REPONSE DE MONSIEUR DE PIBRAC
(De Paris, ce i"' octobre 1581.)
Madame, je n'ay esvité en cette response iiy passé par tlessus un seul mot de la lettre qu'il vous a pieu m'escripre, laquelle vous trouverez que j'ay icy insérée de mot à mot. ^loings ay-je voulu, en ma deffense, apporter aucun artifficede langaige ny ornement de paroUes, pour ne faire tort à la vérité. Or, encores que vous aiez communiqué vostre lettre à plusieurs et mesme au roy de Navarre vostre mary, et que, partant, je deusse désirer que ma response feust veue de tous et singulièrement de luy; toutesfois , j'ay si avant empraincte dans le coeur la reverance que je vous porte, que j'avme inieulx estre estimé et jugé coulpable par faucte de communiquer ma deffense, que faire voir vostre tort par la communication d'icelle. Madame, je clorai cet te petite lettre ' par ce mot, que je me ne puis persuader que, sur des occasions sy foibles, sy recherchées, sv exquises et sy destournées, vous veuilliez continuer k haïr la personne de ce monde qui plus vous honnore; et quant vous le ferez, je penseray que c'est quelque jugement de Dieu, que vous et moy ne pouvons comprendre. Je ne laisseray pas de l'adorer et recepvoir aveq toute humilité et actions de grasces, m'asseurant que c'est pour mon bien, et désirant que ce soit pour le vostre.
■ Cette petite lettre. Ces mots ne s'appliquent qu'à la partie de la lettre qui précède la discussion des reproches adressés par Marguerite à son chancelier.
Je sçaj le bruict que vous avez faict courre que je voulois retourner à la cour : ce que pensant que je pourrois descouvrir et sçavoir a quelle intention c'estoitj vous l'avez voullu prévenir par une lettre, m' escrivant que le Roy' s'en estoit enquis de vous , et que vous luy aviez res pondu que, s'il luj plaisoit me donner les frais de mon voiage , que cela seroit : qui estoit pour m'jr rendre moings désirée et plus odieuse ' . Madame, je respoiids que, si j'estols autheur du bruict de vostre retour de par deçà, je n'aurois garde de le sçavoir; car, en premier lieu, j'aurois de quoy me defFendre sur vos lettres , m'aiant escript en ces propres termes par deux fois ; Tespere vous voir bientost ou vous estes. J'aurois aussy de quoy alléguer le laugaige ordinaire de tous ceulx qui sont partis d'auprès [de vous] depuis sept mois; mais, cessant tout cela, ma principale defïense seroit que, quant bien j'aurois inventé cette nouvelle et publié vostre volonté de venir, j'auroys faict chose qui vous rendoit très agréable au Roy et à la Royne vostre mère, et très utile pour le bien de vos affaires; car vous ne debvez pas doubter que l'oppinion de vostre prochain retour ne facilite l'exécution de tout ce qu'on poursuit pour vous icy, et que tel ne se taise volontiers, qui s'y o;>poseroit, s'il pensoit ne vous veoir jamais. Je u aurois doncques point failly d'avoir semé ce bruict , et n'aurois faict chose digne d'un serviteur, non, comme
' Les lignes en italiques sont des passages de la précédente lettre de Marguerite, que M. de Pibrac répète dans la sienne, pour v lépondre.
vous appelez, infidèle et ingrat, aius, tel que j'ay tousjours esté, tres-fidele et tres-desireux de vostre bien. Mais , pour aultant que ce n'est point ma façon de m'attribuer ce qui ne vient point de moy, je vous diray, madame, rondement que je n'ay oncques esté auteur de ce bruict; car vous m'avez, quatorze mois, traicté de telle sorte que toutes voz intimes volontez m'ont esté incongnues et cachées; de sorte que, en quelque chose que ce soit dont j'aye esté interrogé, de vostre volonté ou dessein, par le Roy ou la Roine, j'ay tousjours franchement respondu n'en rien sçavoir. Leurs majestés ont quelquefois pansé que je faisois le secrect et l'accqrt, mais je diray la vérité, mesme sur le propos qui s'offre; car le Roy, à l'issue d'ung conseil, m'aiant faict cette grasce de me dire qu'il n'y avoit point un meilleur moien de faire cesser quelques petits mescontentements, que monseigneur le Duc monstroit lors avoir de sa majesté, que de vous rappeler, et que vous estiez la personne du monde qui aviez plus de pouvoir à retenir l'amitié des deux et les unir ensemble de plus en plus, il adjousta ces mots : ((Ne pensez-vous pas que ma soeur vienne, si je luy ((mande?» lors présente la Royne vostre mère et monsieur de Villeroy '. Ce sont tesmoings que je ne sçaurois suborner, et qui ne craindroient point de m'offenser pour vous plaire; je les veux toutesfois croire si je ne respondis en ces propres termes : (( Sire,
' Nicolas de Neufville , seigneur de Villeroy, conseiller et secrétaire d'état sous les rois Charles IX, Henri III, Henri IV et Louis XIII.
11 a laissé des Mémoires d'ctai.
« encore que je ii'aye ny lettres ny commandement « quelsconques pour vous respondre des volontés de « la Royne vostre sœur, toutesfois , la congnoissant « comme je fais , je ne craindray point de vous nsseurer (( sur mon honneur que, pour une si bonne et grande (f occasion, elle partira soudain après avoir receu vostre ('lettre, et fera tousjours tres-affectionné service. » La Royne vostre mère print la parole , et monstra une lettre au Roy, que vous lui aviez escrite, pleine de vostre bonne volonté. Lors fut commandé à monsieur de Villeroy de dresser ce mesme jour la depesche; mais il supplia leurs majestés de vouloir attendre l'arrivée de monsieur de Beliievre , par lequel on pourroit sçavoir Testât des affaires de la Guienne et l'inclination du roy de Navarre. Ainsy fut arresté, comme je le vous escrivis soudain; et pour ce que l'occasion me sembla belle, non pas de demander les frais de vostre voiage , comme vous m'escripviez (car je n'use pas de cette façon de parler), mais bien de rementevoir au Roy la nécessité de voslre maison , laquelle vous m'avez souvent commandé de luy représenter, je supplié tres-humblement sa majesté d'user de sa libéralité envers vous, ce qu'il trouva fort bon. Maintenant, madame, vous me reprochez que j'ay dict cella pour rendre vostre voiage moins désirable. Est-il possible que vous soiez si animée contre moy de détourner, par une interprétation qui n'a apparence quelconque, un service que j'ay voulu rendre au bien de vos affaires, et qui vous estoit tres-necessaireV Pour mettre fin à cet article, je conclus, ma-
dame : je n'ay oncques faict courre le bruict de \ostre volonté, ne la sachant point j je n'ay polnct voulu prévenir par ma lettre ce que vous pourriez descouvrir de mon intention , que vous pourrez mieulx sçavoir par les tesmoings que je vous ay nommez ; je ne pensay oncques rendre vostre retour moings désirable en touchant quelque mot du besoing de vostre maison; car je sçay que ce que j'en dis fut fort bien receu, fut suivy par la Royne vostre mère d'une affectionnée prière, et je sçay que je y apportay, oultre ung désir enflammé de vous servir, la considération de l'opportunité du lieu et du temps, et de tout ce que la prudence requiert.
// paroi st par là que vous voulez vous opposer à tout ce que vous pensez que je désire, ou en quoy vous cuidez que je puisse ai^nir de Vutilliié.
Madame, je responds que vous concluez tout au contraire de vostre ai-gument; mais, pour laisser à part la subtilité et l'art de la dispute , je vous diray que je suis infinimentaise d'apprendre mainctenant par voz paroles que vous aiez désir et affection de venir icy. C'est ce que j'ay jusques icy ignoré, et vous me l'avez tousjours celé. Vous ne me sçauricz nier, madame, que vous n'aiez sceu quel estoit sur ce mon advis; car j'ay faict profession ouverte de maintenir que vostre retour estoit nécessaire, et que vostre présence serviroit icy de beaucoup pour vous, pour le Roy vostre mary, pour la paix de la France et pour le bien universel. Quant à mon particulier, j'eusse esté privé de sens commun et cnnemy de mov-mesme de ne désirer
vous voir icy près du Roy voslre frère, non pour espérer avoir par ce moieu plus de biens et plus grand estât (car je uay jamais mis telle chose en considération), mais pour ce qu'il ne me pouvoit advenir un plus grand contentement qu'estre près de vous, que exercer icy ma charge, sans m'esloigner du Roy et sans me distraire du conseil ny du parlement; et aussy que le comble de mon heur estoit de vous voir en lieu où j'estois asseuré que vous trouveriez infinis tesmoings de mes fidèles actions pour vostre service. Or, madame, je remarque en vostre lettre une manifeste contradiction : car en cet article vous me voulez blasmer d'avoir tasché à m'opposer à vostre retour, et, en ung aultre endroict, vous m'accusez atrocement et me couvrez le visage de honte de ce que, aveq affection extresme, impatiemment j'ay désiré de vous veoir icy; cela ne se peult accorder. Pour me resouldre en cet article, attendant que je responde à l'aultre en son lieu, je jure et proteste devant Dieu et devant ses anges que, tant s'en fault, madame, que j'aye jamais eu en volonté d'empescher voz désirs et vos desseings, lorsque je les ay sceuz, que, au contraire, vostre seulle inclination m'a esté comme une loy, et vostre volonté si chère que je 1 ay préféré tousjours à moy-mesme, au conseil de tous mes amis, et au proffict et utilité de mes affaires et de toute ma maison. Mon bien et mon honneur estoit, madame, de demeurer continuellement près du Roy, puisqu'il luy plaist me faire cette grasce de me veoir de bon oeil, comme vous sçavez qu'il faisoit lorsque je partis
pour vous suyvre en Guyenne. L'occupation digne de mon aage et de ma profession estoit d'assister assiduement au conseil-d'Estat de sa majesté, ou en son parlement, et non de quicler l'ung et l'aultre exercice pour ouyr les plainctes de vostre pourvoieur et m'occuper en choses beaucoup moindres, lesquelles neantmoings je n'ay jamais desdaignées pour vostre service. C'estoit à moy, madame, estant jà sur le déclin de mon aage, de penser à nettoier et liquider ce peu de bien que Dieu m'a donné, affin de le laisser à mes petits enfFans franc de debtes et d'hypothecques , comme je l'ay receu de mes ancestres , et non pas le charger de tant d'obligations, comme j'ay faict; car je me suis veu avoir emprunté et debvoir pour douze mil escuz d'une part, huict mil escus d'aultre, plus cinq mil escuz à Bousquet, trois mil escuz à vostre orfebvre, oultre six ou sept mil escuz que je vous prestai , deniers clairs, lorsque j'estois en Gascongne : de sorte que, si lors Dieu m'eust appelé à soy, je laissois la plus embrouillée et affligée petitte famille qui fut jamais; car je sray assez et le vois tous les jours comme l'on traicte les enffants de ceulx qui ont faict service. Je ne vous dis pas cecy pour reproche, madame; je suis trop bien né pour mettre jamais en considération telle sorte de services; mais c'est pour vous monstrer combien à tort vous me reprochez que je m'oppose à ce que je cuide estre de vostre utilité, laquelle j'ay tousjours préférée à la mienne.
Lorsque monsieur de Gratens estoit là, vous luj Jistes escrire au Roy mon marj qu'il se gardast bien
de me laisser aller ^ quil ne sçauroit rien faire qui luyjust plus préjudiciable.
Madame, je respoiids que j'eusse bien voulu avoir parlé à mon frère de Gralens. Lorsque l'occasion s'offrit de ce propos , il estoit party pour aller à Bloys et ne luy ay oncques escrit , d'autant qu il n'a esté besoing, comme vous entendrez par ce qui s'ensuict. Vous sçaurez donc, madame, s'il vous plaist, que mon frère de Pujols ', en la compaignie de deux fort spéciaux serviteurs du roy de JNavarre me vint trouver en l'hostel d'Anjou, aveq un pappyer plain d'advis qui venoient de Coutras, où vous estiez pour lors aveq Son Altesse et aveq le Roy vostre mary : entre aultres il y avoit ung article qui contenoit que vous partiez dans cinq ou six jours pour venir deçà ; que voz meubles estoient jà en chemin et que le roy de Navarre s'en venoit aussy, ayant promis et juré à Son Altesse de l'accompaigner à la guerre de Flandres, durant laquelle vous demoureriez à la Fere, en Picardye , pour estre près de tous les deux. On me demanda là-dessus ce que j'en pensols ; je dis que je ne croyois rien de cella, parce que je venois de recepvoir vostre lettre de madame de Piquigny, qui n'en faisoit nulle mention. J'adjoustay aussy que, si cella estoitvray, le roy de Navarre faisoit la plus grande folie (et pardonnez-moy, s'il vous plaist, si j'use de ce mot), que fit jamais homm.e sage. On voulut savoir la raison; je
■ Arnaud du Faur, seigneur de Pujols en Agenais, qui fut premier gentilhomme de la chambre du roi de Navarre, gouverneur de IMontpellier sous le roi Henri IV, et son ambassadeur en Angleterre.
la dis au long, et priay mon frère de la faire entendre audict seigneur Roy , si besoing estoit et ne craindre poinct de me nommer. Je ne sçais s'il aima mieulx en escrire h mon frère de Gratens; tant y a, madame, que ma raison me sembloit fort bonne, pour le moins plaine d'affection envers vous et le Roy vostre mary, et accompaignée de science et prudence d'eslat, comme je vous le prouverois aisément, si j'avois entrepris de le discourir au long. 11 suffira d'en toucher un petit mot : c'est que, la paix venant d'estre faicte, non encores exécutée et à peine reçeue , si le roy de Navarre partoit, je disois qu'il ne falloitdoubter qu'il n'advint deux choses : l'une, que ceulx de la religion ne reprissent soudain les armes , l'aultre qu'ils ne pensassent d'estre trahis de luy et qu'ils n'esleussent soudain plusieurs chefs ; de sorte que cette oeuvre seroit pire que toutes les aultres ; que l'interest du Roy et de la couronne estoit, puisque Dieu permettoit que fussions divisés de religion, que le roy de Navarre demeurast en créance et auctorité envers son party; car, estant tel qu'il est, il n'endureroit jamais qu'il touchast à Testât, comme, au contraire, il y avoit occasion de craindre que ceulx de la religion , soubz la conduite de plusieurs chefs ignobles et de petite estoffe, se voiant pressés par les armes du Roy, n'entrassent avec les voisins en conventions et négociations tres-pernicieuses à ce royaume. Je concludz que, si tant estoit que le roy de Navarre, pour s'acquicter de sa promesse envers monseigneur, fust contrainct de partir de Guienne, il falloit nécessairement que vous, madame,
y demeurassiez, et qu'il ne vous devoit permettre de venir; car, demeurant sur le lieu, vous pourriez donner ordre à l'exécution de la paix, vous mainctiendriez la créance du roy de Navarre envers ceulx de son party, les garderiez de s'esmouvoir et conserveriez en vostre personne l'auctorité du gouvernement de Guienne, durant que le roy de Navai-re vostre mari en seroit absent. Voilla mon opinion, madame; voilla le sommaire des raisons pour lesquelles je soustenois que vous ne debviez point venir, et que le Roy vostre mary ne pourroit rien taire plus préjudiciable que de le consentir. Débatte qui voudra celte oppinion ; arguez-la, si vous voulez, d'ignorance et d'imprudence; pour le moins, on ne sçauroit nier qu'elle ne soit plaine d'affection envers vostre maison , sans prejudicier à mon Roy souverain et à ma patrie.
yous ne m avez jamais rien escrit ni mandé qui ne Jeust pour me désespérer de la bonne grasce du Roy, et pour rnoster toute V attente que je pouvais avoir de recepvoir aucun bien de luy.
Madame, je responds que cela est fort vray, depuis le XV'"*' d'apvril, que les armes feurent prinses, jusques après la paix; et, puisque vous me metez sur ce propos, ne trouvez point, s'il vous plaist , mauvais que je m'en explicque clairement et vous en die tout ce que j'ai sur le coeur. Lorsque j'arivay en cette court, qui fut en novembre, cinq mois avant la prinse des armes, je vous escripvis, madame, et continuoy tousjours depuis, jusques au xv"'^ apvril, vous mander que le Roy, vostre frère, avoit une mer-
veilleuse satisfaction et contentement de vous, entendant les bons et signaliez offices que vous faisiez pour la conservation de la paix, laquelle sa majesté desiroit sur toutes choses. Je vous mandois aussy la joie qu'il avoit d'estre asseuré par moy de la vraye et parfaicte amitié qui estoit entre vous et le roy de Navarre; sur laquelle amitié il faisoit un fondement certain de la tranquillité de ce royaume. Il me l'a dict cent fois, et, oultre ce que je le vous escripvois , je le priois de le vous tesmoingner de sa main , ce qu'il a faict souvant en ma présence; et mesme quant monsieur de La Rocque partist, il pleut à sa majesté me communicquer la lettre qu'il luy bailla, et me dire ce qu'il luy avoit commandé de rapporter de sa part au roy de Navarre et h vous sur ce propos. Il n'estoit pas possible, madame, de faire plus ample ny plus évidente démonstration de sa bienveillance envers vous. Quant aux deniers et finances, je vous mandois que nous estions au dernier quartier de l'année; que l'espargne estoit espuisée; qu'il ne falloit pas doubter de la bonne volonté du Pvoy, car il commandoit assez; mais que les intendans ne trouvoient où assigner le don des cinquante mil livres que le Roy vous avoit faict; qu'en Testât des finances, pour la prochaine année, il y avoit faucte de fonds pour acquitter les charges ordinaires, et par ainsy il n'y avoit remède que d'espier quelque partie esgarée ou attendre quelques nouvelles érections; que cela estoit bien long, toutesfois que j'y veillerois. Voilla le subject de toutes mes lettres depuis novembre juscjues au mois d'apvril; mais quant
le Roy se vit frustré de son oppinion et de son attente, et que, contre tant d'assurances qu'on luy avoit données, ceulx de la religion eurent rompu la paix et commencé la guerre, je recongnus qu'il changea bien de visage et de langage envers moy; et par conséquent je changeay bien de stille es lettres que je vous escrivois. Ma plume n'estoit lors et ne pourroit estre mainctenant suffizante pour vous tesmoingner la juste douleur du Roy ny l'aigreur de son cœur; et ne fault point vous esbahir, sy je vous mandois que vous estiez entièrement hors de sa bonne grasce ; car, puisque le roy de Navarre prennoit les armes, le Roy, demeurant persuadé de l'amitié qui estoit entre vous deux, il falloit par nécessité qu'il vous tinst pour coulpable, joinct les advertissemens qu'il avoit de toutes parts de la Guienne et de Thoulouze, que voz serviteurs domesticques portoient les armes à descouvert, alloient à la guerre, et assistoient à la prinse et sacagement des villes. Il me faisoit bien mal au cœur d'entendre de sa bouche tous ces propos, et d'estre contraint de remplir mes lettres de sy mauvaises nouvelles; mais j'eusse faict l'acte d'uogmeschant homme et infidelle serviteur de ne vous advertir point de ce qui tant vous importoit; et vous confesse, madame, que industrieusement j'ay faict choix de paroles aigres en mes lettres, pour vous poindre, affin de vous esveiller et exciter à satisfaire au Roy par escript ou aultrement et justiffier vos actions envers luy, ce que je desirois sur toutes choses , tant poui' vous que pour moy. En cet endroict, madame, j'aurois une juste plaincte à vous faire, si vous
me le permettiez; car je courus lors une telle fortune, que, si le Roy eust esté ung prince colère et précipité, ou si Dieu ne luy eust mis dans le cœur mon innocence, il avoit argument, selon la raison humaine, de me faire un mauvais party. Souvenez -vous, madame, de la supplication bien humble que je vous fis, prenant congé de vous à Nerac : je vous priai ne m'escrire jamais d'affaires publicques, et vous remonstray qu'estant du conseil du Roy, près de sa personne et président en son parlement, il ii'estoit pas raisonnable que je m'entremisse d'aucune affaire pour le roy de Navarre, joinct que je sçavois bien que, pour n'offenser ledict seigneur Roy vostre mary (comme il n'estoit pas raisonnable) , vous me cacheriez la vérité de beaucoup de choses, et par adventure me feriez porter quelques paroles, vous estant laissé persuader qu'elles seroient vraies, dont j'aurois après un perpétuel reproche, que j'aymerois mieulx mourir que le Roy m'eust trouvé menteur, et que ce seroit entièrement me ruyner, à quoy enfin vous auriez regret.
Là dessus, madame, il vous pleust me dire et prormettre que, sy par occasion nécessaire vous m'escriviez quelque chose de publicq, je le pourrois asseurer sur mon honneur et sur ma vie. Par quelques unes de voz lettres, je receus commandement de vous [de] dire que ceulx de la religion nedemandoientquelapaix, et qu'il ne falloit point croyre qu'ils voullussent prendre les armes. Vous le pensiez aussy, madame, je le sçay bien ; vous aviez cette ferme oppinion , je n'en doubte nullement. On vous le disoit, on vous Tasseuroit tous les
jours : qui ue Teust creu? Mais moy, qui avois cette nouvelle de vous, par un extresme désir de vous obeïr, je m'aheurUiy et banday tellement pour cette oppinion, que, avec l'inclination et volonté que le Roy avoit à la paix, je resislay aux advertissemens que le Roy recevoit de toutes partz de son roiaumej et advint que sa majesté demeura ferme, sans se deffier de la guerre ny aulcuneraent s'y préparer. De sorte ({ue, lorsque la vérité fust à plain descouverte, le Roy me dist en son cabinet , où estoient messieurs les princes et plusieurs seigneurs de son conseil, que je l'avois mal accoustré, et l'avois empesché de donner ordre à ses affaires, soustenant opiniastrement que ceulx de la religion ne prendroient pas les armes : sur quoy je ne luy respondis autre chose, sinon qu'il fîst de moy ce qu'il luy plairoit, et que je n'avois aultre deffence sinon que vous, madame, aviez esté trompée la première, et moy après vous. Je vous laisse à penser en quel estât j'estois lors , et si je ne doibs pas bien recongnoistre une specialle grâce, bonté et bénignité du Roy en mon endroict. Pour conclusion, madame, le contenu en l'article de vostre lettre est véritable, et j eusse impudemment menti et faict extresme faulte à vostre service de vous celler le mescontentement que le Roy avoit de vous, du Roy vostre mary, et de tous ceulx qui estoient serviteurs de l'ung et de l'aultre.
Quil ny avoit de Varient que pour trois ou quatre mignons j que tout ce qu'on demandoit de ma part estoit refusé; que je ne debvois faire jiul estât; Fredei'ille me le dist de vostre part.
Madame, j'ay respoiidu suffizamment h cet article par le discours précédant, hormis à ce mot de mignon, duquel en ma vie je n'usay ny parlant ny escrivant. Bien tous ay-je peu mander que le bien que le Roy faisoit à ceulx qui estoient les plus près de luy, estoit cause que plusieurs demeuroient sans en avoir, principallement les absens. J'estime le sieur de Fredeville i^entil-homme et homme de bien; il ne receut jamais ny prière ny commission de moy pour parler à vous de ma part; car, au contraire, je sçavois que vous luy aviez defTendu de me veoir; et, de faict, je ne le vis que comme ung esclair, montant dans mon coche pour m'en aller à Sainct-^Maur; il me salua estant avecq vostre secrétaire Seguier, et m^oy eulx. Je ne luy dis autre chose, sinon que je sçavois les delTenses qui luy avoient esté faictes, et partant que je ne pouvois vous escrire par luy sans luy faire tort, et, au demeurant, que nous faisions icy le mieulx que nous pouvions en voz alTaires, sans beaucoup advancer, pour la nécessité des finances du Roy. Il n'eust aultre parolle de moy; car cest celluy que je ne congnois quasy point, et craignois que ce forltuit rencontre luy portast préjudice, tant s'en fault que je luy eusse vouUu donner une créance pour parler h vous.
Par Cambronne vous me mandastes que le Roy vous avoit deffendu de me sen>ir.
Madame, je responds que ce que le sieur Cambronne vous dist de ma part est très véritable , et afiin que n'en doubliez, vous en aurez, s'il vous plaist, ce tesmoingna^e de ma main : c'est, madame.
que, ung dimanche matin que le Roy eust la nouvelle de la prise de la ville de Cahors ', il me manda venir vers luy; je le trouvay qu'il alloit à la messe. Lors publicquement, au millieu delà basse-court du Louvre, en présence de plus de deux cens gentils-hommes, il me dict sy je ne sçavois pas bien que Cahors avoit esté prins et sacagé , tous les habitans massacrés , et le butin des eglizes publicquement vendu à Nerac. Je luy respondis que non ; aussy n'en avois-je point ouy parler. Il continua : « Les officiers auxquels ma sœur a donné (( des offices et beneffices dans Cahors ont trahy la t( ville et receu l'ennemy; je ne veux plus qu'elle aye (( ce moyen de me nuire; j'ay ce matin commandé à u mon procureur gênerai de faire saisir les terres « qu'elle a; et, quant à vous, je vous detfends d'uzer « de son sceau, ny sceller offices quelsconques. » C'est le propos que j'ay tenu à Carabronne pour le vous reiferer; car il estoit nécessaire que vous le sçussiez, mesmes que cela estoit publicq. Considérez maincte-
' '( Le dimanche vingt-neu\ iesme jour de may, partie par surprise , partie par intelligence , les huguenots de Gascongne, partizans du roi de Navarre, gaingnèrent l'une des portes de la ville de Cahors, et y eust aspre combat, auquel le seingneur de Yezins, séneschal et gouverneur de Querci, fut blessé avec plusieurs des siens: et enfin, après avoir vertueusement combattu etsoustenu l'assaut deux jours et deux nuits, n'estant le plus fort, se retira à Gourdon. Le roy de IN'avarre y vinst en personne , dix heures après la première entrée des siens . usant d'un traict et diligence de Béarnois, s'estant levé de son lict d'auprès de sa femme, avec laquelle il voulust coucher exprès , afin qu'elle ne se desfiast de rien. Sur quoi aussi elle oza bien asseurcr leurs majestés que son mari n'y estoit pas , encore qu'il y combattist en personne ... » (Lestoilf. , Journal de Henri III, i58o.)
liant ung peu s'il a'Ous plalst, madame, quelle estoit lors la face et disposition de voz affaires, et en quel péril ceulx qui en avoient la charge; car, le mesme jour, les prescheurs en leurs sennons publièrent au peuple cette nouvelle avec exclamations plus que tragicques. Une chose vous puis-je asseurcr que de cinq mois après je n'entray dans le Louvre, hormis sur le soir de ce mesme jour, que j'allay trouver la Royne vostre mère gisante au lict et griefvement mallade , laquelle neantmoings me donna audiance pour vous; et, après luy avoir recité ce que le Roy m'avoit dict le matin, je la suppliay de deux choses : l'une, que l'on ne proceddast point à la saisie de voz biens, d'aultant que cela touchoit aulcunement vostre honneur, pour ce que les registres du parlement en demeureroient chargez; l'aultre, qu'il luy pleust asseurer le Roy que vous n'aviez jamais donné ny promis aucun office dans la ville de Cahors, pour ce qu'il n'en estoit point vacqué, comme je luy ferois apparoir par le registre des expéditions de vostre sceau que je tenois en ma main. La saisie fut le lendemain revocquée. Je m'esbahis comme il est possible que vous hayez une personne qui, pour le respect seul de vostre service, a encouru la mauvaise grâce et indignation de son prince souverain, et s'est veu précipité en mil dangers.
P^ous m en disiez tout aultant quant la Rojne estoit en ce pais y interprettant toutes choses que vous pouviez apprendre à ce sens quils ne m ainioient point.
Madame, je respondz qu'en cet endroict j'accuse et
me plains de vostre mémoire, et voy bien que la passion de la haine vous a faict oublier le merveilleux contantement que vous monstriez avoir, en ce tempslà, de toutes mes actions et propos, ne vous pouvant lasser d'en parler et d'en rendre tesmoingnage à ung chascun , et singulièrement au Roy vostre mary et à la Royne vostre mère ; laquelle ne me refusera point de certiffier trois choses : l'une, que je l'ay assistée et servie fîdellement en la négociation publicque; l'autre, qu'elle m'a tousjours congncu très affectionné à vostre service, et la troisième, qu'elle m'a veu faire mainctz bons offices envers le Roy et envers elle pour vous , c'est-à-dire assurer leurs majestez de la singulliere amitié et reverance que vous leur portez, de la confiance que vous avez en eulx, et l'occasion qu'ils avoient de vous aymer et chérir.
Ce n est pas que vous desiriez que je sois aveq le Ray mon mary ; car vous n avez m.oings pris de paine de m.e désespérer de sa bonne grasce, de son amitié , et de me mettre mal aveq luy, m'aiant, à Pau, pour la disputte que nous eusmes ensemble pour la religion catholique ^ rapporté qu'il vous avoit dict des parolles, qu'il m'a juré n'y avoir poinct pensé ; lesquelles , si elles eussent esté véritables , je n eusse reçeu le traictement que j'aj tousjours depuis reçeu de luy. %
Madame, je respondz que , par tous les articles preceddens, vous avez tendu à me prouver et conclure que je ne vouUois poinct que vous vinssiez icy, et que je me suis tousjours opposé à voslre vollonté formellement en cet endroit; mainctenant, vous m'ac-
cusez de ce .que je n'ay poinct désiré que vous demeurassiez en Gascongne aveq le Roy vostre mary. Je vous demande , s'il vous plaist , madame : En quel lieu donc pouvois-je désirer que vous fussiez? En quel aultre lieu pouviez-vous estre? Vous en ay-je nommé aulcun? Y en a-il quelqu'un pour vous que Tung de ceulx-là? Sy donc je n'ay poinct désiré que vous parftissiez de Gascongne pour venir deçà , il fault que voi/s me confessiez que je desirois vostre demeure près vostre mary; si , au contraire, mon souhait estoit de vous esloigner de vostre mary, vous avez eu tort tantost de me dire que je me suis opposé à vostre venue de par deçà. La contrariété et répugnance des choses que vous m'imputtez monstre qu'il vous suffit de me hayr, sans prendre ferme pied et sans sçavoir à quoy vous arrester. Choisissez l'ung ou l'aultre de ces deux accusations, s'il vous plaist; encores vous monstrerois-je qu'il n'y en a pas une qui ne me soit honnorable : car, s'il m'est advenu de vouUoir que vous demeuriez en Gascongne, de quoy vous pouvez-vous plaindre de moy en cela , puisque c'est le moien de ne vous distraire poinct d'une compagnie tant agréable à vous que celle du Roy vostre mary? Sy, au contraire, j'ay désiré de vous veoir arriver en cette cour, comme je confesse l'avoir faict, vous ne m'en debvez ny pouvez blasmer, puisque je vous ay souhaictée pour quelque temps en ung lieu où les plus grandz affaires du monde se desmeslent, où vostre prudence peult plus reluire qu'ailleurs , où vous pouvez estre plus utille au Roy vo!>lre mary qu'en quelque aultre part que ce soit, et
où vous estes recoiignue pour digne instrument d'entretenir Tamitic de vos frères, et par conséquent procurer le bien et salut du royaume. Pour response au surplus de l'article, je vous rendz grâces, madame, de ce qu'il vous a pieu ramentevoir le voiage de Pau, que pleust à Dieu qu'il vous en souvint bien ! Il seroit hors de vostre pouvoir de me haïr ; mais je voy bien que vous l'avez oublié. N'est-ce pas vous , madame, qui me distes lors et cent fois depuis , que vous feussiez morte d'ennuy et de regret en ce lieu-là sans mon assistance? C'estoit une hiperbolle; c'estoit trop dist^ je l'accorde; mais aussy vostre humanité envers moy estoit lors infinie. N'est-ce pas vous, madame, qui escrivites lors au Roy et à la Roy ne vostre mère, par un gentilhomme de monsieur le duc de Mayenne , nommé Pardaillan, qui vous vint trouver à Pau, que je vous avois infiniment bien servie en ce lieu : de quoy leurs majestez, par leur première depesche qui fust apportée à Eauze, me remercièrent beaucoup plus que je ne meritois? Oubliez tout cela, puis qu'il vous plaist; mais au moings souvenez-vous que je demeuray sept mois entiers continuellement auprès de vous, depuis le voiage de Bearnj et oncques puis ne vous advint de vous plaindre un seul mot de moy; ains tousjours, depuis ce voiage de Pau jusques au dernier jour que je partis de Nerac, vous m'avez usé de touttes les doulceurs, grâces et courtoisies qu'un homme de ma qualitté pouvoit jamais désirer d'une sage et vertueuse Royne comme vous estes. Pourquoy donc suis-je digne mainctenant , c'est-à-dire trois ans après , de recepvoir re-
proche et injure de ce dont, lorsque vous aviez la mémoire récente , vous me jugiez mériter gré et louange? Ce que dessus n'est que trop suffisant pour satisfaire à tout le contenu en l'article; mais je ne veus oublier à vous toucher ung mot du propos du roy de Navarre, que vous dictes avoir esté mal référé par moy. Il n'est jà besoingde vous ramentevoir l'occasion dudict propos, laquelle je désire estre ensevelie d'éternel oubly ; mais je puis dire avec honneur que le Roy vostre raary et vous estiez lors merveilleusement passionnez, vous d'une juste coUere, luy d'ung ennuy et fascherie non petitte ; l'ung et l'aultre ne cognoissiez pas si bien vostre mal que ceulx qui estoient près de vous et qui en estoient tres-marriz. 11 n'y a rien aussy qui tant nous esloigne de nous-mesme que ces furieux bouillons de l'ame que nous appelions passions ; mais si, lorsque l'orage fust passé et le temps devenu calme, il sembla bon au roy de Navarre de ne recongnoistre poinct pom^ siens certains motz, que je pensois avoir entenduz et receuz de sa bouche pour vous les redire, je n'en sçaurois estre mary; ains suis tresayse d'en avoir esté desadvoué , puisque le fruict de ce desadveu estoit de vous unyr de plus en plus en l'amitié qui est entre vous deux ; la continuation et perfection de laquelle j'ay plus désiré et plus demandé à Dieu que ma vie ny celle de ma femme et de mes enffans , ny chose que j'aye jamais eue au cœur, depuis que Dieu m'a faict naistre en ce monde.
// vous pcidt aussy souvenir de V advertis sèment que me donnantes en mars^ il y a un an, par ou vous
me mandiez ( aveq parolles si expresses , que vous disiez les escripi'ant en ai>oir la larme à lœil ) , que faisant regarder à noz nativitez, vous aidiez recongnu que, ce mois-là, il me debwit tuer de sa main, et que vous me conseilliez et suppliez de me retirer à Agen ou aultre lieu, qui feust à ma des^'otion; ce que , si je r eusse faict lorsque je recevais meilleur traictement de luy, je ne pouçois espérer que d'j estre irréconciliable pour toutte ma vie.
Madame, je respondz qu'il rae souvient fort bien de l'advertisseraent que je vous donné; mais il ne vous en souvient pas, à vous, et voy clairement que , lorsque vous avez escript cet article , vous n'avez daigné vous proposer devant les yeux le billet auquel estoit contenu ledict advertissement : vous eussiez aultrement escript; mais ce sont les effeclz de la haine; il ne chaut pourveu que l'on blesse. Tant s'en fault, madame, que je puisse oublier cet advertissement, qu'il n'y a presque heure du jour qu'il ne m'en souvienne, et il s'en fault tantque je veuille l'oublier, qu'il n'y a rien dont la recordation me soit plus agréable. Vous m'en vouliez faire honte, et je le tiens à honneur. Je parle ainsy, parce que je tiens pour honneur pour moy d'avoir en main une preuve si signallée de la craincte que j'ay eue de vous perdre , et du vif sentiment que j'ay receu dans mon coeur, par une fausse appréhension de la mort de celle à laquelle je n'eusse pas vouUu survi^'re d'ung quart d'heure. Je loue Dieu que les personnes qui peuvent servir à ma justification contre la calomnie , ne sont ny mortes ny absentes de
ce roiaume; a'ous parlerez à elles à la court, si vous vouliez, et m'asseure qu'après avoir bien sondé la vérité de ce faict, vous aurez regret de m' avoir faict une telle injure. En janvier, deux mois après estre arrivé de Gascongne, je fus adverty par Tung de vos serviteurs et par ung mien inlhime aray, qui est en cette court et n'en bougera , que l'on disoit que vous couriez bientost ung grand danger de vostre vie, et que cela estoit ja en la bouche de plusieurs. Il me sembla estre de mon debvoir rechercher curieusement d'où proceddoit ce bruict et les causes d'icelluy ; ce que je jBs, et suivant pied à pied, je trouvay enfin que le bruict n'estoit fondé que sur ung jugement de nativité, dont je fust fort aise, pour ce que je suis l'ung des hommes de France, faisant profession de lettres, qui ait plus mesprisé telles gens en leur art. Touttesfoys, puisqu'il y alloit de vostre faict, je mis peine de trouver l'autheur de ce jugement, pour parler à luy. C'est ung gentil-homme romain ', fort studieux et très versé aux supputations astronomiques. Il vint chez moy, et, après avoir longuement discouru ensemble de plusieurs choses, singuUierement des lettres, je lui demanday en son languaige (car il n'entend poinct le nostre), s'il avoit extraict et jugé vostre nativité. Il me dist que ouy, et de tous les princes et princesses de la chrestienté dont il avoit peu recouvrer l'heure de
' C'était un astrologue de Florence , nommé Francesco Junctini , dont on a plusieurs ouvrages d'astronomie et d'astrologie. Il mourut écrasé sous les ruines de sa bibliothèque. (Nicbro' , Mtm. pour servir à /'Hist. des Hommes illustres, t. XLl.)
la naissance. Je le priay de me faire ce plaisir de me la communiquer; il respondit que fort vollontiers il m'apporteroit son livre, où elle estoitparmy plusieurs aultres. Je luy demanday si son livre avoit poinct esté veu en cette ville; il me dist qu'il ne faisoit difîiculté de le monstrer à personnes de sçavoir, désirant d'apprendre d'ung chascun. Nous nous separasmes ainsy, hormis qu'il adjousta qu'aiant dressé la nativité de monsieur le mareschal d'Aumont % à sa prière , peu de mois avant qu'il feust blessé, il luy avoit predict le jour et la façon qu'il debvoit estre assailly, et me pria de m'en enquérir aveq ledict sieur mareschal. Je trouvay que cela estoit vray; il fault que je confesse que cela m'estonna. Aussy ce rencontre de vérité avoit donné telle foy et créance à cet homme, qu'il n'y avoit petit ny grand à la court , qui ne desirast de le congnoistre et l'emploier; car, comme vous sçavez, madame, en une grande compaignie si plaine d'oisiveté et de vanité, il n'y a pas faulte de curieux. Quelques jours après, ce gentil-homm.e Italien vint chez moy, m'apporta son livre, me monstra vostre nativité et son jugement sur icelle, entre aultres choses que, depuis le xxi^ mars jusques au xxix^ dudict mois, vous estiez en extresme danger de mort viollante, per conto del honore. Ce furent les motz dont il uza , que vous entendez assez; et pour autant qu'il congnust, en mon visage ou aultrement, que j'avois le cœur saisy et l'esprit troublé, il me dist que non seuUement Dieu estoit
' Jean d'Aumont, sixième du nom, maréchal de France en lôjg, mort en iSpS.
par dessus telles choses (ce que je croy mieulx que luy), mais aussy la prudence et la sagesse humaine, et qu'il avoit experimanté plusieurs fois que les effects malings des affections et impressions des astres estoient facillement es\ités et destournés par ceulx qui en estoient advertis, et y daignoient prendre garde. Icyje jure le Dieu qui m'a créé, qui me sauvera et qui sera juge entre vous et moy, madame, que je ne vous eusse rien mandé de tout ce faict, n'eust esté que je fuz adverty qu'il estoit venu à la congnoissance du Roy et de la Royne vostre mère, et qu'ils en avoient ouy parler bien avant. Cela me donna occasion nécessaire de voulloir sçavoir d'eulx s'il seroit bon que je vous en escrivisse un mot. Leurs majestés me dirent qu'il ne seroit que bon , pourveu que ce que je vous en manderois ne feust veu que de vous , et que ce feust de telle sorte, que vous n'en prinssiez ny allarme ny effroy. Je différai le plus qu'il me fut possible, tant la chose me desplaisoit; enfin, comme je vis le terme approcher, je vous mandé, non dans une lettre, ains seullement dans ung petit billet en fort peu de motz , la vanité de ces prédictions, les erreurs dé cet art dignes de mocqueries, l'occasion neantmoins que j'avois devons donner cet advertissement, à mon très-grand regret, aiant la larme à l'oeil. Je vous priois aussy de ne vous en effroier ny esmouvoir aucunement, et, pour la fin,, je vous donnois un petit conseil qui estoit, non pas, comme vous escrivez en vostre article, de vous retirer en une ville f[ui feust à vostre devoiion; mais bien je vous conseillois (d'aultant que les jours marcquez par
la prédiction estoient les jours de la sepmainc saincte), de vous en aller à Agen ou au port Saincte -Marie ou en quelque aultre prochaine ville faire voz dévotions; car aussy bien, en tels jours, il ne me sembloit pas raisonnable de demeurer à Nerac. Regardez mainctenant, s'il vous plaist, vostre billet; vous trouverez qu'il est ainsy. Apprenez-moy , je vous supplie, madame, en quoyje puis avoir failly et en quoy je vous ay offancée : est-ce pour vous avoir donné l'advertissement, ou pour vous avoir donné le conseil, ou pour tous les deux ensemble? Quant au premier, n'eusse -je pas faict grande faulte de vous taire et celler ce que le Roy vostre frère sçavoit, ce qui estoit sceu de vos amys de cette court , et qui ne vous aportoit aucun mal ny préjudice pour le sçavoir? Passons encore plus oultre : sy, ne vous ayant poinct donné cet advertissement , il vous feust, madame, arrivé quelque inconvénient ces jours-là, en quoy en eussé-je esté? Qu'est-ce que le Roy et la Royne m'eussent dict? qu'est-ce qu'on eust pensé de moy? qu'estce que ma conscience m'eust suggéré? Certes, j'eusse mérité d'estre appelle non seullement serviteur paresseux et nonchalant, mais, qui pis est, traistre et conjuré à vostre mal. Vous me direz peult-estre, madame, que telles prédictions ne sont que resveries et qu'elles n'adviennent poinct. Je vous responds que je suis de mesme advis que vous. Mon billet, duquel il est question, le porte disertement et en termes exprès; mais quoi ! en telles matières, ceulx qui sont touchez d'amitié, craignent pour leurs amys, non ce qu'ilz pensent
qui adviendra , ains ce qui pourroit advenir, et appréhendent le péril, d'autant seullement qu'ilz n'ont poinct de certitude qu'il advienne. Vous n'estes pas la première des Roynes ny des Roys auxquelz on aie par la judiciaire presdit le poinct de la mort; et n'y a pas faulte d'exemples, dans les livres, de plusieurs grands monarques qui ont esvité le fatal péril, pour l'avoir preveu, et d'aultres qui sont demeurez sucombez soubz le coup, pour n'en avoir tenu compte. Je ne sortiray poinct de vostre illustre maison ; le temps de la mort du feu roy Henri, vostre père, et le genre d'icelle, ont esté dix ans auparavant remarqués par Lucas Gaurieres ', en ung livre de nativitez publié par toute la chrestienté. Il est demeuré en l'oppinion de plusieurs, qu'on a estimé sages en France, que, si on eust pris garde, il estoit facille d'esviter ce péril ; qu'ung si bon pruice seroit encore vivant, et que nous n'eussions poinct veu les malheurs et ruynes qui sont advenues en ce royaume par sa mort. Je m'en remets au secrect jugement et à la providence de Dieu; car, quant à moy, cent mil exemples tels ne me sçauroient faire adjouster créance à telles prédictions; mais aussy, d'aultre costé, ne voudrois-je pas estre sy téméraire et sy imprudent, que, me trouvant en ung
' Luc Gauric, mathématicien et astrologue italien, qui se fit une grande réputation par ses succès dans l'astrologie judiciaire. Il a laissé un assez grand nombre d'ouvrages, et entre autres une Méthode pour apprendre la Grammaire à toutes sortes de personnes , dans l'espace de trois cents heures. Ses œuvres ont été recueillies et publiées à Bâle, 1575, 3 vol. in-fol. Sa vie a été insérée dans les Mémoires de Niceron, t. XXX.
conseil d'un prince ou d'une personne que j'aymasse bien fort, je voullusse oppiniastrement le destourner de prandre garde à son faict. C'est ainsy que j'en ay uzé envers vous, madame, non seullement pour ce que vous estes Royne, sœur du Roy et ma maistresse; mais aussy pour ce que vous estes la personne du monde à qui je desirois plus longue et plus heureuse vie. Je n'ay donc poinct failly de vous avoir donné l'advertissement, et n'ay apporté en ce faisant qu'une très-bonne et très -louable intention. Reste mainctenant à parler du conseil que je vous ay donné, lequel je soustiens et maintiens estre bon et exempt de tout sinistre soubzçon et reproche. Pour Dieu, madame, escartez ung peu de vous la passion et la haine, et rendez à la lumière excellente de vostre esprit le lieu et la place qu'elle souloit tenir en vous, comme j'espère que vous ferez : qu'est-ce que vous trouvez à 1 éprendre en ce conseil .'* que contient -il de mal? Vous ay-je par icelluy persuadée d'adjouster foy entière à l'advertissement? non, certes. Les parolles du billet, comme vous voiez, sont tout au contraire. Vous ay-je conseillée d'en regarder de moins bon oeil le roy de Navarre, vostre mary, ou luy en faire pire chère et démonstration quelconque de craincte? Il ne se peult dire; car aussj n'ay-je jamais creu cela de luy. Vous ay-je conseillée , madame , de vous armer, d'envoier quérir des gentils-hommes ou soldatz pour estre près de vous, d'advertir ceulx qui avoient en main les forces du Roy vostre frère , afïin de vous enlever? Vous ay-je conseillée de vous esloigner du
Roy vostre mary et des lieux où il a commandement , et vous retirer à Bourdeaux ou à Thoulouse, villes ausquelles il n'auroit accès pour approcher de vous? Rien de tout cela. Quoy donc? SeuUement je vous ay donné conseil de vous retirer pour sept jours hors de Nerac , chose que vous debviez faire sans moy, c'est-à-dire sans l'advertissement, à cause de la saincteté et cérémonie de ces jours-là, et vous en aller en la ville d'Agen , qui n'est esloignée de Nerac que de quatre lieues , pour y faire vos dévotions; et, pour ce qu'il me vint soudain en l'esprit que Agen estoit ville peu affectionnée au Roy vostre mary, et que peult-estre il s'ofFenceroit de vous y veoir aller, je vous nomme le port Saincte- Marie, lieu ouvert de tous costez, auquel le Roj vostre mary alloit et venoit en moings d'une heure , et du quel il ne pouvoit avoir aucune mauvaise oppinion. En somme, madame, je ne récuse juge du monde. Donnez à considérer et juger ce faict à quiconcques vous plaira; je m'asseure qu'à pur et à plain je seray absoulz, non seuUeraentde crime, mais de soubzçon. Cognoissant y parla responce que je vous fis, que je m en mocquois et descouvrois vostre artijjice , vous rnescrivistes deux lettres pour vous excuser, que je garde : par la première, vous rri escrwiez que ce qui vous la faict escrlre, a esté pour oheyrà ceulx qui ont puissance de vous commander ( que je ne puis interpréter que pour le Roy ou pour la Royne, que je ne sçaurois croire qu'ils vous eussent commandé une telle meschanceté);et, en leur obéissant, vous faisiez acte de très irifidelle amy à V endroit de celle qui vous
awit choisj- comme pour père , et comme celluy en qui je voulois fier ma fortune entière.
Madame, la responce que j'ay faicte au preceddent article, s'il vous plaist la considérer, est plus que suffisante pour satisfaire Yostre esprit en tout ce qui est de ce faict; car, vous aiant monstre l'origine et le progrez d'icelluy et la bonne et sincère vollonté que j'y ay apportée, sans avoir aultre dessein ny cogitation que une craincte défaillir h mon debvoir, il me semble que vous ne pouvez rien plus désirer de moy, et qu'il ne vous reste occasion aulcune de plaincte. Touttesfois, puisque vous usez de ces troys motz : artiffi.ce, Tueschanceté et injidelle amy , je suis contrainct de vous en parler encores. Quant au premier et second, il semble, par la propriété et signification d'iceulx , que vous veilliez soubzçonner que l'advertissement aye esté une chose attiltrée et apostée par le Roy, par la Royne et par moy, et que c'estoit une finesse, une ruze et ung stratagème couvert , pour vous nuire et faire tort, du quel stratagesme je me sois voullu rendre exécuteur. N'est-ce pas, madame, ce que vous entendez par ce mot artiffi.ce ? Certes, madame, je suis contrainct de lever les yeux au ciel, et quasy demander à Dieu justice de vous. Est -il possible qu'il vous soit venu en la pensée que j'aye voulu conspirer et conjurer contre vous ? Aveq qui ? Aveq le Roy vostre frère ? Aveq la Royne vostre mère? Et pourquoi? et à quel effect? vous demeurez courte; vous ne vous en explicquez poinct. Je cherche et recherche en mon esprit l'effect que vous pensez qu'on pretendoit par cet artiffice ;
je n'en trouve ung seul qui ait apparence ny verysimilitude ou qui en approche; et touttesfois je demeure griefvement injurié par vous, comme si je m'estois laissé gangner et praticquer à quelques ennemis vostres contre vous. Je serois infiniment mary que leurs majestez eussent congnoissance de ce soubzçon; car elles auroient trop juste occasion de s'en plaindre. J'ayrae mieulx porter cette croix moy tout seul et me consoller en ce que, quant ma vie et mes actions, passées aveq honneur au public théâtre de la France , ne me pourroient garentir de cette calomnye, j'ay mon Dieu et le ciel pour tesmoings de mon innocence, et de n'avoir oncques songé ny pensé à faire chose qui vous peust apporter, je ne diray pas blasme ou dommage , mais je diray tant soit peu de desplaisir. Quant au mot à'injidelle amy, il convient fort mal; car je ne suis pas sy sot d'avoir espéré jamais pouvoir mériter aultre nom de vous que celluy de serviteur, duquel je me tiendra y tousjours très honnoré, et, pour le regard de l'infidellité, je ne refuseray oncques de reparer aveq mon sang et ma vie ce que l'on me pourra monstrer avoir meifaict contre la foy de vostre service. Ce m'est aussy trop d'honneur, madame , de lire en la fin de vostre article que vous m'aviez choisy comm.e vostre père et comme celluy à qui vous voulliez fier toute vostre fortune; car, quand bien j'eusse emploie cent et cent vies pour vostre service, je n'eusse pourtant jamais peu mériter ny estre digne d'ung si favorable propos et d'un nom sy précieux. Bien vous diray-je, madame, que Dieu m'aiant donné par sa grâce lignée et postérité , et
m'aiant profondement gravé dedans le cœur le sentiment de l'amitié paternelle, je ne sçache touttesfois jamais avoir plus tendrement aymé aucun de mes enffans, ni aveq plus de passion avoir désiré pour eulx bien et honneur que j ay faict pour vous, madame. C'est ce qui m'attriste le plus, voiant le traictement que vous me faictes; car, si jefeusse entré en vostre service aveq l'intention de la pluspart de ceulx qui servent les Roys et les Princes, il ne me chaudroit gueres de vous voir changer de vollonté en mon endroit, et recevrois ce traict comme chose ordinaire , de laquelle on doibt faire estât des le premier jour du service.
En la seconde lettre , vous m'escrwiez une excuse non moins indiscrette et peu considérée pour un homme si sage j qui estoit quaultre chose ne vous aifoit conduict à me donner cet advertissement que Vextresme passion que ne maillez osé dire, mais quà cette heure vous y estiez forcé par le désir de ine revoir.
Madame, je responds que, par cet article, vous avez pensé me combler et abismer de honte, et par ce moyen me clore la bouche. Dieu me rende plustost muet et manchot, que, pour repousser injure quelconcque , je m'oublie tant de dire jamais ou escrire chose qui vous puisse desplaire; mais aussy vous me permettrez, s'il vous plaist, que, gardant le respect que je vous doibs comme à la soeur de mon Roj souverain, comme à la femme du roy de Navarre, de la maison duquel mes prédécesseurs ont esté, de père en filz depuis six vingtz ans, tres-fidelles servi-
teurs, et comme à celle qui a faict plusieurs mois démonstration d'une specialle bienveillance envers moi, je vous propose des deffences plaines de vérité et candeur contre cet article, lequel je ne suis pas marry avoir esté communicqué par vous, madame, au Roy vostre mary; car je croy fermement que Dieu, qui maine et pousse les cœurs des roys, luy fera veoir, sans autre clarté de deffence mienne , la vanité de l'article, et luj gravera en l'esprit l'iionnesteté de ma pensée et l'innocence de mon affection. Mais entre vous et moy, madame , le lieu et rang que j'ay tenu auprès de vous, et la congnoissance que j'ay acquise des affaires du monde par un long usage, me donnent la hardiesse de vous dire, que tout ainsy que la plus grande infidellité que puisse commettre un serviteur envers ung prince ou princesse, c'est d'abuser des lettres qu'il a cet honneur de recepvoir, de les garder pour en foire trophée, affin de nuire à celluy qu'il sert, ou, qui pis est, d'apporter quelque mauvaise interprétation ausdictes lettres , sur l'occasion de quelques parolles doubteuses et equivocques, aussy, madame , c'est une très grande faulte à une princesse de ne juger aveq équité et sincérité des lettres qu'elle reçoit de ses domesticques absens, principal- Icment de ceulx desquels elle a veu en présence les faicts et congnu, par leurs actions, leur coeur et leur voUonté. Je ne fais pas cette saillie, affin qu'elle me serve pour esviter à respondre au contenu de l'article, ains seuUement pour vous advertir que vous preniez garde de n'establir par mon exemple une loy et une
instruction à tous voz serviteurs, peu utilles à vostre service, voiant que vous gardez les lettres pour nuire, si besoing est, et que vous les censurez et reprouvez selon les mutations et changements de voz vollontez. Quant à la mienne , dont est maintenant question , qui est la seulle et unicque qui vous ait despieu, à ce que je juge, puisque vous ne vous plaignez poinct des aultres, je aous diray que la passion de laquelle je parle en la dicte lettre n'est aultre que bien fort honneste et accompaignée du debvoir de m^on aage et de ma quallité. Nostre façon d'escrire aujourd'huy, en France, est plaine d'excès et de toutte extremitté; nul n'use plus simplement de ces motz : ajmeret servir \ On y ajoute tousjours : extresmement , infiniment , passionement , esperduement et choses semblables, jusques à donner de la divinité aux choses qui sont moings qu'humaines. 11 n'y a frère qui escrive à sa soeur, ni sœur h son frère, ny serviteur à sa maistresse, qui, par une façon et erreur commune d'escrire , ne se laisse transporter à des extresmes par des paroUes du temps, et ne se mette hors de la ligne et du poinct du debvoir, voire, j'oseray dire, hors de l'honnesteté. Mais, puisque la nécessité porte que l'on escrive, et que l'on ne s'en peult passer, j'estime que la raison veult que ceulx qui reçoivent les lettres rapportent et réfèrent les motz d'icelles à la condition et quallité de ceulx qui escri-
' Il faut remarquer qu'à cette époque le mot servi?- avait une acception toute spéciale, comme on peut le voir dans les Mémoires, paiexemple dans ce passage, où Marguerite dit, en parlant de dn Gua : « Il vouloit faire croire que Bussy me servait. >> (P. 54)
vent. Ainsi la sœur, quant elle lira es lettres cle son frère qu'elle est passionnément aymée de luy, et qu'il languit et meurt pour ne la voir, pensera soudain : c'est ung mien frère qui m'escript, et refferera ces motz de passion à une amitié fraternelle. Chacun doibt ainsy faire en sa quallité et en son degré : aultrement nul vivant ne pourroit s'exempter de la calomnie. Si vous doubtez encore, madame, de mon intention, et que , sans vous arrester à ma quallité et à ma condition, vous veilliez sçavoir l'intérieur de mon cœur en cet endroict, je vous en donneray des remarques tres-evidentes et qui ne se peuvent calomnier : n'est-il pas vray, madame, que j'ay demeuré dix-sept mois continuellement auprès de vous , aveq tant de familiarité, aveq tant de communicquations de touttes sortes de propos et aveq une habitude si privée, qu'il ne s'en peult trouver ny souhaiter une plus grande? Et neantmoings je m'asseure que vous ne me vistes oncques escarter ung seul moment du respect que ma fortune doibt à la vostre, et ne sçauriez me reprocher que je n'aye esté tel le dernier jour que le premier, en vostre service. Si Dieu ne m'a donné l'entendement si bon qu'à plusieurs aultres, sy puis-je dire, madame, qu'il ne m'a pas tant abandonné de me laisser penser à une chose, laquelle, oultre le vice et la meschanceté qu'elle contient, m'eust rendu ridiculle à ung chacun et digne de mocquerie. Or, n'y a-l-il rien au monde que j'aye plus soigneusement voullu esviter que de donner argument d'estre mocqué, et confesse que j'ay tousjours plus paré à ces coups-là qu'à ceulx de la
mesdisance, laquelle je n'ay oiicques espéré pouvoir fuir, d'autant qu'elle travaille tousjours les hommes qui sont dédiez aux affaires puhlicques. Mais, pour retourner à l'argument, seroit-il possible, si j'eusse rien eu au cœur approchant de ce que vous faictes raainctenant semblant de penser, que je n'en eusse donné quelque signification; qu'il ne m'en feust eschappé quelque petit mot estant près de vous? Nul homme ne le croira de moy, qui ay le naturel impatient et hors de toutte dissimulation. Mais quant bien j'eusse esté aultre, je m'asseure que je n'eusse peu esviter vostre clairvoyance. Je laisse plusieurs arguments qui convainqueroient bien aisément l'interprétation que vous avez , je ne sçay par quel dessein , voullu donner à deux ou trois motz de ma lettre ; mais il me doibt suffir que vous ne le croyez pas vousmesme , et que, parmi a^os papiers , vous trouverez des tesmoignages certains combien ma vollonté estoit esloignée de telle entreprinse. Et, certes, je puis dire n'y avoir oncques en ma vie pensé; et ce que je vous escrivis lors ( si les parolles sont telles que vous les avez couchées et insérées en vostre article, car je n'y j-econgnois poinct mon stille) ne tendoit à aultre fin que pour vous certiffier que, s'il y avoit eu de la faulte à vous donner l'advertissement de mars, elle ne procedoit neantmoings que d'une bonne source, de l'extresme amitié que je vous portois : ce que vous avez deu interpréter selon ce que vous avez veu de moy par une si longue et sy assidue présence, et selon
ce que vous avez cogneu, par tant de lettres que je vous ay escrites devant et depuis celle-là.
Me voyant en la nécessité où la guerre rriavoit réduite y qui estait telle que je navois pour vi^'re aultre moien que de vendre ma maison, vous empeschastes que plusieurs ne Vacheptassent , qui en voulaient donner ce que vous en avez trouvé ^ la revendant plus que ne Vavez acheptée.
Madame, je respondz que je vous ay tousjours desconseillé la vente de vostre maison, pour ce qu'il me sembloit qu'il vous estoit fort séant d'avoir une maison en cette ville, et aussy que je craingnoisque le Roy vostre frère, qui vous l'avoit donnée, en demeurast offensé. Toutesfois, vaincu par plusieurs réitérés commandemens, je la mis en vente, au mois de febvrier, deux mois avant la guerre, et lorsque nul n'avoit icv oppinion de la prinse des armes; car, s'il y eust eu seulement le moindre soubçon de guen^e, il ne falloit espérer que homme du monde eust voulu contracter ny Aous oIFrir ung seul denier de vostre maison. Ayant donc receu vostre dernier commandement en febvrier, il me sembla, puisque ladicte maison estoit provenue de la libéralité du Roy, qu'il estoit raisonnable qu'il en fust le premier refusant. A cette cause, je luy en escripvis et despesché exprès ung des miens pour cet efïêct à Sainct-Germain, où lors estoit sa majesté. Il me respondist de sa main, j'en ay la lettre, qu'il n'avoit commodité de l'achepter, et me conseilloit de la vendre à quelque ambassadeur estranger; car elle estoit si près du
Louvre et en place de si grande \eue, qu'il ne pensoit pas qu'il se trouvas! aulti e qui l'acheptast. i\pres cette responce, je fis rechercher par Corbinelli, que vous congnoissez, l'ambassadeur de Venise, d'aultant qu'il avoit, quelque temps auparavant, marchandé la maison de feu monsieur de IMorvillier' : il n'en voulust rien olFrir. Je parlay à monsieur Schomberg % qui me dist que vous la luy aviez vouUu bailler pour vingt-sept mil livres, et qu'il seroit bien marry d'en donner davantage. Monsieur le mareschal de Rez en offrist, au dernier mot, trente mil livres, encore qu'elle luy feust plus commode qu'à nul aultre. Monsieur l'evesque de Langres en offrist pareille somme , à la charge de précompter quatre mil livres, que vous luy debviez, depuis le voiage que vous fistes en Flandres. Il n'y eust que madame de Longueville qui en offrist trente-six mil livres, moiclié rente, moictié argent, et ne se trouvera que jamais homme du monde aye offert ung seul denier de vostre maison que ceulx que je vous ay nommez, comme je vous escripvis des lors. Aussy n'est-ce pas maison qui puisse trouver nombre d'achepteurs. Quoy voiant, je vous manday que, s'il vous plaisoit, je la prendrois au plus hault prix de
' Jean de Morvillier, évèque d'Orléans, abbé de Saint-Pierre de Melun, garde des sceaux de France, mort en ïS-jy.
' Gaspard de Schomberg, gentilhomme allemand, colonel des reîtres, naturalisé en iSjo, et nommé par Charles IX gouverneur de la Haute et Basse-Marche , intendant des finances, etc. Il fut confirmé dans toutes ses charges, honneurs et pensions, en i58o, parle roi lienri III. Mort en iSgg.
ceulx qui offroient argent comptant, et que je vous ferois délivrer l'argent à Nerac, d'aultant que vous m'aviez escript que ne voulliez que ces deniers passassent par voz finances , ains vinssent droictement aux coffres de vostre chambre. Et affin de satisfaire plus promptementà vostre désir, j'envoyai des lors à monsieur de Gratens mon frère et à vostre trésorier une procuration pour prendre à interest, à Agen ou à Bourdeaulx, en" mon nom, la somme de trente mil livres. Cinq jours après, je despesché en diligence à Nerac, pour revocquer ma procuration , parce que je fus adverty que l'on prenoit les armes, et que je craignois d'estre calomnié de ce que je fournissois si notable somme d'argent à Nerac en temps de guerre. Ma despesché estoit adressée à Hubault, lequel vous fist entendre ma volonté et vous monstra mes lettres, par lesquelles je luy deffendois de passer oultre. Toutesfois , madame, vous le contraignistes de passer le contract pour moy , à mon très-grand regret. L'argent fut pris par les miens à dix pour cent d'interest, paiable de main à main , selon la coustume du pays. Il me fallut aussy paier les lotz et ventes et aultres droictz seigneuriaux, de sorte que, en comptant la somme principalle, Finterest de dix pour cent, les lotz et ventes, la remise du paiement de la pluspart des deniers à Paris, et cent escuz que je donnay à vostre concierge Moïse, pour le desdommager, l'achapt de vostre maison me revient à trente-six mil huit cens livres en deniers clairs. Ung moys après cet achapt ou environ, le Rov eust désir de recouvrer ladicte maison
pour monsieur d'Arqués '. Le marché fus.t conclud et arresté à pareille somme que j'en avois desboursée; mais, quant ce vint à passer le contract, il n'y eust point d'argent, ains seulement des assignations sur Tespargne, que je ne aouIus accepter; car les créanciers, desquels j avois emprunté ladicte somme, ne s'en fussent conteniez : de sorte qu'aiant rompu ce marché avec le Roy , je demeuré en très-grande peine, me Aoiant chargé d'une maison dont je faisois trois mil livres de rente et que je ne pouvois vendre, puisqu'il estoit cogneu d'ung chascun que sa majesté la vouloit. Je demeurai en cet estât jusques au mois d'octobre, que je renoué le marché avec le Roy, à conditions fort desavantageuses pour moy ; car, encores que le prix feust augmenté jusques à quarante mil livres , il falloit donner deux ans entiers et ce qui restoit de l'année courante de terme, et , qui pis est, se contanter d'assignations sur l'espargne, sans avoir seureté. Neantmoings la nécessité et l'importunité de mes créanciers me contraignirent d'accepter ces conditions inicques; mais quant ce vint de rechef à passer le contract, on ne se voullut contanter de la garantie du contract que vous aviez passé avec moy, ny de l'obligation de mes biens , à cause des sommes de deniers dont j'avois respondu pour vous, tellement que le marché fut rompu. Je vous en escrivis lors, madame, et vous supplié de reprandre vostre maison au pris de trente-sept mil livres, qu'elle me coustoit lors , et vous
' Anne, depuis duc de Joyeuse, pair et amiral de France, l'un des mignons de Henri III.
ofFrois ung an de terme , pourveu que M. de Gourgues ou quelque autre personne sohable, m'en respondisten son nom ; mais vous ne me voulustes respondre là dessus un seul mot. Au mois de janvier, l'année suivante , monsieur Mangot , pour madame de Longueville , entra en marché : je lui offris ladicte maison à trentesept mil livres, deniers comptans , ce qu'il ne voullut accepter. Enfin, le contract fut passé aux conditions qui s'ensuivent : c'est que , de la somme de quarantedeux mil livres la moictié seroit paiée en argent et l'autre moictié en rentes j pour les quelles rachepter je donnay trois ans de terme'. Voilla le beau proffit que j'ay faict sur lachapt de vostre maison ; et s'il vous plaist de le considérer, vous trouverez qu'il m'estoit plus proffitable d'en retirer ce que j'en avols desboursé, que d'accepter les conditions de la dicte dame de Longueville. Toutesfois pensant qu'il n'y avoit pas faulte d'hommes près de vous, qui vous vouldroient faire trouver mauvais de ce qu'en apparence je retirois de la maison six mil livres plus qu'elle ne me coustoit, je despeschay incontinant vers vous et à" vostre conseil , qui est près de vostre personne , pour vous offrir, par procureur speciallement fondé de pro-
' En ce temps (juin 1082) la roine de IVavarre, arrivée à Paris, U'ouvant i'hostel d'Anjou, qui fut de Yilleroi, près du Louvre, vendu par le président Pvbrac à la dame de Longueville, et par ce moien deslogée, acheta le logis du chancelier de Birague, sis à la Cousture Sainte-Catherine, vingt huit mil escus; et se retira ledit chancelier au prieuré Sainte-Katherine, proche de sondit logis, qu'il tenoit en tiltre long-temps auparavant, soubsle nom d'un sien neveu, f Lestoile, Journal de Henri III.)
curation, la dicte somme de six mil livres, en me faisant descharger et tenir quicte envers madame de Longueville de la garendie de la dicte maison , en la prenant sur vous, comme estoit raisonnable. J'ay par devant moy l'acte de mon olfre et la response de vostre conseil. Il me semble que j'ay amplement satisfaict au contenu de vostre article , et qu'il n'y a personne qui ne voie que j'ay traicté et négocié aveq honneur et en fort homme de bien , y aiant plustost receu dommage que profîict.
^oiant que je pou\^ois tirer quelque secours des consignations j vous enfistes ung partj tel que vous donniez le tiers à qui ne mavoit donné L'advertissenient ny n estoit chargé d' aulcuns fraiz , lui rabattant prorata pour chaque parlement où Vedict ne seroit passé.
Madame, je responds que le party des consignations est tel que non seulement vous n'avez occasion de vous en plaindre, mais il ne se trouve ung seul homme de par deçà, du conseil du Roy ou de ses finances, qui ne le juge sy advantaqeux pour vous que chacun s'en esmerveille. Quant aulx partisans, ils y sont sy endommagez et intéressez que l'on crainct qu'ils ne facent banquerouttes; et tout ce à quoy le conseil de la Royne vostre mère travaille est de les flatter et leur donner courage, aflin qu'ilz ne quittent tout , comme je croy qu'ils seront enfin contrainclz de faire; car il est certain qu'ils n'ont peu vendre encore ung seul office que cellui de la court de Parlement , la quelle court n'a voullu toutesfois recevoir relluy qui en estoit pour-
veu, à cause que le edlct est contre le bien du peuple, et n'a esté vérifié ni publié au Parlement , en la forme qu'il doibt eslre. Je vous laisse donc à penser en quel estât sont vos partisans. Ils sont en advance de plus de soixante mil livres envers la Rojne vostre mère et vous, et n'ont reçeu encore ung seul denier, et de deux ans ne sçauroient recouvrer ce qu'ils ont advancé. Tant y a qu'ilz m'ont dict et à ceulx du conseil de la Royne vostre mère qu'ils donneroient trois mil escus , et qu'on les quictast du party. Voilla le mauvais marché qu'on a faict pour vous ; et vous diray de rechef, Madame, comme le sçachant très bien, que, si le party estoit à faire, qu'il n'y am^oit homme en France qui y voullust entrer à quelque prix que ce feust; mais quant le party faict et les conditions d'ycelluy seroient les plus dommageables du monde pour vous , ce n'est pas à moy à qui il s'en fault prandre; car, pour vous dire la vérité de l'histoire, je ne fus oncques d'oppinion de faire party, non que je ne trouvasse les conditions advantageuses pour vous, mais mon advis estoit et a tousjours esté, de dresser seuUement des articles par forme de conferance , et vous renvoyer le tout de par delà, pour passer et faire dresser le contract , si bon vous sembloit. J'assemblay non seullement trois fois ceulx de vostre conseil, mais aussy ceulx du conseil du Roy vostre mary, en ce pallais, personnages d'honneur et de bon jugement. En tous ces dicts trois conseils, il ne se trouva ung seul qui ne feust d'oppinion d'embrasser les conditions du party et en passer promptement con-
tract, de peur que les partizans s'en desdissent, hormis monsieur de Stors et moy, qui demeurasmes entiers et fermes en nostre premier advis ; et n'eust esté que vostre malstre d'hostel Maniquet, qui debvoit partir le landemain pour vous aller trouver, s'en vint * le soir chez moy, comme je m'allols coucher, et fist quasy une forme de protestation contre moy, de ce que j'empeschois que le contract ne se passast, encoresque tout le conseil fust d'oppinlon qu'il devoit estre passé, je ne l'eusse jamais permis. Vos affaires s'en fussent bien mal trouvées , je l'accorde ; mais au moings vous seriez hors de collere contre ceulx qui ont procuré vostre utilité et profllict, comme l'expérience et l'événement le monstre. Quant à la clause du rabais prorata , vous monstrez bien, madame, que vous vous laissez abuser et tromper, et vous donnez en proie à la mallignlté de quelques uns qui sont près de vous; car c'est la clause la plus utille de tout le contract, Aussy la Royne vostre mère n'a pas oublié de la transcrire et insérer tout au long dans le sien, pource qu'aultrement, quand l'un^des Parlements refuseroit de publier le edlct, ceulx du party voudrolent déduire et rabattre, sur le tottal du pris, les sommes entières des quittances délivrées pour les offices du dict Parlement; et nous avons mis que le rabais ne se fera que prorata , c'est à dire par proportion de la somme entière du party, qui est pour ung tiers seuUement; et en ce faisant, vous y gaignez les deux tiers.
Et, pour ne m'en laisser la disposition , vous affectâtes par le contract toutte la somme à tclz et
ainsf quil vous pleust , ne my laissant que six mil escuz.
Madame, pardonnez-moy, s'il voust plalst, sy je vous diz que vous avez faict grant tort en cet endroit; . car ceux qui ont esté assignés sur le party estoient non seullement vos créanciers à rente, mais aussy créanciers jà assignés sur les deniers ordinaires de vostre revenu de Picardie. Je vous dirai plus, que leurs assignations n' estoient pas seullement par mandemenlz ou rescriptions de vos finances, mais aussy par contractz passés par devant des nottaires; car entre autres, la somme de liuict rail escus, d'une part, dont vous faictes rentes, et que vous estes obligée rachapter, pour descharger ceux qui en avoient repondu pour vous, et la somme de douze mil escus, dont pareillement vous faisiez rente , estoient par contract et obligation expresse sur les deniers ordinaires de Picardie ; et, sans moy, dès l'année précédante, tout vostre revenu eust esté saisy pour acquiter lesdictes parties. Or, est-ce une reigle certaine et perpétuelle et un fort bon mesnage, de descliatger le plus que l'on peult l'ordinaire, de rejecter les debtes sur l'extraordinaire; de sorte que, par faulte de bien entendre, vous vous plaignez de vostre bien et commodité; joint que je Aous escrivis , madame , que les assignations sur le party n'estoient pas mises pour vous oster la disposition des deniers, ains pour deux bonnes raisons : l'une, pour vous garantir et armer contre ceux qui importunement vous demandent des dons sur les deniers dudict party, leur remontrant qu'ils estoient jà
tous assignés et hors vostre pouvoir ; l'autre, afïin de donner courage à vos créanciers et entretenir, pour vostre service, vostre credict envers eux, leur faisant voir par assignations ordinaires et extraordinaires vostre seureté et consequemment la leur; et neantmoins que sy j'avois eu, l'annce preceddante, moyen, sur un petit mot de lettre que vous m'en escrivites, de vous faire bailler main-levée des deniers ordinaires, nonobstant l'assignation sur iceux, je vous raandois que moins debviez-vous faire doubte de croire , que j'eusse la vollonté et le pouvoir de faire reculler les assignations du party, au moindre petit mot que vous m'en escririez et selon vostre commandement.
Et vojant que ce qu aviez employé estoit en acquit
de quelques rentes desquelles vous n'estiez pas pressé
de les rachepter, je devois désirer qu'il nenfust rien
faict ; mais pour ne vous desdire ^ je ne laisserai de
le confirmer^ encores que ce soit à mon préjudice.
Madame , la responce du précédant article suffict à cestuy-cy, liorsmis qu'en mattieres de rentes constituées, encores que celluy à qui l'on faict la rente ne presse, comme aussy il ne peut manquer de rachapter, celuy qui en est respondant ne laisse pas d'estre intéressé et d'avoir juste occasion d'y penser, affin d'estre dellivré de l'obligation; et tousjours, en contractz de rente, on baille un respondant et fidejusseur, on met cette clause : à la charge qu'on sera tenu rachapter dans un an; car aultrement on demeurerolt tousjours obligé.
Et vojant que vous pouK'iez menipescher d'en rien
recepvoir en y commettant un récepteur et luy faisant tirer les gages , comme vous avez faict celluy de ce greffe^ que mon trésorier Hubault tient ^ et en est bien aize de ne les vendre poinct, pour ce quil en retire les gages ou bien en faict traisner les poursuites des expéditions nécessaires.
Madame, je dis que vous avez veu, par mes responces précédentes, qu'il n'y avoit rien qui vous empeschast de disposer librement des deniers du party, puisque cella deppendoit de ma vollonté, qui n'ay jamais faict difficulté, sur vostre simple parolle, de vous accommoder de tout ce que j'ay peu, et emprunter en mon nom, pour vostre service, plus grande somme de deniers que ne montoient les assignations dudict party. Par ainsy , madame , ne me dictes plus, s'il vous plaist, que vous estiez empeschée d'en rien recepvoir. Quant h y commettre un recepveur, et luy faire tirer les gages, comme aous dictes que j'ay faict à Hubault de celluy des greffes qu'il tient, je respondz, Madame, que vous estes fort mal instruicte du faict, et que celluy de qui vous avez receu ce mémoire est homme plain de tout mansonge j car, en telz offices, il n'y a poinct de gages ny en ceulx des greffes dont vous parlés, et vostre trésorier ny recepveur quelconque, s'il les gardoit cent ans en son coffre sans les vendre, il n'en retircroit pas une petitte maille d'esmollument, pour ce que le proffict qu'il y a en telz offices conciste seuUement en l'exercice , et fault estre reçeu officier et exercer la charge; car il n'y a poinct de gages, comme je vous dis; de sorte, madame, que vous voiez la ca-
lomiiie manifeste de celluy qui vous a donné l'adveitissement. Mais l'impudence est bien plus grande encore, de vous avoir faict escrire que j'avois baillé des greffes à llubault ; je ne sçay que c'est et n'en ay oncques ouy parler , si non depuis cinq jours, qu'estant avec monsieur de Lansac ' et les aultres ofîiciers de la Royne vostre mère, Hubault s'en vint plaindre à eulx , de ce qu'ils luy avoient baillé en paiement des quictances de certains offices de greffes d'assignations en Auvergne, dont personne n'en voulloit, et n'avoit trouvé ung seul homme qui vouUut achepter de telz offices. Il fut arresté que la Royne, vostre mère, reprandroit lesdicles quictances; mais sy Hubault les eust gardés cent mil ans, il n'en eust eu aultre proffîct que la paine et le soucy de la garde; par ce que, comme je vous ay jà deux fois dict, il n'y a nulz gages, ny aultres esmollumens cjue celluy qui vient de l'exercice. Quant au rechangement des assignations, dont vous parlez sur la fin de vostre article, je vous pourrois dire, madame, ung mot : que je ne me meslé oncques de dresser assignations ny de les changer ny transférer; par ce que cella ne deppendoit poinct de ma charge, et me suis tellement gouverné en vostre maison, que nul de vos officiers se peult plaindre que j'aye jamais entreprins sur son office, et que j'aye voullu me mesler de sa charge. Lorsqu'ils m'ont demandé advis et conseil , je leur ay donné fidellement, me remettant à ce qu'ils trouveroient bon d'en faire
' Louis de Saint-Gelais, seigneur de Lansac,
selon leur intelligence; mais je croy que les gens de vos finances, quant ils ont transféré les assignations, comme vous dictes qu^il a esté faict , ont estimé faire vostre proffict. C'est à eulx à vous en rendre raison; mais je cognois en cecy qu'on est bien empesché de vous servir à vostre gré : tantost vous vous plaignez qu'on avoit mis sur le party des assignations qui estoient sur l'ordinaire ; maintenant vous vous plaignez qu on les a ostés du party, pour les mettre sur vostre revenu ordinaire. Le dernier a plus d'apparence de juste plaincte que le premier; mais on dira que vous en estes cause , et que vous avez faict tant de démonstrations d'estre mal contante du premier, qu'il a fallu revenir à l'aultre pour vous acquicter. On ne faict pas grant tort à son maistre , quant on l'acquitte d'une debte onéreuse , sur quelque nature de deniers que ce soit, mesmement quant la debte est à rente ou à interest. Le surplus de vostre article n'est de mon faict, et ne me concerne poinct , sinon que vous voulez me rendre responsable de tous vos mescontentements. 11 s'en fault beaucoup, madame , que j'aye tenu la main à voulloir faire diminuer vosti^e maison , comme il semble que vous le dictes en ung endroit de vostre article; car, au contraire, je puis me vanter que, sans moy , elle estoit demeurée tout à plat sept fois, c'est assavoir : à Bourdeaulx, le premier voiage que v^ous y fistes ; à La Pieolle , lorsque le Roy vostre mary vous vint trouAcr; à Agen, à Thoulouze, h Aix , au port Saincte-Marie et mesmes à Nerac. Lorsque j'en partis, pour faire aller vostre maison , je vous prestay quatre
mil escuz : l)ref, madame, quand je fus de retour icy, outre les responces que j'a vois faictes pour vous des deniers que vous aviez prins à rente, je debvois en Gaseongne plus de trente mil livres d'aultres deniers, que j'avois empruntez pour faire marcher vostre maison , sans compter dix huit mil livres, que j'ay despensez de mon propre argent, en dix sept mois que j'ay demeuré à vostre suicte. Je ne mérite donc poinct que vous me disiez, mndame, que j'ay eu en vollonlé de faire diminuer vostre maison , mesmement qu'il n'y a pas encore deux mois, que, oyant dire que aous estiez en nécessité d'argent, j'offris à ceulx qui manient vos affaires de trouver six mille escuz en cette ville, et m'en obliger pour vous, comme je sçay qu'ils le vous ont escript. Je m'asseure que jamais serviteur de ma qualité ne fera ce que j'ay faict; car je puis dire que, pour tout cela, je ne vous demandé jamais aucun don, ny pour moy ni pour femme ny pour enffant ny pour frère que j'aye, et me suis contante de petits gages fort mal paiez. Vous avez donné des offices aux ungs et aux aultres, qui estoient à vostre nommination : je n'en suis pas marry, et n'en ay poinct désiré; mais encores, estant vostre chancellier, la raison voulloit de m'en offrir quelqu'ung. Ce n'est poinct pour reproche que je vous dis cecy; et ne me sortit oncques de la bouche que ce coup, et m'en tiens pour trop heureux d'avoir esté au service d'une Royne si vertueuse; mais il fault que je confesse que le coeur me crevé de veoir que vous ne cognoissez pas l'affection de la quelle je vous ay servie.
Tous ces mauvais offices sont la recompance de la Jiance que f ai>ois de vous, ne vous aiant jamais recherché que bien et contantement ; ce que, pour mon peu de moien, je nay peu vous tesmoigner comme j'eusse désiré. Il nesi vacqué heneffice, depuis que j'ay mes terres, que je ne le vous aye donné, Vous ne les avez voullu disputer, pour ne m en avoir obligation ,- et avez mieulx aimé vous en accommoder aveq ceulx qui j prétendaient , pour me faire perdre mes droictz.
Madame, je responds que je vous al monstre et faict veoir, par mes deffances k toutes vos imputations, que je ne vous fis jamais mauvais service; aussy ne crains-je polnct d'appeller l'ire de Dieu sur moy, si j'en ay eu seullement îa vollonté. Quelque grande auctorité que vous ayez, madame, vous ne me scauriez oster que je ne sois recongnu, dedans et dehors ce royaume, pour homme de bien, aiant servi deux de vos frères roys , en charges très importantes, aveq fidellité et suffisance et à leur gré; mais je peus dire que, si les commandemens, que j'ai reçeu des Roys mes maistres, m'ont donné plus de champ et de mattiere pour efforcer mon esprit et le faire paroistre et reluire que voz affaires n'ont faict, sy est-ce que je n'y sçaurois avoir apporté plus de vollonté ny meilleure affection à les servir que j'ay faict à vous. Je ne suis pas aussy, madame, sy mal conditionné de desadvouer le contenu en vostre article, en ce que vous dites m'y avoir voulu donner des beneffices; car non seullement je le scay, mais j'ay faict qu'un chacun l'a sçeu et l'ay publié partout, aflfin de vous acquérir des serviteurs. La meilleure recognois-
sance que les Roys et Royiies doibvent attendre du bien qu'ilz font à leurs serviteurs, c'est de veoir qii'ilz en ont la mémoire fresche, et qu'ilz les portent continuellement en leur bouche. Toutte cette cour, et principallement le Roy, est tesmoing du debvoir que je vous ay rendu en cet endroit; et, pour vous raonstrer que j'ay bonne souvenance de ce qu'il vous a pieu voulloir faire pour moy, je veux vous en rendre compte fidel par le menu. Lorsque vostre majesté estoit en la ville d'Auch, sur l'advertissement que quelqu'un des vostres vous bailla de la maladie de l'evesque de Condon, vous me donnastes l'evesché; il ne mourut point lors, comme vous sçavez. A Nerac, vous entendistes par quelque bruict que monsieur le grant prieur estoit decedé, qui tient l'abbaie de Clerac ' en voz terres; vous me donnastes la dicte abbaie; mais ce fut en vain. Tost après, au mesme lieu, vous me donnastes l'evesché de Montauban , pensant qu'elle fust vaccante , et toutesfois l'evesque n'avoit pas esté • malade. Lorsque vous estiez à Mezières , vous me donnastes l'abbaie de Lezat% laquelle vacquoit pour certain. Je mesprisay si peu vostre bienfaict que les fraiz de la poursuitîe que j'ay faicle pour mainctenir vostre droict m'ont cousté huit cens escus; car le procès a duré quatorze mois , tant contre monsieur de Lassegan que contre monsieur Pinart ^; enfin il a esté
■ En Agenois.
' Abbaye de l'ordre de Saint-Benoît, près de Toulouse; elle fut sans abbé depuis 1079 jusqu'en i5g5.
* Secrétaire d'état.
dict par arrest que ce n'estoit pas à a ous à y pourvoir. Aussy lost que je fus arrivé en cette court, vous me donnastes l'abbaie de Figeac, en Quercy, vaccante par la mort du fils de monsieur de Cailus. Je faisois bien estai de l'avoir; mais il se trouva que le jeune Cailus ne l'avoit qu'en garde pour monsieur le cardinal d'Armagtiac, et que les registres estolent passez en cour de Rome, du consentement du Roy, aveq rétention de tous les fruictz, de sorte que vostre don me demeura inutille. Toutesfois, pour confirmer vostre droict, je fis expédier ung placet et déclaration, qu'a(!venant la mort du dict sieur cardinal, vostre nommination auroit lieu. Le mois de janvier après, vous me donnastes l'abbaie de Gimont', laquelle il fault que je confesse que j'eusse plus désiré avoir que beneffice de France, parce qu'elle est près de ma maison, et au lieu de mes parens et amjs ; mais, quant ce vint h obtenir les expéditions nécessaires, le R-oy, quelque remonstrance et prière que je luy en seusse faire, ne le voullut oncques consentir ny permettre, et trouva fort mauvais que je m'en formalisasse sy avant, d'autant que, par le traicté que la Royne vostre mère avoit faict avec feu monsieur le mareschal de Bellegai-de, il avoit esté accordé que l'abbaie demeureroit au filz dudict sieur mareschal; et, qui pis estoit, lors ledict filz, après le deces de son père, s'estoit saisy de Carmaniolle et de la pluspart du marquisat de Saluée; et les seigneurs , que le Roy avoit envoies par delà pour le
' Gimont, en Ai'niagnac, aujourd'hui département du Gers.
recouvrement diidict païs, estolent entrés en capitullation avec luy, à telle charge et conditions que l'abbaie de Gimont luy demeureroit , ce que le Roy avoit promis et juré; de sorte qu'il en fallut passer par là, et sa majesté me deifendit d'en plus parler, par ce que cella touchoit son estât, comme je vous l'escrivis; et sçay que monsieur de Vlleroy, lorsqu'il alla en Gascongne, vous l'a confirmé; car c'est luy qui en a reçeu le commandement. Voilla, madame, le compte de vos bienfnictz, et tout ainsy que je m'en sens tres-obligé à vous et à vostre bonne vollonté, aussy puis-je dire que de tout cella il ne m'en est rien demeuré, et qu'en effect je n'ay rien, encores que je n'aye rien oublié à faire, pour eflTectuer vostre bonne intention et me prévaloir de vostre libéralité; et, s'il se trouve que homme du monde, pour m'accommoder aveq luy, m'aye donné ung liart de pention ny aucune chose, je suis contant de paier vingt mil escuz aux pauvres. Par le compte vous voiez, madame, qu'il n'y a que deux abbaies qui aient vacqué, c'est à sçavoir : Lezat et Gimont, dont l'une me couste à poursuivre huict cens escuz, pour deffendre vostre droict., et l'aultre ne m'a servi que d'irriter le Roy contre moy, et offenser les proches parens du jeune Bellegarde, qui sont icy, et qui ont merveilleusement grand part aux bonnes grâces de sa majesté.
Ce sont destranges traits pour ung homme cT honneur, tel que vous estes , et qui seroient peu à vostre advantage , venant a la congnoissance d ung chacun , ce que je ne voudrais , encore que je ne puisse a^wr
honte de niestre trompée en voz doulces et halles parolleSj n estant seulle au monde qui suis tombée en tel accident.
Madame, je n'ay rien faict que ce qu'un homme d'honneur, tel que vous me nommez , debvolt faire. Mes parolles, doulces ou aigres, telles qu'elles sont, ne vous ont poinct porté préjudice ; a 1ns , au contraire, je pourrois vous compter, si je voullols, maint bon lieu où elles vous ont servy, et les ay emploiées plus vollontlers pour vostre loz et gloire que pour chose du monde. Vous ne me debvriez pas cacher et celler qui sont les aultres femmes que j'ay trompées par mes doulces parolles, comme vous dictes; car je meltrols peyne d'y satisfaire, alnsy que je pense vous avoir satisfaict par mes responces , s'il vous a pieu de les lire.
Madame , puis que mon malheur est tel que je suis hors de vostre bonne grâce , et que , pour recompance de tout ce que j'ay jamais peu faire pour vostre service, ilm.'en demeure une malveillance sy publiée partout, j'ay estimé que je vous ferois pour le moins h ce coup une chose agréable , qui est de vous oster l'occasion de vous souvenir de moy, en remettant vos sceaulx , lesquelz , pour estre de ma part plus dignement consignés en voz mains , je n'ay a^ouUu bailler à aultre qu'à l'ung de mes frères (aiant grant regret que je n'aye peu faire moi mesme cet office), et vous les rendre en vous disant une douzaine de bons motz, pour vous asseurer, madame, que tout ainsy qu'auparavant d'estre honnoré de vos sceaulx ny mesme presque estre co-
gneu de vous, je vous ay faict, comme vous m'avez confessé plusieurs fois , tres-airectionné service ; aussy, en estant mainctenant descliaigé, il ne s'offrira occasion aulcune, selon mon petit pouvoir, de vous servir que je ne la reçoive avec une cxtresme affection, jusques au dernier soupir de ma vye.
Madame, je supplie Nostre Seigneur qu'il vous veille continuer en ses sainctes grâces et bénédictions, et vous doint très-longue et tres-heureuse vye.
Bien encores qu'il ne vous plaise poinct, tres-liumble et tres-fidelle serviteur. Pibrac '.
[Coll. Brienne, t. 295, fol. 167, verso. — ■ Saint-Germain français 706.] AU ROY DE NAVARRE.
Monsieur, le soin qu'il vous plaist avoir de ma santé et la souvenance qu'il vous a pieu avoir de moy, me font esprouver tout l'heur et le contentement qu'esloignée de vostre présence je puis recevoir, n'en pouvant en une si fascheuse absence esprouver en aultre chose. Mais, si j'ay receu quelque plaisir en cela, j'ay bien autant eu du contraire, sachant vostre maladie et vostre parlement, contre l'assurance qu'il vous avoit pieu me commander d'en donner au Roy et à la Royne. Je vous supplie ti€s-humblement , considérez quelle créance ils pourront prendre au reste de mes paroles, en ce qui vous concernera ; car ils ne peuvens
' CeUe apologie de Pibrac et les deux lettres de Marguerite qui y donnèrent lieu ont été publiées par l'abbé d'Artigny, Nouveaux memnires cl Histoire, de Critique et de Lilte'rnture , t. II, p. 564 à 447-
moins penser, sinon que je suis très mal informée de Tostre intention, ou bien que je les veux tromper '. Ce n'est pour me donner moyen d'y faire bien vos affaires, ce qui vous portera plus de préjudice qu'à moy. Je vous prie tres-humblement de croire que c'est la seule raison qui m'en faict ainsy parler; car, pourveu que vostre fortune soit bonne, estant obligée et résolue de la courre , je ne me dois songer de la mienne. Aussy ne me metterai-je jamais en peine d'en bastir une à part, ne voulant avoir bien, lorsque vous auriez du contraire. Si vous fallez encores à revenir au jour que vous avez donné pour l'assemblée, je ne sçays pas ce que je pourray dire; je ne vous oserois supplier de n'y fallir pas, encore que je le congnoisse très nécessaire; mais bien vous supplirai-je que je sois advertie de vostre dessein, afin que par ignorance je ne manque à vostre service. Je ne vous puis rien dire de la court; car ce porteur m'en a trouvé encore à quatre jours près % Dieu merci. Et la Royne qui s'estoit opiniastrée de faire venir le Roy à Blois, à la fin le Roy l'a gangné, qui par toit de Paris à fort grant regret;
' Ce n'était pas sans raison que la reine de Kavaire adressait ces remontrances à son époux. Deux ans auparavant, lors de la prise de Cahors, elle avait cru pouvoir affirmer qu'il n'avait pas pris part à ce fait d'armes , et elle s'était exposée à la saisie de ses biens , pour avoir été mal informée. (Voyez plus haut, p. 209, à la note.)
^ Cette lettre fut évidemment écrite à l'époque où Marguerite revint de Gascogne. Ce fut le lundi 8 mars 1682, dit Lestoile, « qu'arriva en cour la roine de ]N avarre , venant de Gascogne , au devant de laquelle fust le cardinal de Bourbon et la vuefve, princesse de Condé. » {.Journal de Henri III.) Cette lettre est par conséquent du 4 mars i582.
et voyant qu'elle ne le pouvoit attirer pour Blois, elle le faict venir à Fontainebleau, où nous le voirons dans quatre jours, et des le lendemain je vous despescherai un gentil-homme, pour vous advertir quelle aura esté mon arrivée; et, cinq ou six jours après, je vous en envoieray ung aultre, pour vous mander ce qu'après les premières bien-venues où la contraincte et la dissimulacion sont ordinaires , ce que je pourrai recongnoistre de la vérité de leurs volontés envers nous. L'on a bien mis jusqu'icy toute la peine que l'on a peu à nous y faire de mauvais offices, pour faire croire que nostre intention estoit de ruyner les ducs; que je metterois peine de les diviser, afin que les reculant, nous en fussions d'autant advancés, et que le Roy seroit importuné de nous; que si librement il ne pourroit faire ses petits voyages ' ; qu'il faudroit qu'il nous y menast. Ce sont petits artifices qui, Dieu merci, ne sont pas dangereux. J'ay faict donner une commission à monsieur d'Escars, que j'ay instruit sur tous ces poincts pour y respondre de Languedoc. Aussy l'on faict de grandes plaintes au roy de Bacon =" et de Porquerres ^
■ Henri III faisait en effet de petits voyages très-fréquents à son château d'OIinville, à Chartres, etc., soit pour sa santé, soit pour faire célébrer des messes dans le but d'avoir lignée. (Voyez Lestoile , Journal de Henri III , passim.)
' Le capitaine Bacon , qu'on dit fils d'un maréchal ferrant de Pierre-Rue, au diocèse de Saint-Pons, à la tète d'un corps de religionnaires ou brigands, prit le 8 de février ( lôSa) le fort château de 3Iinerve, au diocèse de Saint-Pons, et ravagea tous les environs. (D. Vaissete, Hist. de Languedoc , t. V, p. 588.)
' Porcaires, gentilhomme languedocien, chef de rehgionnaircs et
Il vous en escript par Forget. J'en ay veii une lettre qu'il escript à la Royne, par où il luy mande qu'il n'est bien; que le seul remède seroit d'y aller; mais que de l'aultre costé les affaires de Flandre ne luy peuvent permettre d'esloingner ses quartiers. Il n'esloingnera jamais Paris qu'à grant regret et à grant force; mais se voyant tant importuné de ces plaintes et de la Royne aussy, qui désire tousjours luy faire faire ce grant voyage, il est à craindre qu'il ne puisse pas longtemps reculer ; c'est chose qui importe à monsieur de Montmorency' comme à vous. Pour cette cause, il me semble que vous y devriez tous deux remédier et oster le sujet à ces gens-là de se plaindre, afin qu'ils ne le pressassent tant. Je vous supplie, monsieur, y faire une bonne depesche, de quoy le Roy en puisse recevoir du contentement. Des que je l'aurai veu, je feray qu'il vous depesche quelqu'un qui pourra passer en Languedoc pour accommoder ces choses ; et sera bon que vous l'accompagniez d'un des vostres ; car je craindrois que cela nous apportast du mial, et vous ne devez désirer, quelque response que vous ayez du costé de monsieur de Saint-Geniès, de vous y rembarquer, s'il est possible, jamais, mais pour le moins de deux ans. Puisque, pour ne vous rendre mes lettres d'une longueur trop ennuyeuse, vous m'avez commandé de faire comme les grossiers, qui vendent de toutes
maître de l'artillerie , qui détenait alors la ville de Liinel , malgré la conclusion de la paix. [Ibid., t. V, passim.)
' Pair et maréchal de France , gouverneur et lieutenant général pour le Roi en Languedoc.
marchandises , je vous diray de toutes sortes de nouvelles. La Vernée ' et Setanaie '^ ont, à ce que l'on dict, perdu leurs serviteurs : le premier n'aime que sa femme, le second est à madame de Sauve. Il l'est venu veoir à Chenonceaux, et y a esté deux jours caché; mais ce n'a esté si finement que la Royne ne l'ait sçeu et ait voulu faire croire que c'estoit pour nostre tante. Personne ne luy a contredict. Je vous laisse à penser en quel estât l'on s'est réduit , de servir de couverture à cela. Elle me faict pitié; mais de secours, il ne faut pas que personne que vous en attende de moy. Le lendemain qu'il est party, sa maistresse a feint d'estre malade et est allée h Paris. Elle m'a promis de vous y faire de bons offices, et Setanaie aussi autant qu'elle pourra. Je me suis enquis de toutes les nouvelles que m'avez escriptes ; elles sont véritables, et surtout la querelle de madame de Montpensier, qui a esté plaisante. Monsieur de Savelle a esté icy; mais je ne l'ay jamais sçeu faire parler français. Mon frère a envoyé vers le Roy pour avoir soixante mille escus, disant que l'argent des Estats n'estoit prest ; l'on luy a refusé; toutesfois son homme poursuit. Il me fesoit cette faveur, par une lettre, de me donner cette commission à mon arrivée à la court ; mais , Dieu merci , je ne m'y suis trouvée. Vostre mal m'a mise en si grande peine que j'en ay faict faire une consultation à tous mes me-
* Mademoiselle de La Vernay, fiUe d'honneur de la reine Catherine. (Castelnau, t. I, p. 328.)
' Peut-être faut-il lire d'Astenay. Il y avait deux sœurs de ce nom , toutes deux filles d'honneur de la reine Catherine. ( Ibid., p. ô^j. )
decins, qui m'ont baillé cette ordonnance ci-enclose; vous en userez s'il vous plaist, et me permettrez, après vous avoir tres-humhlement supplié de me continuer l'honneur de vostre bonne grâce, de vous baiser treshumblement les mains. M.
P. S . S'il vous plaist de brusler cette recette en latin , et ne la laisser veoir à personne.
[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 10.]