B£AURE1>AIRE £T LA CAPITULATION DE VERDUN
de la délibération du conseil de guerre qui avait lâchement ordonné que la place serait livrée à Tennemi et me donna les détails suivants sur la mort de Beaurepaire :
Beaurepaire, qui présidait le conseil, fit de grands efforts pour empéclier la décision qui fut prise. Ce fut inutilement. Mais, pour sa part, il refusa de consentir à la reddition de la place contre laquelle l'ennemi n'avait encore lancé que des bombes. Une trop sévère loi portait la peine de mort contre tout officier qui capitulerait avant que la brèche fut ouverte au corps de la place et avant que trois assauts eussent été soutenus sur la brèche.
Il refusa de signer la capitulation.
La décision du conseil de guerre ne fut pas plutôt connue qu'une députation des trois bataillons composant la garnison vint offrir à Beaurepaire de sortir de la place et de se faire un passage à travers l'armée ennemie en plaçant ses canons sur l'un de ses flancs et en appuyant l'autre à la Meuse.
Beaurepaire, tout en applaudissant à cette noble résolution, leur répondit qu'il était responsable du précieux dépôt qui lui avait été confié par les pères de famille; qu'ils allaient s'exposer sans
utilité à une mort presque certaine, et qu'ils devaient conserver pour une occasion plus heureuse des bras qui pouvaient encore être utiles à la patrie. En les quittant, il s'enferma dans sa chambre, et ne voulant pas survivre à ce qu'il regardait comme un déshonneur pour lui, il mil fin à ses jours d'un coup de pistolet (i).
Par la capitulation qui fut signée le môme jour, la garnison obtint la faculté de sortir avec les honneurs de la guerre, et il fut accordé un caisson couvert à chaque bataillon, lequel devait sortir de la ville sans être visité. Les officiers du bataillon de Maine-et-Loire ne voulurent point profiter de cette faveur pour emporter leurs bagages; ils placèrent sur leur caibson les dépouilles mortelles de leur commandant dont ils ne voulurent se séparer qu'en le déposant à Sainte- Ménehould, sur une terre qui n'était point souillée par la présence de lennemi. Quelques jours après les trois bataillons prirent part aux glorieux combats de la forêt d'Argonne et de Valmy.
Le 12 septembre 179:^, sur le rapport de De-
( I ) Exlrail du procès verbal de la mort de Beaurepaire» au:c Arcb. de la giierre, à Berlin :
« Beaurepaire fut Irouvô vôlu d'un habit de garde national, d'une veste de basin blanc, culoUé de peau et boite ; il portait la croix de Saint-Louis sur la poitrine, cl l'épée au côté, a (.V. de l'Ei.)
launay d'Angers, le Corps législatif décréta : 1° que le corps de Beaurepaire serait transporté au Panthéon; 2** qu'âne inscription serait placée sur sa tombe portant : Beaurepaire aima mieux mourir que de capituler avec les tyrans; 3* qu'une des rues d'Angers porterait son nom (i ); 4® que le président du Corps législatif serait chargé d'écrire une lettre de condoléance.
MASSACRE DES PRISONNIERS d'oRLÉANS
Des plaintes nombreuses s'élevaient de toutes parts contre les lenteurs que la Haute-Cour nationale apportait au jugement des prisonniers qui avaient été traduits devant elle, et elles étaient telles que les grands juges crurent devoir se justifier devant le Corps législatif.
« Messieurs, disaient-ils, dans une lettre en date
(i ) LaRcstauration qui a détruit tant d*a litres inscriplioosa respecté celle-là. inespéré que nos concitoyens, qui se sont montrés d'une manière si honorable dès le commencement de la Hérolution, et qui ont défendu, avec tant de couraie^e, leur cité attaquée par une armée nombreuse de Vendéens, s'empresseront d'élever à la mémoire d'un de leurs compatriotes dont la mémoire doit être chère à tout bon Français, un monument que je regarde comme national et qui doit servir d'encouragement à tous ceux qui chérissent la patrie plus que leur propre existence (ai.
Si, comme je l'espère, les souscriptions s'ouvrent sur ce monument, j'autorise M. David (d'Angers) à me faire inscrire pour cent francs que je verserai de suite chez celui qui sera désigné pour les recevoir. {Papiers de l'Àateur,)
(a) En ift89, la ville à'Angtn a élevé une statue A Beaurepaire ^ur le pont du Centre. (iV. de F Ed.)
iU MÉMOIRES DE CHOUDIEU
du 26 août, nous ne pouvons qu'être vivement affectés des plaintes qui se reproduisent tous les jours contre la Haute-Cour nationale.
« Nous eussions désiré que le Corps législatif eût daigné instruire les nombreux pétitionnaires qui se sont présentés à sa barre des véritables causes qui ont entravé la marche de ce tribunal et que nous vofts avons dénoncées plus d'unefois. Le comité des décrets qui entretient une correspondance exacte avec les grands procurateurs doit connaître l'état de nos travaux, et nous vous supplions de lui ordonner de vous en rendre compte incessamment pour fixer enfin l'opinion publique, qu'il est toujours si facile d'égarer, mais qui pour être juste n'a besoin que d'être éclairée . Vous pardonnerez sans doute. Messieurs, leur sensibilité à des magistrats-citoyens qui ont la conscience de ne pas avoir démérité du peuple et qui sollicitent la justice comme un dédommagement à ces reproches auxquels ils sont en butte depuis longtemps. «Signé: Albaret, Marquis, Crenzé, Caillemer. »
Dans les derniers jours de ce mois d'août, de nombreux rassemblements se formèrent sur les principales places de Paris, le plus nombreux se dirigea par la rue d'Enfer vers la barrière de ce
nom. Des hommes à figures sinistres, qui semblaient le diriger, des femmes à moitié ivres, marchaient en tête de celte multitude sans ordre, dépourvue en apparence de chefs et armée de quelques fusils, de piques et de sabres. Leur cri de ralliement était : A Orléans^ à Orléans l
Il serait difficile'de dire comment celte troupe a subsisté pendant cette longue marchi| car elle n'emportait pas de vivres à |sa suite, mais il paraît que les meneurs ne manquaient pas d'argent. Qui donc leur en avait donne? C'est ce que je dirai dans un instant. J'aime à croire, sans cependant pouvoir l'affirmer, que cette multitude ignorait le but réel de celte expédition qui n'était pas d'amener à Paris les prisonniers mais de s'en débarrasser en route.
Arrivé à Orléans, le rassemblement se porte vers les prisons, enlève de vive force les prisonniers, les place sur des voitures et reprend la route de Paris en se dirigeant sur Versailles.
Tout se passa assez, tranquillement pendant les premiers jours. Mais à mesure qu'on approchait du terme du voyage, les menaces et les imprécations s'accentuèrent. Enfin, en entrant dans Versailles, cette troupe indisciplinée se porta aux derniers excès. En vain quelques hommes qui fai-
saient partie du rassemblement voulurent s'y opposer. Leurs efforts furent inutiles ; ils coururent eux-mêmes quelques risques. La municipalité de Versailles essaya en vain de haranguer cette multitude qu'aucun frein ne pouvait plus retenir. Tous les prisonniers, sans en excepter un seul, furent impitoyablement massacrés (i).
Quelques personnes ont cru que ce funeste événement avait eu les mêmes causes que les journées des 2 et 3 septembre à Paris ; je suis d'un avis entièrement opposé. Je ne nie pas que la proclamation de Brunswick, que l'entrée de l'ennemi en France, les fanfaronnades des émigrés et la reddition de Longwy, qui était connue à Paris dès le 26 août, aient exaspéré les esprits ; mais la prise de Verdun, qui n'a été connue que le 3 septembre, mais le départ de l'armée parisienne, qui n'a quitté la capitale qu'à la même date, etc., ne peuvent avoir eu aucune influence sur les dispositions du rassemblement qui s'est porté à Orléans. Je crofs que ce mouvement ne fut point, comme celui des 5 et 6 octobre, comme celui des 2 et 3 septembre, un mouvement populaire,que les citoyens de Paris n'y prirent aucune part et qu'il ne fut conduit
(1) Le dimanche, 9 septembre 1792.
que par quelques scélérats dont un pouvoir occulte dirigeait les bras. Mon opinion est que la responsabilité du massacre des prisonniers d'Orléans appartient tout entière au parti royaliste, dont les chefs avaient un grand intérêt à ce que ces prisonniers ne fissent aucune révélalion qui pût les compromettre ; et voici sur quoi je fonde cette opinion :
Beaucoup de défenseurs du Château, au lo AoiU, avaient échappé à la vengeance du peuple, un plus grand nombre encore avait échappé aux journées de Septembre; complices de tous les crimes de la Cour, ils devaient craindre que leurs machinations fussent découvertes par quelque indiscrétion des prisonniers qui pour échapper à la vindicte publique auraient pu suivre l'exemple de M. d'Affry, commandant des Suisses, qui, mis en jugement le 23 août, avait reporté sur la Reine la principale accusation dirigée contre lui.
Les hommes du parti royaliste avaient un très grand intérêt à faire disparaître les preuves de leur complicité avec la Cour, et quant aux moyens tout Jeur était bon : leurs scrupules de conscience s'effaçaient souvent devant des raisons politiques. On sait que les émigrés et les princes français euxmêmes n'ont fait que de faibles efforts pour sau-
218 mi!:moires de choudieu
ver Louis XVI parce qu'ils pensaient que son existence serait moins utile à leurs projets que sa mort. Personne n'ignore que Monsieur (depuis Louis XVIII) convoitait le trône depuis longtemps» et que c'est lui qui a le plus contribué à inspirer à la nation française le juste mépris que provoquait la conduite déréglée de la Reine, mépris qui retombait sur le monarque lui-même.
Pendant que nos jeunes armées se montraient dans une attitude imposante^ et que Tune d'elles entrait victoriejse en Savoie, l'Assemblée nationale offrait le triste spectacle de ses divisions. Cela avait commencé par des personnalités assez insignifiantes, mais qui ne tardèrent pas à prendre un caractère effrayant, et les provocateurs en furent les premières victimes.
L'Assemblée législative avait été divisée par les discussions en deux parties bien distinctes, le côté droit et le côté gauche. Elle avait cependant un centre qui se composait de tous les hommes qui n'avaient pas le courage d'avoir une opinion ; mais cette portion de la représentation nationale n'en était que plus dangereuse, parce que, n'ayant point de marche fixe, elle formait souvent la majorité sans trop savoir pourquoi, se rangeant tantôt adroite et tantôt à gauche suivant son caprice du moment, ce qui mettait quelquefois de l'inco-
hérence et même de la contradiction dans la législation.
Le côté droit se composait de tous les hommes qui tenaient encore à Tancicn régime et qui ne croyaient pas que la Cour piit avoir des torts. Heureusement que ce parti n*é(ait pas très nombreux, mais il comptait quelques hommes qui n'étaient pas sans talents et qui pouvaient à l'occasion, par des sophismes adroits^ entraîner ce que j'appelle les hommes sans opinion et former avec eux la majorité.
Le côté gauche, qu'on appelait la Montagne, ^t composait de tous les hommes qui avaient de l'énergie et du courage. Ce sont ces hommes-là qui ont fait connaître tous les crimes de la Cour et qui eussent pu donner à la France de bonnes lois si quelques ambitieux ne se fussent pas mêlés à eux, et si l'amour-propre blessé de quelques uns ne les eiH pasdivisés en deux camps ayant en apparence le même drapeau mais marchant en sens opposé.
Ce fut après le lo AoiU que ces deux camps prirent des positions différentes. Jusque-là ce que j^appellerai désormais le parti de la Gironde avait marché à peu près sur la mèmeligne que ce qu'on appelait le parti de la Montagne. Mais la division
MOiNTAGNE ET GIRONDE 221
commença à s'établir dès que la Montagne proposa la déchéance du Roi. Cependant les premiers coups avaient été portés à la Cour par Brissot qui fit connaître et dénonça un comité autrichien séant aux Tuileries, et par Vergniaud qui le premier osa dire à la tribune, en désignant la Reine, qu'il n'y avait en France qu'une seule tète inviolable.
Mais les Girondins en commençant les hostilités ne voulaient qu'effrayer la Cour et non la renverser ; et comme ils avaient déjà obtenu un ministère composé de leurs créatures, ils espéraient que le Roi finirait par se jeter dans leurs bras et verrait en eux son seul moyen de salut. Un excès d'amour-propre les aveuglait ; lorsqu'ils se sont aperçus que les Montagnards prenaient leurs menaces au sérieux, ils ont cherché à temporiser; ils sont même entrés en pourparlers avec la Cour ; mais celle-ci, de son côté, ne cherchait qu'à gagner du temps, et le loÂoût les a surpris les uns et les autres.
Les Girondins, qui n'avaient pu arrêter l'insurrection populaire, cherchèrent à s'emparer du mouvement, et croyant encore qu'eux seuls étaient capables de gouverner la France ils vinrent, dès le jour même de la victoire, proposer la déchéance du Roi, la convocation d'une Convention nalio-
nale, et, ce qui était plus important pour leurs projets ultérieurs, la nomination d'un gouverneur pour le prince royal; ils n'osaient pas encore dire un lieutenant général du royaume, mais leur choix était déjà fait, ainsi que je le dirai plus tard.
Les choses étaient dans cet état lorsque la Convention nationale se rassembla. J'en faisais partie, envoyé par mon département qui m'avait réélu à une forte majorité.
Dès le premier jour, la Gironde se sépara entièrement de la Montagne, parce qu'elle s'aperçut qu'elle n'y pouvait conserver aucune influence; elle chercha à se former un parti parmi les nouveaux venus, et il ne lui fut pas difficile d'attirer à elle des hommes qui arrivaient avec de grandes préventions contre la Commune de Paris, et qui redoutaient l'influence que celle-ci acquérait de jour en jour par les services qu'elle avait rendus et qui ne pouvaient être contestés. Aussi, le premier brandon de discorde jeté en avant par Buzot, le 24 septembre, fut-il de proposer de former une garde départementale, proposition qui fut adoptée avec des acclamations par des hommes peu défiants et qui n'en sentaient pas toutes les conséquences. Ce n'était qu'un moyen perfide pour préparer les forces départementales et pour organiser des républi-
MONTAGNE £T GIRONDE âi3
ques fédérati ves ; une sorte de projet existait déjà dans la tète de Buzot et de quelques autres qui plus tard en firent l'essai dans le Calvados et dans quelques autres endroits.
Cette proposition fut vivement appuyée par des hommes qui s'étaient opposés à la formation d'un camp sous Paris, et qui, au commencement du mois de septembre, avaient demandé avec instance l'éloignement des fédérés, qui avaient si puissamment contribué au succès de la journée du lo Août. C'était montrer à la fois beaucoup de défiance contre les fédérés et la population de Paris ; mais demander en même temps une ^arde départementale n'était-ce pas une contradiction manifeste? D'ailleurs quelle force pouvaient opposera l'immense population de Paris quelques centaines d'hommes appelés de divers points de la France? Et si l'intention de ceux qui soUicitafent cette garde était de l'opposer à la garde nationale de Paris, n'était-ce pas armer les citoyens les uns contre les autres et préparer la guerre civile dans un moment où l'union était si nécessaire ? Mais les passions sont toujours de très mauvais guides. Heureusement, quelques hommes plus modérés s'aperçurent bientôt du danger d'une mesure qu'ils avaient adoptée trop précipitamment, et le décret qui
2S4 MÉMOIRES DE CKOUûlEU
ordonnait la formation d'un garde départementale fut rapporté.
Cinq ou six députés de la Gironde seulement s'étaient fait remarquer dans le parti de ce nom. Ils avaient des talents que personne ne leur a contestés. Le plus influent de tous et en même temps le plus intrigant, avait été Sers qui paraissait rarement à la tribune, mais qui dirigeait tout derrière le rideau. C'est lui qui parvint à faire nommer Duranthon au ministère de la justice. Celui-ci était un homme qui pouvait avoir joui de quelque réputation au barreau de Bordeaux, mais qui, parvenu au premier rang, s'y trouva déplacé et répondit mal aux espérances que les Girondins avaient fondées sur lui. — Sers ne fut point réélu à la Convention nationale.
Le député de la Gironde le plus influent après Sers, mais pour le moins aussi expert en intrigues que lui, était Gensonné. Il n'était pas orateur, mais» il montait souvent à la tribune avec des discours écrits pleins de vigueur et de logique ; dangereux ennemi des ministres, il dévoila toutes leurs turpitudes et les perfidies de la Cour dont il ne cherchait qu'à se faire craindre pour parvenir à se faire rechercher par elle.
Vergniaud était sans contredit l'orateur le plus brillant de la Gironde et même de toute l'Âssem* blée. Il était d'un caractère doux et conciliant, mais il se laissa trop conduire par les conseils de Gensonné qui, en flattant son amour-propre, Tentraîna dans des mesures qui le conduisirent à sa perte. Il n'abandonna pas entièrement le parti de la Montagne, mais il fut abandonné par elle.
Guadet était presque l'égal de Vergniaud ; orateur brillant et logicien en même temps, il était toujours écouté avec intérêt; mais il était d'un caractère irascible et se laissait souvent aller à des mouvements de colère que ses amis appelaient de beaux mouvements de chaleur ; il ne pouvait souffrir la moindre contrariété. Il fut un des premiers à quitter les bancs de la Montagne et se rangea parmi ceux qui l'attaquèrent avec le plus d'acharnement.
Ducos n'est pas monté souvent à la tribune, quoiqu'il fût très capable d'y briller; il n'y paraissait que pour y lancer quelques traits sardoniquesqui annonçaient un esprit vif et mordant. Il était d'un commerce doux qui le faisait aimerde tout le monde. Il était indépendant par son caractère et par sa position sociale; mais son beau-frère, Boyer-Fonfrède, exerça trop d'ascendant sur lui et lui fit
226 MÉMOIRES DE CBOUDIEU
prendre une part active au plan fédéraliste dont je parlerai dans un instant.
Boycr-Fonfrède n'était pas sans talent, mais jeune et ardent, il était beaucoup trop confiant et connaissait mal les hommes qu'il fréquentait. 11 se laissait souvent conduire par eux lorsque, par excès d'amour-propre, il se persuadait les conduire lui-môme. Il entretenait une correspondance active avec les fédéralistes de Bordeaux, et c'est cette correspondance qui a fait connaître toutes les intri^es de la Gironde.
Les autres députés de la Gironde se confondaient dans la foule. Je dois cependant en excepter Grangeneuve qui, pendant quelque temps, a joué un rôle sur la scène politique dans le corps lég;islatif mais qui perdit toute sa considération depuis sa querelle avec ledéputéJouneau.Il n'avait d'autre talent que l'audace de la tribune et beaucoup de loquacité ; c'était un avocat dans toute la force du terme, c'est-à-dire un de ces médiocres qui plaident indifféremment le pour et le contre.
La Gironde ne se composait pas seulement des députés de ce département ; elle était renforcée par des hommes qui avaient brillé dans le corps législatif et qui, après avoir figuré dans le parti de la Montagne, l'avaient abandonné pour se réunir
MONTAGNE ET GIRONDE 2f7
aux Girondins. Le plus marquant de ceux-là était Brissot qui, comme Gem^nné, dans des discours écrits, forts de logique et de raisonnement, avait porté des coups terribles aux ministres de Lotus XYI et dévoilé la politique astucieuse de la cour des Tuileries et de la diplomatie des gouvernements étrangers.
Après lui, on peut citer le fougueux Isnard qui, à Ténergie des méridîonaux,joiçnait une éloquence naturelle et entraînante. Il avait été montagnard; mais, dès le commencement de la Convention, il se rangea parmi les déserteurs de la Montagne et finit par devenir *un de ses plus cruels persécuteurs.
La Source était un ministre protestant qui, pendant toute l'Assemblée législative, avait constamment voté avec la Montagne. Il devint Girondin dans la Convention, on ne sait trop pourquoi. Il avait du talent et parlait avec beaucoup de facilité.
Hérault-de-Séchelles était un ancien avocat général au parlement de Paris. Il fut montagnard pendant toute l'Assemblée législative et devint girondin sous la Convention, mais ne partagea ni les fureurs ni les dénonciations de la Gironde contre la Montagne. Il joignait à son éloquence facile de
vastes connaissances et une très grande affabilité*
Delaunay d'Angers^ l'aîné, quoique très lié avec les principaux membres de la Gironde, n'a jamais cessé de siéger à la Montagne, mais il ne votait pas toujours avec elle. Il avait figuré au premier rang parmi les avocats d'Angers et comptait parmi les orateurs les plus éloquents de nos assemblées, mais il était d'un caractère faible et se laissait beaucoup trop influencer par les femmes. Nous habitions un domicile commun et chaque fois qu'il avait été aux soirées soit de M"® Roland, soit de M""® Condorcet, il était facile de s'apercevoir du changement qui s'était opéré en lui; ce n'était plus le même homme ; et alors il votait avec les Girondins.
Parmi les nouveaux venus se rangèrent dès le premier jour sous les drapeaux de la Gironde :
Buzot qui, sans avoir de grands talents, y avait cependant une très grande influence. Ccstlui qui a le plus contribué à propager les idées du fédéralisme dont il est devenu un des principaux chefs dans le Calvados. Il avait été membre de l'Assemblée constituante.
Barbaroux qui, à la tète des Marseillais, avait joué un rôle honorable au lo Août, et qui donnait de grandes espérances au parti républicain, mais
MONTAGNE BT GIRONDE 229
qui fut entraîné, dès son entrée à la Convention, dans le parti girondin par M"'^ Roland dont il était l'admirateur le plus prononcé. C'était un jeune homme d'une grande énergie, beau comme Antinous, pour me servir des propres expressions de M"e Roland, qui parle de lui avec enthousiasme dans ses Mémoires.
Louvet (du Loiret), l'auteur de Faublas, qui avait été surnommé par nous « le maître des cérémonies de M°>^ Roland. » C'est lui qui conjointement avec Lanthénas était chargé de faire les invitations, non pas chez Monsieur, mais chez Madame(i). Qu'on juge d'après cela s'ils étaient Girondins tous les deux. Louvet fut le premier qui attaqua Robespierre dans une longue philippique
(i) Le ministère Roland, si on en excepte Dumouriei, était coo^ posé d'hommes très médiocres et très faibles. Roland seul avait quelque popularité. Dumouriez avait passé la plus grande partie de sa vie dans l'intrigue. Ck>urtisan avant 178g, constitutionnel sous rassemblée constituante, girondin sous la législative, c'était un personnage de circonstances. Il avait un caractère entreprenant, une activité infatigable, un coup d*œil prompt et étendu. Il était hardi, propre aux factions et aux armes, plein d'expédients. U est vrai que ses qualités étaient mêlées de grands défauts. Il était hasardeux, léger, et d'une grande inconstance de pensées et de moyens, à cause de son besoin d'action. Mais son plus grand défaut était l'absence de toute conviction politique. En liberté comme en pouvoir, on n'obtient rien en révolution si on ne tient pas à un système fixe. Après avoir servi plusieurs partis, il voulut les vaincre tous par ses intrigues. Il succomba parce qu'il n'était pas Thomme de l'époque.
Roland ne ressemblait en rien à Dumouriez : il avait des ma-
dont chaque alinéa se terminait par ces mots : Robespierre, Je f accuse.
Lantbénas, qui n'avait d'autre mérite que de connaître la langue anglaise et de s.ervir de truchement à Thomas Payne, lequel ne savait pas un mot de français et n'a joué qu'un rôle très subalterne dans la Convention. — Les électeurs avaient eu un premier tort en nommant Thomas Payne,et celui-ci un second en acceptant une mission qu'il était incapable de remplir. Sa voix était acquise au parti girondin par l'entremise de Lanthénas.
Gorsas, journaliste qui a joui de quelque popularité mais qui l'a perdue entièrement lorsqu'il s'est jeté dans le parti de la Gironde.
Rabaud de Saint-Étienne membre distingué de l'Assemblée constituante qui, conjointement avec Condorcet, rédigeait un journal intitulé la Chro^ nique de Paris, lequel a joui d'une très grande célébrité parce qu'il était dirigé par des hommes de talent, mais qui perdit toute son influence dès qu'il fut connu pour appartenir au parti girondin.
manières simples, des mœurs austères. Il aimait la liberté et il était capable de lui consacrer toute son existence. Son caractère était un mélange deroideur et de faiblesse. Ceux qui TentouraieDl avaient trop d'influence sur lui et sa femme surtout, qui lui exagérait souvent les dangers de sa position. Barbaroux n'élait pas étranger aux craintes qu'on lui inspirait. M"* Roland fut le Tcritable ministre de l'intérieur. {Papiers de Vauieur,)
J'ai commencé par parler de la Gironde parce que je ne lui dispute pas je premier rang, mais la justice exige que je dise quelques mots de la Montagne, de cette Montagne tant calomniée et qui ne peut que gagner à être présenter telle qu'elle a été.
J'ai dit en parlant de la journée du lo Août que Merlin de Thionville, Bazire'et Chabot étaient ceux qui, à ma connaissance, avaient pris la part la plus active à cette journée. Ils ont continué dans la Convention à rester aux avant-postes. Je dis aux avant- postes parce que la Gironde n'a pas tardé à déclarer une guerre ouverte à tous les membres de laCommunede Paris qui n'ignoraient pas que les girondins n'avaient pris aucune part à cette glorieuse journée.
La Gironde n'a pas osé les attaquer précisément sous ce rapport, mais elle a commencé par accuser les uns d'aspirer à la dictature ou de vouloir organiser un triumvirat; elle a ensuite accuséles autres d'avoir dirigé les journées des 2 et 3 septembre, accusation également dénuée de fondement
Danton était l'adversaire le plus redoutable que les girondins avaient à combatre. Ils ont commencé par le ménager. Ils ont dirigé leurs premiers coups sur Robespierre que je ne placequ'au second rang. On a prétendu que Danton était le
chef de la Montagne ; celle-ci n'a jamais reconnu à proprement parler de chefs, mais elle se réunissait souvent à la voix de Danton ou de Robespierre lorsqu'ils mettaient en avant des principes qui étaient les siens.
Danton était un révolutionnaire gigantesque ; aucun moyen ne lui paraissait condamnable et selon lui on pouvait tout ce qu'on osait. Danton avait beaucoup de ressemblance avec Mirabeau ; leurs vices étaient les mêmes, tout ce qu'il y avait de hardi dans les conceptions de Mirabeau se retrouvait dans Danton. Une révolution à ses yeux n'était qu'un jeu. Le salut de son parti passait pour lui avant la loi .
Danton avait des formes athlétiques et une voix de stentor. Il n'avait pas toute l'éloquence de Mirabeau, mais il avait des mouvements oratoires plus prononcés et plus entraînants, à mon avis. II fallait le voir se dessiner à la tribune ; vous eussiez dit l'un des Gracques. Il avait tout ce qui constitue un tribun du peuple, il était capable à lui seul d'opérer une révolution; aussi est-ce à lui qu'on doit l'enthousiasme communiqué à la population de Paris, et qui la détermina à marcher en masse au devant des Prussiens, lorsqu'il annonça, dans la nuit du premier au deux sep-
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iembre, que Tennemi s'avançait sur Paris. Ce n'est pas Téloquence froide et mesurée de quelques girondins qui eût pu préparer en vingtquatre heures un mouvement si extraordinaire. Oui, je puis dire, sans crainte de démenti, que si Danton souleva la section des Cordeliers contre le cour dans la nuit du g août, il contribua encore plus puissamment à cet élan généreux qui arma comme par enchantement Paris et la France entière contre l'ennemi commun et qui repoussa l'invasion des hordes étrangères. Des hommes tels que Danton sont rares (i) I
(i)Dans la séance de la chambre des députés du 4 février i834, M, Ch. de Lameth, répoodant aux orateurs de ropposition qui avaient parlé avec énergie contre l'émigration et contre les pensions qui lui avaient été accordées, fit une distinction très juste entre les émigrés qui avaient porté les armes contre la patrie et cens qui n'avaient quitté la France que pour échapper aux dangers auxquels ils étaient exposés en y restant, mais qui n*ont jamais fait cause commune avec les armées étrangères. Pour prouver combien différaient d'opinions les hommes de ces deux catégories, M de Lameth cita un duel qu'il eut avec un de ces émigrés armés. Cette anecdote est sans doute fort peu intéressante pour tout autre que M. de Lameth, mais d'ailleurs, dans son discours, il rendit une éclatante justice à Danton que tant d'autres ont présenté comme l'un des directeurs des massacres de septembre. 11 dit qu'arrêté à Rouen à cette époque il dut sa liberté aux démarches faites par son frère Théodore auprès de ce montagnard signalé jusqu'à ce jour comme un homme incapable du moindre sentiment d'humanité.
J'ajouterai à cette déposition que j'ai eu dans le temps une parfaite connaissance des démarches faites par Théodore Lameth pour obtenir la liberté de son frère, quoiqu'il pût craindre alors d'être arrêté lui-même. Théodore Lameth, que j'avais connu à l'Assemblée législative se présenta chez moi à cette époque pour
Robespierre est celui de tous les montagnards qui a été le plus exposé à des accusations de tout genre. Ses ennemis l'ont présenté comme un ambitieux sans talent. Il suffit de lire ses différents discours pour se convaincre combien il était supérieur à tous ceux qui l'accusèrent et qui n'ont pu le vaincre qu'en l'assassinant. — Je n'aimais pas Robespierre parce qu'il n'était pas aimable, mais ce ne m'est pas une raison pour être injuste envers lui, ou pour me joindre à ses ennemis lorsqu'il n'est plus. Quant à son ambition, elle ne m'a paru jamais bien démontrée et je n'ai pu voir en lui pendant toute sa carrière politique qu'un républicain trop austère peut-être, mais qui voulait sincèrement le triomphe de la liberté. Le seul tort que je lui connaisse, c'est d'avoir voulu soumettre par des moyens peut-être trop violents toutes
m* intéresser à sod frère, croyant que je yena's d*étre Dommé membre du Comité de sûreté {générale. Je lui répondis que je n'appartenais qu'au Comité militaire qui ne se mêlait point de ces sortes d'affaires ; mais que, flatté de la confiance qu'il me témoignait, malgré la différence d'opinion qui existait entre nous» j'en parlerais à ceux de mes amis qui, comme moi, ne faisaient point la guerre aux opinions, et notamment à Danton, que je Vetï» gageai à voir, en l'assurant qu'il n'était pas aussi terrible qu'on voulait le faire croire. M. Théodore Lameth suivit mon conseil et obtint, par l'entremise de ce fameux tribun, la liberté de son frère Charles qui en profita pour passer en Angleterre, et qui fit bien, parce que sa conduite à la fin de la Constituante lui arait fait, et avec quelque raison, beaucoup d'ennemis, [Papiers de tAateur,)
les volontés à une volonté unique qui n*était pas la sienne, mais celle de laLoi.Il se peutque leslois d'alors fussent trop sévères, mais c'est un malheur inévitable dans toute révolution que, pour la terminer plus vite, il faut abattre tout ce qui s'oppose à sa marche. Ce n'est que par la postérité que Robespierre pourra être bien jugé.
Cou thon dans un corps débile renfermait une âme ardente et énergique. Il étaitorateur et homme de cabinet. Travailleur infatigable il associa sa destinée à celle de Robespierre ; comme lui, il était sobre et de mœurs austères, comme lui il croyait que la liberté ne pouvait s'atfirmer que par de ^andes mesures, comme lui il a succombé comme ont succombé tous ceux qui, avant eux, ont travaillé à assurer le bonheur des peuples. Robespierre et Couthon sont morts pauvres après avoir joui d'un grand pouvoir.
Saint-Just était un jeune présomptueux qui ne parlait que par sentences, et qui semblait dire en montant à la tribune : Ecoutez-moi, car je n'ai que des choses importantes à vous dire. Il n'était pas sans talent, mais il avait un amour-propre démesuré. Cependant il reconnaissait la supériorité de Robespierre auquel il est demeuré attaché jusqu'à la fin. lia rendu quelques services aux armées;
mais voulant tout diriger, et n'ayant aucune con* naissance militaire, il a commis de grandes fautes en donnant des ordres qui n'étaient pas de sa compétence (i). Heureusement sa mission n'a pas ^té de longue durée, car il commençait à décourager les meilleurs soldats par une sévérité portée jusqu'à l'excès, ne connaissant, comme Dracon, pour tous les délits que la peine de mort. J'en parlerai lorsque je rendrai compte des opérations de l'armée du Nord.
Barrère était l'orateur du comité de Salut public. Personne n'improvisait avec plus de facilité que lui. Il faut lire ses brillants rapports sur les triomphes de nos armées, pendant g3et 94» pour bien juger son talent. II avait un style à effet, une vive sensibilité et de belles manières, mais les événements marquaient trop sur son carao tère. Je crois devoir lui rendre ici cette justice que j'ai connu peu d'hommes d'un caractère aussi doux et d'un commerce plus affable. Personne n'a eu aussi plus d'envieux et plus d'ennemis que lui. Mais ne pouvant rien trouver de repréhensible dans sa conduite, ceux-là ont eu recours à l'arme des lâches, à la calomnie.
(i) Saint- Just fut remplacé par Choudieu à rarmée da Nord. (N, de CÉd.)
Ils lui ont reproché d'avoir dit à la tribune de la Convention quon battait monnaie sur la place de la Révolution. Le fait est absolument faux, et je citerai pour le prouver un témoignage quene peut être récusé, c'est celui de Cambon luimême qui, pendant notre exil à Bruxelles, a répété à tous ceux qui ont voulu Tentendre et devant moi et plusieurs autres de mes. collègues qui existent encore à Paris, que c'était à lui que ce propos avait échappé dans la chaleur de l'improvisation, et qu'il s'en accusait parce qu'il ne voulait pas que ce reproche pesât plus longtemps sur Barrère. Cambon pétait un homme franc et loyal qui a administré nos finances avec un grand désintéressement, et qui, n'ayant jamais fait de mal à qui que ce soit , doit être cru sur parole lorsqu'il s'accuse lui-même d'un propos inconvenant qui pourrait faire croire qu'il était un homme de sang.
Billaud-Varenne et Collot d'Herbois, — je les réunis tous les deux, parce qu'il y avait beaucoup de ressemblance entre leur caractère,— croyaient, comme Robespierre, Couthon et Saint-Just, qu'une révolution doit abattre tout ce qui s'oppose à sa marche. Je n'examinerai point ici les divers reproches qui leur ont été adressés, parce
238 MÉMOIHES DE CHOUDIEU
que les faits contenus dans leur acte d'accusation n'ayant point été prouvés, ils ont été, comme les autres membres du comité de Salut public, victimes d'un acte arbitraire et que, par conséquent, ils sont innocents à mes yeux jusqu'à ce que le contraire me soit démontré.
Carnot l'aîné et Robert Lindet : — je réunis également ces deux personnag-es du comité de Salut public parce qu'ils ont eu une part à peu près égale au succès de nos armées, le premier en dirigeant tous les plajis de campagne, le second en administrant avec une rare intelligence tout ce qui concernait les subsistances, sans lesquelles il n'y a point d'armée. — 'Je ne dirai rien de Carnot en ce moment parce que sa réputation est européenne et que jen'y pourrais rien ajouter, mais les services de Robert Lindet quoique moins brillants ne sont pas moins réels et d'une égale importance.il faut pour pouvoir apprécier les obstacles qu'il a eu à surmonter avoir été témoin des soins qu'il apris pour faire parvenir à Lille et même jusqu'à Maubeuge des vivres et des fourrages qui ne pouvaient être expédiés que par terre et sur des charrettes, au milieu de l'hiver, et par des chemins presque împraticables,parcequ'ils avaientété en quelque sorte labourés par les passages continuels de la grosse
artillerie. Ce sont là des services qui ne sont pas toujours assez appréciés, et que j'ai pu juger sur les lieux.
Un autre membre du comité de Salut public, Prieur de la Côte d'Or, ingénieur comme Carnot, et qui, comme lui, a pris part à tous les plans de campagne, n'est peut-être point assez connu. Il a cependant rendu d'immenses services comme militaire ; et, comme savant, on lui doit le système métrique et décimal qui existe maintenant en France.
Je pourrais encore citer un grand nombrede savants qui ont voté longtemps avec la Montagne tels que Merlin de Douai, le premier jurisconsulte de l'Europe (i), Cambacérès, Treilhard, Berlier, qui ont été depuis les principaux rédacteurs du Code civil ; Guyton de Morveaux, Fourcroy, Lakanal, qui ont fait faire à la chimie et par conséquent aux arts des pas de géant.
Il en est d'autres dont je voudrais pouvoir me dispenser de parler tels que Tallien, Fréron, Fouché de Nantes, Rovère, André Dumont, Bourdon
(i) A sa rentrée en France, Ghoudieu travaillait encore arec Merlin de Douai en qualité de secrétaire. (iV. de CEd.)
de rOise, qui n'ont jamais eu qu'une très médiocre influence à la Montag^ne et qui n'ont obtenu que la triste célébrité du crime. Ceux-là je les abandonne à l'horreur qu'ils inspirent et si je suis forcé, dans la suite de ces Mémoires, de m'occuper d'eux, ce ne sera que parce qu'ils ont pris une part trop active à de funestes événements qui ont amené la perte de la République et les proscriptions sanglantes dans lesquelles ont péri les plus énergiques républicains.
Il importe de faire remarquer que, malgré toutes les calomnies dont on n'a pas été avare envers les membres de la Montagne, on n'a pasencore poussé l'efFronterie jusqu'à nous accuser de nous être enrichis. J'ai connu des représentants qui étaient arrivés tellement pauvres à l'Assemblée législative que, nos honoraires n'ayant pas été soldés pendant les deux premiers mois, ils en étaient réduits à venir nous demander de leur avancer trois francs pour aller dtner chez Wemer, et nous les doivent encore quoiqu'ils aient depuis affiché un luxe insolent.
Je dois cependant convenir que quelques montagnards ne se sont pas oubliés. Mais j'espère qu'on voudra bien faire cette différence entre eux et nous qu'au moment où ils sont devenus riches
par des moyens illicites, ils avaient déjà déserté la Montagne, et qu'ils ont %uré au nombre de ses persécuteurs les plus acharnés. C'est qu'ils savaient bien que, tôt ou tard, nous leur demanderions compte de leurs brigandages. Aussi, pour nous imposer silence ils ont fait emprisonner les uns et fait assassiner ou mettre hors la loi les autres ; et pour en finir, ils ont fait déclarer que nous ne pouvions plus faire partie du Corps législatif, ni même être réputés dignes de la confiance de nos concitoyens. Il était défendu aux électeurs par une loi de nous honorer de leurs suffrages. Telle était la liberté dont les réacteurs de Thermidor dotaient la France tout en s'en proclamant les sauveurs. Et il existe encore des hommes qui croient que c'est par eux que la justice a reparu, et qu'ils ont tué l'anarchie.
Après avoir fait connaître les éléments dont se composaient la Gironde etla Montagne J'arrive tout naturellement à parler du fédéralisme que les Girondins voulaient établir et dont l'existence est encore contestée par leurs nombreux partisans.
Lié d'amitié avec plusieurs d'entre eux tels que Verg-niaud, Ducos, Barbaroux, Delaunay d'Angers (l'aîné), Hérault-de-SéchcUes, je ne puis pas être compté au nombre de leurs persécuteurs; j'étais d'ailleurs absent lors des événements du 3i mai (1793); et je puis par conséquent parler d'eux avec impartialité. — J'étais alors commissaire de la Convention, et c'est dans les départements de l'Ouest, voisins de la Gironde et du Calvados, que j'ai acquis la preuve de l'organisation du fédéralisme dont les chefs principaux se sont fait connaître d'une manière qui ne peut plus laisser aucun doute.
J'ai lu avec surprise dans un journal très répan-
du (i), et qui jouit d'une réputation justement méritée, un article intitulé: Il n'y a jamais eude/édé-' ralistes en France, Quelque estime que j'aie pour ses rédacteurs, dont plus que quiconque je sais apprécier les talents et le courage, et qui avant et depuis les journées de juillet ont rendu tant de services à la cause de la liberté, je ne puis me dispenser de relever cette assertion que je considère comme erronée, et que je prouverai telle. Je suis loin d'accuser les intentions des rédacteurs : leur bonne foi ne peut être suspecte, mais ils sont trop jeunes pour avoir pu juçerpar eux-mêmes les événements. lis pardonneront donc à un vieillard témoin des choses dont ils parlent de combattre une opinion qui ne peut être réellement la leur, mais qui a pu les séduire, parce que la jeunesse est naturellement enthousiaste de tous ceux qui dans nos assemblées nationales ont développé un beau talent. A leur tour, je l'espère, ces jeunes gens, lorsqu'ils seront appelés par la confiance de leurs concitoyens montreront ce dont ils sont capables. Mais c'est pour moi une raison de plus de détruire des illusions qui me paraissent dangereuses. Je suis fâché que ces jeunes écrivains avec lesquels je
(i) Le National.
24 & AIËMOIRES DE CHODDIEU
suis presque toujours d'accord lorsqu'ils n'abordent que des questions de principes, aient avancé, dans leur feuille du i3 janvier i833, « qu'il n'y a jamais eu de parti fédéraliste, et que c'est aujourd'hui une lâcheté gratuite d'en accuser les girondins, lorsqu'on ne partage pas les passions qui animèrent contre eux les montagnards, et qu'on n'a pas comme ces derniers l'excuse de ces dangers entraînants qui proscrivent sur le simple soupçon». Je suis également fâché de les entendre « mettre au défi de tirer des nombreux documents girondins publics ou confidentiels, seulement dix lignes qui puissent justifier cette accusation que la passion des chefs montagnards, et le peu de lumière du plus grand nombre des hommes de ce parti, dirigea si obstinément contre l'illustre Gironde ». J'accepte ce défi, et comme la question du fédéralisme est assez grave pour mériter un examen sérieux, je la discuterai sans craindre, je le répète, d'être accusé de partager les passions de ceux qui ont proscrit les Girondins.
Je n'approuvepointen effet les proscriptionsdonl ceux-ci ont été victimes. Je n'ai jamais été d'avis qu'il fût permis de proscrire des hommes pour leurs opinions bonnes ou mauvaises, car, à mon
avis, les opinions ne peuvent jamais être criniinelles, surtout lorsqu'elles sont mises en avant par des représentants du peuple dont le devoir est de faire connaître toute leur pensée. Mais la question que j'examine ici n'est pas de savoir s'ils ont eu tort ou raison, mais seulement de savoir si le fédéralisme a réellement existé.
Je commencerai par faire observer que ce n'est pas la Montagne qui a porté l'accusation de fédéralisme contre les girondins, mais que c'est l'opinion publique, et qu'ils se sont démasqués eux-mêmes par des actes patents, par des correspondances qu'ils ont avoué eux-mêmes et par les nombreux émissaires qu'ils ont envoyés dans les départements pour les armer contre Paris. Je ferai observer en outre qu'ils ont trouvé des défenseurs dans cette même Montagne qui n'était pas aussi dépourvue de sens que les ennemis de la Révolution ont cherché à le faire croire. Cambon, Thuriot et Barrère lui-même n'ont-ils pas pris leur défense à l'époque du 3i mai, tandis que leurs meilleurs amis g'ardaient le silence (i)? Dailleurs il y avait assez
(i) On connaît le mot de Barrère, rapporté dans ses Mémoires : m ]] faut fédéral iscr la France : vous n'aurez pas sans cela de vérU Uble liberté. . (N. de l'Ed,)
2i6 MÉMOIRES DE CHOU DIEU
d'hommes instruits parmi ceux qui siégeaient à la Montagne, pour signaler aux autres les dangers qui pouvaient résulter par la suite pour euxmêmes d'une semblable proscription. Si quelques montagnards ont pris part à ce déplorable événement, ce sont ceux que j'ai signalés comme des renégats, ceux qui ont dirigé toutes les scènes sanglantes qui décimèrent la Convention nationale.
Après ces premières observations, je passe à Texamen des faits.
Le fils de Barbarouxa fait imprimer les mémoires de son père qui contiennent (page 38) un enireûen que celui-ci dit avoir eu avec Roland el dans lecpiel ils examinèrent différentes propositions de résistance. Si, dans ce plan de campagne tracé de la main de Barbaroux lui-même, on ne veut pas trouver un projet de fédéralisme, on y trouvera du moins un plan de guerre civile, ce qui, selon moi, est à peu près la même chose. On lit dans le même livre, une noie des éditeurs portant que Barbaroux retournant à Marseille après le loAoùl dit « que, si Paris continuait sa tyrannie sur les provinces, il fallait former une république du Midi » . ^Si ce n*est pas là du fédéralisme, il faut changer la signification de ce mot car, si je comprends
bien le français, c'est pour moi du fédéralisme tout pur; et ce qui résulte encore des mémoires de Barbaroux, c'est que les girondins arrêtaient la levée des impôts, que leurs émissaires préparaient des insurrections et excitaient la trahison de Paoli qui à cette époque voulait livrer la Corse aux Anglais. Je soutiendrai de plus que ceux qui conspiraient avec Paoli pour livrer la Corse aux ennemis n'étaient pas seulement des fédéralistes, mais des traîtres.
On ne me contestera pas, je l'espère, que Buzot, Guadet, Louvet, Brissot, Gorsas, Kerveleçan et autres qui ont formé une armée départementale •dans le Calvados n'y gavaient pas créé un noyau de fédéralisme. En vain a-t-on dit pour leur justification qu'ils ne l'avaient fait que pour leur propre défense. D'abord c'est une question qui peut être controversée que celle de savoir s'il est permis de prendre les armes contre sa patrie, même pour sa propre défense. Les montagnards ont pour le moins éprouvé autant de persécutions que les girondins, est-ce qu'on en a vu un seul prendre les armes contre ses proscripteurs? Ils ont su mourir pour la patrie sans se plaindre, espérant seulement qu'on leur rendrait quelque jour plus de justice. Camille, qui eut aussi à se plaindre des Romains,
oubliant ringratitude de ses concitoyens, ne prit pas les armes pour venger ses injures personnelles, mais celle de la patrie. D'ailleurs c'est une erreur de dire que les girondins n'ont pris les armes que pour se défendre ; c'est en septembre 1792 que les premiers germes du fédéralisme se sont manifestés, c'est dans le courant de septembre 1 792 que Barbaroux concertait son plan avec les députés girondins, c'est dans ce même mois que les députés ont écrit à Marseille et à Bordeaux pour former une armée départementale.
La Révellière-Lépeaux, qui était membre de la même députation que moi, disait à tous ceux qui voulaient l'entendre et dans les réunions particulières de notre députation que la France était trop grande pour former une république unique ; il avait puisé cette morale dans les œuvres de Rousseau; et, comme il n'avait point encore à cette époque l'amour-propre de croire qu'il serait un jour appelé à gouverner la France, sa petite ambition se bornait alors à rêver de très petites républiques 'dont il avait plus d'espoir de devenir le chef. Il avait formé une espèce de triumvirat, entre lui, Buzot et Kervelegan, où il avait choisi pour sa part les départements de la rive gauche de la Loire
qui ont composé depuis ce qu'on a désigné sous le nom de Vendée (i). Buzot s'était réservé la Normandie et Kervelegan la Bretagne ; et c'est pour l'exécution de ce plan que ces deux derniers ont soulevé le Calvados et les départements voisins.
Peu de temps avant le 3i mai lygS, les girondins envoyèrent des députés qui leur étaient dé-
(i) Ce n'est pas sans surprise que j'ai lu, dans la Biojraphie de* contemporain* rédigée par M. Rabbe, l'article consacré à La Révellière-Lépcaux. Oo cite de lui un fragment de discours fort remarqué, dit-on, qu'il aurait prononcé après l'arrestation du Roi à Varennes : ■ Dans un pays d'une étendue telle que la France, les liens du gouvernement doivent être plus serrés qu'à Claris ou à Appen* zel, sans quoi Vétat serait abandonné aux horreurs de Tanarchie, pour passer ensuite sous la domination de quelques intrigants; anssi je ne crains pas d'affirmer, moi qui n'ai pas un penchant bien décidé pour les cours, que le jour où la France cessera ô.*9iyoiT un roi, elle perdra son repos et sa liberté •.
Je puis au contraire afûrmer qu'à cette époque -là Révellière- Lépeaux nous écrivit à Delaunay l'ai né et à moi, pour nous inviter à provoquer une adresse de nos concitoyens demandant à TAssemblée constituante la déchéance du Roi et rétal>lis8emen( de La République. Delaunay, qui présidait alors la société populaire séante en l'église de Saint-Aubin, donna lecture de cette lettre k la société populaire.
Ce fait est connu de ceux de nos concitoyens qui existent en* core. Voir le registre de la Société (a) .
Je lis dans le même volume (page i4i4) que M» Thibaudeaa mourut à Prague en iSal. Je puis attester le contraire, car, au moment oii j'écris, M. Thibaudeau est comme moi, depuis le mois de janvier iS35, membre de la commission officieuse des condamoés politiques sous la Restauration, chargé de discuter leurs inté* rets près la commission du gouvernement dont le général Gérard est président. Qu'on ajoute maintenant quelque croyance aux biographies I — {Papiers de r Auteur),
^a) Le rfl^ftre de la Société des amis de la Constitulion est aos «rchiTes monicii»«les d'Angers. (iV. de l'Ed^)
voués dans les déparlements de TOuesl. Delàunay d'Ançers, le jeune, qui avait été procureur-général-syndic du déparlement de Maine-et-Loire, nous arriva avec Dandenac le jeune à Saumuroùce dernier avait exercé les fonctions de membre du district ; ils avaient mission secrète de fédéraliser l'armée ; mais, surveillés de près par Bourbolle, Richard et moi, ils n'osèrent rien entreprendre. Ils étaient encore à Saumur le 9 juin lorsque nous fûmes obligés d'évacuer la ville. Ils ne prirent aucune part à la bataille, quoique nous leur eussions •offert des chevaux pour marcher avec nous à la tête de l'armée. Ils disparurent aux premiers coups de fusil et entraînèrent avec eux quelques fuyards qui, dès le commencementdu combat, avaient crié : Saiwe qui peut l Ils les dirigèrent sur la roule d'Angers bien qu'ils eussent été prévenus qu'en cas <réohec la retraite se ferait par Tours, Arrivés à Angers, cesdeuxdéputés ordonnèrent aux troupes et aux corps administratifs d'évacuer la ville et, au lieu de venir nous rejoindre à Tours par la route du Mans qui était la plus courte et qui n'avait rien à craindre des Vendéens, puisque ceux-ci se dirigeaient sur Nantes par la rive droite de la Loire, ils firent leur retraite sur Laval par la route de Châtcau-Gontier, mettant entre eux et nous une
distance de plus de quarante lieues. Ils avaient leurs raisons pour agir ainsi : ils savaient que des députés de Bordeaux venaient d'arriver à Laval et ils prenaient cette route pour se concerter avec eux et avec les administrateurs de la Mayenne à Teffet de procurer des secours aux insurgés de la Normandie. Mais la déconfiture de Tarmée de WimpflFen déconcerta leurs projets ultérieurs, et ils retournèrent en toute hâte 'à Paris, sans nous instruire de ce qu'ils étaient devenus.
Après la déroute de Saumur, nous arrivâmes à Tours, le lo juin au matin, Bourbotte, Richard et moi avecTétat-major. Mes deuxcoUèçues me chargèrent de me rendre à Niort auprès de Biron, qui commandait une armée nombreuse et qui n'avait point encore été attaqué. Ma mission consistait à inviter ce général à sortir de son inaction pour faire une diversion qui pourrait arrêter les Vendéens et les empêcher de marcher sur Tours ou sur Chinon. Biron me fit de belles promesses et n'en tint aucune.
Avant de quitterNiort, je crus devoir me rendre à la Société populaire pour connaître l'esprit qui la dirigeait. J'y trouvai deux commissaires de la Gironde récemment arrivés de Bordeaux et qui invitaient ouvertement les habitants et même les
soldats à former une armée départementale, s'occupant fort peu de savoir s'il y avait des rebelles à combattre dans la Vendée. Ils furent fort mal accueillis et ils trouvèrent de vigoureux adversaires dans deux jeunes volontaires d'un bataillon de la Gironde, lesdeuxfrères Faucher, qui tousdeuxsonl depuis devenus généraux et ont péri en 1816, à Bordeaux, victimes des fureurs du vieux général de Viomesnil, l'un des plus féroces agents de la Restauration. Je parlerai d'eux lorsque je rendrai compte de la guerre de la Vendée. Le député Thibaudeau était présent comme moi à cette séance.
En sortant de la Société populaire de Niort, je donnai l'ordre d'arrêter ces émissaires, mais il paraît que l'officier de gendarmerie n'osa pas les arrêter avant d'avoir consulté Biron,qui s'y opposa. J'ai su depuis que ce général était le complice des fédéralistes el qu'avant de venir prendre le commandement de l'armée il s'était arrêté quelques jours à Bordeaux pour se concerter avec les administrateurs girondins. Ce grief est un de ceux qui lui furent reprochés lors de sa mise en jugement.
A la fin du mois de juin 1798, les administrateurs du département de la Vienne ayant été dénoncés comme fédéralistes, le comité de Salut public nous donna mission, à Richard et à moi, de
nous rendre à Poitiers pour examiner leur conduite. Ne connaissant personne dans cette ville nous crûmes pouvoir nous adresser au procureur-çénéralsyndic, qui était le père de notre collègue Thibaudeau, et qui nous inspirait à ce titre quelque confiance. En effet, il nous dévoila toute l'intrigue, nous dénonça ses propres collègues et nous fournit la preuve de leur complicité avec les administrateurs de la Gironde en nous communiquant les registres sur lesquels ils avaient eu l'imprudence d'apposer leur signature, mais sur lesquels ne se trouvait pas la sienne. Nous nous bornâmes à destituer ces administrateurs (i) et nous conservâmes en fonction le procureur-général-syndic que nous crûmes innocent, parce qu'il fut plus perfide que ses complices.
(i) L*ori^aaI de cet arrêté du la septembre 1793 est à la bibliothèque de Poitiers. Extrait :
« Les représentants du peuple près rarmée des Côtes de la Rochelle actuellement à Poitiers, en vertu du décret de la Convention nationale du a septembre;
« Après avoir pris les renseignements les plus étendus sur la conduite des citoyens composant les autorités constituées de la ville de Poitiers et avoir examiné les mémoires justificatifs qui leur ont été adressés ;
« Considérant que plusieurs de ces citoyens leur ont été dénoncés par la Société populaire et par un grand nombre de citoyens comme professant des principes contre- révolutionnaires en favonsant par une coupable faiblesse les ennemis de la liberté ;
« Que c'est À ces individus qu'il faut attribuer Tenfirourdissement dj peuple et Tétai déplorable de Tesprit public à Poitiers ; qu'il est constant qu'ils ont répandu dans le département de la Vienne des semences de fédéralisme et qu'ils ont failtojs leurs e£forlspour faire prévaloir ce système si funeste à la république;
Peu de temps après, le comité de Salut public reçut de nouvelles dénonciations contre le procureur Thibaudeau et chargea ie député Ingrand, qui était de Poitiers, de vérifier l'accusation. Il y parvint par le moyen dltabilauts qui, le connaissant plus intimement qu'ils ne nous connaîastdent, Richard et moi, eurent assez de confiance en lui poirr loi dévoiler toute la trame et la perfidie du procureurgénéral-syndic. Le député Ingrand ordonna alors l'arrestation de celui-ci en même temps que celle des autres administrateurs girondins.
Aussitôt que le député Thibaudeau eut appris l'arrestation de son père, il s'en plaignit à la Convention et demanda sa mise en liberté. Il raotiva cette demande sur ce que son père était si peu fé-
Arrôtent ce qui suit :
Les citoyens MontauU, président ; Bulaud et Texier, membres du directoire, et Urissord, administrateurs du département de la Vienne ; le citoyen Moreau, procureur-syndic du district ; les citoyens ChauveaUf Thoreau, Lomdè tt Fradin, ofiiciers municipaux ; Piorry jeune et Barret, notables ; ConneaUf procureur de la commune ; UerOf commissaire national, sont destitues de leurs fonctions.
• En conséquence, ils cesseront de les exercer à partir de la notification du présent arrêté.
■ Le citoyen Conneau dit Desfontaines sera mis en état d'arrestation comme suspect d intelligences avec les rebelles de la Yendée ; les scellés seront apposés sur ses papiers.
« Le comité révolutionnaire est chargé de prendre des informations sur la conduite du citoyen Conneau, relativement à ses liaisons avec le nommé FoUeuille, connu chez les rebelles sous la dénomination d'êuéque tCAgra et autres contre-révolution uaires ; il en sera rendu compte aux représeolaots du peuple.
■ Signe : Pierrk Gboudibu et Riciiaad. •
déraliste qu'il avait dénoncé les fédéralistes de son département.
M, Thibaudeau fils reconnaissait alors l'existence du fédéralisme. Il ne peut davantage le nier aujourd'hui. Comme moi il a été témoin à Niort des propositions des commissaires girondins. M. Thibaudeau fils est encore plein de vie. Je ne crains pas d'être démenti par lui parce que je le crois homme d'honneur (i).
Si, après ce que je viens de dire, il se trouve encore quelques incrédules qui persistent à nier l'existence du fédéralisme, il n'entre pas dans mon plan de les convertir. J'ai seulement voulu présen-
( x) Thibaudeau avait répondu par avaDce. On lit eo effet daii» ses Mémoires (t. I, p. 38) :
• Avait-il existé un projet d'établir en France un i^ouvernemcnt fédératif ? On ne pouvait l'avouer lorsqu'on en faisait un crime. Depuis, je ne sache pas que personne en ait réclamé l'honneur. Ce* pendant on ne peut se dissimuler que de fait les actes et les discours tendaient au fédéralisme.
■ On avait ouvertement menacé Paris de transférer dans une autre ville le siè^e de .la représentation nationale, et il est probable que si l'on eût réussi à réunir à Bourses des commissaires des départements, on ne s'en serait pas tenu à cette translation. 11 se fût formé une seconde Convention nationale. Alors il en eût résulté plus que le fédéralisme, et l'on eût vu l'existence de deux représentations ennemies, la division de toute la France et une guerrecivile générale qui eût atteint jusqu'à l'armée. Elle eût pu, pour un instant, embarrasser la Convention et favoriser les armes étrangères ; mais l'issue de cette lutte n'eût pas été douteuse. Le peuple était déchaîné, rien n'eût résisté à son irruption, et la terreur n'en n'eût que plus sûrement moissonné après la victoire tout ce qui eût échappé au combat.
• Si les girondins n'étaient pas fédéralistes par principe, ils-
256 MÉMOIRES DE GHOUDIEU
1er quelques faits à ceux qui recherchent la vérité. Pour moi, je suis convaincu que les girondins étaient fédéralistes. A vaientrils raison? avaient-ils tort ? — C'est une autre question.
Vétaieat par ambilioa, par amour- propre, et par nécessilé, car ils sentaient que Paris serait leur tombeau.
• D'un autre côté les ^andes villes telles que Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen, Rennes. Caen, étaient humiliées du joas^ insupportable de la capitale, elles embrassaient avec un orgueil légitime 4* espoir de s*y soustraire et de devenir chacune un centre dans la république. Des esprits spéculatifs, et des ambitieux souriaient à ridée des Républiques de la Gironde^ du Rhône, des Bouches^u- Rhône, du Calvados, etc.. C'était un rêve séduisant; mais ce n'était qu'un rêve, et le réveil fut terrible et sanglant.
« En tliéorîe le fédéralisme n'était rien moins qu'une absurdité , mais le moment était on ne peut plus mal choisi; la France ayant à se défendre du royalisme et de la coalition, on ne pouvait trop centraliser ses moyens et ses forces. Un fédéralisme produit, non par un accord do toutes les parties, mais par an déchirement violent, eût conduit tout droit à la cootre-révolotion. C'eût été une question digne de la plus sérieuse attention dans ufl temps calme, mais il ne se présenta point. Lorsqu'on fit la constitution de l'an UI, quoique II tempête révolutionnaire fût sensiblement calmée, les esprits étaient encore trop agités p^ur qa on eût osé parler de fédéralisme.
« Dès qu'une institution quelconque menaçait le moins du monde les prérogatives de la capitale, elle était conspuée et rejetée. »
Ou a discuté long-uemenl si la Convention avait le droit de ju^er Louis XVI. Cette question n'en devait pas faire une. II est évident que le principal mandat donné par la nation à la Convention était de prononcer sur le sort du Roi, et si ce mandat n'eût porté que le droit de déchéance il eût été ridicule de réunir en elle tous les pouvoirs, car le Roi était déjà déchu par le canon du lo août et pris en quelque sorte les armes à la main.
Les défenseurs mômes de Louis XVI n'ont point contesté à la Convention le droit de prononcer la déchéance dans le cas où la culpabilité du Roi serait prouvée, et jusqu'à la fin ils ont soutenu son innocence. Aussi se trouve-t-il encore aujourd'hui des hommes qui le présentent comme le meilleur des rois, le roi juste ^ le roi martyr; et lorsque les accusations dirigées contre lui ne sont plus un problème, puisque ses serviteurs les plus fidèles ont avoué les faits et en ont même tiré vanité, il est difficile de concevoir comment des assemblées graves ont pu déclarer que le 21 janvier élaitunejour-
née funeste et déplorable (i). Heureusement ce jugement n'est pas sans appel.
On se tromperait grandement si Ton pensait que ceux qui ont prononcé ce jugement ont voulu seulement flétrir la mémoire des juges de Louis XVI, c'est à la Révolution elle-même et par conséquent à la nation tout entière qui en a soutenu et en soutient encore les principes qu'on a voulu faire le procès. On n'ose pas encore réviser le procès de Louis XVI, mais c'est celui de la Révolution qu'on voudrait commencer; et c'est en d'autres termes soutenir qu'il est permis à un roi perfide d'appeler les armées étrangères sur le territoire de la patrie et d'armer les citoyens les uns contre les autres. La Convention nationale a pensé le contraire et elle n'a pas cru qu'il y eût d'inviolabilité pour un pareil crime. Le jugement de la Convention nationale appartient maintenant à l'histoire, et la postérité sera le juge équitable qui prononcera entre nous et Louis XVI (2).
(1) Appartenait- il bien aux juges de Ney d'apprécier la justice d'une assemblée telle que la Gonvenlion. Quand le général Exalmans, dans un mouvement qui lui fait honneur, a dit en face à celle cour des pairs : Oui, la condamnation de Ney est un assassinat, — la noble cour a gardé le silence.
La Convention qui réunissait tous les pouvoirs avait le droit de juger Louis XVI. tandis que la cour des pairs n'avait aucun droit à juçer le maréchal Ney. Comme maréchal de France il devait être jugé', pour un fait militaire, par les maréchaux de France. (*V. de /M.) . .
(a) Charles X, pour le moins aussi coupable que Louis XVI, a cte
CONTRE l'ostracisme
De pénibles discussions s'élevèrent dans l'Assemblée. Oa vit successivement Barbaroux, Rebecqui et Louvct accuser Marat (i) et Robespierre; on vit le ministre Roland les seconder dans leurs violentes attaques contre la Commune de Paris ; enfin, Guadel soutint un système plus désastreux encore en proposant de faire éliminer de la Convention nationale, par les assemblées primaires,
épargné parce que ses ministres ont été seuls responsables des fameuses ordonnances qu*ils avaient contresii^nêes ; Charles X a traversé la France sans danger, et ce fut la meilleure garantie donnée à rinviolabtlité. Mais cette inviolabilité ne résultait pas d'une constitution que la mitraille de juillet avait renversée. Si le peuple français a pardonné à Charles X, c'est par pure générosité, et il n*ea faut pas conclure qu'il n'avait pas le droit de le punir, car aucun article ne portait que le Roi pourrait être exilé. Mais c'est parce que les temps étaient changés et qu'il y avait peu de danger à le chasser. Cependant s'il eût été jugé comme son frère, la France serait aujourd'hui beaucoup plus tranquille qu'elle ne l'est. (PapierM de l* Auteur.)
(i) Marat était né à Baudry, comté de Neufchdtel, en Suisse. Il perdit en bas âge son père qui était médecin. Médecin lui-même il publia plusieurs ouvrages que Voltaire honora d'une critique un peu sardonique.
La preuve qu'il n'était pas sans talents c'est qu'avant ta Révolution il était médecin des pages d'Artois.
On sait que Marat fut décrété d'accusation sur le rapport de Delaunay cadet (d'Angers) . Si Marat eût été aussi vindificatif qu'on qu'on l'a prétendu, il ne lut était pas difficile de faire comprendre Delaunay dans la liste de ceux qui furent mis en arrestation au 3i mai, et cependant Delaunay cadet n'a point été proscrite cette époque non plus qu'à aucune autre.
Hébert et Marat n'étaient pas des écrivains fort dangereux et» en les persécutant, non pour des faits positifs mais pour des opinions absurdes et ridicules, on leur a donné beaucoup plus d'importance qu'ils n'en auraient eu. Le bon sens du peuple aurait bientôt fini par eu faire justice (Papiers de l'Auteur,)
260 MÉMOIRES DE CHOUDIED
ceux des membres dont la présence leur serait
importune.
Vergniaud, Grangeneuve et Buzot soutenaient la proposition de la Gironde avec beaucoup de
véhémence.
Une chose remarquable c'est qu'on revoyait
toujours les mêmes hommes dans certains rôles; tout cela paraissait réglé, et les dénonciations partaient toujours du même foyer. Mais la Gironde avait toujours soin de faire précéder ses propositions de quelque décret ambigu qui pût atteindre ceux qu'elle dénonçait et la préserver elle-même du soupçon.
Par exemple, quand Louvet dénonça Robespierre comme prétendant à la dictature, Buzot proposa la peine de mort contre quiconque tenterait de rétablir la royauté ou tout autre pouvoir absolu.
Les différents partis se reprochaient de vouloir sauver le Roi, et de vouloir organiser des républiques fédératives, et c'était la Gironde qui était accusée parce que Buzot avait proposé cette garde départementale, qui ressemblait beaucoup à une garde prétorienne, et au moyen de laquelle il espérait transférer à Bourges le siège de la Convention; mais de son côté la Gironde accusait la Montagne
SUR LE PROCÈS DU ROI t6l
de vouloir créer un dictateur, ou de vouloir transmettre la couronne à la famille d'Orléans.
Buzot n'ignorait pas que son parti était accusé de fédéralisme et, pour détourner ce reproche, il se hâta de proposer dans la séance du i6 décembre, la peine de mort contrç quiconque tenterait de rompre l'unité delà république. — C'était toujours la même politique.
Fort de ce décret obtenu qui semblait mettre la Gironde à l'abri du soupçon, Buzot fit le même jour une seconde proposition qui, en cas de succès, le débarrassait d'un membre de la Convention qui lui déplaisait, et facilitait les moyens d'en chasser d'autres.
Ce jour-là, le i5 décembre 1792, était un dimanche, et le dimanche était ordinairement consacré à entendre des pétitionnaires à la barre ou la lecture des pétitions qui arrivaient des départements. Comme on renvoyait presque toujours les pétitions à l'examen des comités, il en résultait que beaucoup de membres restaient chez eux ce jour-là pour expédier leur correspondance particulière, de sorte que l'assemblée n'était jamais bien nombreuse. Buzot avait donc choisi son temps pour proposer l'expulsion des Bourbons, sans en excepter celui d'entre eux qui faisait partie de la
représentation nationale et qui n'était plus dans les bonnes grâces des Girondins.
Cette proposition n'était qu'une perfidie concertée, mais elle semblait tout d abord inspirée d'un sentiment profondément républicain, et quelques montagnards s'}' laissèrent prendre. Elle fut appuyée vivement par Louvet, Lanjuinais, Vergniaud, Henri Larivière, Barrère, etc., et même par Merlin de Thionville.
Buzot prononça un discours :
« En 1788, dit-il, j'ai entendu parler d'une faction d'Orléans ; en 1789, 90, 91 encore d'une faction d'Orléans ; à présent le nom d'Orléans est un ferment de discorde : Philippe, partez dès aujourd'hui. »
Louvet monta à la tribune et dit :
« Ce n'est pas moi qui viens appuyer la proposition de Buzot, c'est l'immortel fondateur de la république romaine, c'est Brutus dont le discours est tellement applicable à la circonstance actuelle qu'on croirait qu'il est fait d'aujourd'hui ; et il nous cita l'apostrophe de Brutus au dernier des Tarquins ; puis il chercha des rapprochements entre « la république romaine qui était dans ses premiers jours et la nôtre qui venait de naitre ». Mais déjà Duhem Tavait interrompu en rappelant
le décret qui portait que celte question ne serait décidée qu'après le jugement de Louis Capet : (ï Président, maintiens ce décret, Louvet ne doit pas être entendu en ce moment ; il ne doit pas nous écraser du despotisme de son talent. » Louvet continua cependant.
Son discours, qui était écrit, ainsi que celui de Buzot, jetés tous les deux à Timproviste un jour de pétition, quand tous les fidèles de la Gironde étaient là, prouve suffisamment que leur projet était d'emporter d emblée une mesure sur laquelle tout le monde eût pu être d'accord, si elle n'eût pas atteint un représentant du peuple, mesure très dangereuse sous ce rapport parce qu'elle créait un précédent.
Lanjuinais, qui ne prévoyait pas que la mesure proposée contre Philippe-Ég-alité dût lui être appliquée quelques mois plus tard, la soutint avec beaucoup de chaleur. Lanjuinais était un homme de bien, incapable à mon avis de tremper dans les misérables intrigues de Buzot, de Louvet et de quelques autres girondins, mais il était irascible à l'excès et se défiant de tous ceux qui ne partageaient pas ses opinions; dans la circonstance, il se faisait, sans le savoir sans doute, l'écho d'un parti plus dangereux peut-être pour la liberté que celui d'Or-
léans qui n'avait aucun appui dans la masse de la nation.
Chabot, Saint-Just, Barrère parlèrent à leur tour.
Je n'étais pas présent à TAssemblée pendant toute cette discussion, mais un de mes collèçues, Pérard, membre de la même députation que moi, vint me prévenir de ce qui se passait et je me rendis aussitôt à mon poste. Chemin faisant, Pérard me mit au courant dece qu'il avait entendu.
Au moment où nous entrâmes dans la salle la première voix que nous entendîmes fut celle de Vergniaud disant au milieu d'un çrand tumulte qu'il était impossible à l'assemblée de souffrirplus longtemps la tyrannie d'une minorité factieuse.
Je demandai la parole. L'Assemblée consultée ne voulut pas m'entendre. Mes amis protestèrent. Un nouveau vacarme recommença.
Le président se couvrait et agitait sa sonnette inutilement, vingt orateurs se bousculaient à la tribune et prenaient la parole sans pouvoir la garder. Dans la salle on criait : A V Abbaye!
Peu à peu cependant le calme se rétablit. Alors Barrère monta à la tribune et, croyant se faire écouter plus favorablement, il proposa, comme à son ordinaire^ des moyens termes qui ne faisaient
pas fortune clans une Assemblée où il y avait d'un côté comme de l'autre des hommes tenant fortement à leur opinon.
« Distin^ez, conclut-il, les représentants qui sont dans la loi commune d'avec ceux qui sont hors de la loi commune. » Cette distinction n'était •qu'un pur sophisme. Barrère ne s'apercevait pas qu'en proposant de mettre un représentant du peuple hors la loi commune, il s'exposait à y être mis lui-même. Buzot, Verçniaud, Lanjui nais, tous ceux qui ont appuyé un pareil paradoxe ont fini par en être victimes à leur tour.
De nouveau, je demandai la parole, et, quoiqu'elle m'eût été refusée par un décret, je finis par l'obtenir. Entre autres choses je dis à l'Assemblée : ce De quel droit chasseriez-vous de votre sein un représentant du peuple? Est-ce que ses droits ne sont pas égaux aux vôtres? Vous ne pourriez donc vous ériger en tribunal pour le juger qu'en vertu du droit du plus fort, et parce que vous seriez dix contre un. Mais j'admets pour un instant que vous VOUS attribuiez ce droit contre Philippe-Egalité, qui est-ce qui nous garantira que vous ne vous l'attribuerez pas contre d'autres, par exemple contre la députation de Paris dont plusieurs membres ont déjà été attaqués si violemment à cette
tribune? Qui nous garantira que nous autres, membres de la dernière Assemblée, serons à Tabri de votre ostracisme ? Je suis d^autant plus fondé à vous adresser cette question que des apostrophes scandaleuses nous ontempêchés aujourd'hui même d'approcher la tribune, et qu'on est allé jusqu'à nous traiter de scélérats. Souvenez-vous, représentants du peuple, que c'est la minorité de l'Assemblée législative qui vous a amenés ici. »
Je demandais, en terminant au milieu du calme, l'ajournement à deux jours.
L'Assemblée en décida ainsi quant à Philippe- Égalité. Mais deux jours après la discussion reprise n'aboutissait encore qu'au renvoi de la question. Occupée ensuite d'autres intérêts, l'As* semblée oublia momentanément Philippe et sa famille.
Ainsi le parti girondin ne triompha qu'à moitié.