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à*Ërfn/rt n'aurait pas même cet air de liberté et de véracité qull lui faudrait pour produire son effet. Mr. de Lucchesmi m'entendit à merveille, et ne me pressa plus après cette déclaration; ce qui probablement détermina le Comte Haugwitz à abandonner aussi ses instances.
Après avoir dîné chez le Comte Haugwitz^ je fus, non seulement témoin, mais acteur moi-même dans une autre scène, bien propre à caractériser les personnes qui dirigeaient la pièce. J'avais rédigé une proclamation anar troupes, diaprés le voeu manifesté la veille. Le Roi en avait été content, mais ne Tavait pas trouvé assez populaire. Il avait dit au Comte Hatigwitz: „Sebr schône Sacheu, aber zh vornehm; ich wiînschte, dass aueh die Soldaten es verstânden." J'ai représenté au Comte HaugwUz que ce que le Roi demandait, était une chose inexécutable ; qu'une pièce calculée en • même tems sur les premières classes de l'armée, et sur la conception du simple soldat, était un problème eontradictoire ; que, pour se mettre à la portée de celui-ci, il vaudrait mieux faire une adresse à part, et laisser l'autre comme elle était. Cet avis ne fit pas fortune. De longues et fatigantes discussions s'établirent sur chaque phrase de la proclamation. Le Comte Haugwitz me dit que le Roi attachait un si grand intérêt à cette pièce, qu'il s'en était occupé pendant toute la matinée ; il me sollicita constamment d'essayer de la rendre „un peu plus vulgaire." J'y ai travaillé pendant une heure ; j'y ai fait tous les changemens qui m^ont paru conduire au but, quoique bien persuadé que je n'y parviendrais jamais, puisque la nature de la chose s'y opposait; car il y avait plusieurs grands passages
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de ma première rédaction dont le Roi n'avait pas voulu qu'on retranchât un mot. Enfin, le Comte Haugtvitz la lui a présentée de nouveau. Il m'a fait appeler à six heures du soir, et me Ta rendue toute couverte de notes , de con*ectlons, et d'additions que le Roi avait écrites lui-même, la plupart au crayou^ quelques-unes indéchiffrables. Il m'a comblé d'excuses sur ce qu'on me tracassait tant pour cette pièce^ ayant l'air de croire que je pourrais en être fâché, malgré toutes les protestations, mêlées de quelques plaisanteries, par lesquelles je me suis défendu contre ce soupçon. Après cela il m'a déclaré que la pièce ne pouvait absolument pas rester dans l'état oit le Boi Pavait mise. 11 y avait en effet des incorrections de style, et une confusion d^ancien et de nouveau, à laquelle il était difficile de remédier. Le Comte Haugwitz prétendait donc que je procédasse à une nouvelle rédaction , dans laquelle je conserverais des phrases du Roi ce qui me paraîtrait bon et admissible. Après quelques momens de réflexion j'ai cru devoir me refuser à cette proposition; je lui ai dit que je n'étajs point du tout retenu par ce qu'il pouvait y avoir de pénible dans ce nouveau travail , mais qu'il me paraissait tout- à -fait contraire au respect que je devais au Roi, de traiter de la manière indiquée une pièce à laquelle il avait travaillé de main propre, qu'une opération pareille lui déplairait peut - être beaucoup, et que je voyais Son Excellence trop embarrassée elle-même pour croire qu'elle pût répondre de l'Issue. U était en effet dans un embairas difficile à peindre, et qui m'aurait fait rire, si le moment avait été moins séineux. Il me demanda donc avec instance de lui proposer un autre expédient ; car
telle qu'elle est, répéta- 1 -il toujours, elle ne peut pas être imprimée et publiée. Je lui proposai à la fin de dire au Roi que nous n'avions pas pu décliiilrer ses notes (ce qui était vrai en grande partie), et qu'il daignât faire transcrire la pièce par quelqu'un habitué à lire son écriture. Je nommai le Comte Goetzen^ sachant que s'il en était une fois chaîné, l'affaire se trouverait en bonnes mains, et serait terminée sans de nouveaux incidens, d'autant plus que j^étaîs sûr que le Roi aimerait mieux s'adresser à lui qu'à tout autre. Cette proposition soulagea singulièrement le Comte Haugtcitz; le Roi l'adopta; Goeizen fit de son mieux pour amalgamer les notes du Roi avec mon texte ; et il en résulta finalem€fnt un ouvrage de mai*queterie , qui fut imprimé le iendenuin en grande bâte, et qui, malgré sa bigarrure et ses imperfections, aurait pu produire quelque effet, si la marche rapide des événemens ne lui avait pas enlevé jusqu'au tems qu'il eût fallu pour le répandre et pour le lire.
 huit heures du soir, j'ai vu le Général Kalkreuth^ arrivé à Erfurt dans la journée, fl m'a demandé comment j'avais trouvé l'état -des choses. Je lui ai dit qu'il m'offrait . une quantité de raisons pour nourrli* les plus sérieuses inquiétudes, et que rîen que la confiance toujours égale, manifestée par un .grand nombre d'officiers en dépit de tous les symptômes alarmans, ne leur tenait encore une espèce de balance. Il ne s'est rétracté sur aucune de â^es tristes prédictions. Il a dit que le terme fatal avançait à grands pas, et que, comme rien d'essentiel n'était changé, à moins qu'il ne se ftt un miracle en leur faveur, le résultat serait tel qu'il l 'avait annoncé.
J*ai passé le reste de la soirée avec le Marquis de LuechesinL Je lui ai parlé ouvei*téinent sur plusieurs circonstances inquiétantes, sur la fluctimtion et le décousu que je remarquais dans les mesures militaires, sur le caractère de plusieurs personnages dirigeans^ tel que pen-à-peu il se développait à mes yeux< — Laforêt était toujoura à Erfurt; ce n'est que ce soir qu'après tant d'inutiles discussions on s'était enfin déterminé à l'envoyer le lendemain- à Langensalza. Je n'ai pas pu m'empécher de dire au Marquis que cette affaire -m'avait beaucoup affecté, non pas par elle-même, puisque après tout le séjour de Mr. Laforêt au quartier - général étak tout au plus une ichose indécente, mais point une chose dangereuse; mais à cause de l'irrésolution, de la faiblesse, et, pour tout dire, de la petitesse, que le Duc de BrunsiciCy et surtout Mr. de Haugwitz avaient montrée dans un cas aussi simple. Il en est tombé d'aecord à l'instant; il en a sincèrement gémi lui-même. C'est à cette occasion qu'il m'a dit que, sanj» s'aveugler sur son propre mérite, il regardait comme un véritable bonheur que le Roi l'eut retenu auprès de lui; qu'il s'était fait la loi de ne se mêler absolument que des objets sur lesquels on le consultait, et que', pour ne pas donner de l'ombrage, ou faire de la peine au Comte HaugtvitZj il n'avait pas écrit une ligne, depuis qu'il se trouvait au quartiergénéral, mais qu'en effet il ne savait pas trop*^ ce que seraient devenues les' affaires, s'il n'avait pas sans cesse assisté, poussé, réveillé^ et orienté le Comte Hangwitz'^ qu'il ne savait jamais ,)ni commencer ni finir une affaire,'* et que personne n'était moins propre à travailler dans un moment de crise
et de difficulté. — Après une déclaration pareille, j*ai cm pouvoir me livrer aussi à quelques remarques de ma part. Je lui ai dit que tout cela faisait trembler, que je ne concevais pas ce que deviendrait le Roi, placé entre un Général en Chef tel que le Duc dans mon opinion, quoique lui (Mr. de L.) eût Vair de la combattre, et un BRnistre tel quil était obligée lui-même de peindre Mr. de Haugtoitz; que si je ne le voytUs pas, lui — et je parlais ici avec pleine conviction — soutenir le mouvement, et monter les ressorts, je craindrais tout de bon que la machine ne s*an'étât entièrement. Je lui ai demandé encore si, avec un caractère tel que nous le connaissions au Comte HaugtvitZy il n'y avait pas tout k redouter pour la stabilité des bases de Tentreprise, et si d'un jour à l'autre on ne devait pas s'attendre à un nouveau changement de système, surtout en cas de quelque revers. Il me répondit: »0h, pour cela, non! il ne peut plus retourner sur ses pas; le mouvement général Fentraîne. Et d'ailleurs, je Vous en réponds, personne n'est aujourd'hui phis acharné contre Napoléon que le Comte Haugwitz et Lombard. L'un et l'autre, comme je Vous l'ai dit,* ont cru ravoir dans leurs poches; ils ont été trompés et humiliés; ils ne le lui pardonneront jamais."
Vendredi, 10 Octobre.
Le quartier - général devait se transférer à Blanhenhayn; les régimens de la seconde ligne du centre devaient défiler devant le Roi, avant qu'il s'y rendit. Le V^o\ est parti à cheval à neuf heui*es dn' matin; immédiatement après, la Reine l'a suivi avecdeux voitures, auxquelles elle avait réduit toute sa
suite. (Il n'y avait plus que Mad. de Voss^ MUe. de TauetUzie»j Mr. de Bueh^ et deux femmes de chambre.) Us se sont arrêtés plus de deux heures, hors de la porte d'Erfurt, pour voir passer les régimens. C'étaient deux bataillons des gardes à pied, le bataillon de la vieille garde, le régiment du Roiinfanterie, celai du Duc de Brunswic, celui des gardes du corps, celui des Gendarmes, celid des dragons de la Reine, et un autre régiment de ea*valerie» J'avoue qu'en voyant ces troupes, aussi belles, aussi fraîches, que si elles sortaient pour la première fois de leurs quartiers, les officiers remplis d'enthousiasme, les hommes d'une tenue superbe, les chevaux de la plus grande beauté — malgré tout ce que je savais pour trembler, je me suis abandonné un moment au charme trompeur de Tespérance ; mais ce fut aussi la dernière fois que ce sentiment entra dans mon coeur.
La colonne diplomatique ne devait partir d'Erfurt que le lendemain. Le Comte Haugwitz nous dit que, le palme ayant succédé aux tempêtes, nous jouirions ce jour de notre liberté. . Il me confia en particulier que rien ne le soulageait tant que de se voir délivré de ces éternels conseils de guerre, qui lui mangeaient tout son tems>. Il est vrai que c'était une chose bien bizarre que de voir Mss. de Haugwitz et de Lv^cheami occupés pendant la plus grande pai*tie de la journée à assister à des délibérations militaires, ou surtout le premier de ces Ministres, qui en savait à peine assez pour s'orienter sur une carte de poste, devait être d'une ressource merveilleui^e. Ce qu'où appelait à Erfurt un conseil de guerre, était composé du Roi, du Duc de Brmiswic^ du Maréchal de
Moellendorfj du Colonel Kleist , Aide * de - camp* général du Rot, de Mss. de Haugwitz et de LtêC" chesmL Jamais d'autre» Généraux ne furent admis ; et au lieu de consulter les talens, qui n'étaient paa rares dans cette armée, et Texpérience militaire qui, quoique plus clair -semée, n'y manquait cependant pas absolument, on fatigua en pure peite des hommes dont les heures précieuses appartenaient à de tout autres travaux, et les détournait absolument de ceux-ci, au grand détriment des plus Importantes affaires.
Nous avons dîné chez le Comte Haugîvitz. 11 était de la meilleure humeur du monde. Mr. Laforêf venait d'être expédié; l'affaire de la proclamation était terminée; le manifeste s'Imprimait à Weimar, sous la directioa de Mr. de Schladen; d'un moment à l'autre on attendait l'arrivée de Lord Morpeth <que l'on croyait parti de Hambourg le 2 ou le 3), et d'uu Général Russe qu'une lettre de Berlin avait dit en route. Quant aux affaires militaires, la retraite du Général Tauentzien sur Schleitz paraissait au Comte Haugwitz le présage des plus grands succès. Tout enfin semblait lui sourire; et qui aurait assisté à ce dîner, ne se serait guère imaginé que ce jour, que cette heure -là même, commençait la défaite de l'armée et la chute de la monarchie Prussienne.
Après dîner, j'ai été dli*e adieu à Lombard, qui devait partir pour Berlin le lendemain. La manière dont le Roi s'était séparé de lui annonçait plutôt toute autre chose qu'une disgrâce; et les bruits qu'on a fait courir là -dessus, étaient dénués de. toute espèce de fondement. Je l'ai trouvé extrêmement ému; il m'a remercié de la manière la plus affectueuse du
bien qu'il prétendait être résulté de mon séjour; il m'a dit que le Roi y était également sensible, et . que, dans des tems plus tranquilles, il s'en souviendrait avec reconnaissance. Il a même ajouté que si, sous quelque rapport que ce fût, le Roi pouvait m'étre utile, il répondait d'avance de tout ce que je pouvais lui demander. Je lui ai dit que la bonne <^inion de Sa Majesté était le seul objet de mes voeux; que je ne demandais au Roi que des succès, et la délivrance de l'Allemagne.
Mon but étant de chercher des éclaircissemens, partout où il y avait une chance d'en trouver, je n'ai pas repoussé l'occasion d'entamer ce soir une conversation avec Mr. de Bohm^ attaché depuis dix ans à la légation Prussienne à Paris; homme de peu de moyens, exclusivement occupé de ses affaires particulières, mais que sa position n'en avait pas moins mis dans le cas d'observer ce qui se passait autour de lui. Dans une époque comme celle où je me suis trouvé à Erfurt, tous les coeur» s'ouvrent, tous les secrets percent; chacun a le besoin de prouver aux autres que lui aussi a prévu et caloulé les événemens. — Je pouvais tirer de celui-ci quelques rensejgnemens sur les dernières démarches de Mr. de Lucchedini à Paris. Malgré la sincérité avec laquelle il m'avait parlé lui-même sur la plupart des choses passées, la bienveillance personnelle avec laquelle il m^avait traité à Eifurt, l'agrément de «a conversation, l'amabilité toujours égale de son commerce, et tant de qualités attrayantes par lesquelles il savait captiver tout le monde, je n'avais jamais pu oublier le rôle qu'il joua dans les longs^ égareniens de la Prusse, et j'étais fort intéressé à savoir comment
Il avait pu se résoudre à changer de coMkiite aussi subitement, et à travailler lui*méme (tour amener la rupture avec la France* J'ai donc demandé à Bob» si, avec rattachement connu que le Marquis avait toujours eu pour Paris j la nécessité de faire des rapports qui préparaient la perte de sa place , n'avait pas paru Taffliget beaucoup. m'a dit que si le Marquis n'eût pas été entièrement convaincu que, de manière ou d'autre, l'amitié entre la France et la Prusse touchait à sa dernière heure, et qu'en dissimulant la vérité, il se rendait responsable en pure perte, il. ne se serait pas déterminé à parler comme il avait fait dans ses rapports. Cette réponse était suffisamment claire; mais Tentretlen une fois en train, il y donna encore beaucoup de développe* mens. Il me dit qu'il n'avait jamais eu à se plaindre de Mr. de Lucchemm^ et qu'il ne lui voulait aucun mal, mais qu'il avait toujours complète» ment désapprouvé sa conduite politique; qu*il n'hésitait même pas à le regarder comme le plus coupable de ceux qui avaient soutenu l'ancien système; puisque les autres avaient au moins eu pour excuse, ou de n'être pas assez instruits pour juger le mal dans toute son étendue, ou d'avoir été entraînés par les caresses et protestations d'amitié du gouvernement Français; tandis que le Marquis avait trop connu le fond de la chose pour s'y méprendre, et avait été trop maltraité par Bonaparte pour ne pas le détester cordialement; qu'ainsi le seul motif qui ait pu l'engager à ne pas dire les choses comme il les voyait, se trouvait dans son malheureux attachement à la place qu'il occupait à Paris; que cet attachement s'expliquait en partie par l'empire illimité que Nad. de Luccfaesini exerçait sur lui ; que celle - ci , qui
n'aurait pas troqué Paris contre le paradis, s'éva^ nouissant à Tidée seule de le quitter, tourmentait sans cesse son mari pour qu^il employât tous les moyens qui pouvaient prolonger son séjour. Delà^ selon Mr. de Bohm, „son long silence, ses tergiver^ satlons continuelles, et ses effors toujours renouvelés pour prévenir une rupture avec la France, malgré tout ce qui en annonçait la nécessité.*' — Cette explication ne suffisait certainement pas pour rendre compte de tout ce qu'elle prétendait embrasser; mais je n'en crois pas moins qu'elle contenait un fond de vérité.
Ce soir enfin j'ai en la dernière conversation suivie avec Mr. de Lucchesini lui-même. Elle est devenue particulièrement intéressante; aussi s^est-elle prolongée jusqu^à deux heures du matin.
En observant que, depuis plusieurs semaines, on était sans nouvelles de St. Pétersbourg, il a vivement déploré la lenteur et Tindécision par laquelle on s'était piivé d'une assistance plus prompte de. la Russie. Il m'a dit — et Mr. de Haugwitz m'avait déjà confié la même chose, en rejetant tout le tort sur le Rai ^^ qu'au lieu d'expédier Mr. de Km^* mark y comme on aurait pu et dû le faire, avant la fin du mois d'Août, on s'était malheureusement avisé de vouloir attendre le premier l'apport de Knobd»doif; et que, ce rapport n'étant arrivé que le 17 Septembre, ce ne fut que le 18 que Mr. de Kruaemark partit de Berlin. Il ne pouvait donc être arrivé i St. Pétersbourg que le 30 ; par conséquent Perdre de se mettre eu marehe n'ayant pas pu parvenir aux troupes Russes avant le Q ou 7 Octobre, il était impossible qu'elles se trouvassent sur le théâtre de la guerre avant la Mi -Novembre. Il a articulé tout ce calcul d'un ton d'ipquiétude ^t d'humeur
qoll ne lui arrivait pas souvent de prendre. Il m'avait dit {dus d*une fois: „Nons pouvons seuls camwencer la g^uerre, mais nous ne pouvons pas la continuer^ et bien inoiïis encore la /ïnir seuls. ^ Cette fois -ci il avait l'air de craindre que même la première partit* de la tâche ne serait pas sans difficulté.
CTétait là le moment que j'ai cru devoir saisîr pour vdiscuter avec lui la grande et épineuse question qui depuis long-tems me pesait sur le coeur; et j'ai senti que, pour ne pas manquer mon but, il fallait Pabordei' sans détour. Je lui ai donc dit brusquement que , tout bien considéré, j'étais encore à comprendre pourquoi ils avaient choisi le ' moment actuel pour commencer la guerre. Il m'a paru vivement frappé* et il m'a dit: ^Comment donc? Je ne ni 'attendais pas à cela. Après tout ee que Tous savez maintenant, Vous m*adresseK encore une ohjeclion pareille?*' — J'ai répondu que j'avais précisément voulu attendre te moment où je serais bien informé de tout, pour lui présenter mes doutes sur un objet sur lequel lui seul était en état de me donner les^ derniers éclair^ cissemens. Je me suis alors amplement expUquë. Je lui ai dit en substance: que mon principe fondamental avait été de tout tems que le seul et unique moyen pour rétablir l'équilibré contre la France, se trouvait dans une réunion sagement concertée de tout ce qui reirtait de forces à l'Europe; que pourréaBser un état de choses conforme à ce principe, la réunion des deux grandes puissances de V Allemagne m*avait constamment paru la première et la plus essentielle des conditions; que Tannée dernière J'avais pleinement désespéré du succès, aussitôt que je m'étais aperçu qu'on le croyait possible sans le concours assuré de la Pruëse; qu'à moins d'une Inconaéquence pal^
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pabk, je ne pouvais pas en^ juger autremeat , lorsque je voyais se préparer la même entreprise sans que Ton pût compter sur F Autriche; que, dans Fun comme dans l'autre cas, les secours de la Russie , quelque grands et respectables qu'ils pussent être, ne balançaient pas dans .mon esprit l'absence de la donnée fondamentale, convaincu, comme je lavais toujours été 9 que, lorsqu'il s'agissait d'une guerre contre Bonaparte, la Russie , par la nature des choses^ ne pouvait être ni lequivalent de la Prusse pour V Autriche j ni Féquivalent, de l Autriche pour la Prusse; que plusieurs conjonctures connues rendaient même la position de la Prusse particulièrement problématique et difficile; que lorsqu'elle avait pris sa résolution, elle ne savak pas même avec certitude (il en était souvent convenu, quoique ajoutant toujoura que toutes les probabilités étaient cantr^^ si l'Empereur de Russie ratifierait, ou non, le traité du 19 de Juillet; que, brouillée avec V Angleterre j elle, savait bien moins encore , et savait à peine aujourd'hui si celle-ci lui accorderait des subsides, et à quelles conditions elle les accorderait; que pour commencer sous des auspices aussi précaires, dans une époque où les armées Francises se trouvaient au coeur de l'Allemagne , dans une saison si fort avancée , sans allié proprement dit, sans ressource certaine en cas de revers, une guerre où la Prusse jouait évidemment de son existence , il aurait fallu , selon moi, des motifs, non seulement de la première force, mais encore de la première urgence. -^ — „Ët Vous ne les admettez donc pas?<^ — m'interrompit - iL — ^Franchement, non! j'admets que Vos motife sont justes et puissans ; je serais bien le dernier :à le nier; mais je ne puis pas Jes trouver urgens; pas
tels qu'Us devraient Fétre à mes yeux pour justifier, dans les circonstances données, une explosion instante et subite/* — »Et -tout ce qu'on Vous a fourni de preuves de la malveillance et de la perfidie de Napoléon, de ses projets contre nous et contre tout le monde?** — „Je n'en avais pas besoin pour savoir qu'il méditait Votre destruction; aurais-je pu en douter un instant? Mais tout ce qui m'a été communiqué jusqu'ici — et je présume que je n'ai plus rien à apprendre — ne m^'expllque pas, je persiste à le dire, la nécessité d'une g;uerre immédiate. Il ne Vous aurait pas attaqués avant l'hiver; ne Vous aurait pas même enlevé sans façon Votre pays de Hanovre; car la paix avec l'Angleterre n'était pas signée, et il aurait fallu du tems pour l'exécuter; toutes les autres demandes ou chicanes auraient admis des négociations. Quant aux menaces, aux insultes, aux affronts dolit Vous auriez été, sans doute, assaillis au premier signal de résistance, je ne dis pas , Dieu m'en préserve , que Vous auriez dâ y rester indMFérens; mais 11 m'est permis de croire que, les ayant dévorés en secret pendant un si grand nombre d'années, Vous auriez pu les ignorer pour quelqueâ mois. Si j'avais eu à donner un avis, "* voici ce que j'aurais proposé. Tout dissimuler pour le moment; affecter la plus grande soumission: employer l'hiver » familiariser en secret les autres puissances avec la révolution opérée dans Votre système politique; s'arranger par une voie détournée avec V Angleterre ^ s'assurer complètement de la Russie; profiter de ses bonnes dispositions pour inspirer la confiance à T Autriche; et délibérer ensuite sur l'époque et les moyens pour réaliser subitement quelque gt*ande et puissante mesure.
«Tavais tant médité ce sujet, jour et nuit, que mon raisonnement, je puis le. dire, coulait de source^ Le Marquis n'y était point préparé; le silence que j'a¥ais gardé jusqu'ici sur cette question aussi majeure que critique, lui avait fait croire que je donnais aveuglément dans leurs plans; et mon horreur très fortement prononcée pour Texécrable tyrannie qui nous écrase, mon désir ardent et connu de \mr arriver le moment de la délivrance, Tavait confirmé dans cette opinion. Son état, pendant que je parlai, ilnquiétude exprimée sur sa figure, sa contenance^ ordinairement à toute épreuve, mais cette fois -cl visiblement embarrassée — tout me prouva d*nne manière Indubitable qu'au fond ^ de son ame il était tout- à -fait d'accord avec moi. Voici cependant la tournure qu'il prît pour me répondre. Il me dit que je ne pouvais pas Ignorer que, soit qu'elle l'ait mérîté ou non, la Prusse avait perdu depuis quelque tem^ la confiance de l'Europe entière; qu'il posait en fait que cette confiance préliminaire , indispensable - à tout concert quelconque, ne pouvait être reconquise qu*à coups de ea$um; que si, sans entrer en guerre^ elle avait fait des propositions à ses voisins, personne ne l'aurait seulement écoutée; que telle étmt sa condition fâcheuse y qu'elle se voirait obligée a/u* jourd^hui de commencer par -là où on aurait mieuai aimé finir; que cette réunion même de forces et de volontés, quMl regardait avec moi comme le dernier moyen de salut, ne pouvait phis s'établir que sur- la base de quelque premier succès; que si le Roi n'avail pas pris ce parti, le seul qui lui serait resté i prendre , . était de renvoyer tous ses Mimistres ; que, tout intérêt pei*8omiel à part, il pouvait me certifier^ me prouver même, en cas de besoin, qu'une ^meaure
pareille aurait été traitée par la France comme la déclaration de guerre la plus caractérisée, et aurait également rendu tout concert préparatoire imprati* cable; que d'ailleurs, la confédération du Rhin une fois formée, TËmpereur d'Allemagne détrôné, et l^ambltion de Bonaparte ne s*endormant pas une minute , il était * difficile de calculer quels progrès il aurait faits jusqu'au printems.
Je lui ai répliqué que j^étais loin de contester ce dernier argument; qu'il avait peut-être également raison quant aux effets qu'aurait produits un change^ ment brusque dans le ministère; que des ineonvé^ niens graves, je ne me le dissimulais pas, se renconti-alent dans toutes les hypothèses, et pour quelque mesure que Ton se fût décidé; que je persistais cependant à regarder comme le plus formi* dable de tous celui d'une guerre solitaire, entamée à la veille de l'hiver, et sans ressources prochaines au- cas d'un malheur; que du moins on aurait dû tenter toujours la voie des négociations , et voir jus* qu'où elle, aurait conduit; que par -là on se serait ménagé encore l'avantage -précieux de débuter par une proposition de paix générale, laquelle, faite au nom de quatre gTa,udes puissances, aurait probable* ment engagé Bonaparte à réfléchir sur ce qu'il allait entreprendre; et qu'en attendant Topinîoji publique, déjà considérablement montée, et plus provoquée, plus irritée, plus décidfée chaque jour, aurait secondé les effoits de tant de gouvememens réunis avec une énergie tout- à ^ fait incalculable.
Sur cela il m'a dit ii la fin : „Eh bien ! soyes donc persuadé que si FaflBnlre avait été mise eq délibération, c'est de cet avis-là que je me serais rangé. Ce n'est pas moi qui ai voulu qu'on som^
dio
mençàt la guen-e dans ce moment; j'ai fait mon devoir en écrivant tout ce que je savais; mais la résolution était prise, avant que l'arrivée de mes dépêches à Berlin me fut connue. Le fait est qu'il n'y avait plus à délibérer; le publie avait décidé la question; les têtes ardentes Tavaient emportée. Vous savez ce qui s'était passé à Berlin; la fermentation était au comble; le cabinet ne pouvait plus y résister; au fond il devait en juger comme le public; mais quel que pât être son désir d'opérer avec plus de maturité 9 il n'était plus le maître du moment. Le Roi, le dernier qui se soit rendu, a été obBgé de céder lui* même, pour mettre fin aux importunités , aux trîbulations, aux instances dont il était sans cesse assailli.*'
Cet argument n'admettait plus de réponse; car je ne pouvais pas lui dire que cette fermentation même dont il parlait, n'était qu'un des malheureux effets de la trop longue durée d'un système essentiellement faux et justement odieux. — D'ailleurs, j'avais gagné ma thèse; le Marquis m'avait nettement avoué que si le Cabinet de Berlin eût eu la liberté et la force de se déterminer d'après un calcul raisonnable, il amnit suivi un autre système, et celui même qui me paraissait le plus sage. Cet aveu était tout ce qu'il me fallait
Mais pour épuiser la question sous tous les rapports, je l'ai abordée encore sous celui des avantages particuliers que la Prusse pouvait se promettre de cette guerre. J'ai dit qu'à cet égard - là^ je les trouvais placés de nouveau dans une position extrêmement bizarre. Os ne niaient pas, et ne pouvaient pas nier, que la cause directe de leur armement était le projet de Napoléon de leur enlever le pays de Hanovre. L'^oque. où ils s'étaient décidés. à cet
armement (le 7 Août} prouvait d'une manière évidente qu'ils avaient voulu, ou eng^ager TEmpereur de Russie à refuser sa sanction au traité d'Oubril, ou empêcher que la paix de l'Angleterre se joignît à celle de la Russie, ou enfin se mettre en état de soutenir la po9sessiou de ce pays , quand même l'Angleterre et la Russie se seraient accordées avec la France pour le leur arraclier. Et cependant, pour se réconcilier avec l'Angleterre, ils se trouvaient aujourd'hui obligés de lui offrir la restitution du Hanovre y de l'objet pour la conservation duquel ils s'étaient proprement déterminés à prendre les armes* — Il a voulu d'abo.rd échapper à une explication positive par un faux -fuyant très adroit, en disant que c'était bien moins la crainte de perdre le Hanovi*e, que la perfidie du gouvernement Français, qui,, après les avoir forcés à l'occuper, les menaçait de les cb dépouiller de nouveau, soit par la force, soit par les intrigues, qui les avait condoiits à cet armement. Je ne me suis pas contenté de cette subtilité; d^autant moins que l'occasion m'a paru trop favorable pour m'instruire à fond de leurs véritables inteatioiis à cet égard. J'ai dit que j'admettais sa distinction; que , je voyais effectivement dans les procédés de Bonaparte vis-à-vis de la Prusse un trait d'infamie et de noirceur, qui justifierait un demi -siècle de guerres; mais que je savais aussi, d'un autre côté, qu'on n'était rien moins qu'indifférent à Berlin sur la perspective de perdre le Hanovre^ que des personnes de poids, et des personnes mêmes qui avaient hautement désapprouvé la manière dont on avait acquis ce pays, m'avaient dit que, la chose une fois faite, on ne pouvait plu{s retourner sur ses pas, et que
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cette possession était d'une nécessité indispensable pour la Prusse. (Voilà ce que par exemple Mr. de Stein, opposé autant que possible au principe de la première occupation, m'avait déclaré sans détour au mois de JuiUet à Dresde.) — Il s'est expliqué alors arec plus de franchise. Il m*a dit que tout dépen> dridt de la tournure qu'on donnerait aux nég^ociations avec TAngleterre; que si cette puissance insistait sur fa restitution, et s'il ne se présentait aucun moyeu pour l'y faire renoncer, plutôt que de garder le pays de Hanovre malgré elle, on le rendrait, sauf à eherxiher quelque bon équivaletU dans les résultats d'une guerre heureuse; mais que, pour peu qu'il serait possible de convaincre l'Angleterre de Vinsuffisance des raisons par lesquelles elle pourrait s'opiniâtrer sur ce pays, ce serait à elle que l'on proposerait des équivalens, jusqu^à concurrence même de la Hollande^ si elle voulait contribuer à la conquérir. Maintenant, a-t-il ajouté. Vous connaissez le dernier de nos secrets.
J'étais en effet suffisamment instruit pour porter un jugement définitif. tTavais su avant mon voyage que la grande majorité des personnes estimables à Berlin, avaient désiré et demandé cette guerre par des motifs dont elles n'auront jamais à rougir, pour mettre un frein aux progrès d'une puissance monstrueuse, pour briser les chaînes de rAllemagnê, pour relever leur propre pays de la dégradation cruelle où il était tombé aux yeux des contemporains éclairés. Je savais à présent que les Ministres du Roi avaient embrassé le même parti, d'abord par la crainte que leur inspiraient les instances toujours reuouveléês de leurs adversaires, et la fermentation générale des
esprits; ensuite par leur propre conviction de la perfidie du gouvernement Français, et par le chagrin d'en avoir été joués et baffoués; finalentent par la perspective séduisante que leur offrait la chance du succès, soit eu légitimant et consolidant une possession qui jusque-là n'était qu'usurpée et précaire, soit en leur procurant d'autres acquisitions, qui en auraient balancé la perte, sans leur ôter l'espoir et les moyens de s'en emparer de nouveau un peu plus tard. Je savais que le Roi, toujours fortement prononcé contre la guerre, avait été entraîné malgré lui dans cette singulière coalition de tous les partis; qu'il avait pris sa résolution, bien moins par con* viction que par faiblesse, bien mojns par calcul que par désespoir.
Mais je voyais aussi, d'un autre côté, qu'aucun des individus ou des partis qui avaient coopéré à ce projet, n'en avait dûment mesuré la profondeur, qu'aucun n'avait mûrement réfléchi, ni sur le choix du moment pour' le réaliser, ni sur les moyens con* venables pour en assurer le succès, ni sur les démarches et combinaisons qui auraient dû préparer l'explosion, ni sur le parti à prendre, si l'issue ne répondait pas à leur attente; que le tout était une entreprise précipitée, que l'excès des malheurs communs pouvait excuser^ que les intentions de ses premiers auteurs pouvaient ennoblir j mais que la sagesse et la bonne politique désavouaient complètement; une entreprise que l'exécution la plus hardie, et des mesures d'une conception extraordinaire auraient peut-être conduite à un résultat heureux, en dépit de son imperfection fondamentale, mais qui, dès que Ton se méprenait sur son caractère, l'assimilait à
des guerres d'autrefois, la confiait à des hommes de routine, l'enfermait dans la sphère étroite de quelques combinaisons vulgaires et mesquines, n'offrait plus que des dangers sans équivalent, et des désastres sans remède. Je suis revenu chez moi à deux heures du matin. Mou esprit et mon sang étaient trop agités pour que le sommeil ait pu trouver accès; je me suis mis d'abord à rédiger la minute de cette dernièi*e et mémorable conversation ; mais, non content de cela, et trop plein encore de ces grands objets, j'ai rassemblé et consigné dans un mémoire toutes mes idées sur l'origine de cette guerre. Ce mémoire me servira un jour pour répondre à la sottise et à la calomnie qui^ ne /manqueront pas de m'accuser d'y avoir contribué par mes conseils.
Samedi, 11 Octobre.
 huit heures du mâtin nous sommes tous partis A^Erftvrt: le Comte HaugivitZy Mr. de Liicchesîm et son fils, Mss. de Goei^tz et de Waitz^ Mss. Pierre Lombard et Lecaq, Lombard l'aîné était parti une heure avant nous, pour se rendre en droiture à Berlin. Nous autres devions rester à Weimar, Le Comte Haugtoitz avait choisi ce séjour, puisque, peu éloigné du théâtre de la guerre, il se trouvait cependant, ou au moins aurait dû se trouver, hors dé la ligne des opérations, l'armée se portant sur la Saaley et le Roi ayant pris la route de Blankenhayn. Il m'avait dit la veille, lorsque je parlais de mon retour à Dresde: >, Restez? avec nous encore quelques jours; nous serons à Weimar en uiéme tems tranquilles et Instruits; et nous touchons, comme Vous voyez, aux grands événemens."
Avant de monter en voiture, le Comte Haugtùitz avait reçu un premier avis d'un combat malheureux arrivé la veille à Tavant-garde du corps de Hohenlohe; mais il n'en avait pas su les détails, et il ne voulait en parler à personne. Comme le chemin près d*Erflirt était très mauvais, nous sommes allés à pied pendant plus d'une heni*e; je me suis aperçu de quelque chose de mauvais par le silence profond du C^omte Haugtvitz; je lui en ai même demandé la raison; il m'a dit qu'il souffrait des dents.
Nous sommes entrés à Welmar à onze lieures; et j*ai été frappé de surprise et d'épouvante par \e spectacle qui s'est offert à mes yeux. Une bagarre, comme je ne Tavais pas encore rencontrée; les rues gorgées de troupes, de chevaux, de chariots; au milieu de cela des officiers de toute arme, des géjiéraux, des personnes de la suite du Roi,, que je n'avais pas attendues Ici. Les voitures s'arrêtent; je vois arriver le conseiller du cabinet Lombard ^ qui, pâle et défait, me demande si son frère est dans la mienne, puis s'approche et me dit: ,,Vqus ne savez pas ce qui se passe ? Nous avons perdu une bataille; le Piince Louis est tué." Ce coup subit était hors de mes calculs, et au-delà de mes craintes. J'en ai été comme anéanti. Une catastrophe aussi cruelle aurait suffi toute seule pour m'abattre; ici elle se présentait encore entourée des présages les plus funestes, et comme l'affreux avant -coureur de quelque autre désastre mortel. J'avance sans savoir ce que je fais; je vois Mr. de Schladen et le Comte Goertz au milieu de la foule ; je me précipite de la voiture; je leur demande des explications, non pas sur les malheurs de la veille, dont je me sentais
déjà trop instruit, mais sur ce qui se passe autour de moi. On me dit: ,>Le quartier- général est ici; le Roi et la Reine Tiennent d'arriver; la marche des troupes est 8U8pendf$e; le Duc fait former un camp; tout est dans la plus grande consternation.^ Â ces mots mes forces m^abandonnent; quelques faibles débris d'espérance qui s'étaient encore cachés dans mon ame, disparaissent - comme un réye trompeur, et Tabîme s'ouvre devant moi. — Le tourbillon me porte en avant; j'arrive à ce qu'on appeUe Tesplanade. J'y vois trois ou quatre cents officiers de tout grade et de toute couleur. J'y vois aussi des hussards Prussiens et Saxons, plusieurs d'entre eux grièvement blessés. Je demande des nouvelles à droite et à gauche. J'apprends successivement tons les détails de la malheureuse affaire, de SaalfeléL J'apprends en même tems les nouvelles fâcheuses du corps de Tauentzien^ attaqué le 9 près ^é SchleitZj et repoussé avec une perte considérable. Cependant je suis loin de comprendre ce qu'il y a de commun entre ces tristes affaires, et un changement complet du plan d'opération ; il me paraît plutftt que le mouvement vers la Saale n'en devient que plus indispensable, qu'il aurait dû être exécuté avec une célérité et une vigueur redoublées. Je m'aperçois, et pour comble de chagrin , que tout le monde partage mon opinion; que tout le monde est persuadé comme moi que le Duc de Brunsvi^ic, effrayé, déconcerté, bouleversé par une première nouvelle désastreuse, n'a eu, dans ce mouvement rétrograde, dans ce camp tombé des nues, d'autre but que de gagner du tems sur lui-même, de revenir de son premier abattement, de consulter — non pas les généraux,
car il n'en fit rien — mais ses propres incerdtiides et terreurs. Je vois le mécontentement et la méfiance peinte sur chaque fig^ure ; une agitation sourde r^gn^ partout. Je rencontre le Général KaJkreuth; il me dit: ,, Venez chez moi ce soir; bientôt nous ne compterons plus par jours, mais par heures." Je rencontre lin moment après le Général Phull, qui, d*un ton mêlé de douleur et de rage, me dit: ^On perd la tête ; cela ira furieusement mal.^ — Entraîné, étourdi, confondu par tout ce que j'entends, au point d'avoir presque publié pendant une heure cette perte dont je ne me consolerai pas toute ma vie, je vois le Prince Auguste de Prusse, qui m'aborde avec un mouvement inexprimable. Je ne l'avais pas vu depuis Berlin; il connaissait la liaison étroite qui avoit subsisté entre son illustre frère et moi. „Dans quel moment nous nous retrouvons!" — me dit -il; et les larmes étouffaient sa voix; mais bientôt il se relève, et remontant son ame aux mâles sentimens qui convenaient à la grandeur de la circonstance, il me parle sur le présent et Tavenlr dans des termes qui devaient rendre ce Prince aussi intéressant qu'estimable à mes yeux.
l^e Con(ite Haugwitz nous a donné à dîner à deux heures dans une auberge. Le silence, Pembarras, la consternation, la tristesse, ont présidé à ce dîner; pour celui qui se rappelait le dernier dîner d'Ërfuii, le contraste devait être frappant, et la chute lugubre. Ce qu'il y avait de plus désolant était l'ignorance profonde dans laquelle ou se trouvait sur les projets et les mouvemens de l'ennemi. On ne savait pas même quelle direction donner à ses craintes; chacun était le maître de composer
le tableau de Tavenir avec les couleurs les plus sombres que lui présentait son imagination. Tout le monde paraissait d'accord sur un point; et ce point était précisément une chimère; on croyait les Français en pleine marche sur Dresde; tout le reste était couvert d 'un nuage ; on admettait que quelque détachement pourrait se porter contre Géra et Leipsic: mais que Tarmée de Tennemi tout entière avançait dans cette même direction; voilà ce qui était aussi Inconnu à Weimar^ qu'il pouvait l'être alors à Berlin ou à Vienne.
Après dîner est arrivé le Capitaine de Kleist^ premier Aide-de-camp du malheureux prince Louis. Il nous a donné les détails du combat, de Saalfeld, mais pas ceux de la mort du Prince, dont la mêlée lavait séparé quelque tems avant la catastrophe. — La triste fin de ce Prince admirable inspira en général très peu d'intérêt; parmi ceux qui pour le bien de la chose auraient dû le regretter le plus, il y en eut dont des calculs personnels étouffaient les sentimens ; d'autres étaient trop fortement frappés de l'imprudence et de la témérité de sa conduite pour s'occuper du juste tribut dû à tant de rares qualités et à un dévouement aussi héroïque; plusieurs se livrèrent même sur son compte aux propos les plus indécens et les plus atroces; tous enfin étaient tellement pénétrés du danger de leur propre position 5 qu'ils ne trouvaient pas le ,tems de jeter un regard en arrière; de sorte que cet événement cruel et décisif — car il le fut bien plus qu'on ne se Hmaginait^ dans ce premier moment — passa comme un Incident subalterne. ~
Le Roi, qui, après la Reine,' en fut peut-être le
plus vivement touché, ne voulut voir personne. De<» puis qu'on était au quartier-général, le Marquis Lucehesmi était allé, chaque soir à six heures, prendre le thé chez la Reine. Ce jour- là, le trouvant chez lui à la nréme heure, je lui ai demandé s'il ne comptait pas s'y rendre comme à l'ordinaire; je l'ai même pressé d'y aller, observant que cette résolution du Roi de $e séquestrer tout- à -coup de tout le monde, me paraissait du plus mauvais augure. U m'a dit que, quoique invité une fois pour toutes, il n'osait pas se présenter ce soir, à moins d'être appelé exprès. En attendant, les plus sinistres symptômes se développaient de toutes parts. — Je me suis rendu chez le Général Kalkreuth; en me voyant entrer, il m'a dit: »Eh bien, le terme fatal que je Vous avais annoncé, est là; nous voici au milieu de la cnse, sans savoir ce que nous deviendrons dans deux jours." La conversation allait s'entamer sur ce texte affligeant, lorsque j'ai vu entrer chez lui une espèce de députation d'officiers, toute composée d'hommes connus par leurs mérites ouleurs talens. L^nn d'entre eux, portant la parole, a dit: „Nous venons au nom de tout ee qu'il y a d'estimable dans l'armée pour conjurer Votre Excellence d'avoir pitié de nous et de l'Etat. Le Roi a déjà perdu la moitié de sa couronne Comment, Messieurs, comment? les a
interrompus le Général Oui, Excellence, la
moitié de sa couronne; nous savons bien -ce que nous disons ; et il jierdra incessamment l'autre moitié, si le Duc de Brunswic continue à nous commander; le mécontentement est au comble; nous ne répondons de rien, de rien même de ce qui peut se passer ici, si on ne trouve pas le moyen d'éclairer le Roi sur sa
position. C'est Votre Excelleiice qui doit s'en chai^r, c'est Elle qui doit prendre la direction, et nous ne partirons pas d'ici, quoi qu'il arrive, sans que nous ayons obtenu ce que nous demandons.** — J'ai été tellement effrayé de ce Ascours^, et tellement esabarrasse d'y être présent, que j'ai tâché de gagner la porte; mais le Général m'a retenu, en me disant à demi -voix: „Ne partez pas; il est bon que Voim soyez témoin de ceci/' Us se sont mis alors à exposer tous les motifs qui les avaient conduits à cette démarche ; ils ont parlé du camp de Weimar et de la manière dont on venait de Texécuter, avec la plus amère dérision et le plus profond mépris ; ils ont assuré que, pour combler la confusion, le Duc s^était brouillé , à propos de cette mesure , avec son iNTopre favori le Colonel Schàrnhorst, qu'il lui avait dit les choses les plus dures ; ils ont ajouté qu^au reste le Duc ne savait absolument plus, ni ce qu'il faisait, ni ce qu'a voulait faire, ni où il était, ni où il allait; que les plus étranges propos retentissaient d'une extrémité de Tarpiée à l'autre. — Le Général leur a répondu avec dignité et sagesse. Il leur a dit que si ce soir même le Roi lui offi*ait le commandement, quelque fâcheux que pût être l'état des choses, U l'accepterait sans objection , mais qu'aucun homme raisonnable ne pouvait prétendre qu'il se présentât lui-même pour le demandei;; qu'une démarche pareiilc, également contraire à ses sentimeus et au respect qu'il devait au Roi, serait un acte de démence dans un moment où ces Messieurs eux-mêmes, quoique lestement et foit imprudemment, parlaient de la perte de la couronne. — Ils ont insisté long-tems, et à la fin dans des termes si forts, que le Général
n'a plus voulu les entendre, et les a congfëdiés brusquement.
Cette scène, qui m'aridt terriblement affecté, a amené une longue conversation, dans laquelle le Général Kalkreutb ne m'a plus laissé de doute sur l'étendue et Pextrémlté du danger. «Ta! appris que non seulement le Duc de Bmnswic n^avait aucun plan fixe et raisonnable sur Pensemble des opérations, mais quil en dirigeait encore très mal les détails, qu'il fatiguait les troupes par des dispositions confuses et contradictoires, par des marches et contremarches inutiles, par une mauvaise répartition des eantovinemens, par des difficultés continuelles pour . la subsistance , par une infinité de fausses mesures qui épuisaient leurs forces en pure perte. D m'a dit que, quoique personne ne parût if en douter, Il était sûr que les Français pousseraient des forces con^ sidérables vers Leipsic; „et si on leur permet — a-t-fl ajouté — de s'emparer du pont de Koesen, toute la Saxe est perdue pour nous, et nous verrons ce qui anivera après.*' Il m'a déclaré qu'il regardait la résolution du Duc de Bmnswic de concentrer l'armée près de Weimar, comme un trait de déraison militaire qui surpassait celle de Maek^ lorsqu'il s'était enfermé à Uhn; puisque, tous les magasins Prussiens se trouvant sur la Saale, à Naumbaurg, Weisser^els, Mersébourg, Halle^ etc., il se condamnait de propos délibéré à mourir de faim dans trois jours. Enfin fi m'a nettement annoncé que si cela ne changeait pas dès le lendemain. Il craignait qu'au jour d'une bataille qui ne pouvait guère être éloigné, une partie des troupes, excédées de fatigues et de misère, ne fît que médiocrement son devoir. Ce fut
là première fois que j'entendis prononcer ce mot terrible.
La journée avait été si orageuse, que je n^avais pas même pensé à demander mon logement. En le ' cherchant à neuf heures du soir, je me suis rappelé que, depuis mon arrivée à Weimar^ je n'avais pas rencontré le Comte Goetzen, Je me suis fait conduire chez lui; il était absolument le seul qui ne m'offrit aucun symptôme de consternation et d'abattement ; mais je ne m'en suitf pas moins aperçu que, sous les dehors du calme et de la sérénité, l'inquiétude était au fond de son ame. Il m'a raconté ce qui s'était passé la- veille à Blankenhayn ; comment le Roi et la Reine y avaient appris leis nouvelles de Saalfeld, . dans quel danger ils se trouvaient pendant plusieurs heures (les Français étant entrés à Rudolstadt^ à' deux lieues du quartier-général)^ quelles mesures on avait prises pour les couvrir; ce qu'il avait fait luimême dans cette circonstance, où, à la tête de cinquante hussards, il s'était rendu au milieu de la nuit jusqu'aux portes de Rudolstadt pour bien reconnaître ce qui s'y passait. — En parlant du Duc et de son camp, et de toute sa conduite, il ne m'a pas donné un éclaircissement , il n'a pas fait une réflexion qui n'eût confirmé et augmenté mes inquiétudes, et justifié tous mes pressentimens.
Je suis à la fin aiTÎvé dans mon logement, excédé d'agitation et de fatigue. Mais j^al cherché en vain le sommeil. Les rues étant encombrées de chevaux, de chariots, de canons, un vacarme horrible s est prolongé toute la nuit, et l'idée de l'issue épouvantable vers laquelle je voyais avancer cette entreprise, et avec elle les destinées de l'Allemagne et
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de TEiirope, m^a jeté dans une fièvre d^ang^oisse, dans laquelle j'ai soupiré après le lendemain.
Dimanche, 12 Octobre.
Je suis, sorti à sept heures pour trouver le Marquis de Lucchesini. Il n'était pas du- nombre de ceux qui avaient absolument perdu la tête; cependant il s'en fallait de beaucoup qu'il fut tel que je l'avais vu jusqu'ici. Il m'a fortement conseillé de partir. J'étais occupé de la même idée; toute prolongation de mon séjour devenait inutile; et quant à mon propre intérêt, j'avoue que je n^avais pas le moindre désir d'assister au dénouement qui se préparait. J'en avais parlé la veille au Comte Haugwitz ; peut-être sans bieji savoir pourquoi, il avait protesté contre mon projet. Mr. de Lucchesihi en jugea autrement. Il me dit qu'il était à -peu -près sûr que les Français poussaient des détachemens sur Nautnbaurg^ que les moyens de partir se diminuaient d'une heure à l'autre, que la première alarme subite qui nécessitât un déplacement, pouvait me mettre dans le cas de ne plus trouver de chevaux nulle part, et qu'alors je serais obligé de partager leur sort à tout événement. Ces réflexions me déterminèrent.
En rentrant en ville — le Marquis était logé au faubourg • — j'ai rencontré une quantité d'officiers de ma connaissance, tous- également irrités contre le Duc de Brunswic et ses mesures. Les murmures et les plaintes étaient dans toutes les bouches. Ce qui a un peu relevé les esprits, c'est qu'à dix heures le Roi est parti avec le Duc de Brunswic pour conférer avec le Prince de Hohenlohe^ qui avait établi son quartier - général a Capelléndorf ^ntre
Weimar et Jéna. Je les ai vos passer sons . les fenêtres du Prince héréditaire de Weimar, chez lequel j'étais monté pour quelques momens. Le Duc avait Tair déconcerté, le Roi calme, mais de très mauvaise humeur, tout autre qu'il me paraissait à Erfurt,, C'est la dernière fois que je les ai vus.
Arrivé chez le Comte Haugwitz, je Tal trouvé enfermé avec Mr. Beyme] je suis entré dans la chambre de P> Lotnbardy qui m^a reçu en larmes. Je lui ai reproché son découragement, et comUen il avait tort d^augmenter, au lieu de combattre celui du Comte Haugtvitz. J'ai:voulu lui représenter que rien n'était encore perdu; mais je me suis bientôt i^rçu que tous mes efforts étaient inutiles, que l'idée d'une catastrophe prochaine et inévitable s'était enq^rée de toutes les têtes. — Quand le Comte Baugwitz a été seul, je lui ai annoncé mon intention sérieuse de quitter le quartier -général, et cette fois -ci il ne s'y est que faiblement opposé. Je lui ai demandé des passe-ports, un ordre pour les maîtres de poste, etc. U m'a dit que je n'avais qu'à tout expédier selon ma propre convenance, qu'il signerait tout. Je l'ai fait En signant les passe -ports, il m'a comblé de choses obligeantes, tant en son nom^ qu'au nom du Roi. Il m'a demandé avec instances de ne pas partir, avant d'avoir dîné avec lui; j'ai pu d'autant plus aisément me rendre à s^ proposition, que j'étais sur de n'avoir pas de chevaux avant quatre ou cinq heures du soir.
J'ai vu ensuite le Général Phull^ qui m'a lu un mémoire qu'il venait de composer à la hâte, sur les mesures à prendre pour le moment J'ai à peine besoin de dire qu'il y prouvait la nécessité urgente
de quitter sur-le-champ la position absurde ou on se trouvait, de se rapprocher des magasins, d'occaper iôas les débouchés de la Saole^ de prévenir l'ennemi sur les points importans de Darnbourg, Cambourg, Koesen^ Naumhourg^ qu'à la fin on commençaîU à croire sérieusement menacés. Il est plus qu^inconcevable que ni le Duc de Brunswic, ni le Prince de Hohenlohe, ni aucun autre des Généraux dirigea/M^ 4fclt voulu se convaincre d'une chose qui ne pouvait pas échi^per à un ignorant, pour peu qu il eût Tusage de ses sens. Mais le Général PhuU m*a dit en même tems que, depuis trois jours, le Duc ne lui avait pas parlé. Je l'ai fortement engagé à communiquer son mémoire à Mr. de Lucchesini^ puisque, bien ou mal, il était une fois reconnu qu'il était presque le seul que le Duc consultât encore sur ses démarches. Nous avons été le trouver. Le mémoire a été lu. Le Général l'a accompagné de plusieurs observations très lumineuses. Il a vivement déploré la fatalité qui a fait échouer son plan primitif, approuvé par les hommes les plus capables de l'armée, et d'après lequel ou aurait du se porter avec les premières forces disponibles sur le Mein pour y établir le théâtre de la guerre. Il a critiqué sans aucun ménagement le prétendu plan du Due de Brunswic; il a exposé, avec beaucoup d'énergie, sa faiblesse, sa pusillanimité et son inconséquence. Cet entretien, aussi intéressant que pénible, a été interrompu par Farrivée de Mr. de Croeihe , . qui est venu faire une visite au Marquis; mais celui-ci a promis que ni le mémoire, ni le commentatare ne seraient perdus pour lintérét public, et qu'il en ferait tout son profit. Je ne sais pas si le Duc de Brunswic
a jamais reconnu les fautes funestes par lesquelles il avait préparé la ruine de l'armée et de la monarchie ; dans tous les cas, il les a reconnues trop tard;
Le dîner chez le Comte Haugtvitz a été un peu moins triste que celui de la ycille, et Mr. de Lucchesini ai tout fait pour l'égayer. On a parlé pour la première fois de l'occupation de Géra et de Zeitz par les troupes Françaises; mais toujours comme d'une expédition passagère, comme d'un léger coup de main, sans que personne ait paru imaginer que toutes leurs forces se portaient sur ce point. Après le dîner on est venu annoncer que le Roi et le Duc de Brunswic étaient de retoui:, et que l'armée se mettrait en marche le lendemain. Cependant aucun ordre n'a été donné. Mr. de Lucchesini m'a dit que si quelque changement essentiel se faisait jusqu'au lendemain matin, il aurait soin de m'en faire avei'tir à l'endroit où je passerais la nuit, pour que je partisse en possession des nouvelles les plus fraîches. Ni Lord Morpeth^ ni aucune personne de la Russie n'était arrivé jusqu'à mon départ.
Après quatre heures j'ai dit mes adieux à tout ce qui était réuni chez Mr. de Haugwitz. Le moment était tel qu'indépendamment de toute considération personnelle — et il est vrai qu'on m*avait traité pendant ce séjour avec une distinction et une bienveillance extrêmes — j'aurais été ^mu, en pensant à la situation oii je les laissais, et, à Tincertitude lugubre de l'avenir. Le Comte Haugtvitz m*a dit: J^'espère que ce. ne sera pas pour long-tems; nous devons nécessairement nous revoir; si nos affaires vont bien, je
Vous donne rendez-vous à Wurzbourg; c'est là que nous voulons nous entretenir sur l'arrangement futur
de TÂlIemagne/* Ce furent ses derniers mots; il était vivement attendri^ jusqu'à verser des larmes en me quittant.
J'ai été trouver le Général PhulL II m'a donné des conseils sur mon voyage. Mon projet était de gagner Mersebourg, pour aller ensuite, soit à Halle^ soit à LeipsiCy selon les circonstances. Il a fortement protesté contre ce projet; il m'a dit qu'avant ce soir les Français seraient infailliblement à Naumhawrg^ et que demain, en traversant le pays, je pouvais les rencontrer partout; il m'a demandé ma parole que je prendrais le même chemin par lequel il avait fait partir la Grande - Duchesse de Weimar^ par Allstedt^ etc., et que surtout je ne passerais la Saale que là où je pourrais le faire en pleine sûreté.
Je suis parti de Weimar à cinq heures. Eu allant à Buttstedt, où je devais séjourner la nuit, j'ai entendu de loin le bruit du canon ; les Français étaient entrés à Naumbourg. A Buttstedt encore, une canonnade longrtems prolongée s'est fait entendre par le silence de la nuit; j'ai su ensuite que l'ennemi avait employé cette nuit à démolir le pont entre Lobeda et Bm^gau.
Lundi, 13 Octobre.
Je me suis arrêté à Buttstedt jusque après neuf heures ; . n'ayant pas eu des nouvelles de Mr. de Lticchesiniy j'ai présumé que rien de décisif n'arrive* rait aujourd'hui. (Ce n'est qu'à midi, en effet, que le Duc s'est enfin déterminé à porter l'armée du Roi sur AuerstedtO M 'étant procuré au poi^s de l'or deux mauvais chevaux, j'ai entamé la route d'Ailstedt. Arrivé à trois heures dans cet endroit, j'ai
Gentz, Hémoires. 22
annoncé l'intention d'aller k Eisleben; mais personne n'a voulu m'y conduire. La nuit menaçant de me surprendre, j'ai dû me contenter d'un arrangement moyennant lequel j'ai gagné Sangerhausm, où déjà la terreur était entrée avant moi.
Hardi, 14 Octobre.
Tout ce que j'ai pu obtenir, c'étaient des clievaux de poste pour Mansfeld; car, quand j'ai parlé de Halle y ou. seulement ii Eisleben^ j'ai eu l'air d'avoir nommé le chemin de l'enfer. L'occupation subite de Naumbourg, et la retraite de plusieurs divisions de train avaient tellement répandu la consternation, qae l'on voyait l'ennemi partout. £n allant à Mansfeldj j'ai entendu, au milieu des montagnes qui entourent cette ville, la terrible canonnade qui m'a annoncé l'événement décisif! — Tout était dans des alarmes inexprimables. Dé Mcmsfeld on m'a mené à Satidersleben, où j*ai rencontré le régiment de Natzmer, faisant partie du corps du Prince Eugène de Wurtemberg^ qui se portait à marches forcées sur Halle, J'ai voulu passer la JSaale à Alsleben; mais le bac y étant endommagé, j'ai été obligé de descendre jusqu'à Bernbourg. J'y suis arrivé à six heures du soir, trop heureux d^obtenir la promesse d'avoir des chevaux pour le lendemain. La ville était remplie de Pinissiens, appartenans au corps du Priuce de Wurleniberg.
Mercredi, 15 Octobre.
Je svis parti de Bernbourg à huit heures. Arrivé à Coethen^ j'y ai trouvé deux négocians Anglais, venant de Leipsic'^ lès premières personnes qui
m'ont dit que les choses allaient bien pour la Prusse^ que le Prince de Hohetèlohe avait battu les Français. — Je me suis trouvé à Dessau à trois heures; on m'a assuré que le Prince venait de recevoir la nouvelle d'une victoire complète. La ville avait l'air d'un désert; pas un cheval, quelque chose que j'eusse pu faire. On m'a dit que j'en trouverais plutôt à Woerlitz; et comme c'était le chemin de Wittenbergj et que de plus, le Prince s'y étant rendu, j'av^Us l'espoir d'y vérifier la prétendue nouvelle, j'ai engagé le postillon de Coethen à m'y conduire. Mais j'ai manqué le Prînce, qui était retourné à, Desêau par un autre chemin; et ce n'est qu'avec peine que j'ai obtenu deux chevaux pour le lendemain.
Jeudi, 16 Octobre.
Après m 'être promené pendant une lieure dans ce superbe jardin, tourmenté par des idées qui n'étaient guère en harmonie avec ses beautés, Je suis parti pour Wittenberg, J'y ai trouvé a l'au* berge Madame la Grande-Duchesse Anne^ née Princesse de Cohourg^ deux Mss. Jacovlef RnsseB y et plusieurs négocians de Berlin, revenant de Leipsie, L'allégresse était générale; quatre différentes lettres de LeipsiCj du 14 et 15, qu'on m'a données à 4ire, annonçaient la défaite totale des Français. Pas un homme à Wittenberg qui en eut douté un instant Pendant que je m'y trouvai, le Prince Antoine Radzitviïl est arrivé de Berlin pour se rendre au quartiergénéral, et y recueillir des détails sur la catastrophe de son illustre beau-frère. Je lui ai parlé long-tems ; il m'a dit que cet événement avait produit à Berlin une consternation profonde, et que l'état dans lequel
se trouvait Madame la Princesse Louise ne pouvait pas se concevoir. J'ai ensuite continué ma route sur Torgau^ où je suis arrivé à minuit, et où la nouvelle de la victoire des Piiissiens était répandue coînme partout ailleurs.
Vendredi, 17 Octobre.
Parti de Torgau à sept heures , je suis aiTivé à deux heures à Grossenhayn. Là encore on se berçait de victoires; des officiers Saxons que j'y ai rencontrés, ont fait l'observation que depuis deux jours on n'entendait plus aucun coup de feu; ils en ont induit que la guerre s'éloignait, et que tout allait à merveille.
Enfin, je suis arrivé à Dresde, à huit heures du soir. C'est là seulement que les plus épouvantables nouvelles sont venues fondre sur moi. J'y avais été précédé de quelques heures par le premier avis de la bataille perdue ; et presque avec moi était arrivé le Major de Funck, qui en a annoncé les premières suites pour la Saxe. Je me suis félicité, pour mon compte, d'un faux bruit qui m'avait considérablement adouci les deux derniers jours de ce triste voyage; mads bientôt j^ai été cruellement payé de tout ce qui m'avait été épargné par -là de peines et de désolation ; et Iprsque j^ai quitté Dresde deux jours après, les portes de l'espérance ont paru se fermer derrière moi sur l'Allemagne et sur l'Europe.
Table des matières*
3 Octobre.
Page Arrivée à Naumhourg ; principales persoiuies qui s'y
trouvaient 223
Première conversation avec le Comte StntffwU» 224
On négpocie avec V Electeur de Hesse . . . • >9
Seconde entrevue avec le Comte HaugwitZi <qui m*engage
à le suivre à Erfurt .225
4 Octobre.
Oépart de IVaumbourg. Spectacle qui s'offre sur la route
A^Auerstedt . . 226
Entrevue et conversation de cinq heures avec le Général
Kcakreutk 227
Idée générale que j'avais alors de l'entreprise Prussienne ,)
Substance des discours du Général KoUereuth • 229
Arrivée a Wemar 234
5 Octobre.
Arrivée À Erfurt 234
Distribution des corps et des commandemens à cette
époque »
Pag* CoBTersation de deux heures et demie avec le Comte
Hmtgwitz 236
Explication sur sa conduite dans les derniers tems 237
Ma réponse à son exposé 241
Explications réciproques sur tes moyens de gagner l'opinion publique 243
Son tableau de la situation et des ressources politiques de la Prusse . . . 244
Explications réciproques sur les dispositions de la Cour de Vienne 244
Discussion sur les résultats de cette guerre en cas de succès, et sur Tarrangement éventuel de l'Allemagne ......... 247
Propositions spéciales qu'il me fait 250
Première entrevue particulière avec le Marquis de Lhc^ cheaini. Motifs par lesquels je me suis rapproché de lui 251
Substance dés avis qu'il donna sur les projets de Napoléon et qui déterminèrent le Roi à la guerre 252
Histoire de son rappel de Paris . 254
Conduite de Mr. de KnoheUdorf et sa réception à Paris 255
Détails de l'audience de congé de Mr. de Lucchesini 256
Explication de ce que Napoléon lui avait dit sur Lord Laftderdale , . > . . . 257
Progrès qu'avait faits la négociation avec l'Angleterre ...
6 Octobre.
Première entrevue avec Mr. Lombard .... 258
Mon jugement sur sa lettre à Napoléon .... 259 Explication du Comte Haugwitz et de Mr. de Lucchesini sur un article que j'avais rédigé par rapport à la
Saxe et à la Hesse 260
Entrevue avec Lombard pour la révision du manifeste 261
7 Octobre.
Pafe Conjectures sur le motif par lequel on m^avait appelé au
quartier - général 267
Conversation avec le Comte Hauffwitz . , . . ^, Rapports avec VAûirichef projet de l'envoi d'un militaire à Vienne ....... 268
Rapporte avec la Russie, Prétendu projet de cette puissance de forcer FAutriche à la guerre (cfr. p. 281) 269 Entrevue avec Lombard, Ses aveux et rénseignemens remarquables sur sa conduite passée et celle dn Roi
de Prusse ,. .271
Soirée chez Mr. de Lucchesim.
Détails sur l'histoire des traités de Vienne eï de
Part* 275
Explications sur la conduite de la Prusse envers
^Angleterre 278
Anecdotes sur Napoléon, son ft'ère Joseph j Sieyesy etc. 279
8 Octobre.
Premières nouvelles des mouvemens des Français ; changement qu'elles opèrent dans les dispositions; conversations et réflexions sur cette matière . \ * 282 Fausses idées sur les projets de l'ennemi 282 Conversation avec le Comte Goetzen sur le Roi et le
Duc de Brunswic ....... 286
Conversation avec Mss. de Mon{joye et Sartoris • 287*
Discussion avec Lombard sur les rapports entre la Prusse
et V Angleterre 288
Ce qu'il me dit sur Ifs dispositions de l'Empereur de
Russie . ■ .290
Visite chez le Duc de 9runswic 291
Arrivée du Ministre de France, Laforêty à Erfurî; sensation qu'elle produit (cfr. p. 303) . . 293
Page
Soirée chez Mr. de hucchesmi.
Conversation snr Pineident de l'arrivée de haforêt et la~ conduite du Comte Baugwitz à ce snjet . 294 Ce qu'il m'apprend sur l'histoire de Naples . 295 Explication avec lui sur le Duc de Bmnswic ,;
9 Octobre.
Audience chez la Reine . < • • 296
Caractère g;énéral de sa conversation „
Ses réflexions sur la campagne de 1805 297
Son silence sur le Duo de Brunswic . . 298
Son explication sur la nécessité de la guerre à propos d'un article du Publiciste .... 299
Sur sa prétendue partialité pour les Russes „
Opinion du quartier -général sur le séjour de la Reine 9 et ce qu'elle m'en dit elle-même « 300
Conversation avec Mss. de JSixugwitz et de Lucchesim . 302 Rapport du Général Tauentxien sur sa première rencontre avec les Français; effet qu'il produit sur
le Comte Hauguniz 302
Comment cette affaire a fixé mon jugement sur le
Comte Haugwitx 303
Ce qu*il me dit, à l'occasion d'un courrier de Vienne, sur la neutralité de PAutriche . 304
Détails de ce qui se passa entre le Comte Hauffwitz et
moi par rapport & une proclamation aux troupes 305
Entrevue avec le Général Katkreuth .... 307
Soirée chez Mr. de Lucchesini,
Dénouement de l'affaire de Laforêt 308 Confidences de Mr. de Lucchesim sur ses rapports avec le Comte Haugwitx jj
10 Octobre.
Départ du Roi et de la Reine pour Biànkenhayn . . 309 Passage des troupes de la seconde ligne du centre . 310
Explication du Comte Baugmt% sur les conseils militaires
Page Caractère dn diner qni se fait ce joar-là chez le Comte
Haugwitz 311
Visite d*adieii chez Lombard „
Conversation avec Mr. Bohm sur la conduite de Mr. de
Lucchesini 312
Soirée chez Mr. de^ Litcchesinif dernière conversation ' sfiwie avec lui ........ 314
Ses regrets sur le retard du voya(|;e de Mr. de
Krusemark à SL Pétersbourf
Discussion sur le choiiC du moment où la Prusse a commencé la guerre 315
Explication sur la nécessité de restituer le pays
de Banovre 320
Réflexions générales sur le mérite politique de l'entreprise
Prussienne 322
11 Octobre.
Départ û'Effturt
Arrivée à Weênar ."
Premières nouvelles de l'affaire de Saalfeldy etc.
La marche des troifpes suspendue, etc.
Consternation et mécontentement qui régnent à Weimar
Entrevue avec le Prince Auguste de Prusse
Triste diner chez le Comte Haugu)it%
Premiers détails sur l'affaire de Sctaifeid •
Indifférence générale sur la mort du Prince Louis
Le Roi ne voit personne
Visite chez le Général Kaikreuih,