LE PRÉSIDENT RAPPELÉ A L'ORDRE
exemple que vous êtes la véritable majorité. » Après quelques explications, l'Assemblée décida presque unanimement que le président serait rappelé à l'ordre. Il dut quitter le fauteuil, et ce fut M. Dubayet qui prononça la formule du rappel à l'ordre.
Il n'a pas été diflicilc de s'apercevoir, dès les premières séances de TAssemblée législative^ qu'ime lulle sérieuse s'engageait entre le pouvoir exécutif et le législatif. A l'époque du lo août les choses en étaient venues au point qu'il n'y avait qu'une révolution qui pût sauver la patrie. Les ennemis nous attaquaient de tous côtés, mille causes de destruction nous environnaient de toutes parts et nous n'avions aucune garantie d'existence. Heureusement la France trouva des forces dans son enthousiasme. L'insurrection était devenue la seule arche de salut. Le trône s'écroula, vieux de quatorze siècles, et la jeune République terrassa tous les ennemis de notre indépendance. L'ne grande crise développe toujours d'énergiques volontés.
J'ai dit que la plupart des événements de la Révolution avaient été étrangement dénaturés : aucun ne l'a été davantage que la journée du loaoût.
Acteur dans ce drame sanglant, et témoin oculaire de presque tous les incidents de la journée, il m'est permis, peut-être plus qu'à tout autre, d'exposer ce que j'ai vu et de rétablir les faits que je connais.
Depuis le 20 juin, le roi avait fait fermer le Jardin des Tuileries. Des factionnaires étaient placés à chaque escalier pour en empêcher l'entrée du côté de l'Assemblée ; la terrasse des Feuillants seule était ouverte pour parvenir jusqu'à la salle du corps législatif. — L'assemblée avait décrété que cette terrasse faisait partie de son enceinte et devait rester ouverte au public. — Des rubans tricolores furent placés tout le long de cette terrasse, avec une inscription portant ces mots : N'allés pas dans la Forêt-Noirey et non, comme le dit M. Thiers, défense de passer sur le territoire étranger. Ce simple ruban fut une barrière suffisante, quoique la Cour, sentant tout le ridicule de la consigne qu'elle avait donnée, eût fait relever les factionnaires. De part et d'autre on ne gardait plus de ménagements; tout annonçait les hostilités imminentes.
i\Imo Campan, en rendant compte du décret qui ordonnait que la terrasse des Feuillants ferait
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partie de l'enceinte du corps législatif, dit que Tort fixa les limites entre ce qu'on appelait la terre nationale et la terre de Coblentz ; et, cette fois du moins, elle appelle les choses par leur nom.
Au sujet de ce ruban, on prête à Tabbé Delille un propos flatteur pour la population de Paris : (( Quel peuple ! dit cet illustre écrivain, il prend la Bastille, il brave les baïonnettes et le canon, et il se contient à la vue d'un ruban; un simple fil de soie est une barrière suffisante à l'arrêter ! »
La Cour ne fut point prise au dépourvu, comme l'ont dit quelques écrivains; instruite de tout ce qui se préparait, elle se disposait à une défense qui, en cas de succès, lui laissait tout espérer. (( Loin de craindre une insurrection, dit le marquis de Ferrières (i), elle espérait en profiter pour se rendre maîtresse de Paris. »
« La Cour.continue-t-il, attendait l'attaque avec une sécurité étonnante; elle croyait s'être assurée de la majeure et de la plus saine partie de la garde nationale. Mandat, qui la commandait, était dans ses intérêts; on avait réuni au château 1200 Suisses, hommes silrs, auxquels s'étaient jouits^ sous le même uniforme, plusieurs jeunes gens de la garde du Roi (qui venait d'être licenciée). Six
(i) Tome III, page 179.
cents personnes, la plupart officiers retirés, gardaient les appartements. Un corps considérable, composé d'hommes qui n'étaient pas d'une naissance à avoir leurs entrées au Château, ou d'un âge à ce qu'on pût les y introduire sans causer de justes soupçons, devait se rassembler aux Champs- Elysées et se porter par le pont tournant sur l'Assemblée nationale. »
Cette version est bien différente de celle de M. Lacretelle, le jeune, qui prétend qu'il n'y avait au Château que 760 Suisses et quelques vieillards.
Les comités de l'Assemblée n'ignoraient point les forces qui se réunissaient au Château , ils étaient instruits de tous les projets de la Cour. La nombreuse jeunesse qui devait se rassembler aux Champs-Elysées, pour se porter sur l'Assemblée en même temps qu'un détachement de la garde suisse, était armée de poignards ; ces chevaliers devaient massacrer tout ce qu'ils rencontreraient ; et, afin qu'il n'y eût pas de méprise, tous les membres du côté droit avaient été prévenus qu'ils ne devaient pas paraître à l'Assemblée avant que le combat fût fini. Alors ils seraient venus, en triomphateurs, prendre séance sur les corps sanglants de leurs collègues, en ayant l'air de s'apitoyer sur le sort des victimes.
On s'étonnera sans doute que j'ose risquer une affirmation si hardie, mais voici ce que je puis certifier à ce sujet : Pas un de ces messieurs ne parut à r Assemblée pendant la matinée du lo août; ils y étaient 'accourus dans la nuit du 9 au jo au bruit du tocsin et de la g^énérale, pour essayer de paralyser les mesures qu'il était indispensable de prendre dans une circonstance aussi critique ; mais ils disparurent dès qu'ils entendirent le premier coup de canon. Je dis tous, sans exception. Il n'en resta pas un seul dans la salle et Merlet lui-même, qui, deux jours auparavant, s'était montré si empressé de préisider l'assemblée pour faire acquitter Lafayette, se garda bien de venir occuper le fauteuil. Vérgniaud présida en son absence. Le fait est constaté dans les procès- verbaux . C'est alors que je demandai un appel nominal vers les deux heures de l-aprèsmidi, afin que la France connût quels étaient ses véritables représentants. Mais cet appel nominal était à peine fait à moitié qu'on vit arriver par toutes les issues de la salle tous ceux qui avaient eu la prudence de s'absenter au moment du dan« ger, et qui furent prévenus qu'un appel nominal se faisait.
Si cela ne prouve pas la complicité de tous les
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absents, il en ressort du moins que le plus grand nombre était dans le secret cl que ceux qui n'étaient pas des traUres étaient des lâches. Voyant que cet appel nominal n'aboutirait qu'à nous faire perdre un temps précieux, je demandai moi-même qu'il ne fût pas continué.
Maintenant voyons comment les comités furent instruits des projets de la Cour :
Un de nos collègues, Roux-Fazillac, qui avait été garde du corps avant la crise révolutionnaire, avait conservé des relations avec une dame de la Cour, qui, par ses fonctions, approchait la Reine tous les jours : elle était même assez familière avec cette princesse pour avoir quelque part à ses confidences et assez intelligente pour deviner ce qu'on ne lui confiait pas. Cette dame ne trahissait pas la confiance de la Reine, mais, craignant pour les jours de son amante elle le prévenait de tout ce qui se préparait au Château, croyant qu*il n'en ferait d'usage que pour sa si\reté personnelle, et qu'il se tiendrait à l'écart, comme le firent ceux dont je viens de parler. Roux-Fazillac n'était pas du nombre de ceux qui se cachent les jours de danger, aussi était-il au milieu de nous dans la journée du lo août. Craignant de compromettre la dame qui lui donnait ces précieux avertissements,
il n'osait pas en donner avis lui-même au comilé de sûreté générale et à celui de la guerre, parce que sa liaison avec cette dame était connue de beaucoup de personnes ; il me mit dans Ja confidence et, tous les matins, je rendais compte aux deux comités de ce que j'avais appris de nouveau; personne ne savait de qui je tenais ces renseignements, et il eût été difficile de le deviner.
J'avais encore un autre moyen de connaître une partie de ce qui se passait au Château par un jeune homme qui avait été garçon de café dans ma ville natale, et qui, chargé d'allumer les quinquels, avait ses entrées libres dans presque tous les appartements. Il me rendait compte tous les soirs, dans une maison tierce, de ce qu'il avait vu et entendu. Quelques jours avant le lo août, j'avais été prévenu par lui que de nouveaux venus renforçaient la garde du Château, et qu'il avait reconnu parmi eux plusieurs gardes du Roi nouvellement licenciés, habillés en suisses. — Ils occupaient la galerie du Louvre, où sont maintenant les tableaux, et ils y couchaient sur des matelas qu'on avait étendus des deux côtés. — On lui avait proposé de faire partie de la bande qui devait se réunir aux Champs-Elysées, mais je lui
avais conseillé de rester au Ciiâteau le plus longtemps qu'il pourrait.
Il y courut même de très grands dangers dans !a soirée du lo août : ayant été trouvé blotti dans une cheminée où il s'était caché, il n'obtint la vie sauve qu'en se réclamant de moi et en se faisant conduire à l'Assemblée pour prouver qu il disait la vérité. — Je lui ai fait avoir depuis une permission pour suivre l'armée du Nord avec une voiture, comme cantinier, et il y a fait une petite fortune en changeant aux soldats de l'argent blanc pour de l'or, et en leur achetant des bijoux. — Mes renseignements étaient tellement positifs que les comités prirent toutes les précautions qui étaient en leur pouvoir pour prévenir un coup de main. Un poste nombreux fut placé au pont tournant avec de l'artillerie, pour arrêter l'irruption de la bande qui devait se réunir aux Champs- Elysées; un autre poste fut placé dans la cour des Feuillants, parce que le rassemblement, en se partageant en deux colonnes, pouvait nous attaquer du côté de la rue Saint-Honoré ; et bien nous en prit, car, au milieu de la nuit du 9 au 10, un nombreux rassemblement dirigé par un nommé Suleau, garde du Roi, pénétra dans la cour des Feuillants croyant la (rojver sans défense : ils y
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trouvèrent tous la mort. Le poste était commandé par Daubigny, alors adjoint au ministre de la guerre(i). Les deux autres issues par lesquelleson pouvait arriver au corps législatif, savoir : la porte de la cour du Manège et celle qui donnait sur la terrasse des Feuillants, furent confiées auxgrenadîers qui composaient notre garde; elles ne pouvaient pas être en meilleures mains.
Quelques historiens, parmi lesquels figurent, au premier rang, MM. Thiers et Dulaurc, ont rendu un compte si extraordinaire de cette journée que je ne pu's m'empêcher de montrercn passantcombien leur récit est mal fondé sur plusieurs points; et cela n'est pas surprenant dès qu'on connaît les sources suspectes auxquelles ils ont puisé. Cependant M.Dulaure, qui était sur les lieux (2), aurait pu se procurer des renseignements plus exacts; quant à M. Thiers il est trop jeune pour que son témoignage seul, même avec les garants qu'il invoque, puisse faire autorité. Ces deux écrivains s'accordent à désigner Pétion et les membres de
(i) Daubigny ne fut adjoint à la gticrre que sous le ministère^ de BouchoUe, en 179.3. Victime des proscriptions consulaires, it fut déporté à l'iIe d'OIeron, puis à la Guyane, où il mourut (à Cayenne) le 12 fructidor an XII. |.V. de VEd.)
[i) Alors M. Dulaure publiait le Thermomètre du Jour, petit journal in-8% nui parut depuis le 11 août 1791 jusqu'au aS août 1793. (.V. de VEd.)
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la Gironde comme les principaux directeurs du mouvement (i). Or, voici ce que je sais :
Dès le mois de juillet, beaucoup de membres de l'Assemblée nationale étaient persuadés, et les membres de la Gironde eux-mêmes, que nous ne pouvions sortir de Tétat de marasme où nous languissions que par une grande crise, et chacun la sentait imminente; les membres de la Gironde qui la craignaient cherchaient à la retarder pour
(i) D*autres historiens ont désigne comme les principaux directeurs du mouvement, Danton, Jourdeuil, Collol d*Herbois, Tallien, L'Enfant, Panis, Sergent, Billaud-Varenne et même Robespierre. Pour ce dernier, je crois qu'il serait difficile de dire dans quels lieux et à quel moment il a paru pendant l'insurrectioni si ce n*est à quelques séances des Jacobins qui ont précédé ce jourlà. Quant aux autres, à ma connaissance, ils n'y ont eu d'autre part que l'influence qu'ils ont pu exercer soit aux Cordelicrs, soit dans leurs sections respectives. Mais où donc fut préparé le lo août me demandcra-t>on ? — Ce fut dans les quarante-huit sections, non pas secrètement^ mais au su de tout le monde et de la cour elle-même.
Parmi les représentants, Bazirc, Chabot et Merlin (de Thionville) ont levé les premiers l'étendard de la révolte. Ils n'avaient que de l'audace et pas des talents supérieurs, mais leur influence était grande dans les faubourgs, et la Cour avait déjà fait lancer contre eux des mandats d'arrêt par un juge de paix nommé Larivière, que l'Assemblée envoya par la suite devant la haute-cour nationale d'Orléans. Des assemblées secrètes se tenaient dans le faubourg Saint-Antoine, et les trois députés que je viens de nommer s'y rendaient toutes les nuits. Mais malgré toute leur audace ils n'auraient pas réussi s'ils n'eussent été secondés par les assemblées des différentes sections de Paris qui poussaient aussi au mouvement. Celle de Mauconseil se déclara la première en insurrection. Mais on ne demandait encore que la déchéance, et Pétion, qui la désirait, pour arrêter le mouvement qu'il voyait se préparer, vint la demander au corps législatif le 3 août au nom de la Commune et des sections. {Papiers de Vautenr.)
mieux la diriger; les membres de la Montagne^ qui la croyaient nécessaire, la provoquaient sans toutefois se compromettre; trois d'entre eux, Merlin de Thionville, Chabot et Bazire, qui étaient à peu près considérés parmi nous comme des enfants perdus, se rendaient tous les soirs dans les sections des faubourgs où ils avaient une grande influence ; de leur côté, les autres membres de la Montagne se rassemblaient dans une maison particulière de la rue Saint-Honoré ; à la même époque un impudent juge de paix, nommé Larivière, croyant que le parti de la Cour devait sortir triomphant de la lutte qui se préparait, osa lancer contre Merlin, Bazire et Chabot un mandat d'arrêt; sur cet avertissement, nous jugeâmes prudent de changer tous les jours le lieu de nos séances, pour dérouter au moins les poursuites.
Le 8 août au soir, les membres les plus marquants de la Gironde vinrent se réunir à nous, les uns pour connaître nos projets, les autres parce qu'ils croyaient ne pouvoirse sauver qu'avecnous. Prévenu qu'ils devaient faire cette démarche, je me concertai avec le vieux général Calon, notre président, et je profitai de l'occasion pour placer les Girondins dans une fausse position et les contraindre, eux et leurs partisans, à s'expliquer sur le
parti qu'ils prendraient si la lulte s'engageait sérieusement, comme tout l'annonçait. Je n'ignorais pas que le tocsin devait sonner dans la nuit du lendemain, mais je me gardai bien de le dire à ceux qui ne devaient pas le savoir. Je demandai qu'une députation de six membres fut envoyée vers Pétion pour savoir quelle serait la conduite qu'il tiendrait, si le Château était attaqué. Le président, qui nommait ordinairement les membres de ces sortes de dépulations, désigna, ainsi que nous en étions convenus, trois membres de la Gironde et trois membres de la Montagne. Les trois premiers furent Gensonné, Isnard et Grangeneuve ; les trois autres Duhem , Albilte et Granet de Marseille.
Pétion répondit catégoriquement qu'il se rendrait au Château, et que, s'il était attaqué, il repousserait la force par la force. Les trois membres de la Gironde déclarèrent en rentrant qu'ils partagaient l'opinion de Pétion, et que la violence était un moyen trop chanceux pour qu'ils crussent devoir y prendre part. Cette séance fut la dernière, et l'attaque eut lieu sans la participation de la Gironde. Pétion se rendit effectivement au Château dans la nuit du 9 au lo août. 11 ne fut point consigné dans sa maison, ainsi que M. Thiers suppose
qu'il devait Têtre, d'après la promesse qui lui en avait été faite par les principaux directeurs du raouvemenl, pour mettre sa responsabilité à couvert.
Pétion n'a point dirigé le mouvement du i o août, mais au contraire il a. fait tout ce qu'il a pu pour l'empêcher. Les Girondins, de leur, côte, qui n'avaient aucun moyen de s'y opposer, cherchèrent à s'en emparer pour le neutraliser, et, craignant que Ja République ne fût proclamée dès ce jour-là, ils proposèrent la déchéance du Roi et la convocation d'une Convention pour prononcer sur le sort de Louis XVI et donner une nooTi^e constitution à la France. Je ne veux pas dire par là que les Girondins fussent éloignés de se joindre à nous pour organiser un gouvernement républicain ; mais comme ils avaient beaucoup plus de chances de s'emparer de la direction des affaires sous un roi mineur, et avec un régent tel que le duc d'Orléans, ils ne cherchaient qu'à gagner du temps (i).
11 n'est point étonnant que M. Thiers ainsi que
(i) Autre version des papiers de Vaateur :
Depuis qu*UQ mandat d'arrét avail clé déceraé cooire Bazirr, Chabot et Merlio de Tliionville, les députes qu'oo a désiçoés sous le nom de Montagnards se rassemblaient secrètement tous les soirs •cl changeaient chaque jour le lieu de leurs séances, parce qu'ils craignaient que de nouveaux mandats d'arrét fussent lancés contre eux. Presque tous les députés de la Gironde, qui depuis longtemps ne faisaient plus partie de ce qu'on appelait la Montagne, s'y prc-
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M. Dulaure se trouvent souvent en coniradîclion avec les faits les mieux constatés, puisqu'ils con-
seotèreat sous prétexte de coopérer avec dous aux mesures à prendre dans la crise où nous nous trouvions. (Quoique leurs intentions, et surtout leurs antécédents, ne nous inspirassent pas beaucoup de confiance, nous ne crûmes pas devoir les repousser. Mais, le 8 aaûl au sjir, ils furent mis dans une poiilion très embarrassante .
Comme ils avaient voté p3ur la plupjirt la mise en accusation de Lafayelle, beaucoup parmi nous croyaient qu'ils venaient se réunir pour pousser au mouvement. Quant à moi, qui, par les liaisons intimes que j'avais conservées avec Ducos et Verg^niaud, étais bien convaincu q l'ils ne voulaient que la déchéance et que Pction lui-même ne voulait pas autre chose, je proposai d envoyer séance tenante une députalion de six membres vers Pétion pour savoir quelle conduite il tiendrait dans le cas où une insurrection js^êncrale se manifesterait. Mais com.tie ma proposition n'avait d'autre but que de connaître les véritables sentiments de Petion et de la Gironde, j'avais mis dans ma confidence le général CaloD, qui était notre président d âge, et je lui avais remis les noms de Gensonné, Gran^ensuve et Guadetet ceux de Duhem,Albitte et Granet de Marseille, qje nous appelions entre nous le factieux Granet, pour ledlstiaguer d'un Granet de Toulon,qui siégeait au côté droit. Par ce moyen, le président étant tojjours chargé de désigner les membres qui devaient composer les commissions, ma liste fut accueillie.
Au retour de la djpjtatio.iiGenson^njjqji portait la parole, nous assura que Pétion s'était expliqué catégoriquement, et qu'il avait assuré qu'en sa qualité de maire il s'opposerait de toutes ses forces au mouvement et qu'il se porterait au Château pour en défendre rentrée. Genson né ajouta : • Comme je suis persuadé que cette proposition a été faite par notre collègue Choudicu, non pas pour connaître l'opinion de Pétion, parce qi'il la connaissait d'avance, mais pour connaître la nôtre, je crois devoir djclarer, et je ne crains pas d'être démenti par m^s collègues ici présents, que toute la dcputation de la Gironde partage l'opinion ds Pction, et que, cJ3aai3 lui, nous nous opposerons de toates nos forces au mouvement. »
Ccite séance fut la dernière. etil n'y fut pris aucune détermination parce que nous connaissions d'avance les plan d'attaque, et que d'ailleurs le but de notre réunion n'était pas de diriger le mouvement mais de le seconder, etque. pour n'ôlre pas trahis, nous De faisions qu'exprimer des vœux saas prendre de résolution.
viennent tous les deux que les principales sources auxquelles ils ont puisé sont les mémoires de Bouille, de Bertrand de MoUeville, de M"®Campan et même de Carra. Ce dernier a publié en effet un certain Précis historique où il rend compte à sa manière des événements du lo août; il y prétend même les avoir dérigés en grande partie avec cinq ou ^ix autres personnages aussi insignifiants que lui, qui formaient à Charenton un soi-disant comité directeur. Carra était un trop mince personnage pour avoir sur cette journée l'influence qu'il s'attribue... La victoire est surtout due aux sections de Paris moins une, celle des Filles-Saint- Thomas, aux braves fédérés, à la population tout entière des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau et aux citoyens courageux qui s'emparèrent de l'autorité municipale dans la nuit du 9 au 10 août. Je ne puis mieux comparer Carra qu'à la mouche du coche qui ne faisait rien marcher et qui suivait elle-même le mouvement. Au surplus quelle confiance Carra pouvait-il inspirer aux fédérés et à la population de Paris, lui qui peu de temps avant l'insolente proclamation du duc de Brunswick, parue le 28 juillet, avait proposé de choisir ce prince comme chef d'une dynastie nouvelle (i).
(i) Allusion à un article de Carra paru dans son journal, les
D*ailleurs, Carrra, en se proclamant le chef d'un coraité insurrecteur établi à Charenton, se trouve en contradiction avec lui-même, car j'ai lu dans un journal rédigé par lui, les Annales patrioti' queSj je crois, que le Heu assig^né à la réunion des conjurés était la salle des Jacobins, fait qui n'est pas plus vrai que le reste.
M. Thiers cile encore un trait de dévouemeAt sublime à l'actif de l'un des membres de celte Gironde : cela consistait à se faire tuer aux environs du Château pour qu'on imputât ce crime à la Cour. Grangeneuve, le girondin, pensait qu'il fallait cette circonstance extraordinaire pour mettre le peuple en mouvement et, décidé à mourir d'une façon si grande, il avait communiqué son projet à Chabot^ qui, « saisi d'enthousiasme, lui offre de partager son sort. Grangeneuve accepte en lui disant que deux morts feront plus d'effet qu'une. Ils conviennent du jour, de l'heure, des moyens pour se tuer et ne pas s^ estropier^ disentils, et ils se séparent résolus de s'immoler pour
Annales patriotiques, le a6 juillet 1799. Extrait : ■ Ce duc de Brunswick est le plus le^and guerrier et le plus grand politique de son siècle, il est fort instruit, très aimable, et il ne lui manquerait peut-être qu'une couronne pour être, je ne dis pas le plus ^and des rois, mais le restaurateur de la liberté de l'Europe. i>
Accusé par Gouthon. Carra répondit: « Plus de trente articles de mon journal prouvent que celui qui concerne le duc de Bruns- "wick ne signifie rien. 1» [N, de VÈd.)
la cause commune. Gran<^eneuve, décidé à tenir parole, met ordre à ses affaires domestiques, et, à dix heures et demie du soir, s'achemine au lieu du rendez-vous. Chabot n'y était pas. Il attend. Chabot ne venant pas, il imagine que sa résolution est changée, mais il espère du moins que Texécution aura lieu pour lui-même. Il va et vient plusieurs fois attendant le coup mortel; mais il est obligé de retourner sain et sauf sans avoir pu s'immoler... » — Mais qu'attend-il, puisque, suivant M. Thlers, ils voulaient se tuer euxmêmes ?
M. Thiers avait, du reste, mal choisi le héros de son roman, car Grangeneuve n'était rien moins que brave, etilen donnala preuve àlafin même du mois d'août, dans une querelle sérieuse qu'il eut avec notre collègue Jouneau, officier de gendarmerie; maltraité rudement par celui-ci, il n'eut pas le courage d'en demander satisfaction, comme c'est l'usage entre gens d'honneur; il se borna à s'en plaindre à l'Assemblée, comme aurait pu le faire un écolier. Jouneau fut envoyé pour trois jours à l'Abbaye; il y était encore le 2 septembre et, certes, il aurait pu y courir quelque danger, si les hommes qui, soudain, vinrent exercer dans les prisons cette terrible justice qu'ils appelaient
justice nationale^ eussent regardé les membres de la Gironde comme les directeurs de la journée du 10 août, car tout Paris savait que Jouneau avait distribué quelques coups de canne au girondin Grangeneuve, et on n'eût pas manque de lui €n faire un crime.
Il serait difficile dedireà quelle source M. Thiers a puisé son anecdote, à moins que ce ne soit dans les mémoires du marquis de Ferrières ; et cependant, j'entends dire souvent par des jeunes gens que a l'Histoire » de M. Thiers est Tune des meilleures que nous ayons... Que doii-on dire des autres ?
Les membres de l'Assemblée législative qui, à ma connaissance, ont pris la part la plus active à la journée du Dix-Août sont, je le répète, Merlin de Thionville, Bazire et Chabot, et c'est sans doute la raison pour laquelle ceux qui soutiennent que les Girondins ont été les directeurs prêtent en même temps à Chabot un rôle si ridicule.
Le lo août, dès le matin, deux ministres se rendirent à l'Assemblée pour lui faire connaître la position de la famille royale. L'un d'eux, Dejoly, ministre de la justice, demanda que T Assemblée envoyât une députation au Roi pour l'inviter à se
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rendre dans son sein avec sa famille ou pour le protéger par sa présence.
Je m'opposai vivement à cette proposition, eir observant que, le Roi étant autorisé par la Constitution à se rendre parmi nous toutes les fois qu'il le jugeait bon, il n'avait pas besoin d'y être invité.
M. le marquis deFerrières me fait dire « que mes commettants ne m'avaient pas envoyé pour aller en députation chez le Roi » . Cetteboutade, qu'il suppose que j'ai émise, ne signifierait pas grand'chose si je me fusse borné au peu de mots qu'il m'attribue. J'ai dit en réalité que, dans le moment de crise où nous nous trouvions, le poste des représentants de la nation n'était pas aux Tuileries, eC que si Ton me nommait pour cette députation je n'accepterais pas, parce que je ne voulais pas me constituer prisonnier, comme Tétait déjà le maire de Paris; que d'ailleurs l'Assemblée n'avait jamais envoyé de semblable députation, pas même le 20 juin^ comme venait l'affirmer M. le ministre de la justice, et que ceux qui s'y étaient portés de leur propre mouvement ce jour-là pouvaient encore le faire, qu'il était même à croire qu'ilsy étaient déjà^ puisque le côté droit était désert, quoique le tocsin eût sonné depuis plusieurs heures. J'ajoutai
qu'un article de la Constitution ne permettait pas au corps législatif -de délibérer en présence du Roi, que, cependant, il n'avait jamais été plus urgent que dans les circonstances actuelles de délibérer sur les mesures qu'il était nécessaire de prendre. — L'Assemblée n'envoya point de dépulation.
Mais M. de Ferrières fait aussi des romans, il imprime, entre autres choses, que Merlin de Thionville, un pistolet à la main^ se rendit au Château et abordant Rœderer lui dit que le peuple demandait la tête c/a/?o^ Alors Rœderer: «C'est égal, le prince royal restera. — Non, répond Merlin, toutes les têtes royales tomberont et la vôtre aussi, si vous ne vous retirez. » Comment supposer que Merlin, contre qui le juge de paix Larivière avait, à l'instigation de la Cour, lancé un mandat d'arrêt quelques jours auparavant, aurait osé pénétrer dans le Château, le lo août au matin, iieul et un pistolet à la main, pour y menacer Rœderer et la famille royale? Pour être cru, il faudrait débiter des histoires un peu plus vraisemblables.
Pendant que le tocsin continuait à sonner, le vieux maréchal deMailly présentait au Roi sa fidèle noblesse. Si Ton en croit M"»« Campan, cet offi-
cier, plus qu'octogénaire, lira son épéc, mit un genou en terre, et dit : « Sire, vous êtes le roi des braves, votre fidèle noblesse est accourue à ren\'i pour vous établir sur le trône de vos ancêtres, ou mourir avec vous, seconderez-vous ses efforts ? — Je les seconderai, » répondit le monarque.
Paroles imprudentes de la part de tous les deux^ qui, circulant de rang en rang, découragèrent beaucoup de gardes nationaux, convaincus par là que Louis XVI ne voulait pas défendre la Constitution, mais ressaisir le pouvoir absolu, et déconcertèrent même les royalistes de bonne foi, qui croyaient ne pouvoir sauver le roi qu'avec la constitution éphémère des Barnave et des Lameth.
Le Roi n'était pas sans inquiétude. La Reine croyait, au contraire, toucher au jour du dénouement et de la victoire. Ils descendirent tous les deux dans le jardin accompagnés du Dauphin et de M"® Elisabeth pour passer la revue des bataillons qui étaient rassemblés. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que la fidélité des troupes n'était pas à toute épreuve. — La division s'était déjà manifestée dans l'intérieur du Château entre les bataillons nationaux : ceux des Filles-Saint- Thomas et des Petits-Pères avaient manifesté beau-
coup de dévouement, mais les autres avaient gardé un morne silence qui n'était pas de bon aug'ure. — Les troupes du jardin accueillirent froidement la famille royale; un seul bataillon, cria Viue le Roiy les autres ainsi que les canonniers crièrent : Vive la Nation; deux bataillons, qui arrivèrent dans le moment où le Roi entrait sur la terrasse, du côlé de la rivière, et qui défilèrent devant lui, crièrent : Vive la Nation! vive Pétion I Lorsque le Roi arriva au pont tournant^ les bataillons et les canonniers qui s'y trouvaient crièrent : A bas le vetol àbasle irattre(i)IEnûnjen rentrantau Château, le Roi put s*apercevoir qu'un bataillon avait pris position sur le Pont-Royal et braqué ses canons sur le Château.
D'autres bataillons, qui occupaient le Carrousel avaient aussi dirigé la bouche de leurs canons de ce côté, et se tenaient dans une attitude menaçante. M"® Campan assure que la Reine, en revenant de celte revue, lui dit que tout était perdu ^
(!) Peu de cris de vive le /?oi\ beaucoup de viue la Nalion^ vivent les sans-culottes f à bas le Roi, à bas le veto^ à bas le gros cochon, etc. Mais je puis attester que toutes ces injures ne FureDi répétées depuis le pont tournant jusqu'au parterre, que par une douzaine d'hommes parmi lesquels étaient cinq ou six canonniers qui suivirent le Roi absolument comme les mouches pourfcuivent l'animal qu'elles se sont acharnées à tourmenter. (Note du rapport de l'officier municipal Leroux. — Bibl. nat. mss. fr. ,
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que le Roi n avait montré aucune énergie et que cette revue avait fait plus de mal que de bien» Cependant cette princesse ne perdait point encore l'espérance car, en rentrant dans ses appartements, elle saisit un pistolet qu*un seigneur portait a sa ceinture, le remit au Roi et lui adressa ces paroles : « Voici, Monsieur, le moment de vous montrer l » C'est du moins M. le marquis de F'errières qui l'assure, et il ajoute : « Mais Louis XVI, doué d'un courage tranquille, d'une pieuse résignation, n'avait point reçu la valeur guerrière en partage. » M. Rœderer, qui appréciait beaucoup mieux que la Reine les dispositions de la garde nationale, et qui voyait que le danger était imminent, conseilla au Roi de se retirer au sein de l'Assemblée.
La Reine, dit encore M. de Ferrières, s'éleva avec forcecontre la proposition de Rœderer qu'elle trouvait déshonorante: «Quoi! dit cette princesse, nous sommes donc seuls ici, personne ne peut agir ?• — Oui, Madame, seuls, répond Rœderer, l'action est inutile, la résistance impossible . »
Le Roi, qui ne faisait rien sans consulter la Reine, se décida cependant à suivre le conseil de Rœderer. Alors Marie-Antoinette dit à ce magistrat : « Monsieur, vous répondez de la personne
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du Roi, VOUS répondez de celle de mon fils? — Madame^ répliqua Rœderer, nous répondons de mourir à vos côtés, voilà tout ce que nous pouvons garantir. »
M. de Toulongeon fait au sujet du conseil donné au Roi par Rœderer les réflexions suivantes (i) :
c( Ilétaitdigneetconvenable àun magistrat populaire d'éviter l'effusion du sang de ses concitoyens; il était beau, humain et d'une politique vraiment philanthropique, d'éloig-ner le Roi du lieu du combat^ pour empêcher le combat; mais alors on ne peut concevoir quel oubli ou quel motif y fit laisser les combattants : renonçant à la défense du Roi, comment s'obstina-t-on à la défense de sa demeure, qui n'était plus qu'un poste sans importance? Le sang justement ménagé pour la défense du monarque ne devait pas être prodigué pour la défense de ses meubles. »
Il paratt que M. de Toulongeon n'était pas initié dans ce mystère d'iniquités. Ce n'était pas pour la défense des meubles qu'on se battait, mais contre l'insurrection que la Cour voulait maîtriser, pour assassiner ensuite tous ceux qui avaient pris quelque part à la Révolution.
(i) Tome H, page a4S.
Le Roi, quoique plusieurs écrivains aient dit le contraire, n'était point accompagné de sa famille en se rendant à TAssemblée. Il se plaça sur un fauteuil, à côté du président, et dit : « Je viens, Messieurs, parmi vous, pouréviter un grand crime; je me croirai toujours en sûreté au milieu des représentants de la nation. »
Vergniaud, qui présidait en l'absence de Merlet qui ne parut pas dans tout le cours de cette journée, répondit : «L'Assemblée connaît ses devoirs, elle saura périr à son poste, s'il le faut, pour faire respecter toutes les autorités constituées. »
Sur l'observation d'un membre que l'Assemblée ne pouvait pas délibérer en présence du Roi, Louis XVI se retira dans la loge du Logographey située derrière le bureau du président et des secrétaires. En entrant dans cette loge, le Roi témoigna le désir de conserver auprèsde luiTescorte des grenadiers des Filles-Saint-Thomas, qui l'avaient accompagné. Mais l'Assemblée, qui n'avait aucune confiance dans ce corps, ne voulut pas le permettre. Quelques ministres seulement formaient la suite du Roi et restèrent dans la salle.
Je ne puis me dispenser de remarquer que cette séparation momentanée du Roi et de la Reine ne pouvait être qu'une perfidie concertée entre eux.
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et j'incline d'autant plus à le croire que, dans toutes les autres circonstances critiques de la Révolution, Louis XVI avait constamment déclaré ne vouloir pas se séparer de la Reine et du Dauphin. En se rendant à l'Assemblée, il espérait paralyser ses délibérations et, en laissant la Reine au Château, il comptait sur son énergie pour encourager les troupes à une défense rigoureuse, car il ne faut pas croire qu'en quittant le château il eût donné l'ordre de n'opposer aucune résistance (i).
J'ai déjà dit que la famille royale avait été accueillie très froidement par les bataillons réunis dans le jardin des Tuileries; elle ne se présenta ni devant les bataillons des fédérés bretons et marseillais qui étaient arrivés des premiers et qui s'étaient déjà avancés dans les cours, ni devant les batail-
(i) Roedcrer, p. 373, explique autrement cet incident : < Le roi entra le premier dans l'assemblée ; je le suivais. U y eut de l'ençorçement dans le couloir qui empêcha la Heine et son fils, qu'elle ne voulait pas quitter, d'avancer et de suivre le Roi. J*enlrai dans la salle. Je demandai à rassemblée la permission d'y faire monter un moment les gardes nationaux qui bouchaient l'entrée ; la foule empêchant de Tes faire rétrograder. Ils étaient presque tous de la garde de l'assemblée elle-même. Alors s'éleva un vif mouvement de mécontentement dans la partie qu'on appelle la Montagne.
■ J'entendis qu'on supposait une conspiration contre Tassem • blée, et que c'était pour l'exécution de quelque décision funeste que je voulais y introduire des hommes de la garde du Roi. » (.V. de VÈd,)
Ions du faubourg Saint -Antoine, qui avaient pris position sur le Carrousel ; ceux du faubourg Saint- Marceau s'étaient emparés de tous les passages sur la Seine, pour intercepter la communication avec le faubourg Sain t*Germain, dont on se défiait. Un jeune écrivain, qui n'était pas encore né le 10 août i7g2,M. Hoche (i), a dit, dans son histoire de la Révolution, page i67,queRœderer fit proclamer la loi martiale et donner l'ordre aux troupes de repousser la force par la force. Cet écrivain a sans doute copié cette assertion dans l'Histoire de M. de Ferrières, qui affirme de plus, page i85, que Rœderer somma trois fois les Suisses et la garde nationale de défendre la personne du Roi et de repousser la force par la force, ce qui n'est pas vraisemblable, puisque Rœderer invitait le Roi à se réfugier au sein du Corps législatif, attendu que toute défense était impossible.
(i) Achille Roche (i8oi-i834) fut à vingt ans le secrétaire de BeDJamia Coastaat, il publia son histoire de la Révolutioa en i8a5 daas la Bibliothèque du zix* siècle dont elle compose le tome 49- On lui doit la rédaction dérinitive et l'édition des Mémoires de René Levassear {de la Sarthe), eœconvenlionnet,qaii fit paraître en 1829. du vivant de Levasseur, en quatre volumes chez Rapilly. La justice de Charles X voulut voir dans ces mémoires favorables à l'esprit légal de la Révolution, une apologie de l'anarchie et de la terreur. Achille Roche fut donc poursuivi CD police cerrectionnelle comme ■ destructeur de la morale et des lois • et condamné le 19 février i83o à quatre mois de prison et 4oo francs d'amende (N, de VE,).
D'ailleurs, il n'était pas dans les attributions du procureur général syndic du département de proclamer la loi martiale et de faire les sommations» D'autres historiens ont dit que Pétion avait donné à Mandat, commandant la garde nationale de service au Château, Tordre écrit de repousser la force par la force, et que ce dernier avait été assassiné en arrivant à l'Hôtel-de-Ville, où il n'avait été mandé que pour l'empêcher d'exécuter cet ordre. Mais cette version n'est pas plus vraisemblable que celle qui précède, car si Pétion avait, comme maire de Paris, le droit de repousser un rassemblement quelconque, ce n'était qu'après l'avoir sommé trois fois de se dissoudre et non pas sur un simpleordre signé de lui. D'ailleurs, Pétion, qui avait été mandé à la barre de l'Assemblée, pour le faire sortir du Château où il était en quelque sorte prisonnier, n'a point paru à l'Hôtel-de- Ville dans la journée du ro, et la nouvelle municipalité qui s'était formée dans la nuit ne pouvait pas savoir si Pétion avait ou nondonné par écrit un pareil ordre.
Une autre question, à laquelle d'autres historiens paraissent attacher de l'importance, est celle de savoir quels ont été les agresseurs.
M. Thiers dit positivement qu'on ne sait pas
us MÉMOIRES DE CHOUDIEU
de quel côté est venue l'agression. M. de Toulongeon, tome II, page 25o, dit : « Par une manœuvre singulière, quelques hommes, précédés d'un officier municipal, pénétrèrent à l'entrée du vestibule et avec des piques à crochet tirèrent à eux quatre ou cinq factionnaires suisses et les désarmèrent. La foule s'approcha et ces cinq prison, niers furent tués. L'officier suisse fit faire feu. »
MM. Lacrelelle et Peltier — mais ce dernier était à Londres — racontent le même fait avec des variantes. Suivant eux, ce ne fut pas dans le vestibule, mais dans le grand escalier que cinq factionnaires furent tirés avec des crochets et massacrés ensuite, et qu'alors les capitaines Turler et Castelberg exécutèrent rordre de repousser la force par la force. Ils ne disent pas par qui avait été donné cet ordre.
Tous ceux qui ont connu la construction du grand escalier doivent savoir qu'en supposant que cinq factionnaires fussent placés sur cet escalier, il était impossible de les atteindre autrement qu'en les attaquant en face, et comme il est à présumer qu'ils étaient placés par échelons, il faut supposer
(i) On sait, de l'aveu même de J.-J. Le Houx, que cet ordre fut donné par écrit à M. de la Chesnaye, chef de lécrion, auquel M. Mandat avait remis le commandement général de la parde n«. tionale, et qu'il était si?nê des officiers municipaux J.-i. Le Roux «l Philibert Borie. (T. de VEd,)
que les plus éloignés même se seraient laissé atteindre, avec de longs crochets, sans se défendre, sans tirer un seul coup de fusil, et que deux patients capitaines se seraient trouvés là tout exprès pour les venger, en donnant Tordre de faire feu.
M. Dulaure, qui accueille bénévolement ces versions et qui voit partout de nombreux agents de l'étranger, se demande à lui-môme: « Quels étaient ces individus armés de piques et de crochets qui, suivant M. Peltier^ n'étaient pas des Marseillais, mais des sans-culottes ? Ces individus, qui surviennent dans le moment où l'on se réconcilie, où Ton dépose les armes, semblent n'être intervenus que pour arrêter ce généreux élan, que pour souffler le feu de la discorde prêt à s'éteindre. Ne seraient-ils pas du nombre de ces hommes féroces qui, si souvent, ont souillé la Révolution par leurs excès sanguinaires? Quel était cet officier municipal ou cet homme portant une écharpe, dont on ne dit pas le nom ?
« Neserait-il pas un de ces nombreux agents que le ministère anglais payait pour désoler la France et sa capitale, pour déshonorer la Révolution et la faire détester ?... Je n'ose pas prononcer sur une matière aussi délicate, mais, je l'avoue, j'incline pour l'affirmative. »
II n'est pas besoin d'inventer des fables pour atténuer l'agression des Suisses^ et si j'ai rapporté ces versions ce n'est que pour en faire sentir toute l'absurdité.
Mais, parlons de ce que j'ai vu:
Les fédérés bretons et marseillais étaientarrivés les premiers et s'étaient avancés jusque dans la cour des Princes. J'étais en ce moment sur le Carrousel, où j'avais cru devoir me rendre pour juger les choses par moi-même, parce que cela rentrait dans mes fonctions, comme membre du Comilé militaire chargé de la surveillance des postes placés autour de la salle des séances du C!orps législatif.
On eut un instant l'espoir que les choses s'arrangeraient sans effusion de sang. A l'approche des fédérés les Suisses placés aux fenêtres du palais crièrent : Vive la nation t et jetèrent même des cartouches pour prouver qu'ils n'en voulaient pas faire usage contre les citoyens ; quelques-uns descendirent dans les cours pour fraterniser avec les fédérés ; déjà l'on s'embrassait en signe de réconciliation, lorsqu'un feu roulant partit des fenêtres du Château et renversa un grand nombre de Marseillais qui étaient les plus avancés et qui éta'ent
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loin de s'attendre à une pareille trahison. Des balles parvinrent jusque vers le Carrousel, et Perrin des Vosges, que j'y avais rencontré et qui était à côté de moi, eut son chapeau traversé. Je puis assurer que le premier coup de fusil est parti des fenêtres du Château. Dans le premier moment de surprise, quelque hésitation se manifesta dans les rangs, et les fédérés battirent en retraite jusqu*à la place du Carrousel ; mais cette hésitation ne fut pas de longue durée, et, renforcés par quelques bataillons du faubourg Saint-Antoine, ils marchèrent au pas de charge, et la baïonnette en avant ; et c'est alors que la fusillade s'est engagée sur le grand escalier, et dans un instant les fédérés sont restés maîtres du Château. Un grand carnage en a été la suite, et il ne s'en est échappé que ceux qui ont pu fuir par la galerie qui communique avec le Louvre, et qui se sont sauvés par le jardin de l'Infante (i).
(i) Toat ce qui fut trouvé dans le CbAteau fut passé au fil de l'épée. Ceux qui étaient réunis aux faux Suisses, qui occupaient la ^lerie des tableaux, se saurèrent par le jardin de l'Infante où Santerre avait oublié de placer un poste.
Le reste des Suisses ayant Bachmann pour chef se retira en assez bon ordre par le jardin des Tuileries et se dirigea sur l'Assemblée. Instruit de ce mouvement, je rentrais avec Ducos de la Gironde dans TAssemblée par la terrasse des Feuillants et je n'eus que le temps de rassembler à la hAte quelques-uns des ^enadiers qui formaient notre garde et dont j'avais la direction comme membre du comité militaire de l'Assemblée chargé de la surveillance de la force
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Ne jugeant plus ma présence nécessaire sur le Carrousel, puisque le combat était engagé dans rintérieur du Château, je rentrai à l'Assemblée où le Roi venait d'arriver.
M. Dulaure, qui le plus souvent raconte lui aussi sur la foi des autres, dit dans ses Esquisses historiques (page i5o)que la place du Carrousel
armée. Je me pla^i sur les marches de l'escalier pour en défendre l'entrée.
Peud'iostanlsaprcs,arriraBachmann,répécà la main, suivi de sa troupe, a Monsieur, lui dis-je, vous êtes déjà coupable d'avoir violé l'enceinte de l'Assemblée, mais vous ne parviendrez jusqu'à elle qu'après nous avoir passé sur le corps.» Chabot et un autre membre du comité de sûreté générale, dont je ne me rappelle pas lenom, placés de chaque côté de la rampe, crièrent à Bachmann en lui présentant chacun un pistolet qu'il était mort s'il faisait un pas de plus. — « Monsieur, me dit alors Bachmann, je sais tout le respeci que je dois à l'Assemblée, mais, comme militaire, j*ai reçu Tordre du Roi de me rendre près de sapersoane, et je ne me retirerai que lorsque le Roi me l'aura ordonné. »
Au même instant, dWbancourt, ministre de la guerre, averti par les généraux Wieliugoff et Menou, qui avaient suivi le Roi et qui s'étaient placés au milieu de nous, accourut pour savoir la cause du tumulle qui se passait dans l'escalier. Sur l'observation que je lui ûsque Bachmann ne voulait se retirer que sur un ordre écrit de la main du Roi, d'Abancourt retourna vers le monarque et revint de suite avec Tordre écrit que demandait Bachmann.
Pendant ces pourparlers, qui ne durèrent cependant que quelques minutes, les fédérés et les gardes-nationaux étaient sortis du Château à la poursuite des Suisses, et Bachmann, qui croyait pouvoir faire sa retraite par le pont tournant, se trouva entre deux feux parce qu'une pièce de canon y avait été placée avec un bataillon de garde-nationale.
Bachmann fut forcé de se rendre à discrétion avec une partie de sa troupe; maisj'aulre partie, au lieu de le suivre, jeta bas ses armes et se réfugia dans l'église des Feuillants, dont nous fîmes, Chabot et moi, ouvrir les portes pour soustraire les Suisses à la fureur du peuple qui commençait à arriver du coté de la place Vendôme.
[Pap. de CA,)
fut entièrement évacuée par les Marseillais et que le capitaine Turler profita de celte déroute pour les poursuivre jusqu'au Poat-Neuf(i).
Et encore :
« Au premier coup de canon, le Roit dit : J'avais défendu de tirer. Aussitôt il expédia M. d'HervilIy pour ordonner aux Suisses de se replier sur les troupes rangées autour de l'Assemblée nationale. Cet officier arriva au moment où les Suisses de Turler, après avoir poursuivi les assaillants, rentraient du Carrousel dans les cours des Tuileries. Ces Suisses, au nombre de cent environ, furent conduits au corps -de-çarde de l'emplacement des Feuillants et, sur Tordre de leurs officiers, y déposèrent leurs armes . Ces officiers, au nombre de douze, recueillis par le Corps législatif, furent mis en sâreté dans les salles du comité des inspecteurs. »
(i) Texiaellement : « Cette cour et celle place (la cour des Tuileries et la place du Carrousel] furent eu un instant presque entier rement vides d'assaillants.
«Le capitaine Turler profitede celte déroule momentanée, e», à la lélc de cent vingt Suisses, s'empare de deux pièces de canon dont il ne peut se servir faute des ustensiles nécessaires. Il s'avance jusque sur la place du Carrousel, etc. »
A. Pellier (Dernier tableau de Paris, Londres, 1794) parle de « la multitude des fuyards qui s'ctaicut jetés à corps perdu par toutes les issues en poussant des cris affreux • et'raconle comment les Suisses de Turler nettoyèrent le Carrousel et tuèrent prodigieusement. [N. de CEd.)
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A qui fera-t-on croire que la place du Carrousel fut entièrement évacuée par les Marseillais et que le capitaine Turler, avec cent Suisses seulement, les poursuivit jusqu'au Pont^Neuf, lorsqu'il est constant que les Marseillais pouvaient être soutenus par les Bretons et par les nombreux bataillons des faubourgs, en bataille sur cette place, et qui n'étaient pas composés d'hommes à reculer devant une troupe aussi faible ?
Le Roi n'a point dit, en entendant le premier coup de canon, f avais défendu de tirer ^ et je puis attester au contraire que je l'ai vu saisir le fusil d*un de nos grenadiers qui était de faction à la porte de la loge du Logographe. Il se croyait si sûr de la victoire !... Je venais de rentrer dans l'Assemblée et placé près de la tribune en face de la loge du Logographe^ je puis assurer que personne ne s'est approché du Roi et que ni M. d'Hervilly, ni qui que ce soit, n'a pu recevoir Tordre de faire cesser le feu.
Il est également impossible de croire que le capitaine Turler, qu'on suppose être rentré triomphant aux Tuileries, ait reçu l'ordre de venir rejoindre le Roi avec cent hommes et qu*il ait abandonné les autres Suisses au plus fort du combat pour venir déposer les armes dans le corps-de-garde des
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Feuillants; car, si le Roi eût réellement donné Tordre à M. d'Hervilly de faire cesser le feu, ce n'était pas seulement au capitaine Turler que cet ordre devait être transmis, mais au commandant en chef, qui n'était pas M. Turler.
Quant aux officiers sauvés par le Corps lég^islatif, il n'est pas plus vrai de dire qu'il y en eut douze que de dire, comme M. Lacretelle, qu'ils étaient dix* sept. Aucun Suisse ne fut conduit le lo août au Palais Bourbon. Ce fut seulement le 1 1, vers midi, qu'on y conduisit les Suissesqui avaient abandonné le major Bachmann.
Je relèverai maintenant quelques inexactitudes passées dans l'histoire, et qui se trouvent dans l'écrit de M. Rœderer, intitulé Chronique des cinquante jours.
M. Rœderer dit, à la page 371, qu'une députation de l'Assemblée nationale vint au-devant du Roi dans le jardin à environ vingt-cinq pas de la terrasse, et que leprésident lui dit : <c Sire, l'Assemblée, empressée de concourir à votre sûreté, vous offre, et à votre famille, un asile dans son sein. »
Si une députation est allée au devant du Roi dans le jardin, elle n'y était certainement pas au-
toriséeparrAssemblée. Il est vrai que M. Rœderer écrit, trois pages plus loin (i) :
« Voyant que le parti paraissait pris et concerté d'attendre au Château même les événements, je proposai au conseil du département d'aller, nous, à TÂssemblée nationalelui faire connaître les derniers avis que nous recevions et remettre l'affaire à sa sagesse. L'on goûta cette proposition et nous nous mîmes en marche pour nous rendre à l'Assemblée. Comme nous étions parvenus devant le café de la terrasse des Feuillants, nous rencontrâmes les deux ministres qui revenaient. Messieurs, nous dirent'ilsy où allez-vous ? — ^1 F Assemblée. — Et quoi faire ? — Lui demander son assistance, une députation, ou d'appeler le Roi et sa famille dans son enceinte. — Eh ! nous venons de faire la même demande très inutilement. Elle nous a à peine écoutés. Ces réflexions suspendirent notre marche. »
Ainsi, comme on le voit, M. Rœderer n'est pas d'accord avec lui-même, et si les ministres n'ont pu obtenir que l'Assemblée envoyât une députation vers le Roi, comment peut-il dire
(i) Non pas (rois pagres plus loin, ce qui est d*uoe façon de parler, mais à la pajçe 304, ce qui fait que Rœderer n'est pas nécessairement en désaccord avec lui-mèmc. (.V. de l'Éd,)
LA RÉVOLUTION DU iO AOUT Î792 151
qu'une députation est venue au devant du Roi dans le jardin?
Pa^^e 373 : « Le Roi, la famille royale et les ministres se placèrent sur les sièges destinés aux ministres. »
J'ai déjà dit que j'avais Vu le Roi assis sur un fauteuil à côté du président et j'ajoute que la Reine et sa suite n'étaient point avec lui. II est vrai que la famille royale arriva peu de temps après accompagnée de madame de Tourzel et de madame de Lamballe.
Je demandai même le nom de ces dernières, car je ne les connaissais pas.
On ne les plaça pas sur les bancs des ministres, mais dans l'espace destiné aux pétitionnaires, sur des sièges qu'on y avait disposés ; la famille royale n'y resta que quelques instants, parce que, la Reine ayant demandé à rejoindre le Roi, elle fut de suite conduite dans la loge du Logographe.
J'ignore si M. Rœderer a accompagné la famille royale à son arrivée à l'Assemblée, mais je ne l'ai vu nulle part, si ce n'est quelques heures plus tard à la barre de l'Assemblée, où il est venu, à la tête des membres du département, lui faire part des événements qui venaient de se consommer et qu'elle connaissait déjà.
Quelques reproches peu fondés ont été faits à Santerre, parce qu'à l'époque où ces histoires ont été imprimées on était sûr d'être écouté favorablement en disant du mal de lui.
Les uns ont dit que Westermann, qui s'était transporté au faubourg, ayant trouvé Santerre en train d'inviter les bataillons à ne pas marcher sur le Château, lequel, disait-il, était en force, lui avail porté l'épée sur la poitrine en s' écriant que les Marseillais étaient au Carrousel, et qu'alors il n'y eut plus à balancer, et que Santerre se mit en marche.
D'autres ont assuré que Santerre n'avait paru au Carrousel que pour demander aux Marseillais la remise de leurs canons que réclamait la municipalité et que, ces canons lui ayant été refusés, il n'avait plus reparu.
Quoique je ne fusse point au faubourg Saint- Antoine lorsque les bataillons se sont mis en marche, je ne crois pas que Westermann, qui était alsacien» et peu connu dans les faubourgs, eût pu avoir assez d'influence pour faire marcher les bataillons si Santerre eût été d'un avis contraire ; mais je puis assurer que le lo août, dès sept heures du matin, j'ai rencontré Santerre, qui plaçait un ba-
taillon des faubourgs à la porte du Louvre par laquelle on arrive au premier salon des tableaux et que je lui fis observer qu'il y avait d'autres issues qu'il était essentiel de surveiller, soit dans la cour du Louvre, soit dans le Jardin de l'Infante, ce qu'il ne fit pas, parce que d'autres soins l'appelèrent sans doute ailleurs. S'il eût suivi mon avis, ni les nobles défenseurs du Roi, ni les gar-* desdéguisés en Suissesnese fussent sauvés parla. Je puis également assurer que j'ai vu, quelques instants après, Santerre causant sur la place du Carrousel avec les officiers marseillais et bretons et qu'il n'a point réclamé leurs canons pour les conduire à la municipalité, ce qui eût été ridicule de sa part parce que la municipalité en avait suffisam* ment à sa disposition et que les fédérés n'étaient pas gens à livrer leurs canons au moment où le combat allait s'engager. Santerre était encore sur la place avec les bataillons des faubourgs, lorsque les premiers coups de fusil sont partis du Château. J'ignore ce qu'il est devenu le reste de la journée.
A peine le combat élaitril fini que le major Bachmann, suivi d'une centaine de Suisses à peu près, a fait sa retraite sur le corps législatif. Parvenu par la terrasse des Feuillants jusqu'à Tescalierpar
lequel on entrait de ce côté dans la salle, je me suis présenté an haut de cet escalier pour lui en disputer Tentrée, ayant derrière moi vinçt-cinq ou trente grenadiers queje commandais commemembre du comité militaire, chargé en cette qualité de la surveillance des postes. « Monsieur, lui ai -je dit, vous êtes déjà très coupable d'avoir violé l'enceinte du Corps législatif et je vous préviens que vous ne parviendrez jusqu'à lui qu'en nous passant sur le corps. » Au même instant, deux de mes collègues, dont l'un était Chabot et l'autre Merlin de Thionville, s'étaient placés àmoitié de larampe de l'escalier, et lui dirent en lui présentant un pistolet chacun de leur côté qù!il était mort s'il/ai' sait un pas de plus. Alors Bachmann nous répondit, en posant à terre la pointe de son épée, que personne ne respectait plus que lui P Assemblée j mais qu ayant reçu Vordre du Roi de se rendre prés de lui il ne pouvait se retirer que lorsqu^il enauraitreçu l'ordre de la bouche du Roi ou par un écrit signé de lui,
Cespourparlers durent nécessairement fairequelquc bruit, et le ministre de la guerre, d'Abancourt, qui était au banc des ministres, étant venu pour en connaître la cause, se relira de suite vers le Roi qui, n'ayant plus rien à espérer, signa l'ordre
qu'on demandait. Bachmann se retira de suite. Je ne pourrais pas assurer que le premier ordre donné à Bachmann de se rendre auprès de la personne duRoi eût pour but de faire main basse sur les députés présents ; mais comme il coïncide parfaitement avec ce que j'ai dit plus haut, à savoir que j'avais été prévenu que tel était le projet de la Cour, je persiste à croire que s'il n'a pas été mis à exécution, c'est parce que les Suisses n'ont pas été victorieux.
Bachmann ayant voulu faire sa retraite par le pont tournant fut environné de toutes parts dans le jardin, et abandonné par un 3 partie des Suisses qui l'accompagnaient. Il fut contraint de mettre bas les armes et fait prisonnier.
Les Suisses qui l'avaient accompagné se replièrent sur l'Assemblée, portant des mouchoirs blancs au haut de leurs fusils qu'ils déposèrent dans les corridors. Nous vînmes au devant d'eux, Chabot et moi, et les fîmes entrer dans l'cglise des Feuillants ( i), sans trop prévoir comment nous pourrions les en faire sortir et les soustraire à la fureur du peuple. Et ce ne fut que le 1 1 (jue nous pûmes les délivrer (2).
(i^. Une partie des officiers prisonniers aux Feuillants survécurent à la journée du 10 août. Ce furent à peu près les seuls, dit M. Morlimer Ternaux {Hi$t, de la Terreur, t. Il, p. 828; (.V. de VÈd.)
(1) J avais termine mon article relatif aux événements du 10 août, lorsque, parcourant le Moniteur pour vérifier quelques
156 MÉMOIRES DE GHOUDIEU
Les premières mesures adoptées dans la soirée furent le rappel des ministres, la formation du camp sous Paris. Nous fûmes nommés, Carnot le
dates relatives à d'autres objets, ma surprise a été grande d'y trouver deux articles qui ne coalienncnt pas un mot de vérité.
Le premier est de Cambon qui, daos la séance du lo novembre, réfutant de nouvelles déc!amation8 de Buzot et de Barbaronx contre la population parisienne, est censé avoir dit :
« Des agitateurs voyant la force désorganisée commencèrent k attaquer le Corps législatif. Ils voulurent sVmparer de la révolution pour en recueillir les avantages. Dès lors il n*y a pas d'horreurs dont le Corps législatif n*ait été le témoin. Dès lors le Corps législatif a été obligé de prier non pas le peuple, il n'a pas besoin d'être prié, mais des agitateurs qui voulaient tout massacrer. Ne s'est*on pas rappelé que I^croix fut obligé de se mettre à genoux avec deux de ses collègues pour arrêter leurs fureurs. (Il s'élève des murmures.)
Le Moniteur, continuant son récit mensonger, fait dire à Lacroix :
— ■ Voici le fait : Les Suisses qu'on avait cachés furent amenés dans le sein du Corps législatif; on leur donna du pain; ils n'avaient pas mangé depuis trente heures. Quelques agitateurs sur la terrasse des Feuillants voulaient entrer dans le (!orps législatif pour les en arracher. Ils séduisaient le peuple. Couturier, Choudieu et moi nous fûmes envoyés pour les apaiser, et nous n'y parvînmes qu'en nous mettant à genoux devant eux. »
Je donne ici un démenti formel au Moniteur, D'abord ce ne fut point Couturier, mais bien Chabot, qui nous accompagna, Lacroix et moi ; secondement ce ne fut point en nous mettant à genoux que nous parvînmes à apaiser la multitude : et tous ceux qui nous ont connu Chabot, Lacroix et moi, savent bien que nous n'étions pas gens à nous mettre à genoux devant qui que ce soit, même au cas où nous eussions été menacés nous-nôémes ; mais alors nous ne l'étions nullement; la multitude nous écouta dans le plus grand silence après que nous eûmes décliné nos noms ; et nous n'eûmes besoin pour la calmer que de la rappeler aux sentiments d'honneur et d'humanité qui ne permettent pas de massacrer des ennemis désarmés ; enfin nous terminâmes notre harangue en lui disant que, la Convention nous ayant chargés de conduire les Suisses au Palais-Bourbon, nous ne voulions d'autre escorte que celle des citoyens rassemblés autour de nous et que le peuple devait
LA RÉVOLUTIOiN DU 10 AOUT 17958 157
jeune, Lelourneur de la Manche, Delmas el moi, pour diriger les travaux du camp. L'Assemblée ordonna l'exécution des décrets dont la sanction avait été refusée.
Je montai ensuite à la tribune pour exposer que les dangers que nous venions de courir et tous les malheurs de cette mémorablejournée n'avaient point d'autre cause que la perfidie de la Cour et l'or corrupteur de la liste civile, que déjà le Uoi et sa famille étaient dans l'impuissance de nuire, mais qu'il fallait se hâter de leur enlever l'arme la plus dangereuse dont ils avaient fait un si criminel usage. En conséquence, je proposai la suspension de la liste civile ; ce qui fut adopté sans réclamations. — La Reine demanda mon nom au député Couslard (de la Loire-Inférieure), qui se tenait debout devant la grille de la loge du Logographe et qui faisait partie du côté droit.
Je proposai en outre comme mesure de sûreté générale :
1° Que tous les citoyens qui se présenteraient volontairement pour renforcer le camp de vingt mille hommes autour de Paris y fussent admis et
sentir que ceux qui dcauLodaienl la tête des Suisses ne le Faisaicat que pour empêcher ceux-ci de faire connaUre les hommes qui leur araieat donné l'ordre de tirer sur le peuple. — Aussitôt, des voix nombreuses crièrent : Vive la Convention ! {S. de VA )
i58 MÉMOIRES DE CHOUDIEU
notdmmenl les fédérés dont le courage avait si puissamment contribué au succès de la journée ; 20 que les canonniers de la garde nationale fussent autorisés, ainsi qu'ils l'avaient déjà demandé, à établir des batteries sur toutes les hauteurs qui environnaient la ville ; 3° que l'Assemblée décrétât que sa séance serait permanente. — Ces propositions furent adoptées.
On a prétendu que de nombreuses députations étaient venues demander impérieusement la déchéance du Roi; à la vérité, plusieurs députations vinrent demander la déchéance, mais elles ne le firent qu'en protestant de leur dévouement à rAhsemblée, la félicitant sur son courage et Tinvitant à achever son œuvre. Jamais rAssembléc ne fut plus libre que dans cette journée.
M. Vergiiiaud me succéda à la tribune avec un projet conceité d'avance entre lui et le parti de la Gironde qui, n'ayant pu empêcher le mouvement, cherchait du moins à en retarder les conséquences qui lui paraissaient devoir être un gouvernement républicain.
— « Je viens, dit M. Vergniaud, au nom de la commission des Douze, vous, proposer une mesure bien rigoureuse mais qu'il est urgent d'adopter. » Cette mesure consistait dans la convocation d'uiie
Convention el la suspension du Roi. Elle fut adoptée à Tunanimité.
Je demandai la parole pour une motion d'ordre:
— L'Assemblée vient de faire un grand acte ea convoquant une Convention nationale. II faudrait aller plus loin, et, pour éteindre les divisions qui n'ont que trop longtemps existé parmi nous, et qui se perpétueraient dans une nouvelle assemblée composée des mêmes éléments, il conviendrait, je crois, d'en écarter la représentation actuelle. Pour mon compte, je déclare que, quelque eslime que j'aie pour le respectable prélat qui nous a prêché une réconciliation excellente en principe, il me serait sans doute impossible de fraterniser avec des hommes qui, pendant onze mois qu'a duré notre session, se sont montrés plutôt les serviteurs du pouvoir que les représentants d'une nation libre.
Vergniaud combattit ma proposition, tout en m'accablant de compliments sur ce qu'il appelait mon noble désintéressement et demanda que l'Assemblée passât à Tordre du jour; ce qui fut fait.
Je ne vois pas encore aujourd'hui ce qui pouvait me mériter les éloges de Vergniaud; non, je ne vois pas ce qu'il y avait de désintéressé dans-
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une demande tendante repousser des fonctions qui ne pouvaient pas nous laisser l'espérance de dormir longtemps sur un lit de roses ; je crois au contrairequ'ilfallaitquelque courage et quelque oubli de soi-même pour accepter une mission qui devenait de jour en jour plus périlleuse, et je pense encore que le rejet de ma proposition a entraîné de grands malheurs. Vergniaud lui-même devait être la première et la plus illustre victime des dissensions que je prévoyais.
Dans la soirée du loaoût, un groupe nombreux pénétra dans la cour des Feuillants ; il était dirigé par Parein, qui depuis fut nommé général de brigade par la protection de Fouché dont il est devenu ensuite un des principaux agents.
Je m'avançai seul vers ce groupe qui demandait à grands cris la tête de Louis XVI. Je fis observer à Parein que le Roi et sa famille étaient sous Ja sauvegarde de l'Assemblée nationale et qu'il était impossible de consentir à le livrer aux mains de quelques assassins. A ce mot, Parein me menaça moi-même :
— Qui donc êtes-vous, si vous n'êtes pas des assassins, lui dis-je! Dans la chaleur du combat, il est permis sans doute de frapper son ennemi, mais, lorsqu'il est désarmé, c'est une lâcheté. Je désire
aussi vivement que vous que cette tête tombe, non sous le fer d'un assassin, parce qu'on croirait que le Roi est innocent, mais sous la glaive de la Loi qui doit atteindre tous les coupables quels qu'ils soient. — Ces paroles calmèrent un peu reftcrvescence de cette troupe et, voyant un détachement nombreux de la garde qui avait renforcé nos postes, ils se retirèrent paisiblement,
APnLs LE DIX-AOUT
Dans la séance du 12 août, je fis observer à l'Assemblée qu'il n'y avait aucune espèce d'ordre dans le service intérieur de la salle des séances, que chaque poste n'avait d'autre consigne que sa volonté et qu'il était nécessaire que sa garde fût confiée à un officier supérieur de la garde nationale qui prendrait les ordres directs du président. Je demandai en outre que tous ceux qui oseraient paraître dans la salle revêtus de l'uniforme national sans être inscrits dans la garde parisienne fussent arrêtés et interrogés.
Au même instant, on amène à la barre de l'Assemblée un individu qui a été vu rôdant dans le jardin des Feuillants pendant toute la journée de vendredi et pendant celle de samedi.
11 résulte de l'interrogatoire que lui fait subir
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le président qu'il est inscrit dans un bataillon de la carde nationale de Paris, mais qu'il s'est introduit dans la garde delà famille royale sans aucune réquisition. L'Assemblée nationale le fait traduire devant le comité de sa section pour qu'elle examine ses papiers et le fasse mettre en lieu de sûreté.
On découvrît que cet homme était l'amaiil de M°*® Elisabeth, et qu'il s'était introduit dans le jardin des Feuillants en escaladant le mur d'un hôtel qui appartenait, je crois, à la famille de Noailles.Par la suite, on sut qu'il était au Château dans la journée du lo août. Ce jeune étourdi, qui a payé de sa tête son imprudence se nommait Rohan-Chabot.
Dans laséancedu 1 5 août, je donnai lectured'une adresse du directoire de mon département. On y réclamait le remboursement des avances faites depuis la proclamation de la patrie en danger: il avait fallu fournir d'armes et d'habillement ceux qui s'enrôlaient pour se porter aux frontières et les administrateurs du département de Maineet-Loire avaient pris sur eux d'en ordonner le paiement, vu les néçliçences du pouvoir exécutif à s'occuper de ces objets.
Je proposai encore d'employer tous les chevaux qui se trouvaient dans les maisons des émigrés, tant à Paris qu'en province, ainsi que ceux du Roi, à monter les nouvelles compagnies franches dont la formation avait été ordonnée.