LE PRÉSIDENT RAPPELÉ A L'ORDRE
tribuor les fonds que vous avez mis à sa disposition, vous n'aurez personne.
LR PUKSIDENT RAPPELi; A L ORDRE
A la séance du 20 juillet, le président Lafond- Ladehat s'était permis de rappeler à l'ordre Chabot (|ui, en appuyant la proposition de M. Clirestin relative à la déchéance du Roi, avait dit: « Xous ne sommes (|ue les organes de l'opinion publique et non les maîtres. Quand il serait vrai que l'assemblée fût assez faible pour savonner le pouvoir exécutif, la nation n'en serait pas moins persuadée de laréalitédes Irahisonsde la cour.S'ilIui est prouvé que le Corps législatif ne trouve pas dans la constitution assez de pouvoir pour agir, nullepuissance alors ne pourra l'empêcher de se sauver elle-même. »
Quelques murmures accueillirent la fin de ce discours; des voix réclamaient le rappel à l'ordre, d'autres allaient jusqu'à demander que Chabot fût envoyé à l'Abbaye. Le président, sans consulter l'assemblée, pronon(;a le rappel à l'ordre.
Jem'élanraiàlatribuneetjedis : Monsieur le président, je demande la parole contre vous... je demande, Messieurs, que le président soit lui-même
il2 MEMOIRES DE CHOUDIEU
rappelé à l'ordre pour avoir méconnu Ja souveraineté du peuple français consacrée par la Constitution, j'invoque ici la lettre même de l'acte constitutionnel...
Le côté droit se leva en masse et m'interrompit par de violentes murmures. Je continuai (i) :
« Je prie messieurs les honnêtes gens qui m'interrompent de vouloir bien m'écouter un instant, parce que je vais leur citer une autorité qu'ils reconnaîtront peut-être ; c'est un article de la Constitution qu'ils ont oublié sans doute et qu'il est bon de leur rappeler ainsi qu'à M. le président : r Assemblée constituante déclare que la nation a le droit imprescriptible de changer sa constitution.
« Je dis qu'iln'est plus de constitution, qu'il n'y a plus de principes sacrés, si vous n'arrêtez l'audace de vos présidents. Ce n'est pas la première fois que des présidents élus g-ràce aux intrig-ues d'un parti se sont permis de méconnaître les droits du peuple. M. Lafond-Ladebat, en rappelant Chabotà l'ordre, n'a exprimé que l'opinion d'un parti. 11 est temps que vous prouviez par un grand
(i) Il faut savoir que ces messieurs se prétendaient les honnotes par exellencc, et que. par dérision, nous les avions surnoinmés les représentants des honnêtes g-ens. (.Vo/e de l'A.)
LE PRESIDENT RAPPELlî A L'ORDRE 113
exemple que vous êtes la véritable majorité. » Après quelques explications, l'Assemblée décida presque unanimement que le président serait rappelé à l'ordre. Il dut quitter le fauteuil, et ce fut M. Dubayet qui prononra la formule du rappel à l'ordre.
Il n'a pas été difficile de s'apercevoir, dès les premières séances de l'Assemblée lég-islative, qu'une lutte sérieuse s'engageait entre le pouvoir exécutif et le législatif. A l'époque du lo août les choses en étaient venues au point qu'il n'y avait qu'une révolution qui pût sauver la patrie. Les ennemis nous attaquaient de tous côtés, mille causes de destruction nous environnaient de toutes parts et nous n'avions aucune garantie d'existence. Heureusement la France trouva des forces dans son enthousiasme. L'insurrection était devenue la seule arche de salut. Le trùne s'écroula, vieux de quatorze siècles, et \a jeune Képubliciue terrassa tous les ennemis de notre indépendance. Une grande crise développe toujours d'énergiques volontés.
J'ai dit que la plupart des événements de la Révolution avaient été étrangement dénaturés : aU' cun ne l'a été davantage que la journée du lo août.
Acteur dans ce drame sang-lant, et témoin oculaire de [)resque tous les incidents de la journée, il m'est permis, peut-être plus qu'à tout autre, d'exposer ce que j'ai vu et de rétai)lir les faits que je connais.
Depuis le 20 juin, le roi avait fait fermer le Jardin des Tuileries. Des factionnaires étaient placés à chaque escalier pour en empêcher l'entrée du coté de l'Assemblée; la terrasse des Feiîillants seule était ouverte pour jiarvtMiir jusqu'à la salle du corps législatif. — L'assemblée avait décrété que cette terrasse faisait partie de son enceinte et devait rester ouverte au public. — Des rubans tricolores furent placés tout le lony; de cette terrasse, avec une inscription portant ces mots : X'allei: pas dans la Foi-êt-Noire, et non, comme le dit M. Thiers, défense de passer sur le territoire étranrjer. Ce simple ruban fut une barrière suffisante, quoique la Cour, sentant tout le ridicule de la consigne qu'elle avait donnée, eût fait relever les factionnaires. De part et d'autre on ne ij^ardait [)lus de ménagements; tout ariiiunrait les hostilités imminentes.
M"'" Campan, en rendant compte du décret (|ui ordonnait que la terrasse des Feuillants ferait
116 MÉMOIRES DE CHOLDIEU
partie de l'enceinte du corps législatif, dit que l'on fixa les limites entre ce ({u'on appelait la terre nationale et la terre de Coblefitr: et, cette fois du moins, elle appelle les choses par leur nom.
Au sujet de ce ruban, on prête à l'abbé Delille un propos flatteur pour la population de Paris : « Quel peuple! dit cet illustre écrivain, il prend la Bastille, il brave les baïonnettes et le canon, et il se contient à la vue d'un ruban; un simple fil de soie est une barrière suffisante à l'arrêter ! »
La Cour ne fut point prise au dépourvu, comme l'ont dit quelques écrivains; instruite de tout ce qui se préparait, elle se disposait à une défense qui, en cas de succès, lui laissait tout espérer. (( Loin de craindre une insurrection, dit le mar- (juis de Ferricres (i), elle espérait en profiter pour se rendre maîtresse de Paris. »
« La Cour.continue-t-il, attendait l'attaque avec une sécurité étonnante ; elle croyait s'être assurée de la majeure et de la plus saine partie de la garde nationale. Mandat, qui la commandait, était dans ses intérêts; on avait réuni au château 1200 Suisses, hommes sûrs, auxquels s'étaient joints, sous le même uniforme, plusieurs jeunes gens de la garde du Roi (.[ui venait d'être licenciée). Six
(1) Tome m, page 179.
cents personnes, la plupart officiers retirés, gardaient les appartements. Un corps considérable, composé d'hommes qui n'étaient pas d'une naissance à avoir leurs entrées au Château, ou d'un Age à ce qu'on pût les y introduire sans causer de justes soupçons, devait se rassembler aux Champs- Elysées et se porter par le pont tournant sur l'Assemblée nationale. »
Cette version est bien différente de celle de M. Lacretelle, le jeune, qui prétend qu'il n'y avait au Château que 760 Suisses et quelques vieillards.
Les comités de l'Assemblée n'ig-noraient point les forces qui se réunissaient au Château , ils étaient instruits de tous les projets de la Cour. La nombreuse jeunesse qui devait se rassembler aux Champs-Elysées, pour se porter sur l'Assemblée en même temps qu'un détachement de la garde suisse, était armée de poignards ; ces chevaliers devaient massacrer tout ce qu'ils rencontreraient; et, afin qu'il n'y eût pas de méprise, tous les membres du coté droit avaient été prévenus (ju'ils ne devaient pas paraître à l'Assemblée avant que le combat fut fini. Alors lisseraient venus, en triomphateurs, prendre séance sur les corps sanglants de leurs collègues, en ayant l'air de s'apitoyer sur le sort des victimes.
On s'étonnera sans doute que j'ose risquer une affirmation si hardie, mais voici ce que je puis certifier à ce sujet : Pas un de ces messieurs ne parut à l'Assemblée pendant la matinée du lo août; ils y étaient 'accourus dans la nuit du 9 au 10 au bruit du tocsin et de la erénérale, pour essayer de paralyser les mesures qu'il était indispensable de prendre dans une circonstance aussi critique ; mais ils disparurent dès qu'ils entendirent le premier coup de canon. Je dis tous, sans exception. Il n'en resta pas un seul dans la salle et Merlet lui-même, qui, deux jours auparavant, s'était montré si empressé de présider l'assemblée pour faire acquitter Lafayette, se garda bien de venir occuper le fauteuil. Verg-niaud présida en son absence. Le fait est constaté dans les procès-verbaux. C'est alors que je demandai un appel nominal vers les deux heures de l'aprèsmidi, afin que la France connut quels étaient ses véritables représentants. Mais cet appel nominal élait à peine fait m moitié qu'on vit arriver par toutes les issues de la salle tous ceux qui avaient eu la prudence de s'absenter au moment du danger, et qui furent prévenus qu'un appel nominal se faisait.
Si cela ne prouve pas la complicité de tous les
absents, il en ressort du moins que le plus grand nombre était dans le secret et que ceux qui n'étaient pas des traîtres étaient des lâches. Voyant que cet appel nominal n'aboutirait qu'à nous faire |)erdre un temps précieux, je demandai moi-même qu'il ne fut pas continué.
Maintenant voyons comment les comités furent instruits des projets de la Cour :
Un de nos collèg-ues, Roux-Fazillac, qui avait été garde du corps avant la crise révolutionnaire, avait conservé des relations avec une dame de la Cour, f[ui, par ses fonctions, approchait la Reine tous les jours : elle était môme assez familière avec cette princesse pour avoir ([uelque part ïi ses confidences et assez intelligente pour deviner cequ'on ne lui confiait pas. Cette dame ne trahissait pas la confiance de la Reine, mais, craignant pour les jours de son amant, elle le prévenait de tout ce qui se préparait au Château, croyant qu'il n'en ferait d'usage que pour sa sûreté personnelle, et qu'il se tiendrait à l'écart, comme le firent ceux dont je viens de [)arlor. Roux-Fazillac n'était pas (lu nombre de ceux (|ui se cachent les jours de danger, aussi était-il au milieu de nous dans la journée du lo août. Craignant de compromettre la dame rjui lui donnait ces précieux avertissements,
il n'osait pas en donner avis lui-même au comité de sûreté générale et à celui de la g-uerre, parce que sa liaison avec cette dame était connue de beaucoup de personnes; il me mit dans la confidence et, tous les matins, je rendais compte aux deux comités de ce que j" avais appris de nouveau; personne ne savait de qui je tenais ces renseignements, et il eût été difficile de le deviner.
J'avais encore un autre moyen de connaître une partie de ce qui se passait au Château par un jeune homme qui avait été garçon de café dans ma ville natale, et qui, chargé d'allumer les quinquets, avait ses entrées libres dans presque tous les appartements. Il me rendait compte tous les soirs, dans une maison tierce, de ce qu'il avait vu et entendu. Quelques jours avant le lo août, j'avais été prévenu par lui que de nouveaux venus renforçaient la garde du Château, et qu'il avait reconnu parmi eux plusieurs gardes du Roi nouvellement licenciés, habillés en suisses. — Ils occupaient la galerie du Louvre, où sont maintenant les tableaux, et ils y couchaieul sur des matelas qu'on avait étendus des deux cotés. — On lui avait proposé de faire partie de la bande qui devait se réunir aux Champs-Elysées, mais je lui
avais conseillé tic rester au Château le i)lus lonj^tein[)S qu'il pourrait.
Il V courut même de très grands dangers dans la soirée du lo août : ayant été trouvé blotti dans une cheminée où il s'était caché, il n'obtint la vie sauve (lu'en se réclamant de moi et en se faisant conduire à l'Assemblée pour prouver qu'il disait 1.^ vérité. — Je lui ai fait avoir depuis une permission pour suivre l'armée du Nord avec une voiture, comme cantinier, et il y a fait une petite fortune en changeant aux soldats de l'argent blanc pour de l'or, et en leur achetant des bijoux.
Mes renseignements étaient tellement positifs
que les comités prirent toutes les précautions qui étaient en leur pouvoir pour prévenir un coup de main. Un |)Oste nombreux fut placé au pont tournant avec de l'artillerie, pour arrêter l'irruption de la bande qui devait se réunir aux Champs- Élvsées; un autre poste fut placé dans la cour des Feuillants, parce que le rassemblement, en se parta"-eant en deux colonnes, pouvait nous attaquer (lu côté de la rue Sainl-Honoré; et bien nous en prit, car, au milieu de la nuit du 9 au 10, un nombreux rassendjlement dirii;é par un nommé Suleau, "-arde du lloi, pénétra dans la cour des Feuillants croyant la trouver sans défense : ils y
122 ME.MOIHES DE CIIOUDIEU
trouvèrent tous la mort. Le poste était commandé par Daubig-nv, alors adjoint au ministre de la guerre(i). Les deux autres issues par lesquelleson pouvait arriver au corps léifislatif, savoir : la porte de la cour du Manège et celle qui donnait sur la terrasse des Feuillants, furent confiées auxgrenadiers qui composaient notre garde; elles ne pouvaient pas être en meilleures mains.
Quelques historiens, parmi lesquels figurent, au premier rang, MM. Thiers et Dulaurc, ont rendu un compte si extraordinaire de cette journée que je ne pu"s m'empêcher de montrer en passant combien leur récit est mal fondé sur plusieurs points; et cela n'est pas surprenant dès qu'on connaît les sources suspectes auxquelles ils ont puisé. Cependant M.Dulaure, qui était sur les lieux (2), aurait pu se procurer des renseignements plus exacts; quant à M. Thiers il est trop jeune pour que son témoignage seul, même avec les garants qu'il invoque, puisse faire autorité. Ces deux écrivains s'accordent à désiirner Pélion et les membres de
(i) Daubigny ne fui adjoint à la guerre ([ue sous le ministère (le Boucholle, en 1793. Victime des proscriptions consulaires, ii lut di-porlé à l'île d'OIeron, puis à la Guyane, où il mourut (à Cayenne) le !•> fructidor an XII (,V. de l'Eci.)
(5) Alors M. Diilaiire publiait le Therniom'tre du j mr, petit journal in-8°. cjui parut depuis le 11 août 1791 jusqu'au 25 août i7(j3.(.V. deFEd.)
la Gironde coninie les principaux directeurs du mouvement (i). Or, voici ce que je sais :
Dès le mois de juillet, beaucoup de membres de l'Assemblée nationale étaient persuadés, et les membres de la Gironde eux-mêmes, que nous ne pouvions sortir de l'état de marasme ovi nous languissions que par une grande crise, et chacun la sentait imminente; les membres de la Gironde qui la craignaient cherchaient à la retarder pour
(i) D'autres historiens ont dcsiçnc comme les principaux directeurs du mouvement, Danton, .lourdeuil, Coilot d'Herbois, Tallien, L'Enfant, Panis, Sertrent, Billaud-Yarenne et même Robespierre. Pour ce dernier, je crois qu'il serait difficile de dire dans quels lieux et à quel moment il a paru pendant l'insurrection, si ce n'est à quelques séances des Jacobins qui ont précède ce jourlà. Quant aux autres, à ma connaissance, ils n'y ont eu d'autre part que l'influence qu'ils ont pu exercer soit aux Cordeliers, soit dans leurs sections respectives. Mais où donc fut préparé le 10 août me demandcra-t-on? — Ce fut dans les quarante-huit sections, non pas secrètement, mais au su de tout le monde et de la cour elle-même.
Parmi les représentants, Bazirc, Chabot et Merlin (de Thionville) ont levé les premiers l'étendard de la révolte. Ils n'avaient que de l'andace et pas des talents supérieurs, mais leur influence était grande dans les faubourgs, et la Cour avait déjà fait lancer contre eux des mandats d'arrêt par un juge de paix nommé Larivière, que l'AssemliIée envoya par la suite devant la haute-cour nationale d'Orléans. Des assemblées sccrèles se tenaient dans le faubourg Saint-Antoine, et les trois députés que je viens de nommer s'y rendaient toutes les nuits. Mais malgré toute leur audace ils n'auraient pas réussi s'ils n'eussent été secondés par les assemblées des différentes sections de Paris qui poussaient aussi au mouvement. Celle de Mauconseil se déclara la première en insurrection. Mais on ne demandait encore que la déchéance, et Pétion, qui la désirait, pour arrêter le mouvement qu'il voyait se préparer, vint la demander au corps législatif le 3 août au nom de la Commune et des sections, {Papiers de routeur.)
jnieux la diriger; les membres de la Montagne, qui la croyaient nécessaire, la provoquaient sans toutefois se compromettre; trois d'entre eux, Merlin de Thionville, Chabot et Bazire, qui étaient à peu près considérés parmi nous comme des enfants perdus, se rendaient tous les soirs dans les sections des faubourgs où ils avaient une grande influence; de leur côté, les autres membres de la Montagne se rassemblaient dans une maison particulière de la rue Saint-Honoré ; à la même époque un impudent juge de paix, nommé Larivière, croyant que le parti de la Cour devait sortir triomphant de la lutte qui se préparait, osa lancer contre Merlin, Bazire et Chabot un mandat d'arrêt; sur cet avertissement, nous jugeâmes prudent de changer tous les jours le lieu de nos séances, pour dérouter au moins les poursuites.
Le 8 août au soir, les membres les plus marquants de la Gironde vinrent se réunir à nous, les uns pour connaître nos projets, les autres parce qu'ils croyaient ne pouvoir se sauver qu'avec nous. Prévenu qu'ils devaient faire cette démarche, je me concertai avec le vieux général Galon, notre président, et je profitai de l'occasion pour placer les Girondins dans une fausse position et les contraindre, eux et leurs partisans, à s'expliquer sur le
parti qu'ils prendraient si la lutte s'engageait sérieusement, comme tout l'annonrait. Je n'ignorais pas que le tocsin devait sonner dans la nuit du lendemain, mais je me gardai bien de le dire à ceux (jui ne devaient pas le savoir. Je demandai ([u'une d«»putation de six membres fut envoyée vers Pétion pour savoir quelle serait la conduite qu'il tiendrait, si le Château était attaqué. Le président, «[ui nommait ordinairement les membres de ces sortes de députations, désigna, ainsi que nous en étions convenus, trois membres de la Gironde et trois membres de la Montagne. Les trois premiers furent Gensonné, Isnard et Grangeneuve ; les trois autres Duliem, Albitte et Granet de Marseille.
Pétion répondit catégoriquement qu'il se rendrait au Château, et que, s'il était attaqué, il repousserait la force par la force. Les trois membres de la Gironde déclarèrent en rentrant qu'ils partagaient l'opinion de Pétion, et que la violence était un moyen trop chanceux pour qu'ils crussent devoir y prendre part. Cette séance fut la dernière, et l'attaque eut lieu sans la participation de la Gironde. Pétion se rendit effectivement au Château dans la nuit du 9 au 10 aoiU.Il ne fut point consigné dans sa maison, ainsi que M. Thiers suppose
qu'il devait l'être, d'après la promesse qui lui eu avait été faite par les principaux directeuro du mouvemeuf, pour mettre sa respoiisabuité à couvert.
Pétion n'a point dirigé le mouvement du i o août, mais au contraire il a fait tout ce qu'il a pu pour l'empêcher. Les Girondins, de leur côté, qui n'avaient aucun moyen de s'y opposer, cherchèrent à s'en emparer pour le neutraliser, et, craig-nant que la République ne fut proclamée dès ce jour-là, ils proposèrent la déchéance du Roi et la convocation d'une Convention pour prononcer sur le sort de Louis XVI et donner une nouvelle constitution à la France. Je ne veux pas dire par là que les Girondins fussent éloig-nés de se joindre à nous pour organiser un g-ouvernement républicain; mais comme ils avaient beaucoup plus de chances de s'emparer de la direction des affaires sous un roimineur,et avec un régent tel que le duc d'Orléans, ils ne cherchaient qu'à j^ag-ner du temps (ij.
Il n'est point étonnant que M. Thiers ainsi que
(i) Autre version des papiers de l'auteur :
Depuis qu'un mandat d'arrêt avait été décerné contre Bazire, CI;abot et Merlin de Tliionville, les députés qu'on a désii^nés sous le nom de Monlai;;Qards se rassemblaient secrètement tous les soirs cl cliangeaieiit chaque jour le lieu de leurs séances, parce qu'ils craignaient <]ue de nouveaux mandais d'arrêt fussent lancés contre eux. Presque lous les députés de la Gironde, qui depuis longtemps ne faisaient plus partie de ce qu'on appelait la Montayne, s y pre-
LA RÉVOLUTION DU 10 AOUT l79-:> l'27
M. Diilaure se trouvent souvent en contradiction avec les laits les mieux constatés, puisqu'ils con-
scnliTciU sous prclexic de coopérer avec nous aux mesures à prcnilre dans la crise où nous nous trouvions. Ouoique leurs inlenlions, et surtout leurs autéoédcnis, ne nous inspirassent pas beaucoup de confiance, nous ne crûmes [.as devoir les repousser. Mais, le 8 août au soir, ils furent mis dans une position très embarrassante.
Comme ils avaient voté pour la plupirt la mise en accusation de Lafavette, beaucoup parmi nous croyaient qu'ils venaient se réunir pour pousser au mouvement. Quant à moi, qui. par les liaisons intimes que j'avais conservées avec Ducos et Ver^maud, étais bien convaincu q.i'ils ne voulaient que la déchéance et que Pction lui-même ne voulait pas autre chose, je proposai d'envoyer séance tenante une députation de six membres vers Pétion pour savoir quelle conduite il tiendrait dans le cas où une insurrection LTcncrale se manifesterait. Mais comme ma proposition n'avait d'autre but que de connaître les véritables sentiments de Pelion et de la Gironde, j'avais mis dans ma confidence le ^-encrai Calon qui était notre président d âge, cl je lui avais remis les noms de Gensonnc, Gran-eneuve et Guadetet ceux de Duhem.Al- Lilte et Granet de Marseille, que nous appelions entre nous le factieux Granct, pour le distinguer d'un Granet de Toulon.qui siégeait au côte droit. Par ce moyen, le président étant toujours charge de désigner les membres qui devaient composer les commissions, ma liste fut accueillie.
\u retour de la députation, Gaasonné, qui portait la parole, nous assura que Pétion s'était expliqué catégoriquement, et qu'il avait assuré qu'en sa qualité de maire il .s'opposerait de toutes ses forces au mouvement et qu'il se porterait au Château pour en détendre l'entrée Gensoiiné ajouta : » Comme je suis persuade que celte proposition 'a été faite par noire collègue Choudicu, non pas pour connaître l'opinion de Pelion, parce qa'il la connaissait d avance, mais poar connaître la n-itre, je crois devoir déclarer, et je ne crains pas d'être .lémei.ti par mes collègues ici présents, que toute la députation de la Gironde partage l'opinion de Petion. et que. comme lui, nous nous oppjseron, de toales nos forces au mouvement. • „ . j , •
Celle séance fut la dernière, et il n'y fut pris aucune détermina lion parce que nous connaissions d'avance les plan d'allaquc, et que d'ailleurs le but de noire reuniuu netail pas de diriger le mouvement mais de le seconder, et ciue. pour u'ètre pas trahis, nous ne faisions qu'exprimer des vœux sais prendre de resolution.
viennent tous les deux que les principales sources auxquelles ils ont puisé sont les mémoires de Bouille, de Bertrand de Molleville, de M"'^Campan et même de Carra. Ce dernier a publié en effet un certain Précis historique où il rend compte à sa manière des événements du lo août; il y prétend même les avoir dérigés en grande partie avec cinq ou six autres personnages aussi insignifiants que lui, qui formaient à Charenton un soi-disant comité directeur. Carra était un trop mince personnage pour avoir sur cette journée l'influence qu'il s'attribue... La victoire est surtout due aux sections de Paris moins une, celle des Pilles-Saint- Thomas, aux braves fédérés, à la population tout entière des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau et aux citoyens courageux qui s'emparèrent de l'autorité municipale dans la nuit du () au lo août. Je ne puis mieux comparer Carra qu'à la mouche du coche qui ne faisait rien marcher et qui suivait elle-même le mouvement. Au surplus quelle confiance Carra pouvait-il inspirer aux fédérés et à la populationde Paris, lui <jui peu de temps avant l'insolente proclamation du duc de Biuns- Avick, parue le 28 juillet, avait proposé de choisir ce prince connue chef d'une dynastie nouvelle ( i).
(i) Allusion à un article de Carra paru dans son journal, les
D'ailleurs, Carrra, en se proclamant le chef d'un comité insurrecteur établi à Charenton, se trouve en contradiction avec lui-même, car j'ai lu dans un journal rédigé par lui, les Annales patriotiques^ je crois, que le lieu assi^-né à la réunion des conjurés était la salle des Jacobins, fait qui n'est pas plus vrai que le reste.
M. Thiers cite encore un trait de dévouement sublime à l'actif de l'un des membres de cette Gironde : cela consistait à se faire tuer aux environs du Château pour qu'on imputât ce crime à la Cour. Grangeneuve, le g'irondin, pensait qu'il fallait cette circonstance extraordinaire pour mettre le peuple en mouvement et, décidé à mourir d'une façon si grande, il avait communiqué son projet à Chabot, qui, « saisi d'enthousiasme, lui offre de partag^er son sort. Grang-eneuve accepte en lui disant que deux morts feront plus d'effet (ju'une. lis conviennent du jour, de l'heure, des moyens pour se tuer et ne pas s'estropier, disentils, et ils se séparent résolus de s'immoler pour
Annales palrij/ii/uc.i, \p !>G juillet 179"!. Extrait : a Ce duc de Brunswick est le plus s^rand irucrrier et le plus jjrand politique de son siècle, il ost fort instruit, très aimable, et il ne lui manquerait peut-être qu'une couronne pour être, je ne dis pas le ])lus grand des rois, mais le restaurateur de la liberté de l'Europe. »
Accusé par Coullion. Carra répondit: « Plus de trente articles de mon journal prouvent que celui qui concerne le duc de Brunswick ne signifie rien. » (.V. de l'Éd.)
la cause commune, (irant^eneuve, décidé à tenir parole, met ordre à ses affaires domestiques, et, à dix heures et demie du soir, s'achemine au lieu du rendez-vous. Chabot n'y était pas. Il attend. Chabot ne venant pas, il imag-ineque sa résolution est chang-ée, mais il espère du moins que l'exécution aura lieu pour lui-même. Il va et vient plusieurs fois attendant le coup mortel; mais il est obligé de retourner sain et sauf sans avoir pu s'immoler... » — Mais qu'attend-il, puisque, suivant M. Tiiiers, ils voulaient se tuer euxmêmes ?
M. Thiers avait, du reste, mal choisi le héros de son roman, car Grangeneuve n'était rien moins que brave, etilendonnala preuve àlafin même du mois d'août, dans une querelle sérieuse qu'il eut avec notre collègue Jouneau, officier de gendarmerie; maltraité rudement par celui-ci, il n'eut pas le courage d'en demander satisfaction, comme c'est l'usage entre gens d'honneur; il se borna à s'en plaindre à l'Assemblée, comme aurait pu le faire un écolier. Jouneau fut envoyé pour trois jours à l'Abbaye; il y était encore le 2 septembre et, certes, il aurait pu y courir quelque danger, si les hommes qui, soudain, vinrent exercer dans les prisons cette terrible justice qu'ils appelaient
justice nationale, eussent regardé les membres de la Gironde comme les directeurs de la journée du 10 août, car tout Paris savait que Jouneau avait distribué quelques coups de canne au girondin (îrangeneuve, et on n'eût pas manqué de lui cil faire un crime.
Il serait difficile de dire à quelle source M. Thiers a puisé son anecdote, à moins que ce ne soit dans les mémoires du marquis de Ferrières; et cependant, j'entends dire souvent par des jeunes gens que « l'Histoire » de M. Thiers est l'une des meilleures que nous ayons... Que doit-on dire des autres ?
Les membres de l'Assemblée législative qui, à ma connaissance, ont pris la part la plus active à la journée du Dix-Août sont, je le répète, Merlin de Tliionville, Bazire et Chabot, et c'est sans doute la raison pour laquelle ceux qui soutiennent que les Girondins ont été les directeurs prêtent en même temps à Chabot un rùle si ridicule.
Le lo août, dès le matin, deux ministres se rendirent à l'Assemblée pour lui faire connaître la position de la famille royale. L'un d'eux, Dejoly, minisire de la justice, demanda (|iie l'Assemblée envoyât une dépulation au Roi {)Our linviler à se
rendre dans son sein avec sa famille ou pour le protég-er par sa présence.
Je m'opposai vivement à cette proposition, en observant que, le Roi étant autorisé par la Constitution à se rendre parmi nous toutes les fois qu'if le jugeait bon, il n'avait pas besoin d'y être invité.
M. le marquis deFerrières me fait dire « que mes commettants ne m'avaient pas envoyé pour aller en députation chez le Roi » . Cette boutade, qu'il suppose que j'ai émise, ne signifierait pas g^rand'chose si je me fusse borné au peu de mots qu'il m'attribue. J'ai dit en réalité ({iie, dans le moment de crise où nous nous trouvions, le poste des représentants de la nation n'était pas aux Tuileries, et que si l'on me nommait pour dette députation je n'accepterais pas, parce que je ne voulais pas me constituer prisonnier, comme l'était déjà le maire de Paris; ([ue d'ailleurs l'Assemblée n'avait jamais envoyé de semblable députation, pas même le 2u juin^ comme venait l'affirmer M. le ministre de la justice, et que ceux qui s'y étaient portés de leur propre mouvement ce jour-là pouvaient encore le faire, qu'il était même à croire (ju'ilsy étaient déjà, puisque le côté droit était désert, quoique le tocsin eût sonné depuis plusieurs heures. J'ajoutai
LA RÉVOLUTION DU iO AOUT 133
qu'un article de la Constitution ne permettait pas au corps lét^islatif de délibérer en présence du Roi, que, cependant, il n'avait jamais été plus uro-ent que dans les circonstances actuelles de délibérer sur les mesures qu'il était nécessaire de prendre. — L'Assemblée n'envoya point de députation.
Mais M. de Ferrières fait aussi des romans, il imprime, entre autres choses, que Merlin de Thionville, un pistolet à la main, se rendit au Château et abordant Rœderer lui dit que le peuple demandait la tête du Roi. Alors Rœderer : « C'est égal, le prince royal restera. — Non, répond Merlin, toutes les têtes royales tomberont et la vôtre aussi, si vous ne vous retirez. » Comment supposer que Merlin, contre qui le juge de paix Larivière avait, à l'instiij^ation de la Cour,lancé un mandat d'arrêt quchjues jours auparavant, aurait osé pénétrer dans le Château, le lo août au matin, seul et un pistolet à la main, pour y menacer Rœderer et la famille royale? Pour être cru, il faudrait débiter des histoires un peu plus vraisemblables.
Pendant que le tocsin continuait à sonner, le vieux maréchal deMailly présentait au Roi sa fidèle noblesse. Si l'on en croit M*"" Campan, cet offi-
f34 MEMOIRES DE CHOUDIEU
cier, plus qu'octogénaire, tira son épée, mit un genou en terre, et dit : « Sire, vous êtes le roi des braves, votre fidèle noblesse est accourue à l'envi pour vous établir sur le trône de vos ancêtres, ou mourir avec vous, seconderez-vous ses efforts ? — Je les seconderai, » répondit le monarque.
Paroles imprudentes de la part de tous les deux, qui, circulant de rang- en rang, découragèrent beaucoup de gardes nationaux, convaincus par là ({ue Louis XYI ne voulait pas défendre la Constitution, mais ressaisir le pouvoir absolu, et déconcertèrent même les royalistes de bonne foi, qui crovaient ne pouvoir sauver le roi qu'avec la constitution éphémère des Barnave et des Lameth.
Le Roi n'était pas sans inquiétude. La Reine croyait, au contraire, toucher au jour du dénouement et de la victoire. Ils descendirent tous les deux dans le jardin accompagnés du Dauphin et de M™'' Elisabeth pour passer la revue des bataillons qui étaient rassemblés. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que la fidélité des troupes n'était pas à toute épreuve. — La division s'était déjà manifestée dans l'intérieur du Château entre les bataillons nationaux : ceux des Filles-Saint- Thomas et des Petits-Pères avaient manifesté beau-
LA KEVOLLTION DU lu AOUT 135
coup deaévouemcnt, maislcs aulies avaient ^ardé un morne silence qui n'était pas de bon aut-ure. Les troupes du jardin accueillirent froidement !a famille royale; un seul bataillon, cria Vive le Iîoi\ les autres ainsi que les canonniers crièrent : y, oe la Nation; deux bataillons, qui arrivèrent dans le moment où le I\oi entrait sur la terrasse, du côté de la rivière, et qui défdèrent devant lui, crièrent : Viue la Xation! vive Pélion ! Lorsque le Roi arriva au pont tournant, les bataillons et les canonniers qui s'y trouvaient crièrent : A bas le veto ! à bas le traître {i)!En^n,ea rentrant au Château, le Roi put s'apercevoir ([u'un bataillon avait pris position sur le Pont-Royal et braqué ses canons sur le Château.
D'autres bataillons, qui occupaient le Carrousel avaient aussi dirii^é la bouche de leurs canons de ce coté, et se tenaient dans une attitude menaçante. M™« Campan assure que la Reine, en revenant de cette revue, lui dit que tout était perdu,
(,\ Peu de cris de vive le Roi, beaucoup de vive la Nation, vi- J le sans-cnlotles, à i«. le Boi, à b.s le veto, a bas lerjn.s cochonWc Mais je puis attester que toutes ces injures ne furent rrpétTe's depuis le' pont tournant jusqu'au parterre, que par une Zza ne dl.ommei parmi lesquels étaient c.nq ou s.x canoners ù suivirent le Roi absolument comme les mouches pouri; .ncn'l l'animal qu'elles se sont acharnées à to-^enter Note du rapport de l'officier municipal Leroux. - Bcbl. nul. mss.Jr., G574-)
*36 iMÉMOIRES DE CHOUDIEU
que le Roi n'avait montre aucune énergie et que cette revue avait fait plus de mal que de bien. Cependant cette princesse ne perdait point encore l'espérance car,enrenlrant dans ses appartements, elle saisit un pistolet qu'un seigneur portait à sa ceinture, le remit au Roi et lui adressa ces paroles : « Voici, Monsieur, le moment de vousmonlier I >y C'est du moins M. le marquis de Ferrières qui l'assure, et il ajoute : « Mais Louis XVI, doué d'un courage tranquille, d'une pieuse résignation, n'avait point reçu la valeur guerrière en partage. » M. Rœderer, qui appréciait beaucoup mieux que la Reine les dispositions de la garde nationale, et qui voyait que le danger était imminent, conseilla au Roi de se retirer au sein de l'Assemblée.
La Reine, dit encore M. de Ferrières, s'éleva avec forcecontre laproposition de Rœderer qu'elle trouvait déshonorante: «Quoi! dit cette princesse, nous sommes donc seuls ici, personne ne peut agir ? — Oui, Madame, seuls, répond Rœderer, l'action est inutile, la résistance impossible. »
Le Roi, qui ne faisait rien sans consulter la Reme, se décida cependant à suivre le conseil de Rœderer. Alors Marie-Antoinette dit à ce magistrat : « Monsieur, vous répondez de la personne
du Roi, VOUS répondez de celle de mon fils? — Madame, répliqua Rœderer, nous répondons de mourir à vos cotés, voilà tout ce que nous pouvons garantir. »
M. de Toulong-eon fait au sujet du conseil donné au Roi par Rœderer les réflexions suivantes (i) :
« Il était digne et convenable àun magistratpopulaire d'éviter l'efl'usion du sang- de ses concitoyens; il était beau, humain et d'une politique vraiment {)hilantliropique, d'éloii^ner le Roi du lieu du combat, pour empêcher le combat; mais alors on ne peut concevoir quel oubli ou quel motif y fit laisser les combattants : renonçant à la défense du Roi, comment s'obstina-t-on à la défense de sa demeure, qui n'était plus qu'un poste sans importance? Le san^- justement ménagé pour la défense du monarque ne devait pas être prodigué pour la défense de ses meubles. »
Il paraît que M. de Toulongeon n'était pas initié dans ce mystère d'iniquités. Ce n'était pas pour la défense des meubles qu'on se battait, mais contre l'insurrection que la Cour voulait maîtriser, pour assassiner ensuite tous ceux qui avaient pris ([uelque part à la Révolution.
(i) Tome 11, page 245.
Le Roi, quoique plusieurs écrivains aient dit le contraire, n'était point accompagné de sa famille en se rendant à l'Assemblée. Il se plaça sur un fauteuil, à cùté du président, et dit : « Je viens. Messieurs, parmi vous, pouréviter un g-rand crime ; je njc croirai toujours en sûreté au milieu des représentants de la nation. »
Vergniaud, qui présidait en l'absence de Merlet qui ne parut pas dans tout le cours de celte journée, répondit : «L'Assemblée connaît ses devoirs, elle saura périr à son poste, s'il le faut, pour faire respecter toutes les autorités constituées. »
Sur l'observation d'un membre que l'Assemblée ne pouvait pas délibérer en présence du Roi, Louis XVI se retira dans la loge du Logog raphe^ située derrière le bureau du président et des secrétaires. En entrant dans celle loge, le Roi témoigna le désir de conserver auprès de lui l'escorte des g-renadiers des Filles-Saint-Thomas, qui l'avaient accompagné. Mais l'Assemblée, qui n'avait aucune confiance dans ce corps, ne voulut pas le permettre. Quelques ministres seulement formaient la suite du Roi et restèrent dans la salle.
Je ne puis me dispenser de remarquer que celte séparation momentanée du Roi et de la Reine ne pouvait être «ju'une perfidie concertée entre eux,
et j'incline d'autant plus à le croire que, dans toutes les autres circonstances critiques de la Révolution, Louis XVI avait constamment déclaré ne vouloir pas se séparer de la Reine et du Dauphin. En se rendant à l'Assemblée, il espérait paralyser ses délibérations et, en laissant la Reine au Château, il comptait sur son énergie pour encourai,^er les troupes à une défense rigoureuse, car il ne faut pas croire qu'en quittant le château il eût donné l'ordre de n'opposer aucune résistance (i).
J'ai déjà dit que la famille royale avait été accueillie très froidement par les bataillons réunis dans le jardin des Tuileries; elle ne se présenta ni devant les bataillons des fédérés bretons et marseillais qui étaient arrivés des premiers et qui s'étaient déjà avancés dans les cours, ni devant les batail-
[i] Rœderer, p. 373, expliijue autrement cet incident : « Le )oi entra le premier dans l'assemblée : je le suivais. Il V eut de rensortrement dans le couloir qui empOcha la Reine et son fils, qu'elle ne voulait pas quitter, d'avancer et de suivre le Roi. J'entrai dans la salle. Je demandai à l'assemblée la permission d'y faire monter un moment les gardes nationaux q-ji bouchaient rentrée; la foule empêchant de ïes faire rétrograder. Us étaient presque tous de la carde de l'assemblée elle-mcme. Alors s'éleva un vif mouvement de mécontentement dans la partie qu'on appelle la Montairne.
■ J'entendis qu'on supposait une conspiration contre l'assemblée, et que c'était pour l'exécution de quelque décision funeste que je voulais y introduire des hommes de la irarde du Roi. » [S'. de VÈd.)
ions du faubourg Saint-Antoine, .[ui avaient pris position sur le Carrousel; ceux du faubourg Saint- Marceau s'étaient emparés de tous les passages sur la Seine, pour intercepter la communication avec le faubourg Saint-Germain, dont on se défiait. Un jeune écrivain, qui n'était pas encore né le lo août 1792, M. Roche (i), a dit, dans son histoire de la Révolution, page i67,que Rœderer fit proclamer la loi martiale et donner l'ordre aux troupes de repousser la force par la force. Cet écrivain a sans doute copié cette assertion dans l'Histoire de M. de Ferrières, qui affirme de plus, page i85, que Rœderer somma trois fois les Suisses et la garde nationale de défendre la personne du Roi et de repousser la force par la force, ce qui n'est pas vraisemblable, puisque Rœderer invitait le Roi à se réfugier au sein du Corps législatif, attendu que toute défense était impossible.
(1) Achille Roche (1801-1S3/4) fut à vingt ans le secrélairc de Henjamiu Constant, il puhlia son histoire de la Révolution en 182Û dans la Bihliothèiiue du xix* siècle dont elle compose le toaie 49- On lui doit la rédaction dcfinilive et l'édition des Ménioirei- de René Leonsseur [île la Sarthe). ex-convenlionnel, qu'il fit paraître en 1829, du vivant de Levasseur, en quatre volumes chez Rapilly. La justice de Charles X voulut voir dans ces mémoires favorables à r«sprit léijal de la Révolution, une apologie de l'anarchie et de la terreur. Achille Roche fut donc poursuivi «•n police correctionnelle comme o destructeur de la morale et des lois ■> et condamné le 19 février i83o à quatre mois de prison ei /»oo francs d'amende (.V. de l'E.).
LA RÉVOLUTION DU K) AOUT lU
D'ailleurs, il n'était pas dans les attributions du procureur c^énéral syndic du département de proclamer la loi martiale et de faire les sommations. D'autres historiens ont dit que Pétion avait donné à Mandat, commandant la garde nationale de service au Château, l'ordre écrit de repousser la force par la force, et que ce dernier avait été assassiné en arrivant à l'Hôtel-de-YiHe, où il n'avait été mandé que pour l'empêcher d'exécuter cet ordre. Mais cette version n'est pas plus vraisemhlal)le (pie celle qui précède, car si Pétion avait, comme maire de Paris, le droit de repousser un rassemblement quelconque, ce n'était qu'après l'avoir sommé trois fois de se dissoudre et non pas sur un simpleordre siijné de lui. D'ailleurs, Pétion, qui avait été mandé à la barre de l'Assemblée, pour le faire sortir du Château où il était en quelque sorte prisonnier, n'a point paru à l'IIôtel-de-Ville dans la journée du lo, et la nouvelle municipalité qui s'était formée dans la nuit ne pouvait pas savoir si Pétion avait ou non donné par écrit un pareil ordre.
Une aulrequestion,àlaquelled'aulres historiens paraissent attacher de l'importance, est celle de savoir quels ont été les agresseurs.
M. ïliicrs dit positivement qu'on ne sait pas
142 MEMOIRES DE CFIOUDIEU
de quel côté est venue l'agression. M. de Toulong-eon, tome II, page 200, dit : « Par une manœuvre singulière, quelques hommes, précédés d'un officier municipal, pénétrèrent à l'entrée du vestibule et avec des piques à crochet tirèrent à €ux quatre ou cinq factionnaires suisses et les désarmèrent. La foule s'approcha et ces cinq prisonniers furent tués. L'officier suisse fit faire feu. »
MM. Lacretelle et Peltier — mais ce dernier était à Londres — racontent le même fait avec des variantes. Suivant eux, ce ne fut pas dans le vestibule, mais dans le grand escalierque cinq factionnaires furent tirés avec des crochets et massacrés •ensuite, et qu'alors les capitaines Turler et Castelberg exécutèrent forclre de repousser la force par la force. Ils ne disent pas par ({ui avait été donné cet ordre.
Tous ceux qui ont connu la construction du grand escalier doivent savoir qu'en supposant que cinq factionnaires fussent placés sur cet escalier, il était impossible de les atteindre autrement qu'en les attaquant en face, et comme il est à présumer qu'ils étaient placés par échelons, il faut supposer
(i; On sait, de l'aveti même de J.-J. Le Houx, que cet ordre fui donné jiar écrit à M. de la Chesnaye, chef de lée^ion, auquel M. Mandat avait remis le commandement t^énéral de la g'arde nationale, et iju'il était slirné des ofliciers municipaux J.-J. Le Rojx €t IMiilibert Borie. (.V. de l'Ed.)
que les plus éloii^nés même se seraient laissé atteindre, avec de lon^s crochets, sans se défendre, sins tirer un seul coup de fusil, et que deux patients capitaines se seraient trouvés là tout exprès pour les venger, en donnant l'ordre de faire feu.
.M. I)ulaure,qui accueille bénévolement ces versions et qui voit partout de nombreux agents de l'étrani^^er, se demande à lui-même: « Quels étaient ces individus armés de piques et de crochets qui, suivant M. Peltier, n'étaient pas des Marseillais, mais des sans-culottes ? Ces individus, qui surviennent dans le moment où l'on se réconcilie, où l'on dépose les armes, semblent n'être intervenus que pour arrêter ce généreux élan, quepour souffler le feu de la discorde prêta s'éteindre. Ne seraient-ils pas du nombre de ces hommes féroces ([in, si souvent, ont souillé la Révolution par leurs excès sanguinaires? Quel était cet officier municipal ou cet homme portant une écharpe, dont on ne dit pas le nom ?
« Ne serait-il pas un de ces nombreux agents que le ministère anglais payait pour désoler la France et sa capitale, pour déshonorer la Révolution et la faire détester ?... Je n'ose pas prononcer sur une matière aussi délicate, mais, je l'avoue, j'in- • line pour l'affirmative. «
Il n'est pas besoin d'inventer des fables pour atténuer l'açression des Suisses^ et si j'ai rapporté ces versions ce n'est que pour en faire sentir toute l'absurdité.
Mais, parlons de ce que j'ai vu:
Les fédérés bretons et marseillais étaientarrivés les premiers et s'étaient avancés jusque dans la cour des Princes. J'étais en ce moment sur le Carrousel, où j'avais cru devoir me rendre pour juger les choses par moi-même, parce que cela rentrait dans mes fonctions, comme membre du Comité militaire chargé de la surveillance des postes placés autour de la salle des séances du Corps législatif.
On eut un instant l'espoir que les choses s'arrangeraient sans effusion desan2:. A l'approche des fédérés les Suisses placés aux fenêtres du palais crièrent: Vive la nation ! et jetèrent même des carlouches ])Our prouver (ju'ils n'en voulaient pas faire usage contre les citoyens; quelques-uns descendirent dans les cours pour fraterniser avec les fédérés ; déjà l'on s'embrassait en signe de réconciliation, lorsqu'un feu roulant partit des fenêtres du Château et renversa un grand nombre de Marseillais qui étaient les plus avancés et qui étaient
îoin lie s'attendre à une pareille trahison. Des balles parvinrent jusque vers le Carrousel, et Perrin des Vosges, que j'y avais rencontré et qui était à coté de moi, eut son chapeau traversé. Je puis assurer que le premier coup de fusil est parti <Jes fenêtres du Château. Dans le premier moment de surprise, quelque hésitation se manifesta dans Jes rangs, et les fédérés battirent en retraite jusqu'à la place du Carrousel ; mais cette hésitation ne fut pas de longue durée, et, renforcés par quelques bataillons du taubourg Saint-Antoine, ils marchèrent au pas de charge, et la baïonnette en avant ; et c'est alors que la fusillade s'est engagée sur le grand escalier, et dans un instant les fédérés sont restés maîtres du Château. Un grand ■carnage en a été la suite, et il ne s'en est échappé ([ue ceux (jui ont pu fuir par la galerie qui cominuni(iue avec le Louvre, et f[ui se sont sauvés paj- le jarilin de l'Infante (i).
(i) Tout ce qui fut trouvé dans le Château fut passé au fil de l'épce. Ceux qui étaient réunis aux faux Suisses, qui occupaient la j^alerie des tableaux, se sauvèrent par le jardin de l'Infante où Santcrre avait oublié de placer un p(jslL.
Le reste des Suisses ayant Bachmann pourcbef se retira en assez bon ordre par le jardin des Tuileries el se dirigea sur l'Assemblée. Instruit de ce mouvement, je rentrais avec Ducos de la Gironde dans l'Assemblée par la terrasse des Feuillants et je n'eus que le temps de rassembler à la hâte quclriues-uns des grenadiers qui formaient noire garde et dont j'avais la direction comme membre du comité nailitaire de l'Assemblée chargéde la surveillance de la force
lo
146 MÉMOIRES DE CIIOUDIEU
Ne jugeant plus ma présence nécessaire sur le Carrousel, puisque le combat était engagé dans l'intérieur du GiuUeau, je rentrai à l'Assemblée où le Roi venait d'arriver.
M. Dulaure, qui le plus souvent raconte lui aussi sur la foi des autres, dit dans ses Esquisses historicjues (page i5o)que la place du Carrousel
armée. Je me plaçai sur les marches de l'escalier pour en défendre l'entrée.
Feu d'instants ai)rès, arrif a Bachmann, l'épee à la main, suivi de sa troupe.» Monsieur, lui dis-je, vous êtes déjà coupable d'avoir violé l'enceinte de l'Assemblée, mais vous ne parviendrez jusqu'à elle qu'après nous avoir passé sur le corps.» Chabot et un autre membre du comité de sûreté générale, dont je ne me rappelle pas lenom, placés de chaque côté de la rampe, crièrent à Bachmann en lui présentant chacun un pistolet qu'il était mort s'il faisait un pas de plus. — « Monsieur, me dit alors Bachmann, je sais tout le respect que je dois à l'Assemblée, mais, comme militaire, j'ai reçu l'ordre du Roi de me rendre près de sapersonne, et je ne me retirerai que lorsque le Roi me l'aura ordonné. »
Au même instani, d'Abanoourt, ministre de la 2:uerre, averti par les o-enéraux Wietinsoff et Menou, qui avaient suivi le Roi et qui s'étaient placés au milieu de nous, accourut pour savoir la cause dulumulie qui se passait dans l'escalier. Sur l'observation que je lui fis que Bachmann ne voulait se retirer que sur un ordre écrit de la main du Roi, d'Abancourt retourna vers le monarque et revint de suite avec l'ordre écritque demandait Bachmann.
Pendant ces pourparlers, qui ne durèrent cependant que quelques minutes, les fédérés et les s^ardes-nalionaux étaient sortis du Château à la poursuite des Suisses, et Bachmann, qui croyait pouvoir faire sa retraite par le pont tournant, se trouva entre deux feux parce qu'une pièce de canon y avait été placée avec un bataillon de garde-nalionalc.
Bachmann fut forcé de se rendre à discrétion avec une partie de sa troupe; mais l'autre partie, au lieu de le suivre, jeta bas ses armes et se réfut^ia' dans l'cglise des Feuillants, dont nous fîmes.Chabot et moi, ouvrir les portes pour soustraire les Suisses à la fureur du peuple qui commcnrait à arriver du côté de la place Vendôme. [l'aji. de L'A.)
LA UKVOLUTIUN DU 10 AOL'T 17'J3 147
fut entiùrcment évacuée par les Marseillais et ([lie le capitaine Tiirler profita de cette déroute pour les poursuivre jusqu'au Pont-Xeuf(i).
Et encore :
(( Au premier coup de canon, le Roit dit : -l'avais défendu de tirer. Aussitôt il expédia M. d'Hervilly pour ordonner aux Suisses de se replier sur les troupes ran^^ées autour de l'Assemblée nationale. Cet officier arriva au moment où les Suisses de Tuiler, après avoir poursuivi les assaillants, rentraient du Carrousel dans les cours des Tuileries. Ces Suisses, au nombre de cent environ, furent conduits au corps- de-i^arde de l'emplacement des Feuillants et, sur l'ordre de leurs officiers, y déposèrent leurs armes. Ces officiers, an nombre de douze, recueillis par le Corps législatif, furent mis en sûreté dans les salles du comité des inspecteurs. »
(i) Textuellement : « Celle cour et celle place (la cour des Tuileries el la place du Carrousel^ furent en un instant presque cnli''remenl vides d'assaillants
« Le capitaine Turler profite de cette déroute niomenlanée, ei, à la icle de cent vingt Suisses, s'empare de deux pièces de canon dont il ne peut se servir faute des ustensiles nécessaires. 11 s'avance jusque sur la place du Carrousel, etc. »
A. l'eltier (Dernier tableau de Paris, Londres, i-cj!,) parle de « la multitude des fuyards qui s'étaient jetés à corps perdu par toutes les issues en poussant des cris affreux » el raconte comment les Suisses de Turler nettoyèrent le Carrousel cl tuèrent prodi^'ieusemcnt. [S. de L'Ed.)
i48 MEMOIRES DE CHOUDIELf
A qui fera-t-on croire que la place du Carrousel fut entièrement évacuée par les Marseillais et que le capitaine Turler, avec cent Suisses seulement, les poursuivit jusqu'au Pont-Neuf, lorsqu'il est constant fjue les Marseillais pouvaient être soutenus par les Bretons et par les nombreux bataillons des faubourgs, en bataille sur cette place, et qui n'étaient pas composés d'hommes à reculer devant une troupe aussi faible ?
Le Roi n'a point dit. en entendant le premier coup de canon, f avais défendu de tirer^ et je puis attester au contraire que je l'ai vu saisir le fusil d'un de nos g^renadiers qui était de faction à la porte de la losre du Logographe. Il se croyait si sûr de la victoire !... Je venais de rentrer dans l'Assemblée et placé près de la tribune en face de la log-e du Logographe, je puis assurer que personne ne s'est approché du Roi et que ni M. d'IIervilly, ni qui que ce soit, n'a pu recevoir l'ordre de faire cesser le feu.
Il est ég^alement impossible de croire que le capitaine Turler, qu'on suppose être rentré triomphant aux Tuileries, ait reçu l'ordre devenir rejoindre le Roi avec cent hommes et qu'il ait abandonné les autres Suisses au plus fort du combat pour venir déposer les armes dans le corps-de-garde des
LA RÉVOLUTION DU 10 AOUT HOi 149
Fouillanls; car, si le Roi eut réelUMiienl donné l'ordre à M. d'Hervilly de faire cesser le feu, ce n'était pas seulement au capitaine Turler que cet ordre devait être transmis, mais au commandant en chef, qui n'était pas M. Turler.
Quant aux officiers sauvés par le Corps lég-islatif, il n'est pas plus vrai de dire qu'il y en eut douze que de dire, comme M. Lacretelle, qu'ils étaient dixsept. Aucun Suisse ne fut conduit le lo août au Palais Bourbon. Ce fut seulement le 1 1, vers midi, qu'on y conduisit les Suissesqui avaient abandonné le major Bachmann.
Je relèverai maintenant quelques inexactitudes passées dans l'histoire, et qui se trouvent dans l'écrit de M. Rœderer, intitulé Chronifine des cin- (jnante jours.
M. Rœderer dit, à la pag-e 371, qu'une députalion de l'Assemblée nationale vint au-devant du Roi dans le jardin à environ vingt-cinq pas de la terrasse, et que le président lui dit : « Sire, l'Assemblée, empressée de concourir à votre sûreté, vous ollVe, et à votre famille, un asile dans son sein. »
Si une députation est allée au devant du Roi dans le jardin, elle n'v était certainement pas au-
lorisée par l'Assemblée. Il est vrai que M, Rœderer écrit, trois pages plus loin (i) :
« Voyant que le parti paraissait pris et concerté d'attendre au Château même les événements, je proposai au conseil du département d'aller, nous, à l'Assemblée nationalelui faire connaître les derniers avis que nous recevions et remettre l'atlaire à sa sag-esse. L'on g^oùta cette proposition et nous nous mîmes en marche pour nous rendre à l'Assemblée. Comme nous étions parvenus devant le café de la terrasse des Feuillants, nous rencontrâmes les deux ministres qui revenaient. Messieurs, nous dirent-ils, où alles-vous ? — .1 F Assemblée. — Et quoi faire ? — Lui demander son assistance, une députation, ou d'appeler le Roi et sa famille dans son enceinte. — Eh ! nous venons défaire la même demande très inutilement. Elle nous a à peine écoutés. Ces réflexions suspendirent notre marche. »
Ainsi, comme on le voit. M, Rœderer n'est pas d'accord avec lui-même, et si les ministres n'ont pu obtenir que l'Assemblée envoyât une députation vers le Roi, comment peut-il dire
(i) Non pas trois pasres plus loin, co qui est d'une façon de jiarler, mais à la paje 3G4, ce qui fait que Rœderer n'est pas nécessairement en désaccord avec lui-même. (V. de l'Éd.)
LA RÉVOLUTION DU 10 AOUT 1792 loi
qu'une dèpululion est venue au devant du Roi dans le jardin?
Pa^e 373 : ^i Le Roi, la famille royale et les ministres se placèrent sur les sièges destinés aux ministres. »
J'ai déjà dit que j'avais vu le Roi assis sur un fauteuil à côté du président et j'ajoute que la Reine et sa suite n'étaient point avec lui. 11 est viai que la famille royale arriva peu de temps après accoinj)agnée de madame de Tourzel et de madame de Lainballe.
Je demandai même le nom de ces dernières, car je ne les connaissais pas.
On ne les plaça pas sur les bancs des ministres, mais dans l'espace destiné aux pétitionnaires, sur dessièg-es qu'on y avait disposés; la famille royale n'y resta que quelques instants, parce que, la Reine ayant demandé à rejoindre le Roi, elle fut de suite conduite dans la loge du Logogrdplte.
J'ignore si M. Rœderer a accompagné la famille royale à son arrivée à l'Assemblée, mais je ne l'ai vu nulle part, si ce n'est quelques heures l)Ius lard à la barre de l'Assemblée, où il est venu, à la tète des membres du département, lui faire part des événements qui venaient de se consommer et qu'elle connaissait déjà.
Quelques reproches peu fondés ont été faits à Santerre, parce qu'à l'époque où ces histoires ont été imprimées on était sûr d'être écouté favorablement en disant du mal de lui.
Les uns ont dit que Weslermann, qui s'était transporté au faubourg, ayant trouvé Santerre en train d'inviter les bataillons à ne pas marcher sur le Château, lequel, disait-il, était en force, lui avait porté l'épée sur la poitrine en s'écriant que les Marseillais étaient au Carrousel, et qu'alors il n'y eut plus à balancer, et que Santerre se mit en marche.
D'autres ont assuré que Santerre n'avait paru au Carrousel que pour demander aux Marseillais la remise de leurs canons que réclamait la municipalité et que, ces canons lui ayant été refusés, il n'avait plus reparu.
Quoique je ne fusse point au faubourg: Saint-An-j toine lorsque les bataillonsse sont mis en marche, j je ne crois pas queWestermann, (|ui était alsacien,] et peu connu dans les faubourgs, eût pu avoir assez d'influence pour faire marcher les bataillons si Santerre eût été d'un avis contraire; mais je puis assurer que le lo août, dès sept heures du matin, j'ai rencontré Santerre, qui plaçait un ba-
taillon des faubourg^s à la porte du Louvre par laquelle on arrive au premier salon des tableaux et que je lui fis observer qu'il y avait d'autres issues qu'il était essentiel de surveiller, soit dans la cour du Louvre, soit dans le jardin de l'Infante, ce qu'il ne fit pas, parce que d'autres soins l'appelèrent sans doute ailleurs. S'il eût suivi mon avis, ni les nobles défenseurs du Roi, ni les çardesdéguisés en Suissesnese fussent sauvés parla. Je puis ég-alement assurer que j'ai vu, quelques instants après, Santerre causant sur la place du Carrousel avec les officiers marseillais et bretons et qu'il n'a point réclamé leurs canons pour les conduire à la municipalité, ce qui eût été ridicule de sa part parce que la municipalité en avait suffisamment à sa disposition et que les fédérés n'étaient pas gens à livrer leurs canons au moment où le combat allait s'engager. Santerre était encore sur la place avec les bataillons des faubourgs, lorsque les premiers coups de fusil sonlpartisdu Château. J'ignore ce qu'il est devenu le reste de la journée.
A peine lecombat était-ilfini(juc le majorBaclimann, suivi d'une centaine de Suisses à peu près, a fait sa retraite sur \o corps législatif. Parvenu par la terrasse des Feuillants jusqu'à l'escalier par
lequel on entrait de ce côté dans la salle, je me suis présenté au haut de cet escalier pour lui en disputer l'entrée, ayant derrière moi ving-t-cinq ou trente grenadiers queje commandais commemembre du comité militaire, chargé en cette qualité de la surveillance des postes. « Monsieur, lui ai -je dit, vous êtes déjà trèscoupable d'avoir violé l'enceinte du Corps léi^islatif et je vous préviens que vous ne parviendrez jusqu'à lui qu'en nous passant sur le corps. » Au même instant, deux de mes collègues, dont l'un était Chabot et l'autre Merlin de Thion ville, s'étaient placés à moitié de la rampe <le l'escalier, et lui dirent en lui présentant un pistolet chacun de leur côté qu'il était mort s^i/ faisait un pas de plus. Alors Bachmann nous répondit, en posant à terre la pointe de son épée, que personne ne respectait plus que lui l'Assemblée, mais qu'ayant reçu l'ordre du Roi de se rendre prés de lui il ne pouvait se retirer que lorsqu'il enauraitreçu l'ordre de la bouche du Roi ou par un écrit signé de lui.
Ces pourparlers durentnécessairement fairequelque bruit, et le ministre de la guerre, d'Abancourt, qui était au banc des ministres, étant venu pour ■en connaître la cause, se retira de suite vers le Roi qui, n'ayant plus rien à espérer, signa l'ordre
LA REVOLUTION DU 10 AOUT 1792 lo5
«ju'oiidemanduil. Baclimann seretirade suile. Jene pourrais pas assurer (jue le premier ordre donné à lîaclunann de se rendre auprès de la personne duRoi ont pour but de faire main basse sur les députés présents ; mais comme il coïncide parfaitement a\ ec ce que j'aidit plus haut, à savoir cpie j'avais été j»ré\enu que Ici était le [yrojel de la Cour, je persiste à croire que s'il n'a pas été mis à exécution, c'est parce que les Suisses n'ont pas été victorieux.
Bachmann ayant voulu faire sa retraite par le pont tourn:\nt fut environné de toutes parts dans le jardin, et abandonné par une partie des Suisses <|ui l'accompag-naienl. Il fut contraint de mettre bas les armes et fait prisonnier.
I^es Suisses (|ui l'avaient accompag-né se replièrent sur l'Assemblée, portant des mouchoirs blancs au haut de leurs fusils qu'ils déposèrent dans les corridors. Nous vînmes au devant d'eux, Chabot et moi, et les fîmes entrer dans l'église des Feuillants ( i), sans trop prévoir comment nous pourrions les en faire sortir et les soustraire à la fureur du peuple. Et ce ne fut que le 1 1 ([ue nous pûmes les délivrer (2).
(1) Une partie des officiers prisonniersaux Feuillants survécurent à la journùe du 10 aoiU. Ce furent à peu près les seuls, dit >L Mor- (imer Ternaux [Ilist. de la Terreur, t. II, p. 328;. (.V. de l'iid .)
(1) J'avais terminé mon article relatif aux événements du 10 août, lorsque, parcourant le Moniteur pour vérifier queUiues
156 MÉMOIRES DE GHOUDIEU
Les premières mesures adoptées dans la soirée furent le rappel des ministres, la formation du camp sous Paris, Nous fûmes nommés, Carnot le
dates relatives à d'autres objets, ma surprise a été grande d'y trouver deux articles qui ne contiennent pas un mot de vérité.
Le premier est de Cambon qui, dans la séance du lo novembre, réfutant de nouvelles déclamations de Buzot et de Barbaroux contre la population parisienne, est censé avoir dit ;
« Des agitateurs voyant la force désorganisée commencèrent à attaquer le Corps législatif. Ils voulurent s'emparer de la révolution pour en recueillir les avantages. Des lors il n'y a pas d'borreurs dont le Corps législatif n'ait été le témoin. Dès lors le Corps législatif a été obligé de prier non pas le peuple, il n'a pas besoin d'être prie, mais des agitateurs qui voulaient tout massacrer. Ne s'est-on pas rappelé que Lacroi.x fut obligé de se mettre à genoux avec deux de ses collègues pour arrêter leurs fureurs. (Il s'élève des murmures.)
Le Moni/eur, continuant son récit mensonger, fait dire à Lacroix ;
— « \ oici le fait : Les Suisses qu'on avait cachés furent amenés dans le sein du Corps législatif; on leur donna du pain; ils n'avaient pas mangé depuis trente heures. Quelques agitateurs sur la terrasse des Feuillants voulaient entrer dans le Corps législatif pour les en arracher. Us séduisaient le peuple. Couturier, Choudieu cl moi nous fûmes envoyés pour les apaiser, et nous n'y parvînmes qu'en nous mettant à genoux devant eux. »
Je donne ici un démenti formel au Moniteur. D'abord ce ne fut point Couturier, mais bien Chabot. qui nous accompagna, Lacroix et moi ; secondement ce ne fut point en nous mettant à genoux que nous parvînmes à apaiser la multitude : et tous ceux qui nous ont connu Chabot, Lacroix et moi, savent bien que nous n'étions pas gens à nous mettre à genoux devant qui que ce soit, môme au cas où nous eussions été menaces nous-mêmes ; mais alors nous ne l'étions nullement; la multitude nous écouta dans le plus grand silence après que nous eûmes décliné nos noms; et nous n'eûmes besoin pour la calmer que de la rappeler aux sentiments d'honneur et d'humanité qui ne permettent pas de massacrer des ennemis désarmés ; enfin nous terminâmes notre harangue en lui disant que, la Convention nous ayant chargés de conduire les Suisses au Palais-Bourbon, nous ne voulions d'autre escorte que celle des citoyens rassemblés autour de nous et que le peuple devait
jeune, Lelourneur de la Manche, Delnias et inoi, pour diriger les travaux du camp. L'Assemblée ordonna l'exécution des décrets dont la sanction avait été refusée.
Je montai ensuite à la tribune pour exposer que les dangers que nous venions de courir et tous les malheurs de cette mémorablejournée n'avaient point d'autre cause que la perfidie de la Cour et l'or corrupteur de la liste civile, que déjà le Hoi et sa famille étaient dans l'impuissance de nuire, mais qu'il fallait se hàler de leur enlever l'arme la plus dangereuse dont ils avaient fait un si criminel usage. En conséquence, je proposai la suspension de la liste civile ; ce qui fut adopté sans réclamations. — La Reine demanda mon nom au député Coustard (de la Loire-Inférieure), qui se tenait debout devant la grille de la loge du Logographe et qui faisait partie du coté droit.
.le proposai en outro comme mesure de sûreté générale :
1° Que tous les citoyens qui se présenteraient volontairement pour renforcer le camp de vingt mille hommes autour de Paris y fussent admis et
sentir que ceux qui demandaient la tête des Suisses ne le faisaient que pour empêcher ceux-ci de faire connaître les hommes qui leur avaient donné l'ordre de tirer sur le peuple. — Aussitôt, des voix nombreuses crièrent : Vive la Convention ! (.V. de l'A )
nolammenl les fédérés dont le courag-e avait si puissamment contriJ)ué au succès de la journée ; 2° que les canonniers de la g-arde nationale fussent autorisés, ainsi qu'ils l'avaient déjà demandé, à établir des batteries sur toutes les hauteurs qui environnaient la ville ; 3^ (jue l'Assemblée décrétât que sa séance serait permanente. — Ces propositions furent adoptées.
On a prétendu (jue de nombreuses députations étaient venues demander impérieusement la déchéance du Roi; à la vérité, plusieurs députations viiin'iit demander la déchéance, mais elles ne le firent (pfen protestant de leur dévouement à l'Assemblée, la félicitant sur son courag-c et l'invitant à achever son œuvre. Jamais l'Assemblée ne fia plus libre <jiie dans cette journée.
-M. \ ergniaud me succéda à la tribune avec un projet concerté d'avance entre lui et le parti de la (iironde qui, n'ayant i)u empêcher le mouvement, cherchait du moins à en retarder les conséquences qui lui paraissaient devoir être un ^miuvornenient ré[)ublicain.
— « Je viens, dit M. Vergniaud, au nom de la commission des Douze, vous proposer une mesure bien ri-oureuse mais qu'il est urg^ent d'adopter. » Cette mesure consistait dans la convocation d'une
Convention el la suspension du Roi. Elle fut a(lo[)tée à l'unanimité.
Je fleniandai la parole pour une motion d'ordre :
— L'Assemblée vient de faire un i^raud acte en convoquant une Convention nationale. Il faudrait aller plus loin, et, pour éteindre les divisions qui n'ont que trop longtemps existé parmi nous, et (pii se perpétueraient dans une nouvelle assemblée composée des mêmes éléments, il conviendrait, je crois, d'en écarter la représentation actuelle. Pour mon compte, je déclare que, quelque estime que j'aie pour le respectable })rélat qui nous a [trèché une réconciliation excellente en principe, il me serait sans doute impossible de fraterniser avec des hommes qui, pendant onze mois qu'a duré notre session, se sont montrés [)lutôt les serviteurs du pouvoir que les représentants d'une nation libre.
Veruniaud combattit ma proposition, tout en m'accablant de compliments sur ce qu'il appelait mon noble désintéressement et demanda (juc l'Assemblée passât à l'ordre du jour; ce qui fut fait.
Je ne vois pas encore aujourd'hui ce ([ui pouvait me mériter les éloj^esde Yergniaud; non, je ne vois pas ce qu'il v avait de désintéressé dans
une demande tendantà repousser des fonctions qui ne pouvaient pas nous laisser l'espérance de dormir long-temps sur un lit de roses; je crois au contrairequ'ilfallaitquelque courage et quelque oubli de soi-même pour accepter une mission qui devenait de jour en jour plus périlleuse, et je pense encore que le rejet de ma proposition a entraîné de grands malheurs. Verg-niaud lui-même devait être la première et la plus illustre victime des dissensions que je prévoyais.
Dans la soirée du loaoût, un groupe nombreux pénétra dans la cour des Feuillants; il était dirigé par Parein, (jui depuis fut nommé général de brigade par la protection de Fouché dont il est devenu ensuite un des principaux agents.
.le m'avançai seul vers ce groupe qui demandait à gi'ands cris la tête de Louis XVI. Je fis observer à Parein que le Roi et sa famille étaient sous la sauvegarde de l'Assemblée nationale et qu'il était impossible de consentir à le livrer aux mains «le quelques assassins. A ce mol, Parein me menaça moi-môme :
— Oui donc êtes-vous, si vous n'êtes pas des assassins, lui dis-je! Dans la chaleur du combat, il est permis sans doute de frapper son ennemi, mais, IjrsquM est désarmé, c'est une lâcheté. Je désire
aussi vivement que vous que celte tête tombe, non sous le fer d'un assassin, parce qu'on croirait (jue le Roi est innocent, mais sous la glaive de la Loi qui doit atteindre tous les coupables quels qu'ils soient. — Ces paroles calmèrent un peu l'eflervescence de cette troupe et, voyant un détachement nombreux de la g-arde qui avait renforcé nos postes, ils se retirèrent paisiblement.