dispositions envers nous, qu'on ne nous pardomuttatt jamais le traité du 3 de Novembre; que moins encore OH nous' pardonnerait notre existence avec une armée considérable et non battue ; que Napoléon ealculait le moment où il tomberait sur nous avec toutes ses forces; que Talleyrand^ personnellement attaché au système d'une union amicale entre la France et la Prusse, avait seul reculé ce moment. Napoléon me déclara dans ma première audience que, comme le Roi avait jugé à propos de modifier la conveoHon de Vienne, il la regardait comme non - avemie , et qu'il lui en fallait une autre. Il me fit faire par Talleyrand et Duroc des proportions tellement extravagiintes, que j'aurais honte de Vous les répéter ; et ce ne fut que par de bien grands efforts que je parvins encore au traité du 15 Février. Lorsque Mr. de Lucchesim se chargea de le porter à Berfin, nous étions convenus ensemble que si, en arrivant, il ti'ouvait l'armée réunie, il engagerait le Roi à refuser sa ratification. Mais il trouva l'armée dissoute; par des motifs connus à Dieu et peut-être à Mr. de Hardenberffy on avait entraîné le Roi à mon insu dans cette mesure précipitée. Il fallut donc céder encore ; mais le Roi sut dès -lors que tout ce qu'il avait gagné, était du tems. Revenu à Berlin, je lui
expliquai sans aucun déguisement que Je n^avais obtenu par ce voyage qu'un dernier et triste répit, que la paix et la convention de Paris ne pouvaient pas tenir six mois, qu'il fallait se préparer à la guerre et saisir la première occasion , pour prévenir noire prétendu allié ^ 4[ui n'avait d'autre projet que celui de nous asservir et de nous détruire. Le Roi en fut enfin pleinement convaincu; c'est à la suite de mes représentations que 50 mille hommes de nos troupes furent laissés sur le pied de guerre, malgré toutes les protestations de la partie administrative et militaire. Depuis le mois de Mars le Roi n'a plus cessé de se croire chaque jour à la veille de l'explosion. Lorsque la Russie et \ Angleterre ont entamé leurs négociations de paix, tout devait être suspendu de notre part; mais c'est au milieu de ces négociations. et avant même que nous eussions la certitude que l'Empereur de Russie refuserait sa ratification au traité signé par Oubril^ que notre parti fut décidément pris. C'est à cette même époque que Lucchesini^ déchirant les derniers voiles qui couvraient la perfidie du Gouvernement Français, nous fit parvenir des éclaircissemens de toute espèce; il Vous en in- 8ti*uira lui-même plus amplement. Son dernier courrier arriva le 7 d'Août, et ce jour aussi l'ordre fut donné de mettre les deux tiers de l'armée sur le pied de gueiTc, et de la rassembler sans autre délai. Le plus grand secret, la plus grande dissimulation étaient indispensables. L'Empereur de Russie fut d'abord le seul dépositaire de notre projet ; le Roi lui écrivit le jour même que Pordre fut donné, en lui exposant toute sa situation, et lui faisant part de la totalité' de ses plans. Dans ces entrefaites nous
reçûmes d'un cdté la nouvelle que le traité de Mr. Ouhril avait été rejeté à St. Pétersbourg, de Pauti-e côté les plaintes du gouvernement Français contre Mr. de Luechesini et la demande formelle de son rappel. €e fut tout ce qui put nous arriver de plus heureux. Nous consentîmes à ce rappel de la meilleure grâce du monde, et Mr. de Knobelsdorf fut nommé pour compléter rUlusion-. Dans les derniers jours d'Août le Roi eut -de PEmpereur de Russie une lettre qui ne laissait rien à désirer. Le Comte Goetzen fut envoyé à Dresde pour engager l'Electeur de Saxe; quant à celui de Hesse^ nous étions sûrs de lui depuis lopg-tems. Enfin, d^s les premiers jours de Septembre nos préparatifs étaient assez avancés pour que nous pussions, sans inconvénient, nous en ouvrir avec d'autres puissances. Des communications furent faites à la Cour de Vienne , et peu après à celle de Londres, L'arrivée de Knobelsdorf à Paris et le résultat de ses premières audiences firent enfin éclater la rupture. — Voilà, ajouta-t-îl, la véritable marche de cette affaire; les pièces que je Vous remettrai ici, Vous en fourniront les preuves et les détails. (11 me remit les deux ti*aités de Vienne et de Paris, un rapport qu'il avait fait au Roi au mois de Mai sur ses relations avec la France, plusieurs dépêches de Mr. de Lucchesini, et la note que Mr. de Knobelsdorf a présentée en forme d'Ultimatum.) Vous verrez incessamment quelque chose qui Voius frappera plus encore (faisant allusion au manifeste): et après ce que je viens de Vous exposer, Vous me direz si j'ai eu le droit de prétendre que notre politique a été sage et Jbieu intentionnée, et que noua n'avons à nous rétracter sur rien.
J'avais écouté tout ce récit avec l'attention la plus soutenue. Il s'agissait de répondre. Je me per> mis à mon tour de commencer par une courte préface, dans laquelle je disais que, comme l'honneur que le Roi m'avait fait, en m'appelant dans un moment aussi grave, était non seulement bien inattendu pour moi, mais, vu la place bien pea importante que j'occupais dans les affaires de ce monde, au-delà de toutes mes prétentions, je ne concevais pas d'autre moyen pour y répondre que celui de dire mon opinion avee toute la franchisé possible, persuadé qu'on ne m'aurait pas fait venir, si on avait voulu me demander autre chose que la vérité toute pure, telle qu'ejle se présentait à' mon esprit. Il m'interrompit pour me dire que ceci était entendu une fois pour toutes, et qu'il me saurait bien mauvais gré, si je ne lui parlais pas absolument comme je pensais. Je lui exposai alors succinctement mes idées sur le système de la Prusse depuis Tépoque du malheureux traité de Bâle ; et arrivé aux derniers événemens, je lui dis dans les ternies les plus clairs, et tels que je vais les citer ici, que tout en expliquant une quantité de choses passées par l'aversion insurmontable du Roi pour la guerre, j'en avais vu bien d'autres dont, même en leur appliquant cette donnée, je n'avais jamais pu venir à bout; que le Roi pouvait avoir eu de bonnes raisons pour ne pas s'engager dans la guerre, après que l'Autrîche et la Russie y avaient renoncé; que sur ce point- là j'avais toujours eu une opinion différente de celle du public, et beaucoup plus favorable à la Prusse; mais que tout ce qui s'était fait de sa part depuis la fin de l'année dernière, m'avait affligé et dégoûté au plus fort; que je trouvais dans l'idée
Gcntz, Mémoires. 16
d'nii traité, et snrtout d'un traUé d'alliance, conclu avec Tennemi commun et reconnu des droits de tous les souverains et de Tindépendance de tous le» peuples, dans la capitale même de TËmpereur, au^ torîsé à regarder comme son allié le Souverain qui se portait à cette démarche, quelque chose qui ré^ pugnait également à mes sentimens et à mes principes ; que, quant au traité de Paris, et à Toccupation définitive du pays de Hanovre, j'en avais été affecté au point, qu*en les considérant même, comme il venait de les présenter dans son récit, sous le point de vue de stratagèmes politiques et de moyens pour gagner du tems, je ne me réconcilierais jamais, avec ces mesures; que j'aurais peut-être été un mauvais conseiller, et un Ministre maladroit; mais que si j^vais été bien convaincu qu'il n'eût existé d'autre alternative que celle de ces traités ou de la guerre, j'aurais conjuré le Roi de prendre son parti, de passer sur tous les scrupules, et de courir aux armes contre l'oppresseur, plutôt que de partager l'injustice. Il me répondit avec beaucoup de calme et de douceur. Il me dit que les opinions devaient nécessairement différer sur des problèmes aussi difficiles et aussi compliqués, qu'il ne me contesterait certainement pas le droit d'avoir la mienne, et quil me remerciait de la franchise avec laquelle je venais de- l'énoncer. Mais en même tems il désirerait de savoir si je croyais qu'en s'expliqnant avec les puissances dont la bonne volonté intéressait la Prusse^ de la manière qu'il l'avait fait avec moi, et avec le public, autant quMl était convenable de le faire ^ il ne parviendrait pas à déraciner le malheureux soupçon de mauvaise foi qui pesait sur le Cabinet de Berlin^
et à décider ceux mêmes qui partegeaient mon opinion SHF le fonds , à lui accorder du moins la droiture et la pureté des intentions.
Je répliquai que, quant aux jngemens des cours, j*étals tout- à -fait incompétent et incapable de Tanticiper; mais quant à celui du public, je lui dirais sincèrement ce que J'en pensais. Je croyais excessivenîent difficile de reconquérir Toplnlon en faveur des démarches passées de la Prusse, je doutais même qu 11 existât un talent assez supérieur pour s'acquitter de cette tâche ; mais on pouvait, selon moi, s'épargner jusqu'à la peine de l'aborder. „L'état des choses est tel,^^ lui dis -je, »que personne ne se sonde aujourd'hui de fouiller dans les événemens antérieurs; l'Allemagne souffre; la tyrannie qui l'opprime, est devenue insupportable; rusurpateur cruel qui l'exerce, est exécré partout II suffit de Vous voir armén, avee le but avoué de mettre un terme à tant de malheurs, pour que tons les coeurs soient à Vous. Vous me faites l'honneur de me demander mon conseil; le voici: Laissez là le passé; montrez le présent sous une forme qui ne laisse aucun doute sur la justice de Votre cause, sur la fermeté de Vos résolutions, sur la sagesse de Vos mesures; faites entrevoir l'avenir sous un aspect qui éloigne absolument toute idée d'intérêt personnel; et j'ose répondre non seulement de l'c^inion, mais encore de la faveur et de la confiance générales.**
Cette réponse parut le mettre à son aise. Il me dit: Vous avez parfaitement raison; si Vous partiez après ne m*avoir dit que cela, je me féliciterais bien de Vous avoir vu. Voilà la marche qui sera adoptée. Je n'y fais qu'une seule restriction. Il faut parler
Au passé k'ïïotve ennemi; nous avons de trop bonnes choses à lui dire. Mais quant à nos amis et au public, il vaut mieux qu'il n'en soit plus question. Expliquons - nous donc d'abord sur le présent. Vous voyez ce qui se passe.^ Nous avons fait un armement bien <Kspendieux; nous l'augmenterons encore de beaucoup ; tout ce qui était resté en arrière^ jusqu'au dernier régiment , a reçu ordre de marcher. Notre intention est de faire une guerre vigoureuse; une fols 6n train ^ quelques revers même, quelquei^ batailles perdues, ne nous engageront pas à rétrograder. Nous aurons, aussi des alliés. L'Empereur de Rtissie s'est déjà prononcé d'une manière qui nous autorise à tout espérer de lui. Les Français n'ont jamais soupçonné nos véritables rapports avec ce Souverain. Ils sont tels que, si nous nous trouvions aujourd'hui à deux doigts de notre perte, et si l'Empereur avait sigué hier je ne sais quel traité avec la France, il n'en serait pas moins à nous avec tous ses moyens. Nous nous flattons que tout s'arrangera avec V Angleterre. Vous serez peut-être étonné d'apprendre que, d'après des lettres que j'ai l'eçues de Hambourg, un négociateur Anglais est en route pour arriver ici. — r Pour ce qui est de r Autriche j le parti qu'elle adoptera ne nous est pas positivement connu; en attendant nous sommes pai*^ faitement sûrs de ses bonnes dispositions pour nous. Vous connaissez Vienne mieux que moi; si Vous aviez là -dessus quelque donnée satisfaisante que Vous pussiez me communiquer, je Vous en serass fort obHgé.
Je répondis que, si par Vienne il entendait les intentions du Cahinet de Vienne, il avait tort de
croire que je les connaissais mieux que lui , à moins qu'il n'en sût moins que rien; que je n'avais été à aucune époque initié dans' les secrets du gouvernement, et que si autrefois j'avais possédé quelques notions sur la situation générale des choses dans ce pays, une longue absence m'avait entièrement dérouté à cet égard; que pour autant quil s'agissidt duii simple calcul conjectural, je m'en tiendrais toujours À un principe qui me paraissait trop naturel, pour ne pas être fondé; c'est-à-dire que FEmpereur ne repousserait aucun moyen honorable pour effectuer un changement heureux dans l'état actuel de TAlIemagne et de l'Europe, si ce moyen se présentait à lui sans la perspective d'un redoublement de malheur dans le cas du moindre revers: mais quant à des déterminations prises ou à prendre, par rapport au moment actuel, je les ignorais si complètement que je ne savais pas même comment le Cabinet de l'Empereur envisageait et jugeait l'entreprise à laquelle le Roi de Prusse s 'était porté ; que j'avais trop bonne opinion des combinaisons politiques du Cabinet de Berlin , pour ne pas le croire tout autrement instruit que moi sur un objet aussi capital et qui tenait de si près aux conditions irrémissibles du succès. — Je m'aperçus que cette réponse l'embarrassait plus qu'aucune chose que j'avais dite dans cette conversation. Il s'était cependant exprimé d'une manière trop distincte sur Tincertitude dans laquelle Il se trouvait par rappoii à ce même „objet capital," pour qu'il eût pu revenir sur ses pas; et l'empressement même qu'il avait montré d'obtenir de moi .quelque renseignement, trahissait assez à quel point il en était dépourvu.. Il se contenta donc de faire
sonner de nouveau, dans des termes assez vagues et mal assurés, sa confiance entière dans les dispositions amicales de la Cour de Vienne; U me dit qu*pn était occupé depuis quinze jours du projet d'y envoyer quelque militaire de distinction; qu'on en avait' différé l'exécution, tant pour ne pas causer avant le tems une alarme qui aurait pu compromettre le gouvernement Autrichien, que parce que la guerre n'était pas encore déclarée, et le plan de campagne pas assez fixe; qu'en attendant on avmt soumis a l'Empereur d'envoyer de son côté quelque olffider de marque, faisant sentir qu'on serait bien aise que son choix tombât sur le Générid Stutterheim; qu'aussitôt que l'une ou l'autre de ces missions serait en train , on s'ouvrirait avec la €our Impériale sur tous les projets présens et futurs; qu'on n'aurait pour elle aucun secret; qu'on n'airéterait rien sur l'avenir sans son assentiment complet et formel ; qu'il lui paraissait de la plus grande nécessité de se concerter le plus tôt possible sur ce qu'il y aurait à faire dans le cas d'un succès décisif, tel quil aimait à le supposer. — Je lui dis alors que je partageais si fort son opinion sur .ce qu'il venait d'énoncer, que j'avais même tout bonnement cru qu'on s'occupait depuis long -tems de ces questions, et que quelque négociation ou discussion y relative était en train ; que j'étais persuadé qu'après une conviction parfaite de la solidité des plans militaires de la Prusse, rien ne cpntribuerait davantage à inspirer de la confiance à l'Empereur, que des notions satisfaisantes sur Tobjet que l'on se proposait d'atteindre; que sous ce rapport, comme sous bien d'autres, rien n'était, selon moi, plus essentiel que d'avoir un plan, et de savoir
avec précision vers où on marchait; qne par -là la Prusse gagnerait elle-même une assiette fixe, et encouragerait les autres à se rallier à elle. — Il me dit que c*était précisément une des matières sur lesquelles il avait le plus désiré de s^entretenfr avec moi; que j^aurais certainement des Idées làdessus; quUl me priait de les lui communiquer; qu'il m'exposerait ensuite les siennes.
Je m'engageai sans cridnte dans cette discussion hypotliétique^ J'avais en effet beaucoup réfléchi sur ce que pouvaient être les résultats politiques de cette gueiTe, supposé toujours qu'eDe eût pu devenir générale, sans quoi je n'en attendais, comme à l'oi-dfnaire, que la défaite, la honte et le désespoir. A Naumbourg encore, pendant que je ^ fus i attendre le message du Comte HaugwUZy j'avais passé mon tems à jeter sur le papier mes idées sur un arrangement futur de l'ÂHemagne, si elle échappait au joug étranger; je n'étids donc point embarrassé, à rq>ondre.
Je crus cependant, et par plus d'une raison, devoir strictement me renfermer dans la question; et je l'annonçai au Comte Haugivitz^ en lui disant que, quant à Texamen préalable de la probabilité du succès^ je ne me sentais pas suffisamment instruit pour l'aborder ; que sur ce point-là je m'en remettais à lui, présumant qu'il ne se serait pas embarqué dans une entreprise aussi difficile et aussi périlleuse, sans en avoir calculé toutes les chances. Après cela je lui ai développé mon plan , dont je ne citerai que les traits caractéristiques — Reléguer les troupes Françaises au - delà du Rhin, objet direct de la guerre, le seul du moins auquel je pusse m Intéresser. —
Cela fait, dissoudre la Confédération monstrueuse qui s'est formée sous les auspices d^un pouvoir arbitraire et étrangler. — Examiner ensuite si le rétablissement de Tancienne constitution de l'Empire, avec telles modifications que les conjonctures pourraient indiquer^ ne lierait p^s préférable à tout — Ce rétablissement reconnu impraticable, partager TÂllemagne en deux grandes confédérations, réunies par une alliance perpétuelle, dont Tune sous la protection de TAutHckey Tautre sous celle de la Prisse, dont les membres conserveraient tous leurs droits de souveraineté^ sauf à être astreints à un^ système militaire uniforme. — Quant aux arrangemens de territoire, comme il ne serait plus possible de parvenir à un nouvel ordre de choses, sans que Fun ou Tautre éprouvât des pertes — s'en tenir à la Bavière ^ plus respon^ sable du désordre actuel que qui que ce soit en Allemagne, l'Electeur Archi- Chancelier toujours e:i^cepté. — La réduire à ses anciennes possessions, en lui laissant tout au plus le pays de Bamberg^ comme indemnité du Duché de Berg; — réunir celui-ci à Clèves^ et le remettre à la Prusse, pour faire cesser le scandale d'un général étranger assis parmi les Princes d'Allemagne, et pour que les places de Dusséldarf et de Wésel se trouvassent ,entre les mains de la puissance, particulièrement chargée de défendre le nord de l'Allemagne; — restituer à l'ancien possesseur le Tyrol et le Vorarlberg, Pidée d'en voir privée la maison d^ Autriche ne pouvant être supportée sans indignation par aucune ame honnête et sensible. — Avancer la frontière Autrichienne en Italie jusqu'au,Min.cio; non pas comme mesure intégrante d'un nouveau plan d'organisation pour F Italie^
à laquelle il serait prématuré de penser, inals comme condition indispensable de rindépetidance réelle de V Allemagne^ et d'un arrangement solide de ses affaires , etc.
Le Comte Hatigicitz me dit, de cet air de sérénité et de bienveillance que ceux qui ont eu à faire avec lui, connaissent si bien: „Vous pariez comme si Vous aviez lu dans mes pensées, et j'ajouterais presque, dans mes papiers; voilà, à peu de modifications prés, le plan que j*ai conçu aussi. Nous avons reconnu la ligue du Rhin, puisqu'alors nos préparatifs n'étaient pas assez avancés pour rompre avec la France, et puisqu'il nous fallait encore la preuve complète de sa perfidie, pour fixer la résolution du Roi; mais nous l'avons reconnue sous la condition expresse qu'aucun obstacle ne serait mis à la formation d'une confédération deê états du nord de TAUemagne. Cette condition n'a jamais été remplie. D'ailleu/s, je ne veux pas Vous cacher que l'idée de cette contre -ligue du Nord ne m'a pas bien sérieusement occupé, qu'elle n'a été jetée en avant que pour gagner du tems. 11 nous faut avant tout des victoires; si nous les obtenons, je Vous promets bien que Vous n'entendrez plus parler ni de la ligue du Rliin^ ni du Primat ^ ni de Murât Pour les aiTangemens de territoire, je suis de même complètement de Votre opinion; c'est la Bavière qui doit payer l'écot; je crois qu'il serait bien fait, non seulement de rétablir, mais dagramUr la Prusse du côté de la Franconie; ce qui la mettrait en état de couvrir plus efficacement le flanc droit de la puissance Autrichienne. Quant à la restitiltîou àw.Tyrolj et à l'extension de la frontière de l'Autriche
en Italie , je regarde ces mesures comme les plus pressantes de toutes, et le Roi y est tellement déterminé que, dût -il lui en coûter quelque province à lui, il ne lâchera pas prise sur cet article."
La conversation s'était prolongée au-delà de deux heures; le Comte Haugwitz s*en aperçut, puisque le jour tomba. Il me dit alors qu'i^rès cette explication générale, il avait deux propositions spéciales à me faire. D'abord, que je l'assistasse pendant quelques jours de mes conseils, et, en cas de besoin, de ma plume; et ensuite que, lorsque je serais bien Informé de tout, je me rendisse à Vienne; „non pas, disait -il, avec une commission quelconque — car ce n'est pas à nous à Vous en donner — mais simplement pour parler de ce que Vous aurez vu et entendu, et pour contribuer à détruire les derniers restes de méfiance, s'il pouvait en exister encore." — Je répondis que, quant à la première proposition, je ne m'y refuserais' certainement pas, pour autant que je serais capable de la remplir, et supposant toutefois que mon séjour ne se prolongeât pas au-delà d'une sànaine; mais que, quant au voyage à Vienne ^ j'étais obligé de le décliner absolument; que je n'avais aucun titre quelconque pour m'ingérer dans des affaires aussi importantes, lorsque je n'y étais pas directement appelé, que je ne savais pas même comment on jugerait à Vienne le voyage que je venais de faire, auquel je m'étais déterminé en suivant ma propre impulsion, qui m'avait dit de l'entreprendre à tout risque; mais que je ne pouvais m'aventurer plus loin; que d'ailleurs le récit fidèle que je ferais en tout cas de tout ce que j'aurais appris dans ce voyage, se ferait également
Ml
Uéfi {MIT écrit; uns compter que j'éviterais par cette ¥oie les bruits et les conjectures, auxquels mon apparition subite à Vienne ne manquerait pas de donner lieu.
Après jeela il n'a plus été question du voyage. Le Comte Haugivitz rentra dans la première partie de ses propositions. Il me dit qu'il avait à me demander, avant tout, de me charger de la rMêiom d'tttt manifeste y rédigé par Mr. Lombard j et de la traduction de cette pièce en allemand. Il m'assura que je trouverais Lombard dans des dispositions dont je serais bien content , prêt à accueillir toutes les remarques et toutes les critiques que je pourrais lui ^communiquer sur son travail, et à y faire tous les ckangemens que je proposerais. — Il me demanda ensuite de rédiger un article en réponse à ceux que les Journaux Français avaient publiés sous les dates fictives de Dresde et de Cassél, relativement à la situation de ces deux cours, et à leurs rapports avec la Prusse.
' Rentré chez moi, j'ai fait* la minute dont ce que l'on vient de lire est l'extrait; j'ai lu les papiers que le Comte HaugwUz m'avait remis; et j'ai rédigé l'article sur les deux cours Electorales, tel qu'il a été imprimé dans la gazette d'Erfurt du 7 Octobre.
A neuf heures du soir, je me suis rendu chez le Marquis de Lueehesini. Comme tout le monde se couchait de bonne heure à Erfurt, il m'avait proposé, une fois pour toutes, de venir passer les soirées avec lui , téte-à-téte. J'ai saisi cette proposition avec le plus grand empressement. Je connaissais le Comte Haugtvitz; je savais quel était en général le caractère de ses discours; il avait plus d'une espèce d'intérêt
à me présenter rhîstoire du passé et l'état actael dés choses sous un aspect favorable et brillant; le récit par lequel il avait débuté, bien loin de me satisfaire^ ne m^avait rendu que plus désireux d'éclaircissemens et de rectifications. Je n'ignorais pas que ceux de Mr. de Lucchesini ne seraient point des évangiles non plus; mais entre deux versions inexactes les chances s^augmentaient pour arriver. à la vérité* Je savais d'ailleurs que ce dernier Ministre n'avait jamais été an fond de son coeur l^ami de Mr. de HoMgwUz; je l'avais beaucoup connu autrefois, et pouvais le questionner tout à mon aise ; et quant au point qui m'intéressait le plus, une cotmaissance complète des motifs qui avaient déterminé la Prusse à cette subite levée de boucliers, j'étais sûr que, dans une suite d'entretiens, je parviendrais à l'éclaircir tout- à -fait. Voilà les raisons par lesquelles je crus devoir regarder les soirées de Mr. de Luccheaim comme une source, d'informations très précieuse.
Cette première conversation fut entièrement consacrée à l'histoire de ce qui s'était passé à Paris, pour amener la rupture avec la Prusse. Mr. de Lucchesini me confirma en masse Faperçu que le Comte Haugtvitz m'avait donné sur l'origine des traités de Vienne et de Paris; (ce fut plus tard, comme on le verra ci -après, qu'il m'en fournit un Kécit plus circonstancié). Il m'assura' que lui aussi regardait depuis long-tems une guerre avec la France comme inévitable. — Il savait, à ne pas pouvoir en douter, que, dès la première ouverture des négociations avec l'Angleterre , la restitution du pays de Hanovre avait été formellement proposée au gouvernement Anglais. On ne voulut pas le croire à
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Berlin; cette démarche, faite à la même époque où Mr. Laforêt avait ordre de presser le Cabinet de Berlin k compléter et à renforcer les mesures par lesquelles il s'était approprié ce pays, parut d'une perfidie si noire, que ceux mêmes qui connaissaient le gouyernement Français, avaient de la peine à y ajouter foi. Les négociations de Mr. Oubril répandirent un nouveau jour sur les desseins et les dispositions secrètes de ce gouvernement Le traité sig^né le 20 Jm'llet contenait deux articles secrets, dont l'un arrêtait le' fameux dédommagement du Roi de Naples par les ilea Baléares, et dont Tautre, en addition, à l'article 8 patent du ti*aité , portait uque la France et la Russie engageraient conjointement le Roi de Prusse à faire sa paix avec le Roi de Suède, sans demander à ce- Souverain le sacrifice de ta Poméranie Suédoise,^"^ Rien, d'après ce qu'il me dit, n'avait jamais plus irrité, lé Roi de Prusse que cette clause impudente, qui semblait lui attribuer un projet contre lequel il avait protesté sans cesse, et qu'il repoussa chaque fois que la France lui en présenta l'amorce. Ce qui rendit cet article plus piquant, c*est que Napoléon, en parlant à ses entoura de ses projets pour l'avenir, avait dit à plusieurs reprises: „Cest un brave homme que ce Roi de Saède; je ne' me contenterai pas de lui conserver son pays; je tâcherai de Tagrattdir." — Dans le cours des conférences avec Oubril, les négociateurs Français avaient constamment fait entendre que, si l'Empereur de Russie désirait de s'étendre en Pologne, on y consentirait sans difficulté ; et, selon Mr. de Lucche- MMf, il n'avait pas tenu au Cabinet des Tuileries qu'un article formel ne fût ajouté, pour cet effet,
aux conditions aeerètes du traité. — Enfin nne nonvelle déclaration sur la facilité avec laquelle on se prêterait en France à la restitution de i'Electorat; fat faite an gouyemement Anglais ^ avant le départ de Lord Lauderdale pour Paris; Napoléon et flattait à cette époque que, de concert avec TBaqieveiir de Rî^aie, il engagerait le Roi de Prusse sans dif&eidté à sortir du pays de Hanovre; on ne pensait pas méiîie à la restitution de ses provinces cédées; quelque dédommagement cliétif, (^quelque Bembourg^ Co^hen, ete.*' disait le Marquis), voilà tout ce qu'on avait imaginé pour lui ; et chaque jour développa davantage le pro^t de le sacrMer absolument, et de préparer la chute de sa monarchie.
Ce fut là la substance des avis quil avait donnés depuis quelques mois à sa cour, mais principalement de deux rapports, qu'il fit le 22 et le 29 de Juillet, et lesquels, joints aux propositions faites à TElecteur de Hesse^ et aux démarches ItostAes contre le Prince d Orange^ déterminèrent le Roi à la guerre. — Plus d'une fois, pendant le cours de ce récit, j^vais été tenté d'aborder l'importante question si tout cela motivait assez la résolution de rompre subitement avec la France; mais il me parut plus sage de l'ajourner; j'aurais pu dire au Marquis 4les choses qui l'auraient embarrassé, ou peut«^tre même refroidi pour moi ; et je voulais m'instruire complètement, avant d'en venir aux discussions^
Il me raconta ensuite l'histoire de son ra|^l. Le gouvernement Français avait intercepté une de ses dépêches. (A en juger d'après plusieurs «iroon^ stanc^, je ne crois pas me tromper en soupçonnant que cet incident avait été prévu, et amené à dessfInO
il fit demander le rappel de Mr. de Lmeekeêkd; Jéafarêt eut ordre de déclarer «qu'il oe répondait de rien, ai cette demande n'était paa accordée oar*leehamp/^ La Cour de Berlin, comme Mr. de HaugwUz nie gravait déjà dit, fut secrètement enchantée de cet orage ; rien ne lui pamt plus favorable pour masquer ses projets; et Mr. de Knobdsdarfy connu de tout tems pour être un des partisans les plus zélés de Napoléon et dn système pacifique, fut clioisi exprès peur donner le change. Mais ce qu'il y eut de |dns curieui dans cette dernière mesure (c'était là un 4es stratagèmes du Comte Haugwitz), c'est que ce JSnobelsdorf fut lui-même complètement la dnpe de sa mission. 11 s'imagina tout de bon qu'on l'envoyait à Paris, pour rétablir la bonne intelligence, moyennant son crédit personnel ; il y arriva, ne se doutant de rien, eii croyant qu'il aplanirait toutes les difficultés dans peu de jours. 11 eut la bonhomie de croire que ses instructions étaient un secret pour Mr. de Luechesimiy dans lequel il ne voyait plus qu'un Ministre disgracié. llJes lui cacha soigneusement; et lorsque celui-ci, feignant de tout ignorer, lui dit que l'on prétendait qu'il était dans ses instructiotas de demander la retraite des troupes Françaises,^ l'antre en convint, ajoutant „qtt'il regardait comme peu difficile d'engager l'Empereur à cette démarche.^* A la première audience, Napoléon s'adressa à Mr. de Knobeladorf en ces termes: „Je suis bien aise de Vous voir ici; j'aime les hommes simples et ronds, comme Vous; mais je suis bien mécontent de Votre cour. Qu'est* ce que ces cliicanes sur là Confédération du Nord, et sur le séjour de mes troupes en Allemagne ? " L'autre voulut faire comprendre que le Roi était loin de proposer à
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l%iaperefir la. moindre chose désobligeante, mais qu*{f lui ^paraiissait cependant que ce séjonr des troupes Françaises devait avoir un terme quelconque. Sur quoi. Napoléon, s'eiùportaut terilblement , s'écrla: »Mais Vous ne save% donc pas que je veux av^ Cattare f Que j'ai besoin de Cattaro f Pas iin homme ne passera le Rhin, avant que cela ne isoit terminé. — Quant à cette misère de 7 ou 8000 hommes qui se ti:*ouvent du côté de la Westphalie, il y aura moyen de' s'entendre ; mais avaiit tout il faut que Votre R(ti désarme ; qu'il désarme complètement; que toutes Vos troupes rentrent dans leurs quartiers de paix.*' KnobeUdof'f fut un peu inquiet après cette soi'tie vigoureuse; mais lorsque, le lendemain matin, il reçut en présent quatre chevaux et une voiture (chose qui n'avait jamais eu lieu que pour l'Ambassadeur Ture), il se crut de nouveau au pinacle de }a faveur. Il écrivît . à sa femme qu'elle pouvait être parfaitement tranquille ; qu'on ne pensait pas à la guerre; et lorsqu'il fut question du départ de Napoléon pour l'armée, il demanda bonnement à sa cour s'il devait Taecompagner dans ce voyage. ^
Mr. de Lucchesiniy en- partant de Paris, eut une audience de congé, très lx)ngue et très calme. Bonaparte Jui parla sans.cesse „des plans "^ qu'il méditait pour le bonheur de l'humanité,*^ et de ce „ qu'on n'avait qu'à le laisser faire pour que l^Ëurope se trouvât bientôt dans l'assiette la plus désirable.^ £n touehant aux négociations avec 1- Angleterre , il lui dit: „Je sais bien que ce Latiderdale n'est autre chose qu'un espion, que j'ai à Paris; 41 y a longtems que yaumis renvoyé cet homme; mes Ministres ne i'ont pas voulu." — Mr. de Lucchêsmi demanda
«Bsitite à TaÏÏ£j/ra$$d (avec lequel il paraît avoir été bien jusqu'au dernier moment) TexpIicatioD de ce propos, et il apprit qu'effectivement lui et Champagny avaient déclaré à TEmperear qu'au moment ou une nouvelle guerre continentale allait éclater, il était de toute nécessité de conserver l'apparence d'une négociation avec TÂngleterre pour ne pas jeter ie peuple dans le désespoir. — Il me dit a cette occasion, ce qu'il m*a souvent répété ensuite, que la guerre avec t Angleterre était au fond la seule à laquelle le public de France s'Intéressât, puisque les maux qu^elle infligeait au pays, étaient sentis dans ' chaque moment; que rien n'était aussi hautement prononcé dans toutes les classes du peuple que le voeu de voir finir cette guerre, et que lorsqu'on parlait de paix à Paris, on entendait toujours la paix avec TAngleterre, les autres étant aussi indifférentes au public que les victoires et les conquêtes de Bonaparte»
Selon ce qu'il me disait encore, la négociation avec l'Angleterre était réellement fort avancée à une certaine époque. Halte et le Cap étaient accordés; on se débattait encore un peu pour Surinam^ qui à la fin aurait été abandonné aussi; mais la grande pierre d'achoppement était la Sicile, sur laquelle les deux parties paraissaient également déterminées à ne pas céder. 11 croit cependant que, quand même on se serait à la fin arrangé sur cet article, deux grandes difficultés se seraient présentées au dernier acte de la négociation. Le Gouvernement Français aurait exigé, comme point d'honneur, quelque modification dans les principes du droit maritime, chose à laquelle l'Angleterre n'aurait certainement jamais
Gentz, Kénioireg. 17
consenti. D'un aatre côté, malgré Pextréme légèreté avec laquelle la France avait toujours traité Taffaire de la restitution du pays de Hanovre, cet article aurait éprouvé aussi des difficultés très sérieuses, car le gouvernement Anglais ne se serait pas contenté du consentement pur et simple de la France; il aurait demandé la garantie de l'éviction , et au point où les choses eu étaient arrivées, celle-ci ne pouvait plus être obtenue que par une guerre avec la Prusse. Napoléon se flatta un moment quU y suppléerait par llntervention de TEmpereur de Russie; mais son calcul était faux comme la plupart de ceux qu'il avait faits par rapport aux dispositions de ce monarque.
Lundi, 6 Octobre.
Je me suis rendu à dix lieures du matin chez Mr. Lombard^ auquel Tétat de sa santé ne permettait pas de sortir. Je l'ai trouvé dans une triste situation, perclus des mains et des pieds, pouvant à peine se traîner d'une chaise à l'autre. Son esprit avait conservé son ancienne vivacité, et quant à son crédit et à son pouvoir, ils n'avaient nullement baissé, il était toujours bien plus ministre que Mr. de HaugîoitZy qui ne faisait aucune démarche essentielle, sans que Lombard y eût préalablement consenti, et plus d'une fois j'ai entendu dire celui - ci a son frère Pierre, favori et secrétaire intime du Ministre : >,Dites au Comte Haugwitz que j'ai à lui parler ce soir; n*oubliez pas que le Comte Haugtvitz doit venir chez moi demain matin.^^
Il m'a reçu d'une manière extrêmement amicale. Nous avions été anciennement liés, mais je m'étais éloigné de lui pendant les trois dernières années de
mon séjour à Berlin, ayant pris également en horreur ses principes corrompus et la perversité de sa conduite; de sorte qu'il y avait bien sept ans que nous ne 'nous étions pas vus. U me dit: >,Nou8 voilà donc à la fin d'accord ; croyez qu*au fond nous Pétions toujours bien plus que Vous ne pensiez. Nous avons différé sur les moyens, mais non pas sur le but. Je ne pouvais pas me prononcer pour la guerre, ni conseiller au Roi de l'entreprendre, fairt que la nation y était absolument opposée; aujourd'hui elle la veut toute entière; parmi les dix ou onze millions qui la composent, pas un homme itCest d!un sentiment différent, — Il me parla ensuite de son manifeste^ en disant qu'il était fait depuis huit jours, mais que depuis qu'il avait su que le Roi m'avait appelé , il n'avait plus voulu y toucher sans connaître mon avis sur cette pièce. — Après cela, il me remit, comme introduction au manifeste, une lettre qu^il avait écrite au nom du Roi à l'Empereur Napoléon, et qui avait été présentée à celui-ci avec l'Ultimatum de Knobelsdorf. Il y joignit une letti*e de Napoléon au Roi, antérieure à la sienne, et datée, si Je ne me trompe, du 12 Septembre. Il me pria de lire ces pièces chez moi et de retourner chez lui après dîner, pour lui en dire mon opinion, et procéder ensuite à la lecture et à l'examen du manifeste. — J'omets plusieurs choses intéressantes quMl me dit dans cette première entrevue, puisqu'il y en eut plus tard une autre dans laquelle il y revînt avec des développemens très remarquable)? qui se trouveront à leur place. Rentré chez moi, je lus la lettre à Napoléo», et j'en fus bien mal édifié. — C'était une pièce d'une longueur assommante, contenant la plupart des griefs
et des explicationB qui se retrouvent dans le manifeste, et écrite d'un ton de familiarité^ de pateliuage et souvent d'indécence, qui me choquait extrême* ment. Je trouvais le Roi plutôt compromis que justifié par cette lettre. On pouvait d^aiUeurs en dire ce que Rivarol disait de la fameuse adresse de Mirabeau à Louis XVI pour le renvoi des troupes de Paris, »qull y avait trop d'amour pour tant de menaces, et trop de menaces pour tant d'amour." Je ne pouvais pas me dissimuler que, dans la lettre de Napoléon, rédigée, non pas dans le style du cabinet Bonaparte^ mais dans le meilleur style des bureaux de TaUeyrandj il y avait infiniment plus de mesure, de goût et de dignité. Le texte de cette dernière lettre était » qu'une guerre entre la France et la Prusse serait une monstruosité politique j attendu que ces deux états étaient faits pour vivre toujours dans la plus étroite intelligence."
J'ai dîné chez le Comte Haugtcitz avec Mr. de Lucchesini et son fils cadet, le Xlomte Qoertz, MU nistre de Saxe, le Baron de Waitz, Ministre de Hesse, etc. Le Comte Haugtvitz m'a dit avant le dîner qu'il avait communiqué Farticle que j'avais^ écrit la veille sur les dispositions des deux Cours Electorales, aux deux Ministres de ces cours avant de le livrer à l'impression , et „ qu'ils en avaient été très contens." Je n'eus pas le tems de m'en expliquer davantage envers lui; mais ayant réfléchi pendant le dîner sur ce qu'il y avait de* louche dans la conduite de l'Electeur de Hesse, et principalement dans celle de Mr. de Waitz, que je savais très faiblement attaché à l'alliance Prussienne, et très médiocrement porté pour la guerre, j'en parlai après dîner au Mar-
Ml
quis de Lucehesim, Je lai avouai qme le prëtendtt
emtentement de Mr. de WaUz me parateaait assez
suspect, et j^appoyai d'autant plus sur cette obser*
vation, que je mima^nais depuis quelques jours qu'ils
voulaient dissimuler leurs Téritables rapports avec la
Hesse, et qu'ils étaient en effet beaucoup moins avart>
ces avec VElecteur qu'ils ne se donnaient Talr de
l'être. Mais le Marquis me dit d'un ton très positif
que mes soupçons n'étaient rien moins que fondés:
que, malg^ré toutes les démonstrations de neutralité,
l'Electeur de Hesse était dans leurs intérêts de coeur
et d'ame, et que s'il avait paru tergiverser, c'était
par un calcul d'avarice, pour obtenir des subsides de
l'Angleterre en négociant pour son propre compte,
et faisant semblant de se faire tirer l'oreille, quoique
sa résolution fût prise depuis long*tems. „Au reste,
ajeuta-t-il, quant à l'article en question, je Vous prie
de ne pas Vous en faire conscience; il faut un peu
faire les honneurs de ces Messieurs, puisqu'ils ne
veulent pas se produire eux-mêmes.**
 quatre heures, je suis retourné chez Lombard. Je m'étais bien promis de ne pas lui déguiser mon opinion sur la lettre à Napoléon ^ et je lui ai dit à peu près tout ce que j'en pensais. Il Ta pris assez bien; il s'est faiblement défendu; il s'est borné à m 'assurer que je serais plus content du manifeste. Il m'en a fait alors la lecture. Je l'ai trouvé en effet supérieur à la lettre et à mon attente. Ce n'est pas dire que j'en aie été absolument satisfait; il s'en fallait de beaucoup. Je sentais toutefois que ia tâche était excessivement difficile. -La Prusse se trouvait placée, grâce à ses longs égaremens, dans un dilemme singulièrement cruel. Ses meilleurs argumens étaient
toujours des airmes à deux tranchans, par lesquelles, de quelque côté qu'elle tournât, elle se frappait, eHe se blessait elle-même. Voulait -elle faire valoir contre la France les nombreux sacrifices (d'honneur et de principes) qu^elle lui avait faits, elle achevait de se perdre dans Toplnion de l'Europe; voulait-elle se relever dans celle-ci, elle était obligée de convenir qu^elle avait constamment trompé la France. Un franc et noble aveu de ses torts, une espèce de rétractation solennelle, aurait peut-être été le seul moyen d^éviter ce double écueil; mais les Ministres qui publiaient le manifeste étant les mêmes qui avaient présidé à sa politique depuis tant d'années, on ue pouvait pas s'attendre à une marche pareille. Quelques phrases brillantes, sans trop de liaison et d'ensemble, un style coupé, une tournure .épigramma> tique, voilà donc les seules ressources qui restaient au rédacteur de cette pièce; et en considérant la base fragile sur laquelle il était condamné à travailler, il serait ti*ès injuste de nier qu'elle était composée avec beaucoup de talent.
La première lecture faite, il me proposa de discuter la pièce article par article. Il adopta non seulement avec facilité, mais avec le plus grand empressement, toutes les observations que je crus devoir lui faire ; il n'en repoussa pas une. H y avait une quantité de passages qui se ressentaient de ce ton indécent qui m'avait tant révolté contre la letti*e; il les supprima ou les modifia tous. Il me sollicita quelquefois de prendre la plume pour exprimer avec plus de précision la tournure que je voulais substituer à la sienne ; ce fut là la seule opération par laquelle j'ai directe* ment concouru à certains passages de ce manifeste.
Le paragraphe qui rappelle l'assasBioat de Ifr le Doc d 'Enghien , se trouva rédigé i pen prés dans les termes qui m'ayaient Tiolemment choqaé dans la lettre. 11 le changea d'après mon conseil. Mais id je ne me bornai pas à nue simple critiqne de rédaction. Je Ini demandai s'il avait bien pensé aussi à ce qu'il faisait en articulant un grief de cette nature; ce trait* là et deux ou trois antres de la même force, lui disais -je, sont le signal d'une guerre à moii;; et quelle que soit la satisfaction personnelle que j'éprouve à voir exposés au grand jour des crimes pour lesquels la lâcheté du siècle n*a été que trop indulgente, je Vous avertis cependant, en envisageant la chose comme homme d*état, qu'il faut être bien sûr de son fait, et tenir la victoire' avec les deux mains pour se permettre de parler ce langage dans une pièce diplomatique. Je reproduisis la même observation à propos de plusieurs autres paragraphes; il me répondit chaque fois „que le Roi le voulait ainsi;** après quoi fl n*y eut plus rien à dire.
n y avait un article où le Roi faisait valoir contre Napoléon la démarche faite il y a quelques années pour engager Louis XVIII à renoncer à son droit à la couronne. Cet article était d'un scandale outrageant. Je représentai à Lombard comliien la Prusse était intéressée à faire oublier cette odieuse transaction. 11 supprima le passage. Mais c'est en le discutant que se manifesta d'une manière bien claire la collision de deux grands Intérêts opposés qui pesait sur le fond de ce travail. Pour mettre Napoléon dans tout son tort, on ne pouvait pas trop appuyer sur les preuves de dévouement et de son-
mission que la Prusse lui avait si libëralemenC prodiguées; pour embellir la cause de la Prusse dans Tesprit de la partie saine et honorable des contemporains, on ne pouvait Leur dérober assez le souvenir de sa longue complaisance pour l'ennemi commun de l'Europe. Lombard et le Cabinet ' de Berlin inclinaient, visiblement et par des raisons faciles à smsir aux plaidoyers du premier genre ; quant à moi, j'aurais préféré le second. Cependant ils ne s'aveuglaient pas au point de ne pas sentir qu'ils marchaient sur des épines. Entre plusieurs phénomènes curieux, résultant de ces intérêts contradictoires, en voici un que je crois devoir citer, puisqu'il me paraît singu^ lièrement caractériser ce qu'il y avait d'équivoque dans leur position. Rien n'était au fond plus odieux que cette alliance qu'ils n'avaient pas rougi de signer dans un moment de détresse comnmne, où le premier, le seul besoin de l'Europe, était l'union la plus étroite contre celui dont ils firent leur allié. D'un autre côté, cette même circonstance pouvait aggraver aux yeux des Français et aux yeux de tous ceux qui approuvaient l'ancien système de la Prusse, l'injustice et la noirceur de la conduite de Napoléon. Lombard avait donc imaginé de faire, désigner simplement par traité dans la y%v&\on Allemaiide du manifeste ce qui dans l'original Français devait poiier son vrai nom S! alliance! Et quoiqu'il s'aperçut à la fin que cette ruse pouvait manquer son but par la simple confrontation des deux textes, il y tenait cependant assez pour qu'il en restât des traces dans diiférens endroits de la déclaration.
La partie du manifeste qui contenait la justification de la Prusse sur les traités de Vienne et de Paris^
fut celle où je refasai toate concnnreoee, méjne celle d'uoe critique de rédaction. Je répétai à Lombard ce que je n'avais cessé de déclarer à Mss. de Haugwitz et de Lucchesini, que je trouvais ces traités impardonnables et inexcusables, et que je ne pouvais prendre aucuiie part quelconque à une apologie douC jamais je ne reconnaîtrais les bases.
Là où pour la première fois il était question du Hanovre^ et où il était dit >,que la Prusse avait offert à la Cour de Londres de s'imposer à Tenvahissement de ce pays, êou8 des conditions que celleci rejeta y** il se trouvait un passage dans lequel on attaquait directement les principes du gouvernement Anglais par rapport à la navigation des neutres. Je fis sentir l'imprudence de cette tirade dans un moment où on voulait se rapprocher de TÂngleterre; j'allais en démontrer la futilité, brsqu*il se détermina tout court à la retrancher.
Le moment le plus difficile et le plus orageux de cette longue séance fut celui où nous discutions la péroraison. Après les mots qui désignent TEmpereur de Russie j il y avait un passage de quelques lignes où, sans avoir nommé Y Autriche, on en par* lait dans des termes qui n'étaient absolument {q[>plicables qu'à elle. Le sens de cette étrange allusion était „qne l'Empereur seconderait la Prusse de ses voeux, s'il ne pouvait pas le faire de ses efifoits.** Déjà à la première lecture j'avais été si frappé de ce passage, que je m'étais bien promis de le faire disparaître à tout prix. Je représentai à Lombard ce qu'il y avait d'injuste, d'indélicat et de cruel à compromettre gratuitement une puissance qui, par quelque raison que ce fût, ne voulait pas se préci-
piter daiis la lotte; j'en appelai aussi à Fint^êt bleu entendu de la Prusse^ qui ne l'engageait certainement pas à s'aliéner la Cour de Vienne, en la violentant ouvertement dans sa marche. — Je rencontrai dans cette discussion plus de ténacité et de résistaBce quil n'y en avait eu dans aucune autre partie du travail. Il se retrancha de nouveau derrière l'objec^ tion embarrassante >,que le Roi l'avait voulu ainsi;** mais depuis que je m'étais aperçu à quel point il était le maître absolu de la rédaction, cette objection ne fit plus son effet. Cependant je vis de plus en plus que, pour remporter ici la victoire , il s'agissait d'un& grande fermeté. Je lui déclarai donc enfin tout net que, si ce passage n'étadt point supprimé, non seulement je ne me prêterais jamais à la traduction du manifeste, mais que je le renierais hautement, que je m'inscrirais en faux contre cette pièce; et de plus, je me croirais obligé 4e quitter incessamment Erfurt ; je le quitterais dans la nuit , après avoir expliqué au Roi par une lettre que je remettrais au Courte Gaetzen le motif de mon départ précipité. — Il me regarda d'un air de surprise; et après avoir réfléchi pendant quelques secondes, il prit brusquement la plume et effaça le tout.
Cette séance s'était prolongée jusqu'à neuf heui*es. J'avoue que plus d'une fois pendant sa durée je m'étais livré à des iréflexions sérieuses sur la manière singulièrement leste dont se traitaient les affaires dans ce cabinet que l'Europe était accoutumé à t^roire si prudent, si artificieux et si profond. La pièce qui fut discutée ce soir, était de Jia première importance : elle devait influer sous tant de rapports sur le sort futur de la Prusse , et il dépendait de Lombard tout
seul de ia rédiger, de la modifier, de la renforcer ou de la renverser avec moi; ni le Roi,* ni le Comte Haugivitz , ni personne ne fut consulté sur aucune de ces opérations ; car le manifeste resta absolument tel quil était sorti de nos mains; et le Roi ne Ta pas même revu avant qu'il fût imprimé et publié!
Le travail de la révision fini. Lombard me dit que le Roi était extrêmement pressé de voir ce manifeste publié, qu'il ne voulait pas tirer Tépée, sans en avoir déclaré les motifs, et que je leur rendrais un très grand service, en accélérant autant que possible ia traduction. Je rentrepris en rentrant chez moi, et y ayant consacré toute la nuit, je la terminal à huit heures du matin.
Ilaidl» 7 Octobre. .
J'ai VU dans la matinée une quantité de personnes qui se trouvaient à Erfurt^ et surtout un grand nombrer d'officiers de la suite du Roi et autres. Je puis dire en toute vérité que chaque homme que je rencontrai dans la rue, m*aborda à peu près avec le même confipliment: ,)Vous êtes ici! Dieu en soit loué! Cette fois -ci nous ne serons donc pas trompés.'* En réfléchissant sur ce quil y avait de funeste dans une situation où il fallait de pareiUes garanties pour calmer la méfiance et les craintes, je commençai en même tems à soupçonner que reffet que ma présence semblait produire, pouvait bien avoir été le principal motif par lequel les Ministres m'avalent invité; plusieurs choses que fal observées depuis, m'ont confirmé dans cette opinion.
Après ^voîr dîné chez le Comte HaugwitZy j'ai eu encore une assez longue conversation avec luî.
Il avait reçu une dépêche du Comte Ihik0nstein^ L'Empereur ayant été absent de Vienne, lorsque les dernières communications de la Prusse y étaient arrivées, le Comte lînkenstein n'avait pas enccnre reçu une réponse positive. Le Comte HaugwUz me parla de nouveau du projet de la mission militaire. Je me trouvais dans un singulier embarras toutes les fois, qu 'il entamait ce sujet. Car d'un côté je frémissais à ridée de voir la Prus9e embarquée toute seule dans ^cette vaste et terrible entreprise; j'en calculais les suites possibles pour elle et pour Ijbs autres puissances; j'étais sur que, sans l'appui de l'Autriche, elle ne pouvait pas la conduire à bon port. D*un autre côté, loin d'avoir le droit de proposer ou de prôner des mesures par lesquelles la Cour de Vienne pouvait être alarmée ou compromise, présumant déjà par plusieurs indices que l'Empereur ne jugerait pas convenable de prendre part à la guerre, j'avais plutôt le devoir de détourner aù< tant que possible tout ce qui pouvait le contrarier ou le gêner dans sa résolution. Heureusement (je veux dire pour mai^ puisque ce fut bien autre chose pour la Prusse) le Comte Haugtvitz, dès la première conversation, s'était montré si fort satisfait des dispositions qu'il supposait à l'Autriche, et si complètement tranquille et résigné sur les déterminations futures de cette puissance, que je n'avais qu'à prendre le ton auquel il m'invîtait lui-même; et rien ne m'an-. nonçant de sa part quil regardât comme paiiiculièrement pressant cet envoi d'un officier négociateur, j'étais autorisé à en penser de même , quelle que fut ma vraie opinion à cet égard. Cette fois -cl il s'expliqua de manière que je m'attendais à voir tomber
le choix sur le Général Pbull (peot-étre dans la vue secf ète de l'éloigner pour quelque tema de rarmëé, ou il ne convenait guéres au Duc de Brwngwie), tandis que je savais pour sûr que le Roi préférerait le Comte Goetzen* Je pris l'occasion pour dire que, malgré la haute idée que j'avais des tdens militaires du Général Phull , et mou amitié personnelle pour loi, je le croyais peu fait pour une mission pareille, à cause de son extrême vivacité et Impétoosilé. Par la facilité avec laquelle le Comte IlaugwUz adopta cette observation, je m'aperçus que le projet en lui -même était encore loin de sa maturité, ou qu'on cnUgnait de le mettre en train.
11 me parla ensuite de la Russie. Il dit que je pouvais être bien persuadé que jamais TEmpereur n'avait été . plus prononcé pour la guerre ; qu'il y mettait plus d'ardeur encore que la Prusse; que, sans se borner aux négociations amicales, U tiendrait un langage très énergique à ses vaisitM; qu'il ferait marcher trois armées, Tune vers la Silesie^ la seconde vers la GalKciej la troisième vers V Italie; et qu'il, déclarerait sans beaucoup de détours qu'il ne souffrirait aucune neutraUté.
Ces paroles me frappèrent extrêmement; et, ne pouvant pas en cacher ma surprise, je m'expliquai avec une vivacité analogue à rimpression qu'elles m'avaient faite. Je lui dis que, si je l'avais bien compris, je voyais se reproduire un système qui déjà, dans une occasion précédente, avait entraîné les plus g4*ands malheurs; que j'osais lui rappeler l'année dernière ; que j'avais toujours été persuadé que le projet de forcer la Prusse à la guerre, était une des causes principales du triste résultat de la cam-
Il en est tout de même de HangwOz. Il a à peine de quoi foui^iir à la dépense d'une maison bien chëtive; il est criblé de dettes. Il fallait toute la rage d'un publie outré contre nous, pour inventer une calomnie aussi ridicule. Mais le fait est que depuis deux ans on voulait la guerre. Je savais bien qu'elle était inévitable; d'un mois à l'autre j'en calculais la probabilité croissante; depuis la fin de l'année dernière, nous n'y échappions plus que par dés tours de force, par des expédiens désespérés^ comme tous ces maudits traités; enfin je m'apercevais que l'heure fatale allait sonner, et eUe aurait sonné cette fols-ci, soyez en sûr, même sans les intrigues de Mr. de Stein, et sans les déclamations du Prince Louis.^^
Mais je ne conçois pas, lui ai -je dit, comment avec cette pjersuasion intime de l'impossibilité d'échapper à la guerre. Vous avez pu laisser passer tant d'époques décisives, où le Roi aurait pu s'y porter sous les auspices les plus avantageux.
n m'a répondu: „ Demandez-le au Comte MaugwitZy demandez-le à Lucchesini, demandez-le à ceux mêmes qui veulent être de bonne foi parmi ces fameux chefs d'opposition, ils doivent tous Vous dire quelle a été depuis long-tems mon opinion personnelle. U est vrai, et je Vous en fais le triste aveu: j'ai été un moment la dupe >)du monstre qui désole la terre.*' Lorsque je l'ai vu à Bruxelles en 1803, il m'a gagné, bien moins par ses cajoleries que par l'idée qu'il avait su m'inspîrer de la grandeur et de la noblesse de son caractère, par son langage philantropique et pacifique, par Phypocrisie avec laquelle il parlait de la Prusse et de son attachement *par-
licalier pour elle. L'fllmion n'a pas duré long-tems; rannée 1803 n'était pas finie, que mon réye fut passé; depuis ce moment -là je n'ai plus varié; Jai ?u que ,iCe démon incanté^^ poursuivrait son affreuse carrière jusqu'à la destruction de tout ce qui existait, et chaque fois que son charlatanisme impudent en a imposé encore à quelques bonnes âmes, j*en ai été désolé. Mais je ne pouvais rien faire; Dieu sait que je ne pouvais rien faire, et d'autres pas plus que mol.** — J'allais lui demander FeipUcation d'un phénomène pareil; mais il m'a prévenu, en disant: „Je prévois toutes Vos objections; le moment est trop sérieux pour faire des demi-confidences, et, d'^aUleurs, si Vous pouviez même me compromettre, je suis au-dessus de la crainte, car je sens que je touche au tombeau. — Vous Vous étonnez de ce qu'avec tant de motifs puissans je n'aie pas insisté sur un changement de système! «^ Connaissez - Vous le Roi? — Bla justification tout entière est dans cette questiou. J'aurais bien voulu Vous voir à ma place. Qu'auriez- Vous fait pour engager à la guerre un Souverain qui en déteste l'idée, et qui, pour comble de malheur, ne se croit pas là capacité de la faire? Voilà le grand secret de toutes nos irrésolutions et de tous nos embarras! La monarchie Prussienne n^est pas organisée comme d''autres états. Chez nous, en tems de guerre, toutes les branches du gouvernement doivent se concentrer dans l'armée; le Roi ne peut donc pas en confier le commandement à un autre; il ne sertût plus rien, s'il ne paraissait pas à la tète de ses troupes. — Eh bien ^ ce Roi , que personne n'apprécie et n'adore comme moi, a le mal^ heur de n'être pas né Général. Depuis long-tems il
Crentz, Hémoires. 18
a vu, comnie les autres, (|ue Fétat. actuel des choses lie pouvait pafidui'er; que, bon gré mal gré, il serait obligé de tirer l'épée; mais il a toujours capitulé avec lui-même; il s'est toujours flatté que quelque catastrophe, étrangère à ses résolutions, viendrait résoudre le problème. Quand à la fin les embarras se sont multipliés, quand tout le pays a demandé à grands cris un autre système, quand il a vu le moment ou il resterait seul de son avis, s'eftt rendu, mais bien à son corps défendant, je Vous en réponds. Ce serait un très grand malheur, sll voulait aujourd'hui se rétracter; il ne le peut même plus; mais croytô-Yous que je sois sans crainte sur le résultat? Hélas! je me félicite presque de mes
infirmités, puisqu'elles me fournissent un motif honoral)le pour m'en aller. Les plus noirs pressentimens me tourmentent. Si je pouvais lire dans Votre ame, je les y retrouverais peut-être ; mais je ne veux pas même savoir ce que Vous en pensez. L'armée est belle et brave, mais où est Famé puissante qui en dirige les monvemens? — Vous ne croyez plus, j'espère, an Duc de Brtmswicf — Et qndle idée pouvez -Vous avoir de ses ptans? — Peut-être que la faiblesse physique amortit en moi le courage et re$poir; mais, quoi quil en soit, je ne veux pas être présent à l'explosion. Un premier revers suffirait pour me tuer; me faire enterrer à Berlin, c'est tout ce que je désire.''
Il avait dit ces derniers mots avec une émotion extrêttie. Je le vis très épuisé; je ne voulais pas prolonger une conversation qui d'ailleurs m'en avait déjà trop appris; j'ai saisi le premier préteale pour le quitter.
tTfti été passer la dernière partie de la soirée chez Mr. de Lucchesifd. Ji'ai tâché de ramener la conversation snr Tbistoire des traités de Vieime et de Paris. J'ai demandé de nouveaux éclaircissemens ; ils m'ont été très libéralement accordés, et en voici la sobstance.
Tout a concouru pour entraîner le Comte Haugwitz dans la première de ces transactions. Sa posi* tiott Isolée à Vieime^ son ignorance en fait d'opérations militaires, son manque de conrag;e9 enfin son amourpropre. On Teffraya par tontes sortes de contes; on' lai fit croire que les Français entreraient incessamment en Sflésie, quils feraient la révolution en Pologne, qu'ils prendraient la monarchie Prussienne à revers ; tantôt on les disait à Neisse , tantôt à Breslau. — Les premiers huit- jours après la bataille d'Austerlitz, il avait été traité avec beaucoup de froideur. Tout -à- coup Napoléon le fait cherclier, et lui dit; »Eh bien, Vous savez que les jours se suivent et ne se ressemblent pas. J*ai voulu Vous faire la guerre ; aujourd'hui je Vous offre le Hanovre.'^ Depuis ce moment- là il ne cessa plus de le caresser de tontes les manières. Il lui répéta à plusieurs reprises que l'estime personnelle quMl avait pour loi, ne se démentirait jamais; que, dans toutes les occasions épineuses, il n'avait qu'à s'adresser à lui directe* ment; que toutes les difficultés s'aplaniraient facilement entre eux. La fausse sécurité quil lui inspira par ses propos, le suivait encore dans son voyage à Paris. >,Ce fut un grand malheur,*^ dit le Marquis, „que le Comte Haugtoitz se flatta réellement davair cet homme dan» sa poehe.^^ Lorsqu'il arriva k Paris au commencement de Février, il disait i Mr. de
Lucchesini, déjà très inquiet dé la position équivoque où on se trouvait: » Soyez tranquille; aussitôt qne je Faurai vu, tout s'arrangera; je sais ce qu'il m'a dit à Vienne/^ Il fut très capot, lorsque cinq jours s'étaient passés, sans qu^il eût pu obtenir une audience. Il l'eut à la fin, elle fut terrible ; Napoléon le ménagea si peu, lui lâcha des choses si dures, que, ne sachant plus où donner de la tête, Mr. de Haugwitz osa enfin lui rappeler les belles promesses dont il l'avait tant de fois bercé à Vienne. Sur cela Napoléon, se modérant un peu, lui dit: ^Â la bonne heure; je Vous estime, je .Vous estimerai toujours, mais je ne veux pas être joué. Â-t-on jamais va faire des modifications à un traité tout en le ratifiant? Qu'estce que cette manière de ratifier? Vous êtes un honnête homme. Comte HaugtcitZy mais Vous n'av^ez plus de crédit à Berlin; ce Hardenberg, qui est vendu aux Anglais, comme tant d'autres, se moqae de Vous; Votre Roi iie sait pas ce qu'il veut; quelques écervelés le poussent à la guerre; il désire la paix, il est tiraillé dans tous les sens; je crains que cela ne finisse mal.*< — Il lui dit finalement quMl n'avait qu'à s'adresser à Talleyrand, à qui il ferait connaître sa volonté. Le Comte Haugieitz consterné, renversé, presque anéanti, commença enfin à se douter de' sa position critiqué. Il eut, peu de jours après, en présence de Mr. de Lucchesini, une conférence avec TaXleyrandj qui leur annonça que, comme le traite de Vienne était' détruU par les modifications q^e Je Roi de Prusse y avait mises, il en fallait un tout nouveau; et. le lendemain arriva, à la grande surprise du Comte HaugwUz^ Mr. Duroc, avec un traité tout fait, lequel, après une discussion
vn
très longue et très orageuse) fut signe, avec quelques changemens. C'est ce traité que le Marquis Lucche^ sini porta à Berlin.
Ce ne fut que dans la conférence sus -dite que
Talleyrand leur déclara, pour la première fois, que
Clèves et Berg étaient destinés à Murât* Dans les
négociations de Vienne ils avaient fait entendre au
Comte Haugtcitz que Clèves serait donné à un Prince
d'Allemagne. (iVS. Le Duc de BruMwic se flatta
pendant quelque tems que ce serait lui , ce qui n'in-
^aa pas peu sur sa conduite.) Quant à Berg, il
avalt| même complètement ignoré qu'ils avaient exigé
ce pays de la Bavière ^ pendant qu'ils demandaient
Clèves à la Prusse. — Ce traité de Paris, au reste,
ftit si bien reconnu pour ce qu'il était, que le Comte
Hangwitz avait peur de le porter à Berlin ; et quand
il aurait voulu le fairç, dit Mr. de Luechesini^ il est
très douteux qu'on Teût laissé partir de Paris.
J'ai dit au Marquis que son récit m'expliquait parfaitement, mais était loin de justifier à mes yeux la conduite du Comte HaugwUz; que, selon moi, tout Autre à sa place, plutôt que de s'engager dans ces défilés, aurait quitté Vienne le lendemain de la bataille d'Âusterlitz, et Paris après la première audience. Mais je Tai prié en même tems de m^expliquer une autre circonstance que je comprenais moins encore que tout le reste : pourquoi, si la force et les menaces les avaient seules déterminés à signer des conditions aussi odieuses que celles de l'occupation définitive de TËlectorat de Hanovre et de la clôture des ports contre le commerce Anglais, ils n'avaient pas da moins essayé d'entamer quelque négociation secrète avec le Cabinet de Londres, pour lui faire connaître
leuro véritables intentions, et éviter l'Inconvénient et le scandale d'une rupture ouverte avec l'Angleterre. J'ai protesté d'avance contre Targuaient banal de Tindiscrétion du Cabinet de Londres, quelque cas particulier où des gouvememens étrangers ont été compromis par des publications imprudentes , ne prouvant rien, et tout le monde étant bien persuadé que ce cabinet sait garder son secret aussi strictement que tout autre ; et comme d'ailleurs ils ne cessaient de me dire qtie dès -lors ils regardaient comme inévi* table une guerre avec la France, j'ai ajouté qu'un sinÀple soupçon de plus n'aurait pas essentiellement détérioré leur situation.
U m'a avoué, sans hésiter, que c'était une fante capitale que de n'avoir rien fait, pour s'entendre avec le Gouvernement Anglais, et pour prévenir la rupture; que cette faute tenait en prenûer lieu à Pindolence et à la nonchalance du Comte Haugwitz; mais que l'iiTitation qui régnait à cette époqùci entre les deux partis qui divisaient le Cabinet de Berlin, y avait beaucoup contribué aussi; que Mr. dé Hardenherg^ au lieu d'aplanir les obstacles, moyennant ^la bonne opinion qu'on avait de lui en Angleterre, les augmentait et les envenimait plutôt, pour mettre le Comte Haugwitz dans tout son tort, et le perdre dans l'ophiion publique par l'effet fâcheux que deva.it produire une guerre avec l'Angleterre; que le Comte Schu* lenhurg agissait dans le même sens; que par dépit, par animosité, il précipitait la mesure de la ferme* ture des ports, et l'exécutait avec une rigueur au-delà même des prétentions du gouvernement Français, disant ^qu'il n'était pas fait pour les demi- mesureil;** que la mésintelligence personnelle entre le Comte
Haugwitz et Mr. Jackson y entrait de même pour beaucoup ; et que tons ces mobiles secondaires avaient complètement opéré, et amené la déclaration de guerre, avant que le Comte JtaugtvitZy avec sa len- (ear et sa négligence habitaelle, eAt pu prendre vn parti à cet égard.
Cette explication m'a paru assez satisfaisante; je crois qu^il ne lui ' manquait qu'un seul trait pour être complète; c^est que, parmi les Ministres Prussiens, il y en eut plusieurs qui, en désapprouvant même les moyens par lesquels on s'était emparé du pays de Hanovre j attachaient un très grand prix à cette acquisition, et préféraient la chance d'une guerre avec FÂngleterre à une négociation qui leur eût enlevé la perspective de conserver ce pays. ^ (Le Marquis m'a beaucoup parlé ce soir sur le caractère de Bonaparte, çt m'en a raconté une quantité d'anecdotes intéressantes. Ce Journal n'étant proprement desttné qu'à recueillir ce qui regarde la grande affaire du jour, je me bornerai à en citer quelques-unes.
Un jour, en voyant Mr. de BteteuU^ Napoléon lui dit: »Je Vous ai toujours cru un homme d'esprit, Mr. de BretenU^ mais il y a des choses dans Votre histoire que je ne puis pas concilier avec cette idée." BreteuUy s'imaginant qu'il allait lui parler de ses liaisons avec les Princes de Bourbon, et des différentes commissions dont il avait été chargé par eux, eut la platitude de s'en excuser, en disant » qu'il avait cru que ses anciens sermons le liaient à la cause de ces Princes." Napoléon, tout étonné, l'interrompit. ^Comnient donc, Mr. de Breteuilt je ne Vous entends pas; je n'ai jamais voulu Vous faire un reproche
pareil; en cela Tous avez fait Votre devoir. »— Je voulais Vous parler du scandale de cette affaire àa collier, d'ans laquelle, à ce qu'on assure, Vous avez agi par pure animosité personnelle contre le Cardinal de Rohan/^ L'autre se justifia de son mieux, mais Napoléon finit par lui dire: „J'ai toujours regardé comme les trois causes principales de la dégradation de la monarchie — la bataille de Rassbach -^ Vaffahre du cellier — et la conduite de la cour dans les troubles de la HoUandé.'^
Il y a des personnes à Paris qui prétendent avoir vu Bonaparte au cliâtean des Tuileries le 10 Août 1792, avec l'intention de combattre pour le Roi; elles ajoutent que, lorsqu'il a. vn que les partisans du Roi ne savaient pas défendre leur cause, il reprit son allure révolutionnaire, et se proposa, djès ce jonr funeste , de jouer un rôle à hli seul.
. Lorsque son frère Joseph lui demanda Roederer pour Ministre des finances à Naples, il lui dit: ^,A. la bonne heure ; mai» je vous prîe de ne pas oilblier que ce fut cet homme qui le 10 d'Août donna à Louis XYI le conseil de se rendre à la Convention.!!
Son dégoût et son mépris pour ceux que l'on appelle philosophes, percent à chaque occasion. Quand il apprit que les choses allaient mal à Naples, qu'oit y mourait de fafan, que la nouvelle Cour était sans le son, il dit froidement: » C'est leur affaire; voilà ce qui arrive aux pays qui sont gouvernés par des pliilosophes.^' — Rien n^est plus plaisant que la manière dont il traite son ancien collègue -Consul, le fameux Sieyes, „Eh bien, Mr. Sieyes, comment va la métaphysique?*' — »Clue disent Les philosophes à tout ceci , Mr. Sieyes ?** — voilà le ton qu'il prend
a^ec lui. Sieyes] ie isou cité, s'est renfenDë dans un silence impénétrable. Lorsqu'au Sénat on délibérait sur un objet critique, il faisait semblant de dormir, ftuand il s'ag^issait de donner sa Yoix, on le réveil* lait; alors il avait l'air de se recueillir: »Quoi? Consolât à vie ? Oh ! rien n'est pins juste.** — Une autre fois: «Dignité Impériale à conférer!** — pHérédltaire, n'est-ce pas? — il n'y a pas à balancer,** etc.
Mi*, de Lttcèhesini me disait encore que si , par quelque événement que ce fût, Joseph montait au larône, et qu'Q eut la force de s'y soutenir, la paix du monde serait bientôt rétablie; qu'il parlait de science certiûnej en disant que Joseph ne ferait pas la moindre difficulté de rendre toute lltalie, de rétablir la maison de Savoie, de laisser « l'Allemagne en repos.)
Avant de m'en aller, je lui ai raconté combien j*avals été frappé de ce que le Comte Haugwtiz m'avait dit de l'attitude menaçante que la Russie devait prendre contre ses voisins; et je lui ai fait mes représentations sur cet objet, dans le même sens dans lequel jWals parlé au Comte Haugwitz. Il me dit qu'il était persuadé que le Comte Haugwiiz avait beaucoup exagéré la chose; que, quant à lui , il n'en croyait rien, et qu'il en parlerait au Roi, à la*première occasion qui se présenterait.
Hardi, 8 Octobre.
S. M. la Reine avait désiré que je lui fusse présenté. Je devais avoir cet honneur ce matin; msds j'ai reçu, en sortant, un billet de Mr. le chambellan Buchy qui m'a annoncé que comme Madame la Grande -Duciiesse de Weimar, qui avait dû partir
anjourd'lnii, prolongeait son séjonr josqu'aii soir, Taudience serait remise à demain.
On avait reçn dans la nuit, par le Capitaine Mbifflmgj un des Âides-de-camp du Due de Weimar, que celui - ci avait envoyé pour faire une reconnaissance, la première nouvelle authentique par rappcnrt aux mouvemens des Français. On a su qulls avaienl; entièrement quitté les environs de WursAourg et Schicemfurt ^ et que toutes leurs forces étalent du côté de Bambergi Sur cela Tordre a été donné à tout ce qui se trouvait de troupes Prussiennes da côté de Ootha et Eismach de retourner en ioute^ hâtera Erfiirt, pour se porter sur la Saale; et le» corps de Ruchel et Blucher ont reçu celui de suivi'e ce mouvement.
Je me suis entretenu avec tout ce que j*ai ren* contré de militaires, pour obtenir des éclaircissemens sur cette mesure si brusque, et en même tems si tardive. J^étais surpris de ce qu'il avait fallu la dé>oouverte du Capitaine Muffling, pour apprendre aur généraux Prussiens une chose qui, selon mes faibles, lumières, aurait dû être prévue depuis long -tems. Les Français avaient le choix entre trois plans, pour entamer et attaquer Tarmée Prussienne. Le premim' éïait celui de forcer les défilés de la forêt de Thuringe, et d'enfoncer le centre de leur position. Mais comme on ne leur connaissait guère le principe de saisir leur ennemi par le côté où 11 désirait qu'ils le stisissent, on n'était point autorisé à leur prêter un plan de cette espèce. Ce fut là cependant^ à en juger d'après plusieurs données, la supposition de plus d'un homme marquant, et peut-être du Duc de Brunmoic lui-même. Je me rappelle très distincte-:
ment ^ne, ^hns ma fameux conrenfatloii avec Mr. de Kàlkreuth^ ce Général, un des plus 8ag;ea, dea plus instruits et des plus expérimentés, avait tracé sur la carte une ligne entre Koemgshofen et NeuHadi (en avant de Schweinfurt^ sur la Soolc de F)ramemiie% disant que, selon tout ce qu*on savait (et c'était le 4 d'Octobre!) les Français avaient pris cette poaition. Je n'ai pais besoin d'ajouter à quel point Thypodiése était chimérique. — Le second plan possible dea Français était celui de tourner l'armée Prussienne sur sa droite, pour gagner par Fkddaj VEiehsfMj etc. le cheniin de Magdehourg. ^8i un projet pareil avait été conçu, il se serait infailliblement annoncé par quelque grand rassemblement de forces du cAté de Francfort, et par quelque tentative sensiUe de pénétrer dans la Hease et dans le pays de Fulda. Mais aucun symptôme quelconque, aucune réunion, pas le moindre mouvement de ce côté, n'avait pu en faire naître le soupçon. — Il ne restait donc que la troisième hypothèse: qu'ils tourneraient les Prussiens par leur gauche, et tâcheraient de se précipiter SUT la Soûce. ^ Tout se réunissait pour la probabilité, ou plutôt pour la certitude de. ce projet; et malgré la déplorable ignorance qui régnait au quartiergénérid sur les vrais mouvemens de Tennemi, les données généralement connues suffisaient pour les calculer, et pour les prévoir. — Quel sujet donc de tristes réflexions que cet ordre tardif du 8 Octobre, pour opérer un revirement général, qui aurait dû avoir lieu huit jours plus tôt , et dont on aurait été entièrement dispensé, si d'abord, en se décidant à la guerre, on en avait su déterminer le caractère, la marche et le but.
Le fait est que toute cette dislocation, moyennant laquelle le fiers de Farmée Prussienne se trouvait entre Gotha et la Werra, tenait à des idées vagues et mal digérées de quelque grand mouvement en avant, par lequel on se serait porté sur le Meîn. Si on avait eu le génie et le courage de débuter par ce même mouvement, bientôt tout aurait changé de face; on aurait alors forcé les Français d*établir le théâtre de la guerre sur les points que les Prussiens auraient choisis, et de renoncer à Fenvàbissement de la Saxe , ou d'affaiblir leurs opérations en les multipliant. Tel avait été le plan proposé par les hommes les plus éclairés et les plus capables. Mais an lieu de l'embrasser à tems, on n'avait fmt que flotter sans cesse entre un système mal-adroitement défensif, et le projet d'une campagne offensive ; et rien n'était arrêté à cet égard, lorsque déjà un ennemi entreprenant, familiarisé depuis long-tem» avec la victoire, en concentrant toutes ses forces sur un point, avait simplifié et tranché la question;
Je m'aperçus bientôt que, parmi les officiers à qiii je parlais, il n'y en eut pas un seul qui, quelle que fût son opinion particulière, n'envisageât le fond de ta chose comme je viens de le présenter ici. Ce que j'entendis de plus satisfaisant, fut toujours l'observation stérile que rien n'était encore perdu; que, quel que pût être le dessein de l'ennemi, on aurait tout ce qu'il faudrait de tems et de moyens pour le faire échouer. Mais au milieu des discussions à ce sujet, il se manifesta une nouvelle erreur, plus pernicieuse que toutes les précédentes, puisqu'elle ouvrait directement l'abîme qui, quelques jours plus tard, à tout englouti. — En demandant au Gé-
fierai Pkull^ c'est- i- dire à un des premiers militaires de Tannée, ce qu'il pensait de Tétat des clioses, et du plan que l'ennemi commençait à dëyelopper, il me répondit litéralement ce qui suit: «Said ma protestation générale et invariable contre l'Idée d*une campagne défensive, je crois que le projet des Français de s'avancer par la route de Baremthy est te plus ava/ntageua: pour nous qu^Us aient pu adapter; c'e^t celui que je leur aurais itMqué mai-mêmey s'Us m'avaient demandé mon avis.^^ — Pour conq»rendre comment un homme aussi intelligent ait pu tenir un langage pareil, il faut savoir que tout le monde sans exception était dans la ferme persuasion que les Français prenaient la route de Hof^ pour se porter en droiture sur Dresde par Plauen, Zwiekau, etc.; et que ni PkuU ni qui que ce soit leur avait jamais supposé le plan de déboucher entre la Saale et VElsteTy de se diriger sur Nauimbomrgj et de tourner de si prqs l'aile gauche de l'armée Prussienne; ou s'imaginait tout au plus que quelque colonne détachée entamerait la route de Qéray pour menacer les magazins Prussiens, et porter la terreur dans la plaine de Leipsic; et on crut qu'après avoir aisément déjoué cette entreprise, on envelopperait le corps principal de l'ennemi dans sa marche téméraire sur Dresde, et que l'on finirait ainsi le premier acte 4e la guerre.
U est sûr, au reste, que si le Prince de Uohenlahe, mieux placé que tout autre pour reconnaître à tems, que l'ennemi méditait réellement le plan que personne n'avait voulu lui attribuer, au lieu de retirer ses forces , et de concentrer sa position , s'était vigoureusement porté en avant pour occuper les
priBcipeaiix passages, et que l'année du centre eût promptement secondé ce mouvement , il y aurait eu moyen de défendre l'entrée du vaUan de la Smàle, et de déconcerter les projets de l'ennemi; et sous ce rapport-là, malgré toutes les fautes antérieures, il était peut-être permis de soutenir le 8 d'Octobre que rien n'était encore perdu.
Le Comte Ooetzen est venu cliez moi à midi.
II m'a assuré qu'il n'avait jamais vu le Roi aussi content qu'il l'avait été ce matin, qu'il lui avait dit: ^Dieu soit loué ! Voilà du mojns cette maudite incertitude finie. Nous savons à quoi nous en tenir; nous nous, battrons.*^ U a ajouté que, quant à lui, tt n'avait jamais désespéré du Jioi ; que, le connalssaDt mieux que personne (il a été élevé avec lui), Il savait qu'une excessive timidité et une défiance injuste de ses propres moyens, étaient au fond les seuls défauts de ce Prince ; que, pour peu quHl remportât un succès, il deviendrait un autre homme. U a vivement déploré la résolution de confier le commandement au Duc AeBrunstcic. C'était la première fois que le Comte Goetzen me parlait sur ce ton. Jusqu'ici il avait ét^ le seul qui, au lieu de partager mes craintes, les eût plutôt combattues; trop forte- 'ment attaché au Roi, trop profondément intéressé au succès, il n'avait jamais pu se résoudre à con^ venir de la défectuosité radicale de l'entreprise^ Je vis donc que c'était la force de la vérité qui à la fin lui en arrachait l'aveu. Ainsi, lui «dis -je, l'opinion générale du Duc de Brunswic est finalement là Vôtre aussi? — Il me répondit: „Moh ojdnion a toujours été que cet homme est né pour le malbenf de la Monarchie Prussienne; ne m'en demandez pas
davantage.*^ Cette réponse n'était pas faite pour enconrager.
Ce qui ne le fut guère plus , était une visite que je reçus peu après de Mss. de JUantfaye et de SartoriSy Tun Chambellan du Duc de Bnmswic, l'autre son Ministre - Résident près la cour de Berlin, tous deux fort attachés à sa personne, mais chantant ee jour -là ses éloges sur un ton qui me paraissait préluder à des défaites bien plus qu'à des Tietoires. Après une conversation générale, ils m*ont demandé si, une fois au quartier - général , je ne voulais pas •me présenter cliez le Duc, ajoutant quil avait parlé de moi à plusieurs reprises, et qn'O me recevrait cer^ tidoeDient avec^ plaisir. Loin de décliner cette proposition, j^avais un grand intérêt à l'accepter; ils se chargèrent de m'aniloncer pour ce soir.
J'idi dîné chez le Comte HaugwUz avec Mr. de Itmechesini, les Ministres de Saxe et de iksêe^ Mr. ^e César ^ ci -devant envoyé de Prusse à la Haye, Mr. de Schladen, Mr. de Bokm, de la légation Prussienne à Paris, etc. — Après dîner, le Comte Haugmtz m'a prié, au nom du Roi, de rédHger une furoclamation à Tarmée sur Tobjet et le caractère de la guerre; une autre adressée an public de la monarchie Prussienne dans le même sens; et — ce qui me parut assez bizarre — une prière pour, être récitée dans les églises. C^B. Ces éemjL dernières pièces n'ont jamais vu le jour.) Il me demanda iMiSuite si je ne voulais pas écrire à Vienne. Je lui répondis^ que j'étab tirop occupé de tout ce qui se passait autour de moi, et trop peu reeveiUi, pour écrire des lettres. La chose en resta là pour cette fmS'-ci.
Lorsque je fus rentré chez moi, Mr. Lombard est venu me faire une visite; il était un peu ndenx, et assez bien pour se faire porter. Il m'a parlé de nouveau avec beaucoup de franchise. H m'a dit que le Roi venait de lui dire quil remettrait encore pour quelque ten^s Tenvoi d'un <rfficier à Vienne, qu'il ne fallait pas trop presser cette cour, qu'il était parfaitement content de ce qu'il savait de ses dispositions. — Je ne sais pas, a-t-il eontinué, si nous devons également bien augurer de celles de la cour de Londres^ je ne suis pas sans inquiétudes à cet égard. — J'ai observé que je ne concevais pas ce qui pouvait lui avoir inspiré ces inquiétudes, et comment l'extrême facilité avec laquelle le gouverneB^nt Anglais avait consenti- à envoyer un négociateur, ne les avait pas complètement calmées. — Il m'a répondu qu'elles étaient fondées sur TaccueU très froid que leurs premières ouvertures avaient trouvé à Londres, et sur ce qu'il croyait pressentir: que l'Angleten^ leur ferait de bien dures conditions. Ce serait mal* heureux, a-t-il poursuivi, mais nous saurions prendre notre parti. Avec l'esprit dont aujourd'hui le pays est animé partout; nous . ne manquerions pi^ de ressources pécuniaires; et quoique peu versé moi* même dans ces objets, je sais par ce que d'autises m'ont dit, que nous pourrions faire une on deux campagnes, sans recevoir des subsides de l'étranger. — J'allais produire mes objections, Iqrsqu'U m'a interrompu pour ' ajouter avec beaucoup de vivacité : „Quoi quHl en soit, les Ministres Anglais se rendraient bien responsables, s'ils pouvaient sacrifier, à u» pobèt d'honneur outrée on à un ressentiment particuUer^ la plus belle occasion qu'ils aient encore. eue pour
coopérer à l'affranciiissement de l'Europe. Us feraient un mauvais calcul dans tous les cas; vainqueur, ou vaincu, le Roi de Prusse trouverait toujours le moyeu de leur faire regretter un jour une indifférence cruelle j ou une opiniâtreté déphicée.^^
Ce langage, que je ne pouvais attribuer qu 'à des préventions invétérées contre TÂngleterre, ou au trouble d'une mauvaise conscience, se roidissant de loin contre des obstacles dont elle ne se sentait que trop responsable, me parut tont-à-fait extraordinaire. Il me parut de plus particulièrement dangereux dans la bouche de celui qui influait de la manière la plus directe sur les opinions personnelles du Roi, et dans un moment où la Prusse ne pouvait expier ses torts que par la condescendance la plus illimitée. Je crus donc devoir le relever sans beaucoup de ménagement. Je lui dis que je trouvais ces plaintes, non seuleinetit prématurées, mais encore arbitaires et injustes; que, selon moi, le gouvernement Anglais avait fait preuve d'une magnanimité peu commune, en se prêtant sur-le-champ à des négociations avec une puissance qui l'avait si cruelleitient offensé; que le soupçon dun ressenthnent pm^ticulief" ne pouvait pas même atteindre les hommes publics de l'Angleterre; que celui Sune indifférence cruelle sur le sort du continent serait exclu par leur intérêt évident, s'il ne Tétait pas par la libéralité de leurs principes; et que, quant à ce qu'il craignait de leur opiniâtreté^ je ne voyais pas même sur quoi pouvait porter cette crainte, puisque, si j'étais bien Instruit, on leur, avait, du moins éventuellement, offert la restitution du seul objet sur lequel ils pourraient s'opiniâtrer. J'ai ajouté qu'il
Gentz, Kémoires. 19
ne pouvait pas ig^norer qu'il y avait à peine quinze jours que PEurope était encore remplie d'incrédules sur la sincérité du changement inattendu survenu dans le système de la Prusse ; que j'aurais été moimême de ce nombre, si dés circonstances particulières ne m'avaient pas mis dans le cas d'en reconnaître à tems la réalité; que, loin d'être surpris de l'accueil froid qu'il disait avoir été fait à Londres à leurs premières propositions, je ne revenais pas de mon étonnement de ce que l'Angleterre y était entrée si tôt; que si le Comte Haugwitz, au lieu de m'annoncer l'arrivée prochaine d'un négociateur Anglais, m'eût annoncé la conclusion de la paix entre l'Angleterre et la France, je n'en aurais été que médiocrement frappé; et que si un contre-tems pareil avait coïncidé avec le moment ou une nouvelle guerre continentale allait éclater, je soutiendrais encore qu'il serait souverainement itajuste d'en accuser .le gouvernement Anglais.
Ces observations ont paru le faire rentrer en lui-même. Il a changé de ton. Il s'est tappdé, en plaisantant, d'anciennes discussions que nous avions eues à Berlin sur la politique Anglaise, et il m*a dit qu'au moins je ne lui ferais pas le toii; de croire qu'il donnait encore dans les tiivialités des * * * (nommant des personnages ridicules que nous avions connus autrefois) „sur Tor et les inlrigues de Pitt," „les horreurs de la tyrannie maritime,'* etc. — Puis il a passé brusquement à la Russie j en me disant : ,>Vous m'avouerez au reste qu'il est difficile de trouver un allié comme celui que nous avons dans cet Empereur Ale/vandre,"^ — Il s'est expliqué, en me racontant qu'en réponse au premier avis qup
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le Roi loi avait donné de ses intentions , l'Empereur lui avait écrit une lettre qui serait un monument éternel de sa grandeur d'ame; qu'il avait déclaré dans cette lettre qu'il ne s'agissait entre lui et la Prusse ni de négociations ni de stipulations; quMI ne lui demanderait pas même ce qu'il comptait faire en cas de succès; qu'il s'en remettrait absolument à lui; que la seule cliose qui llntéressait, était de voir les Français bien et dûment battus; que pour cet effet il offrait au Roi la totdité de ses forces, et de l'argent même, s'il en avait besoin; qnll saurait bien trouver les moyens pour réaliser toutes ses promesses, etc. — Je lui ai dit qu'avec l'idée infi* niment respectable que j'avais eue depuis long-tems du caractère de l'Empereur de Russie, je ne pouvais que féliciter . la Prusse de ses bonnes dispositions à son égard; désirant seulement du fond de mon ame que celle-ci n'eut rien négligé pour que les secours qu'elle attendait de sa part arrivassent avant qu'il fût trop tard.
A six heures j'ai fait ma visite au Duc de Brtknswic, J'ai passé une demi -heure avec lui. Cette entrevue ne fut guère remarquable par les choses qui y furent traitées; car en vérité ce que le Duc me dit, se réduisit à des phrases de peu de valeur intrinsèque ; mais elle fut extrêmement intéressante par l'occasion qu'elle me fournissait d'examiner de près l'homme qui me parlait, et de le confronter, pour ainsi dire, avec l'opinion peu favorable que tant de juges compétens avaient prononcée sur lui. Je proteste qu'en me dégageant, autant qu'un homme peut le faire j de toute prévention établie contre ce Prince , et décidé ii le juger , comme si je n'avais
jamais entendu parler de lui, je l'ai trouvé tel que les autres l'avaient caractérisé, et absolument au-dessous de sa tâche. Il y avait dans toute sa manière d^étre, dans sa contenance, dans ses regards, dans ses gestes, dans son langage, quelque chose de mal assuré, de louche, d'impuissant; une agitation* qui n'annonçait rien moins que la conscience de ses forces ; un genre de politesse, qui semblait demander pardon d'avance des revers qui devaient lui arriver^ une modestie outrée qui ne poutait être qu'affectation toute pure, ou excès de crainte de ne pas pouvoir répondre à l'attente publique. Il s'arrêta d'abord longtems à me dire des choses flatteuses; ce qui, dans une aussi grande occassion, où je l'aurais cru trop occupé pour penser à des complimenSj me parut tout- à- fait déplacé, et m'impatienta furieusement. A la fin il entra en matière , et ce fut pour se. lamenter beaucoup sur ce qu'on avait toujours cm pouvoir négocier et transiger avec Bonaparte, lieu commun, bien bizarre dans la bouche d'un homme qui plus qu'aucun autre avait proné et nourri cette erreur. Il se mit ensuite à parler de T Autriche^ disant que, quoique tout-à-fait étranger aux mesures et combinaisons politiques, il soupçonnait cependant qu on n'avait pas songé assez toi à entamer une négociation avec cette puissance, ni employé tous les moyens convenables pour s'assurer de son concours, lequel était pourtant d'une nécessité absolument indîspeûsable. Enfin, il parla de la guerre, mais tou^ jours en homme qui n'aurait rien eu de commun avec elle, qui se serait tout au plus réservé le rôle de juger <îe qiie d'autres y feraient. Quoique fort embarrassé dans cette conversation, je cherchai de
tems en tems des tournures pour lui donner un caractère plus prononcé; mais je ne pus jamais y parvenir. Il me répéta, une fois après Vautre, d'an ton qui achevait de me déconcerter: „ Pourvu qu'on ne fasse pas de grandes fautes !" Et lorsque enfin je pris la liberté de lui dire: ,»Mais, Monseigneur, tout le monde doit espérer quon n'en fera pas sous Votre direction," il me répondit: „Ilélas! je puis à peine répondre de moi-même; comment voulez -Vous que je réponde des autres ?" — propos qui contrastait bien singulièrement avec sa situation, et avec les sentimens qui auraient dû le pénétrer à la veille d'aussi grands événemens. — Nous fûmes interrompus par l'arrivée de plusieurs officiers qu'on annonça; et je me sentis si peu à mon aise que jai saisi avec empressement cette occasion favorable pour partir. — En descendant Tescalier de l'auberge ,. jai été arrêté pendant plusieurs minutes par une quantité d^hommes qui en obstruaient toutes les avenues; et je me suis livré aux réflexions les plus sombres sur tout ce que cette courte entrevue m'avait présenté de cruel dans l'avenir.
Il y eut ce jour «là à Erfurt un événement, très Insignifiant en lui-même, mais qui semblait plus occuper le quartier -général que ne l'aurait pu faire le gain ou la perte d'une bataille. Le Ministre de France, Laforêty arriva tout-à-coup. On lui avait déclaré à Berlin que comme le Général KnoheUdarf avait été l'etenu à Mayence, on ne lui garantissait Pfis qu'il passerait les frontières de la Prusse. Cependant — le Comte Haugtcitz l'a avoué lui-même ^^ aucun ordre n^était donné pour lui refuser le passage; et si avec les passe -ports qui lui avaient
été délivrés pour quitter Berlin, il eût pris le chemin de Magdebourg et Cassélj personne ne l'aurait empêché de sortir. Son arrivée à Erfurt était, à tout prendre, le comble de Peffironterie ; tout le monde en convenait; et on n'avait qu'à le lui faire entendre, et à lui signifier poliment Pendroit où on eût jugé convenable qu'il restât. Point du tout Des délibérations solennelles s'ouvrirent Les Ministres, le Duc de Brunswic, le Roi lui-même, tout s'agita comme si le problème le plus épineux était venu s'offrir à leurs méditations; cette aflfaire eut l'air de faire oublier la guerre. Il fut enfin résolu à neuf heures du soir — que Mr. et Madame Laferêt passeraient la nuit à Erfurt, sauf à délibérer de nouveau le lendemain sur les mesures définitives à adopter dans un cas aussi hérissé de difficultés!
Je me rendis chez Mr. de Lucchesini après cet incroyable conseil d'état. Je lui demandai si Laforêt était porteur de quelque commission importante, ou s'il avait fait de son propre chef quelque nouvelle ouverture de négociation. U me jura, en riant, que ni Tun ni l'autre n'était le cas; et je le savais bien, puisque Laforêt avait déclaré sincèrement lui-même à des personnes qui le rencontraient en route, que depuis quinze jours il était sans nouvelles de Paris, et dans les plus terribles inquiétudes. Je témoignai donc tout mon étonnement de ce que, 4ans un moment aussi grave, on pût attacher tant de prix, et sacrifier tant d^heures précieuses à un objet d'aussi peu de conséquence. Mr. de Lucchesini partageait' complètement mon opinion; il me dit que je reconnaîtrais à cela un des plus malheureux défauts du Comte Haugwitz^ quil ne savait jamais
mettre une juste, proportion entre le tems qulf consacrait à une aflTaire, et le degré d'importance qu^elIe pouvait avoir, et qu'une misère Tabsorbait souvent aux dépens des plus grands intérêts.
Passant à d'autres objets, il m'a beaucoup parlé ce soir — de l'étrange conduite de Mr. Oubril à Paris, — de la sagesse et de la dextérité de celle de Lord Lauderdale^ — des affaires de NapleSy sur lesquelles entre autres il est entré dans des détails qui ne peuvent pas trouver leur place ici, mais qui m'ont apprîs. en substance que la Cour de Naples n'a pas à se reprocher le fameux traité de neutralité, signé l'année dernière dans un moment si malheureusement choisi; que le Marquis de Gallo l'avait négocié et conclu, sans ordre ni instruction quelconque; que la peur et les menaces ont extorqué la ratification.; qu'ainsi l'indigne trahison de ce Ministre, trahison eouronnée à la fin par un engagement formel avec le nouveau gouvernement, a été la cause prochaine de la catastrophe finale de l'ancien.
Avant de partir, je me suis déterminé, non pas sans quelque répugnance, à lui parler de l'impression que m^avait laissée ma visite chez le Duc de Brmistvic. Je savais que, quelque disposé qu'il put être à sympathiser avec moi à cet égard — et je m'aperçus bien qu'il ne Tétait que trop — il ne m'en parlerait jamais à coeur ouvert. Car outre que le Duc occupait une place de trop de conséquence pour qu'il eût pu décemment convenir de son incapacité totale de la remplir, c'était le Duc encore qui avait suggéré au Roi de garder Mr. de Lucchesini auprès de sa personne,' en quoi, vu l'ensemble des circonstances où on se trouvait, il avait rendu tfn service réel.
Le Marquis, comme je Payais préva, tâcha donc de me rassurer de son mieux ; mais il perdit absolument ses peines; je le connaissais déjà trop pour me méprendre sur son opinion secrète, et pour ne pas entrevoir à travers ses panégyriques officieux la confirmation déplorable de mes craintes. .
Jeadi, 9 Octobre.
A neuf heures j^ai été introduit chez S. M. la Reine. Dans la disposition où je me trouvais déjà après tout ce que j'avais vu et entendu, avec des espérances bien plus faibles encore que celles que j 'avais apportées au quartier - général , avec des inquiétudes sérieuses et toujours croissantes, je redoutais, je puis le dire, cette audience. J'avais tort. Au lieu de m^embarrasser, elle m^a plutôt soulagé et relevé; et si la confiance n'avait pas été trop loin de moi, elle l'aurait fait rentrer dans mon coeur. -^
Depuis un an j'avais entendu une infinité de bien de cette Princesse. J'étais préparé à la trouver- absolument différente de Ildée qu'on avait eue d'elle autrefois ; mais je ne Tétais pas assez à cette réunion de grandes et belle;s qualités qu^elle déploya dans chaque moment d^un entretien d^environ trois quarts d'heure. Elle s'exprima avec une précision, avec une fermeté, avec une énergie, et en même tems une mesure et une prudence, qui m'auraient enchanté dans un homme; et cependant elle répandît sur ^o^^ ce qu'elle disait une teinte de sensibilité profonde, qui ne me laissa pas oublier un instant que c'était une femme que j'admirais. Pas un mot qui ne fut à sa place; pas un sentiment, pas une réflexion, qui ne fût d'une harmonie exquise avec le caractère
général de e^es discours; le tout un assemblage de dignité, de douceur et de charmes, tel que je crus ne l'avoir jamais rencontré. Elle me demanda d'abord ce que je pensais de cette guerre, et quel était mon espoir, en ajoutant aussitôt: „ Je ne Vous fais pas ces questions pour que Vous m'inspiriez du courage; je n^en manque pas. Dieu merci , et je sais d'ailleurs que si Vous en aviez mauvaise opinion, ce n'est pas à moi que Vous le diriez. Mais j'idme à savoir sur quoi des hommes en état de juger peuvent fonder leurs espérances, pour examiner ensuite sf leurs motifs s'accordent avec les miens.*^ Je lui dis tout ce qui se présentait à mon esprit pour faire ressortir le beau côté de la chose; j 'appuyai principalement sur rétat de Topinion publique, sur les dispositions favorables des contemporains , sur les voeux qui s'élevaient de toutes les parties de l'Allemagne pour te succès de l'entreprise de la Prusse. La Reine m'a répondu t|ue pendant long - tems elle avait nouni des doutes, et des doutes bien pénibles sur la manière précisément dont le public, celui surtout des autres pays, envisagerait cette expédition; puisqu'elle ne savait que trop qu'on n'aimait pas la Prusse, et qu'elle comprenait aussi pourquoi on ne l'aimait pas; mais que, depuis quelques semaines, elle avait appris là -dessus des choses qui la rassuraient beaucoup. Elle a ajouté: mVqus connaissez le passé mieux que moi; mais le moment n'est-il pas venu pour l'oublier?" — Elle se mit ensuite à parler longuement sur la guerre de 1805; e( quoiquMl y eût, dans tout ce qu'elle en disait, quelque chose qui paraissait trahir un fond d'inquiétudes secrètes et de lugubres pressentimeus, cette partie de la con-
versation n'en fut pas moins, et peut-être par eette même raison, la plus intéressante de toutes. Je fus étonné de inexactitude avec laquelle elle parcourut tous les événemens, cita chaque date, retraça les moindres détails; mais je fus également étonné et vivement pénétré de l'intérêt, de la sensibilité, de l'émotion, avec laquelle elle parla des malheurs de. la maison d'Autriche; plus d^une fois je vis ses yeux mouiUés de larmes. Elle raconta entre autres avec une simplicité touchante que le jour où elle avait appris les premiers désastres de l'armée Autrichienne^ le Prince royal son fils avait mis pour la première fois rhabit militaire, et qu'en le voyant, elle lui avait dit: „J'espére qu'au jour ou tu pourras faire usage de cet habit, la seule pensée qui t'occupera sera celle de venger tes malheureux frères.*^ Elle s'informa avec beaucoup d'intérêt et de délicatesse de plusieurs circonstances personnelles, sur lesquelles je répondis aussi bien que je pus, et s'exprima sur l'Empereur et l'Impératrice absolument comme elle aurait pu désirer que, dans un cas analogue, on l 'eût fait sur le Roi et sur elle - inême. * Une drcon* stance qui me frappa, et qui ne fut certainement pas Peffet du hasard, c'est qu'au milieu des dâails
^ Je sens que ce passage et plusieurs autres de ce Journal, k cause de leur coïncidence frappante avec les événemens qui se sont passés de|)uis, doivent nécessairement faire naître le soupçon d'avoir été écrits après coup. Mais J'atteste, par tout ce qui m'est sacré, qu'avec la seule différence d'une rédaction une peu plus soignée, tout est resté exactement tel que je Pavais composé pendant mon voyage, et que notamment le passage ci -dessus est copié mot pour mot des notes que pavais rédigées le jour même de eeûe conversation, et tout au pUts trois heures après, . .
dans lesquels elle était entrée sur cette eâmpagne^ eUe ne nomma pas une seule fois le Général Maek; je crois qu'elle voulait éviter exprès tout ce qui aurait pu amener un parallèle en bien ou en mal, toot ce qui aurait pu m'engager à parler du Général en Chef de Tarmée Prussienne; aussi, tout en faisant mention de plusieurs Généraux de cette année) dn Prince de Hohenlohe, du Prince Lauis^ de Sd^mettau, de Ruchel^ de Blucher^ de Tai9$enttieÊ$y etc., je remarquai que pas une fois elle ne prononça le nom du Duc de Brunstnc.
Elle me demanda ensuite si j'avais lu un article du Publieiste où elle se trouvai Indignement maltraitée. Je ne Pavais pas encore vu; elle en dta quelques phrases, puis elle dit: ^Dieu sait que je n'ai jamais été consultée sur les aflalres publiques, et que je n^ai Jamais ambitionné de l'être. SI je i'avids été, je l'avoue, j'aurais voté pour la guerre; je crois qu'elle était indispensable ; notre position était devenue si équivoque quMl fallait en sortir à tout prix ; il fallait mettre un terme aux reproches et aux soupçons qui pesaient sur nous; c'est bien mdnn par calcul y c*est.par sentiment d'honneur j c'est par devoir y qu'il fallait prendre ce parti.*^
Elle parla ensuite sur la partialité qu'on lui reprochait pour les Russes; elle dit que c'était bien Ul la plus injuste et la plus absurde des accusattons; qu'elle avait rendu justice , comme elle ne cesserait jamais de le faire, à l'ardeur, au dévouement, aux vertus de l'Empereur Alexandre; «mais que, loin de regarder la Russie ccnnme l'instrument principal de la délivrance de l'Europe, opprimée par un conquérant dont \9iFra/nee était le point de départ, elle
n'avait jamais considéré ses efforts que comme un dernier point d'appui pour les autres; intimement persuadée que le grand moyen de salut se trouvait dans l-union la plus étroite de tout ce qui porte le nom éC Allemand.
On s'était beaucoup entretenu . ces jours derniers de la répugnance que témoignait la Reine à quitter le quartier- général. Les voix étaient partagées à ce sujet. Le plus grand nombre était prononcé contre toute prolongation de son séjour; des hommes mêmes très estimables la désapprouvaient, d'autres la blâmaient sans aucun ménagement^ Lombard^ par exemple, m'en avait parlé la veille dans des termes extrêmement durs. Quelques-uns toutefois en pen-^ saient différemment ; le Général Kalkreuth entre autres m'avait dit à Âuerstedt: ^Protestez, chaque fois que Vous en trouverez l'occasion, contre le projet de renvoyer la Reine ; je sais ce que je dis, sa présence est absolument nécessaire." Ce n'était pas à moi à. décider entre ces avis opposés; la seule chose que je puis et que je dois dire, c'est que la conduite de la Reine a été, pendant tout ce séjour, à l'abri de la plus légère crîtique, marquée invariablement au coin de ce que la décence la plus recherchée, la dignité, la délicatesse, la modeistie, et la prudence pouvaient prescrire à une Princesse de son rang, dans la situation peu commune où elle -se trouvait* Je crois même que, tout bien examiné, et en mettant à part le danger qu'elle pouvait couiir, mais qui était nul à ses yeux, j'aurais voté aussi pour qu^elle restât; rien ne pouvait la remplacer auprès du Roi, et comme elle ne paraissait presque point en public, et n'avait aucune prétention à paraître.
l'avantage de sa prësenee remportait sur les incon^ véniens.
Ayant tant entendu discuter cette matière, j'étais curieux de m'en instruire un peu à la source. J'ai saisi une occasion pour dire à la Reine: ^Je sais qu on est fort occupé à Dresde de l'espoir d*y posséder Votre Majesté pour quelques jours/' — Voici ce qu'elle m'a répondu. ,,Je Vous avoue que, dans d'auti*es circonstances, un séjour à Dresde m'aurait fait grand plaisir; à présent je n'en jouirais pas, ma tête est trop remplie de choses sérieuses. Je ne sais pas. au reste ce que je deviendrai. En ceci, comme en tout, je me soumets aux ordres dû Roi. Je crains de retourner à Berlin^ je crains les bruits aiarmans auxquels on est toujours en proie à une grande distance du théâtre des événemens-, Vous savez combien la malveillance est active. (Elle avait dit la veille à Mr. de Goetzen : Comment pourriez Vous me reléguer à Berllti? Vous voulez donc que j^apprenne les nouvelles de la guerre par Mr. de Bray^') Je le dis franchement; autant que cela dépendra de moi, je resterai; le Roi ma heureusement permis de 4'accompagner encore demain, je ne partirai que lorsqu'il le voudra.
Elle ne m'avait absolument rien dit pour- mon pi'opre. compte, tii aii commencement ni dans tout te cours de Taudience, ce que j'ai trouvé d'un tact et d'une dignité parfaite. Ce n'est qu'en me congédiant, qu'elle m'a honoré d'une seule petite phrase, mais d'un genre si exquis que je ne l'oublierai jamais. — Madame la IXuchesse de HUdbourghauaen^ soeur de là Reine , a assisté à toute ^audience.
En sortant du palais, j'ai 4*encontré une quantité