‹ Mémoires et lettresChapitre 19 sur 35 · AU ROY DE NAVARRE, MONSIEUR MON MARY · texte numérisé non relu

AU ROY DE NAVARRE, MONSIEUR MON MARY

Monsieur Montigny vient d'arriver, qui m'a asseuré et vos lettres aussy de l'amendement de vostre santé, de quoy je loue Dieu. Monsieur de Plasac est party depuis sy peu de jours que, n'estant depuis rien survenu de nouveau, je n'ay qu'à respondre à vos lettres.. Je vous dirai donc, monsieur, que, suivant vostre commandement , estant arrivée en cette court, je vous escrivis superficiellement ce que j'y avois pu veoir et apprendre en si peu de temps, d'où il estoit malaisé de tirer aucune certitude en tant de diverses et si variables choses, des quelles je vous représentai ce que premièrement s'en estoit offert à mes yeux. La crainte que j'avois de faillir, ne le faisant poinct, m'en fit user ainsi; mais puisque l'avez receu comme vos lettres me l'ont talct paroistre, je me saurai bien retrancher de cette liberté, de la quelle j'usois m'ayant dict que vous l'aviez agréable; et si je vous ai conseillé de venir à la court, je n'ai suivi en cela que le conseil que l'on vous donna à l'assemblée de Montauban ' ; et vous en ai dit ce que j'en pensois pour vostre mieux et selon la resolution que je vous en avois souvent veue , ne mettant en doute que vostre seureté, la quelle j'y congnois, et me semble, monsieur, que vous congnoissiez estre nécessaire lors de vous accompagner autant de la prudence du feu Roy vostre

' Tenue à la fin de iSyS. (Voyez D. Yaissete , t. V, p. 642, note 7.)

grant père que du courage de monsieur de Lautrec; et quant h rostre fille ', je vous en ai mandé ce qu'à mon grant regret j'en ai ouï et en ois tous les jours. Vous dites, monsieur, que ce ne me sera jamais honte de vous complaire. Je le crois ainsy, monsieur, vous estimant si raisonnable que ne me commanderez rien qui soit indigne de personne de ma qualité ny qui importe à mon honneur où vous avez trop d'interest ; et si vous me commandiez de tenir une fille avec moi à qui vous eussiez faict un enfant, au jugement de tout le monde , vous trouveriez que ce me seroit une honte double , pour l'indignité que vous me feriez et pour la réputation que j'en acquerrois. Vous m'escrivez, monsieur, que pour fermer la bouche au Roy, aux Roynes ou à ceux qui m'en parleront , que je leur dise que vous l'aimez et que je l'aime pour cela : cette response seroit bonne parlant d'un de vos serviteurs ou servantes, mais de vostre maistresse! Si j'estois née de condition indigne de l'honneur d'estre vostre femme, cette response ne me seroit mauvaise; mais estant telle que je suis, elle me seroit très mal séante; aussi m'empescherai-je bien de la faire. Vous dictes, monsieur, que vous vous doubliez bien de ce que vous voyez, mais que je vous doibs plus contenter que ses ennemys. Vous aviez bien raison , monsieur, de juger que, son malheur estant divulgué partout comme il l'est, je ne la pourrois pas tenir, estant chose qui ne s'est jamais veue ; car les Roynes en ont eu à qui cet

■ Il est ici question de Fosseuse, une des maîtresses de Henri IV, qu'il appelait sa fille. (Voyez plus haut les Mémoires, p. ijS.)

accident est arrivé; mais elles les ont soudain ostées. Ce n'estoit aussy sans sujet que vous croyiez que je vous debvois contenter, en ayant les preuves que vous avez ; ayant souffert ce [que], je ne dirai pas princesse, mais jamais simple damoiselle ne souffrit , l'ayant secourue, caché sa faute et tousjours depuis tenue avec moy. Si vous n'appelez cela vous vouloir contenter , certes , je ne sais pas comme tous le pouvez entendre. De ses parents, je ne vous en ay rien escript que ce que elle , monsieur de Chastelleraut et ung de ses oncles m'en ont dict. S'ils sont offensés de vous et s'ils en ont occasion, je m'en rapporte à ce qui en est. Sy vous ne luy faictes du bien, je luy en ferai pour la marier, et auray soin qu'elle soit à son aise et qu'elle ne reçoive aucun desplaisir, pour le désir que j'ay de servir à vos vollontés, non pour crainte que j'aye des menaces de vostre lettre, où vous dictes que qui fera desplaisir à vostre fille vous en fera ; car, fesant ce que je dois , j'auray tousjours asseurance en la vérité et en la raison qui seront pour moy, et qui, pour le temps et ma patience, vous feront quelque jour congnoistre combien une affection et une fidélité, telle que je l'ay à vostre service, se doibt priser. Je congnoisbien mon incapacité, k quoy mon bon zèle ne sçauroit assez suppléer, et sçais, qu'en affaires d'Etat, une femme ignorante et sotte comme moy y peut faire beaucoup d'erreurs. Pour cette cause , s'il vous plaisoit envoyer icy quelqu'un de vos serviteurs de la suffisance du cjuel vous eussiez plus d'asseurance, il vous sauroit trop mieux représenter toutes choses; aussy bien n'ay-je que trop

d'empescliemeut pour mes affaires particulières que j'avance comme pour moy, qui en ay grant besoin. Je vous baise, monsieur, tres-humblement les mains, M.

[ Atttogr. — Coll. Dupuy, t. 21 7 , fol. 21 . ]

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