UN DISCOURS DE GONCHOX
Ce même jour, une députation des hommes du i4 .luillet et du lo Août fut introduite à la barre. Gonchon, l'orateur de cette députation, prononça un discours remarquable par son énergie. J'eji extrais les passag-es les plus saillants.
« Nous l'avions déjà proclamée depuis long-temps cette vérité fondée sur les attentats des despotes : Les rois, les ministres, la liste civile passeront, mais les droits de l'homme et la souveraineté nationale ne passeront jamais. Nous les avons fait rougir plus d'une fois, ces grands génies cpii croyaient avoir trouvé la pierre philosophale de la législation parce qu'ils savaient embrouiller un code de lois barbares. Que reste-t-il du travail révisé de nos Lycurçues modernes? — Ce que la justice, la nature et le peuple avaient indiqué. Tout ce que les beaux esprits avaient inventé en séparant la politique de la morale a disparu comme un nuage.
« Gomment nos premiers législateurs u'ont-ils
pas senti que l'autorité la plus respectable est celle qui guide et non celle qui ordonne, et que l'io-norance et la corruption pèseront sur les hommes tant que le pouvoir chargé de réprimer les désordres ne fera que les exciter en élevant un mur de séparation entre les citoyens? C'est autoriser l'orç;-ueil des uns et la jalousie des autres. Comment les riches ne voient-ils pas que le seul moyen de conserver leurs propriétés, c'est de vêtir le pauvre au lieu de le rançonner, de prendre part à ses maux au lieu de les ag^i^raver? Mais ils calculent lioidement l'arrivée des Autrichiens.
(( Eh! croyez-vous, misérables ég-oïstes, quelejs automates de l'Autriche et de la Prusse respecteraient comme nous le fruit de vos brig-andaçes? Et, quand la horde de Brunswick voudra percevoir elle-même le fruit de ses prétendus services, aussi bas dans l'infortune que vous êtes insolents dans la prospérité, vous appellerez à votre secours le modeste artisan, ce Tiers-État que vous avez tant dédaigné. Instruits par vous à fermer nos cœurs aux sentiments généreux, nous pourrions vous répfmdrc alors que, n'ayant pas voulu nous reconnailic pour vos égaux, nous ne le sommespas pour combattre vos ennemis. Mais non, barbares, non! vcHis ne le connaissez pas ce peu[)l(Mjur \ou.s
LA RÉVOLUTION DU 10 AOUT 1792 Kij
avez tant calitiiinié : il serait le premier à vous défendre contre vos oppresseurs.
« N'est-ce pas des offrandes de la classe industrieuse que l'autel de la patrie est couvert? N'estce pas du sang- de nos enfants, de nos frères que les chanips de bataille sont rougis? C'est que nous songeons plus à sauver l'honneur français qu'à augmenter notre bien, nous qui craignons plus la honte que la mort.
« El vous, législateurs..., marchez à pas de géants..., et permettez que nous vous rappelions cette belle })ensée de Mirabeau disant à vos prédécesseurs : Mes collègues, les représentants du peuple sont revêtus d'une invincible puissance et presque dune inévitable dictature, quand ils sont les organes de la volonté générale, mais ils ne sont que des pygmées impuissants s'ils osent substituer à leur mission sacrée des vues intéressées ou des passions particulières.
« De nouveaux représentants vont juger entre le peuple et Louis XVI, tracez-leur le chemin qu'ils doivent suivre; apprenez-leur à ne jamais sacrifier les principes, à braver les dangers, à respecter la justice, à n'écouter que la voix de la nature. Ce n'est pas assez d'avoir renversé les tyrans, il faut en arracher la cause productrice.
Les révolutions les plus sanglantes n'ont amené jusqu'ici que la mort des coupables, sans tarir la source du crime... Les beaux esprits des bords du Rhin et de la Tamise ont beau rédiger des manifestes menaçants, ils ne réussiront pas plus à changer les lois de la nature qu'à nous empêcher de les suivre.
« Nous ne voulons plus de chefs affublés de couronnes, le bonnet de laine sied si bien à la déesse de la Liberté sous les drapeaux de laquelle nous prétendons désormais marcher (i)! Il est temps que nous ayons enfin un g-ouvernement qui rende le peuple heureux et que la nation soit la source unique de toutes les grâces et l'unique objet de nos affections.
« Qu'ils viennent ces brigands pour relever les murs de la Bastille I Ils ont promis à leurs soldats le sang- et le bien des Français ; qu'ils arrivent jusqu'à la capitale, et si la victoire trahit notre cause les torches sont prêtes! Ils ne trouveront que des cendres et des ossements...»
(i) On lit dans le Moniteur du samedi 18 août 1792 une version uu peu différente de ce discours. Par exemple : « Non, législateurs, non, ne coiffons plus la liberté d'une couronne, elle est si bien avec son bonnet de laine ! Republique ou monarchie, président ou roi... Eh ! peuple enfant, que vous importe le mot, pourvu que nous ayons un gouvernement à l'ombre duquel nous puissions vivre heureux et libre, pourvu que l'émulation prenne laiilace de l'intrigue, l'amour du bien général celle du royalisme?» (A', de l'Ed.)
ADRESSES A I.'aSSEMBLÉE
Pendant la séance du i6 août, en ma qualité de secrétaire de l'Assemblée, poste auquel j'avais été nommé dans la nuit du lo Août, je donnai lecture d'une adresse du district de Cognac dont voici l'extrait :
« Vous avez déclaré la patrie en dang^er; non, elle n'y est point ; elle est sauvée, puist[ue tous les citoyens volent à sa défense.
«Dansledistrict de Coijnac, qui est le moins étendu du département, le nombre des enrôlés est de 65o. Si tous les districts du royaume contribuent dans la même proportion, vous pouvez compter sur un renfort de cinq cent mille hommes. Nos volontaires sont jeunes, vigoureux, ils ont l'ame de Coclès et le bras de Milon. Voilà pourtant l'ouvrage de ces sociétés populaires, de ces jacobins sans-culottes, qui sont détestés des honnêtes gens parce (ju'ils prêchent la lil)eilé et l'égalité, qu'ils proscrivent les préjugés, l'égoïsme et la tyrannie. »
Des ap{)laudissements unanimes et réitérés accueillent cette adresse, et l'Assendjlée décrète qu'elle sera mentionnée honorablement dans son procès-verbal.
On donne ensuite lecture de diverses adresses
qui arrivent de presque toutes les parties du territoire français, dans lesquelles on remarque à peu près les mêmes sentiments et des félicitations sur l'énergie que le Corps législatif a déployée dans la journée du lo Août. Dans toutes on demande la punition des grands coupables.
l'arrestation des commissaires nationaux
L'Assemblée nationale avait décrété, dans les premières séances qui suivirent le lo Août, qu'il serait envoyé des commissaires pris dans son sein pour faire connaître aux armées les différentes mesures qu'elle avait adoptées. MM. Delmas, Bellegarde et Dubois-Dubay, envoyés près celle du Nord, écrivent de Valenciennes en date duij août qu'ils ont été bien accueillis partout où ils ont passé, mais que le bruit se répand qu'il n'en a pas été de même à l'armée des Ardennes, oij MM. Antcnelle, Péraldiet Kersaint, envoyés près cette armée, ont été arrêtés à Sedan par ordre de la municipalité et que le directoire du département de l'Aisne a requis M. Lafayette (i) de marcher avec
'•; Si Lafayelte a eu quelques torts, on lui doit cependant celle justice que, dans sa longue carrière politique, il a toujours élevé une VOIX couraçeuse et désintéressée en faveur des opprimés, que sa conduite éminemment nationale ne s'est pas démentie un seul jour depuis trente années qu'il est rentré en France ; et, je le dis dans a sincérité de mon cœur, je vois en lui l'un des plus beaux caractères français, (l'ap. de l'A.)
LA RÉVOLL'TION DU 10 AOUT 1792 IG'.i
son armée sur Paris. Les commissaires ajoutent (jiie l'iiii (les détenus, M. Kersaint, a dit que l'AssemijIée n'avait pas été libre le loaout.
M. Vergniaud, qui a donné lecture de cette lettre, dit alors: « Nous ne vous proposerons rien de relatif au hruit de l'arrestation de vos commissaires jusqu'à ce que nous ayons reçu des nouvelles officielles; et ce bruit est d'autant plus suspect (|u'il attribue à M. Kersaint un propos dont il est incapable ».
Je ne partageais point l'opinion de M. Vergniaud sur le compte de M. Kersaint, car j'avais refusé formellement de faire partie de la dépulation tlont M. de Kersaint me paraissait devoir être le chef à raison de son âge et de son grade militaire.
M. de Kersaint était chef d'escadre, grade (pii correspondait à celui de général dans nos armées de terre. Quelques entretiens particuliers que j'avais eus avec lui m'avaient fait soupçonner qu'il y avait [)lusde politique dans sa conduite que de vérilal)lepatriotisme;jecroyais que, comme bon marin, il saurait uifer de bord du côtéoi^i le vent paraîtrait h' plus favorable ; et, quoiqu'il eut été un des premiers à demander la déchéance du Roi, cela ne m'avait point fait changer d'opinion. La con-
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dnite ultérieure de M. de Kersaint a prouvé que je n'avais pas tort. J'ignore si M. de Kersaint a tenu réellement le propos qu'on lui attribuait, mais c'était bien possible, puisqu'on a trouvé depuis, dans les papiers de Louis XVI, une lettre de cet officier offrant ses services au Roi s'il daiy^nait le choisir pour ministre de la marine. Que Ton concilie cela avec la demande de déchéance |>roposée par lui quelque temps après .
Plusieurs de mes collèg-ues m'ayant communi- (jué des listes sur lesquelles mon nom était accolé à celui de Kersaint, je les priai de le remplacer par un autre, s'ils ne voulaient pas que leurs voix fussent perdues, car j'étais bien décidé à ne pas accepter cette mission aux armées ensacompagnie. Et le nom de Péraldi fut substitué au mien.
Un peu plus tard dans la journée, TAssembléo rerut une communication officielle de l'arrestation de ses envoyés et décréta l'urgence des mesures à preuîlre pour réprimer cet attentat. Trois nouveaux commissaires furent nommés et autorisés à prendre toutes les mesures que commanderaient le salut de la patrie et la tranquillité publique.