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Mémoires et lettres inédits;

Nous présentons au public une collection de lettres et de mémoires politiques, écrits en langue française par un des plus célèbres publicistes de l Allemagne , et qui voient le jour pour la première fois. Le nom de Frédéric de Gentz a pénétré de son temps bien loin au - delà des frontières de su patrie. Réveillé par la révolution française , il en devint V adversaire le plus déclaré, et acquit dans cette arène une considération dont, à V exception de Burke et de Mounier peut-être, aucun publiciste contemporain n'a pu se vanter. Après avoir posé les bases de sa renommée, ce fut encore la France qui lui fournit l occasion de s'élever au faîte de sa gloire et de son mérite. Aucun auteur européen n'a combattu avec autant de persévérance et une

influence aussi étendue la politique conquérante de tu France, ses prétentions à une domination universelle, et le pouvoir colossal que Napoléon était parvenu à acquérir; personne nu attaqué cet empire du despotisme et d'une tyrannie tant ouverte que secrète, avec autant d'énergie que Gentz. Il est du petit nombre de ceux qui ont lutté à outrance pour délivrer ï Allemagne du joug de V étranger.

La nature, en accordant à cet homme les dons dune éloquence et d'une dialectique puissantes, lui avait donné tout ce qu'il faut pour devenir orateur et auteur polémique du premier rang. Les circonstances et la fortune firent le reste. Les èvènemens extraordinaires et l'intérêt des oppressés — tout concourut à faire grandir et mûrir ce talent. Mais pour atteindre à lu hauteur de sa tâche, il était nécessaire qu'il occupât un emploi èminent, qu'il formât des liaisons étendues, et qu'on l'initiât dans les affaires les plus importantes; en un mot, il ne suffisait pas qu'il fut auteur, il devait être aussi homme d'état. Né en Prusse, où il avait fait ses études, il quitta Berlin à l'époque du Consulat, pour entrer au service d'un Etat qui, sur le continent, avuit été de tout temps le principal adversaire de la Finance conquérunte et révolutionnaire. Et V Autriche, en V appelant à elle, savait très bien apprécier ce talent Attaché à la chancellerie d'état avec le modeste titre de

conseiller auliquc, il parvint à exercer une influence suprême sur les chefs du gouvernement, et devint bientôt, tout le monde le sait, le confident et même l'ami de ce Ministre distingué qui, en 1809, au milieu des orages du temps, fut appelé au gouvernail de l'empire, qu'il a tenu jusqu'à nos jours avec une supériorité généralement reconnue. C'est en grande partie par leurs efforts réunis, que le vaste empire du César moderne tomba en ruines; que la France fut ramenée à des bornes légitimes, quoique encore menaçantes; que l'indépendance de l'Allemagne et des nations de l'Europe fit rétablie, et que, dans les relations extérieures et intérieures des Etats, on revint aux principes du droit et de tordre légal, principes qui, malgré une altération passagère, ne cesseront certainement jamais — grâces au bon sens des peuples Germaniques — de servir de règle à la société Européenne, et continueront de réunir , sous différentes formes , la liberté et la loi, la stabilité et le mouvement. — L'histoire conservera dans ses pages ce que l'Allemagne, ce que l'Europe doit à ces hommes; elle saura discerner leurs mérites de leurs défauts; et lorsqu'il s'agira de nommer ceux qui, soit comme hommes d'état, soit comme écrivains, ont combattu le plus énergiquement le despotisme et les principes vagues des Finançais, à côté des Stein, Fichte, Arndt — des Goerres — des Hardenbcrg et Humboldt,

elle placera les Dioscures de Vienne, et les noms de Metternich et de Gentz seront peut - être inséparables dans ses annales, de même que ceux de Pitt et de Burke, les célèbres soutiens de l'Angleterre.

Gentz, comme nous l'avons dit, était non seulement connu dans sa patrie, il l'était aussi à Vètranger. Partout il était l'objet d'un intérêt flatteur, soit qu'il reçût des applaudissement, ou que la haine le persécutât. D'un côté, on traduisit ses écrits en Angleterre comme en France, même en Italie et dans les Etats - Unis ; de l'autre , Bonaparte arma contre lui ses écrivains les plus habiles, entre autres le Comte Hauterive, et ne crut pas même au-dessous de la dignité Impériale de parler dans ses bulletins les plus fameux d'un ^misérable scribe, nommé Gentz, un de ces hommes sans honneur, qui se vendent pour de l'argent" — mais tout cela ne servit qu'à procurer à ce nom une célébrité Européenne. La haine de la France fut richement compensée par l'approbation qu'il trouva en Angleterre, où peu d? étrangers jouissaient d'un crédit égal au sien. Il était dans des relations aussi intimes avec les hommes d'état de la Grande-Bretagne qu'avec ceux de V Allemagne. On le considérait comme un puissant allié sur le continent, et, pendant bien long-tems, ce fut lui qui forma en quelque sorte le lien le plus important entre les

deux grands Etats Conservateurs. — Enfin ses efforts furent récompensés par la distinction la plus honorable; il devint V homme de confiance de toutes les grandes puissances de l'Europe. Depuis 1814 jusqu'en 1822, Gentz fut le secrétaire de tous les congrès et le rédacteur des protocoles des conférences même les plus secrètes; ce fut lui qui rédigea dans ce temps les actes officiels de l'Europe réunie.

En fait de discussions politiques, Gentz peut

être regardé comme le talent le plus éminent que

l'Allemagne ait produit jusqu'à présent; il le fut même

dans le temps où Ion ne connaissait encore de lui

que les écrits qu'il pouvait livrer à la publicité.

Quel écrivain de la même trempe a été accueilli

avec une acclamation aussi générale? — Si plus

tard son nom retentit moins souvent à nos oreilles,

c'est que son influence sur les affaires intérieures

de V Allemagne ne trouva depuis qu'une approbation

partagée, souvent même une désapprobation bien

prononcée, et qu'on ne le vit plus paraître à visière

ouverte dans l'arène publique. Sa participation

aux affaires les plus importantes de V Europe resta

cachée derrière un voile épais. Enfin , un nouvel

orage, qui s'était élevé à l'est et à l'ouest, venait

à peine de se calmer, lorsque Gentz mourut, le

9 Juin 1832, las de vivre, mais regretté de

ceux qui l'avaient connu.

Plusieurs années se passèrent , avant que l at-

tention se reportât de diffèrens côtés sur cet homme qui, sans être exempt de défauts, s'était distingué sous tant de rapports. Mr. de Varnhagen, écrivain célèbre de Berlin, fut le premier qui, dans une esquisse spirituelle de sa vie, rappela à la mémoire les grands services que Gentz avait rendus. C'est dans ce même but que l'Editeur de ces mémoires français a déjà publié * une collection d'écrits Allemands du même auteur, et a cherché de cette manière à lui ériger un monument digne de son mérite. Pour pouvoir se former une idée de la part considérable que Gentz a prise aux affaires de V Europe , surtout dans les quinze premières années de notre siècle, il fallait que le public connût quelques - uns des nombreux mémoires et lettres que l'auteur n'a jamais publiés ou qu'il n'avait pas destinés à la publicité; car c'est justement dans ces pièces que se manifestent le plus la richesse, l'énergie et l'activité infatigable de son esprit. Tout le monde sait quelles difficultés on trouve, surtout en Allemagne, à pénétrer dans les secrets des cabinets ou dans les portefeuilles de personnes de distinction, et à rassembler des reliques historiques dispersées çà et là. Si, malgré cela, nos démarches n'ont pas tout- à- fait manqué leur but, nous en sommes

* Schriften von Gentz, herausgegeben von Schlesier. .5 Vol. Mannheim . 1838 — 40.

redevables à la libéralité bien rare de ceux qui ont bien voulu nous prêter leur assistance. Qu'ils nous permettent de leur témoigner ici toute notre reconnaissance.

La collection qu'on va lire forme en quelque sorte un supplément au recueil des pièces allemandes dont il a été fait mention un peu plus haut. J'ai réuni ces différens écrits dans ce volume, parce que, rédigés à la même époque, ils tendent tous à un même but, et que l'auteur s'est servi pour tous de la même langue. La plupart de ces pièces inspire un vif intérêt; car , à côté des renseignement historiques les plus précieux, nous y rencontrons par tout les accens d'une ame noble et énergique.

Il y en aura peut-être qui accuseront l'auteur d'aller quelquefois trop loin dans ces phïlippiques ; mais que ceux-là se souviennent qu'il s'agissait avant tout de réprimer la tyrannie accablante qui pesait sur l'Europe; que les excès de la France justifiaient même les plus violentes apostrophes, apostrophes qui, chaque fois que les Finançais s'aviseraient de vouloir de nouveau maîtriser le monde, ne manqueraient pas de reproduire leur ancien effet. L'Allemagne surtout n'oubliera jamais à quel point ce langage était nécessaire, et pourrait, hélas! le devenir encore. Or, nous attachons un si grand prix à ces mémoires, par cela même qu'ils sont écrits non seidement avec un profond esprit politique,

mais aussi avec une verve et un patriotisme vraiment sublimes, — qu'ils sont, en un mot, des monumens érigés en Vhonneur de l'Allemagne dans le temps de sa plus profonde humiliation!

Il ne nous reste que peu de remarques à faire pour aborder les diverses pièces contenues dans ce volume. Dans tous les endroits où les hommes et les événemens ne se présenteraient pas dans un jour assez lucide, le premier historien venu, pourvu qu'il occupe un rang distingué, comme p. e. Alison ou même Bignon — pour ne parler que des étrangers — fournira les éclaircissemens nécessaires.

Le recueil commence par une série de lettres adressées au Comte Louis de Cfobentzl, alors Ministre des affaires étrangères de V Autriche, capacité médiocre, qui n'était guère à la hauteur de ce poste élevé, et plus épineux que jamais dans les temps d'alors. H fut chargé de la direction du cabinet après la démission de l'énergique Baron de Thugut, dans le moment même où l'on entama les négociations de la paix de Lunévïlle, et resta ministre jusqu'à la malheureuse issue de la guerre de 1805. Quoique Gentz dût le regarder comme son chef, il se trouva cependant dans une position si singulière et si indépendante, qu'il put oser tenir, envers le ministre, un langage que Von entendra rarement dans la bouche d'un employé vis-à-vis de son

préposé. Le fait est que Gentz ne reconnut pas en lui un chef de sa trempe, et que, irrité de voir les affaires les plus sérieuses maniées par des mains si faibles, il s exposait même au risque de tomber en disgrâce, quand il avait quelque espérance de travailler aux grands intérêts du jour.

Le n Projet d'une déclaration de Louis XV 111 contre le titre Impérial de Bonaparte" fut rédigé à la demande du Prétendant, comme Gentz V indique lui-même dans la note ajoutée de sa main: »Ce projet m'avait été demandé/1 Si nous sommes bien instruits, cette pièce na jamais été donnée au public. — Du reste, Gentz était étroitement lié tant avec le chef de la famille des Bourbons, qui résidait alors pour la plupart du temps à Riga, qu'avec le jeune Duc d'Orléans.

Deux morceaux de ce recueil nous rappellent l'ardeur mal récompensée de Gustave TV Adolphe, de ce roi chevaleresque de Suède, qui méditait des projets bien au-dessus de ses forces, et peut-être de ses talens. La lettre significative que Gentz lui adressa le 23 Juin ISOô fut provoquée par le fameux échange d'ordres entre la France et la Prusse; cet échange blessa tellement Gustave, qu'il renvoya la première des décorations de la couronne de Prusse à celui qui la lui avait donnée.

Les » Observations sur la négociation entre l'Angleterre et la France, " qui sont un peu diffuses,

et que Y auteur aurait certainement soumises à une rédaction plus soignée, et terminées par un résumé général, si V urgence des affaires ne l'avait obligé de les mettre de côté, ne laissent pas de contenir les réflexions les plus justes sur la situation générale et les relations dans lesquelles ces deux Etats se trouvaient alors, et nous font jeter sur la manière de traiter de Bonaparte un regard qui fait frémir. Gentz écrivit ces observations dans le cours de V automne 1806, immédiatement après que les documens officiels eurent été publiés par les deux gouvernemens. Quelques notes seulement , motivées par les discussions du Parlement, qui eurent lieu sur cette matière l'hiver suivant, furent aujoutèes par lui pendant le cours de cette saison. — Il appert de ce mémoire, ce qui est déjà suffisamment connu, que Fox n'était pas fait pour être homme d'état. Heureusement pour l'Angleterre et pour l'Europe, cet homme, si important comme membre d'une opposition protectrice de la liberté, fut bientôt enlevé à son poste ministériel. Quelles méprises n'aurait-il pas encore ajoutées, vu sa répugnance invincible pour la Prusse, aux malheureux êvénemens qui se succédèrent coup sur coup depuis le mois d'Octobre 1806! — Après la mort de Fox k(13 Septembre) et après un court intérim, pendant lequel le Comte Spencer et Mr. Windham, membres du ministère, se chargèrent du portefeuille,

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