AU ROY DE NAVARRE
' avec assez de froideur ; mais ils m'ont tenu
beaucoup d'honneste langage, et pour vous et pour moy. Quant à monsieur de Genevois , je n'ay point parlé à luy. Il s'en faut beaucoup qu'il soit ce que l'on nous avoit dit de monsieur du Maine*. Il est si estrangement engraissé qu'il en est difforme; monsieur de Guise est fort enmaigri et vieilli. Us sont pour l'humeur tels que les avez vus , si non qu'ils sont un peu plus cstonnés. Us sont peu suivis , et font souvent des parties de paume, de balle, de pale malle pour attirer la noblesse; mais ceux qui y vont deux fois se peuvent asseurer d'avoir la réprimande, qui faict congnoistre qu'il y a de la jalousie entre les ducs et eux. Si vous estiez icy, vous seriez celuy de qui les uns et les aultres dependroient; car chacun s'y offre; et decrain-
• Les premiers mots de cette lettre manquent dans le manuscrit. Bien qu'elle ne porte pas de date, il est aisé de voir qu'elle fut écrite dans les premiers jours de mars i58a, aussitôt après l'arrivée de Marguerite à la cour.
' Le duc de Mayenne.
dre ceux de Guise, croyez qu'ils n'ont nul crédit ni moyen de vous faire mal ; et du Pioy, je mettrai tousjours ma vie en gage qne vous n'en recevrez poinct de luy. Vous regagnerez les serviteurs que vous avez, par la longueur de ces troubles, perdus, et en acquerrez plus en huit jours, estant icy, que vous ne feriez en toute votre vie demeurant en Gascongne. Vous y pourrez avoir des dons du R y, pour accommoder vos affaires et pourrez plus faire pour ceux de vostre party par une parole, estant, comme vous y serez, bien auprès du Roy , que tous ceux qui s'y emploieront ne sauroient faire par leurs sollicitations. Il est tres-necessaire pour toutes ces raisons que vous y fassiez au moings un voyage, ce que vous pouvez sans hazard. Je vous supplie îres-humblement prendre cecy comme de la personne du monde qui vous aime le plus et désire le plus vostre bien, ce que j'espère que l'expérience vous fera connoistre. Il vient d'arriver nouvelles que mon frère a envoyé Laquevile en Angleterre, porter asseurance certaine qu'il ira dans peu espouser la Royne, de quoy elle a faict feux de joie '. Je vous ai trop importuné; mais considérez que c'est le seul plaisir que je puis recevoir en mon absence , en la quelle je vous supplie me conti-
' La vive affection de Marguerite pour son frère lui fait ici altérer la vérité. Dès le mois de juillet i58i, la reine d'Angleterre avait chargé ses agents et ambassadeurs de faire connaître son éloignement pour ce mariage. Bientôt après elle écrivit à Henri III les motifs de son refus, fondé sur les relations que l'ambassadeur de France conservait avec Marie Stuart. (Voyez Lestoile, Journal de Henri III , i58a, éd. de MM. Champollion, t. T, p. 142 et i45, à la note.)
nuer l'honneur de vostre bonne grâce, et me permettre de vous baiser tres-hiimblement les mains. M.
[Âiitogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 19.]