‹ Mémoires et notes de--,représentant du peuble à l'Assemblée législative, à la Convention et aux arméesChapitre 44 sur 87 · FRÉRON ET LA JEUNESSE DOREE · texte numérisé non relu

FRÉRON ET LA JEUNESSE DOREE

Le nom de Fréron semble condammé dans les lettres et dans l'histoire a n'obtenir qu'une célé-

(i) Le compte-rendu de l'exéculion porte : « S.-B. Boulantrcr, âge de trente-sept ans, compairnon joaillier, efcncrai de briiradc » 1*. Sijas, à^c de trente-cinq ans, né à Vire, adjoint à la coinoiissioa des armées de terre. » (A', de VEdit.)

l)iité malheureuse. La révolution a rendu le fils presque aussi fameux que l'avait été le père par ses démêlés avec A'oltaire.

Vers la fin de 1 789 Fréron fit paraître V Orateur du Peuple. Le jour même où Louis XVI fut ramené de Varennes à Paris, il écrivait dans ce journal : « S'il est vrai, comme le bruit s'en répand, que les Autrichiens ont passé la Meuse, et que le sanç français ruisselle sur nos frontières, Louis XVI doit perdre la tète sur un échafaud, et la Reine doit, comme Frédéironde, être traînée dans les rues de Paris à la queue d'un cheval entier. »

On conserve une lettre de Fréron, dont on ne cite pas la date, mais écrite de Toulon, et qui porte : « Les fusillades sont ici à Tordre du jour: la mortalité est parmi les amis de Louis XVII; et, sans la crainte de faire périr d'innocentes victimes, telles que les patriotes déteiuis, tout était passé au fil de l'épée... sans la crainte d'incendier l'arsenal et les magasins, la ville eût été livrée aux flammes; mais elle n'en disparaîtra pas moins du sol de la liberté. Demain et jours suivants nous allons procéder au rasemcnt... fusillades, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de traîtres. »

Si l'réron éparj^Mia la ville, on voit [)our quels

niolifs; mais il fut inexorable pour les habitants. A Marseille, il avait démoli les églises, renversé les plus beaux monuments et détruit les chefsd'œuvre de Puo-et.

l n fait qu'on aura peine à croire, c'est qu'à Toulon Fréron ordonna à huit cents habitants de se rendre au Champs de Mars sous peine de mort. lis s'y rendent tremblants sur leur sort, les troupes manœuvrent autour d'eux et les pressent contre les murailles, alors des batteries masquées se découvrent et ils sont foudroyés. Ceux qui n'ont pas été tués par la mitraille sont achevés par une seconde décharu;-e.

Fréron et ses collègues furent rappelés.

Robespierre, sans chang-er d'opinion, semblait dès lors vouloir changer de système. Il commençait à sentir la nécessité de revenir à des principes de justice et d'humanité, mais il ne renonçait point au projet d'abattre tout ce qui s'opposait à la marche du système républicain. En contribuant au ra|)pel de Fréron et de ses collègues, il se fit des ennemis nouveaux de tous ceux auxquels ils étaient liés par leurs antécédents; à la tète de ce parti hguraient Danton, Tallien, Hébert, Chaunielte; et l'animosilé devint telle que ce fut nn combat à mort. Le parti de Danton succomba, et

290 MÉMOrRES DE CHOUDIEU

iLii-même devait succomber parce que de fortes présomptions d'immoralité s'élevaient contre lui.

Ce fut un malheur sans retour : après ce nouveau coup porté à la représentation nationale, rien n'arrêta plus les proscriptions.

Robespierre lui-même devint victime de son système. Tallien, Fréron, Fouclié, Barras et autres thermidoriens pouvaient lui dire ce qu'on disait au chancelier Pog^et : patere lecjem qiiani ipse Jecisti. Mais en pareil cas la loi du talion estelle suffisante pour autoriser l'assassinat ?

Fréron, frappé de terreur par la mort de ses amis, n'hésita point pour se sauver lui-même à se jeter dans le parti de ceux qui conspiraient la chute de Robespierre. On aurait tort de croire que les hommes de cette coalition étaient dirigés par des vues d'humanité. Deux mobiles puissants les excitaient : la crainte d'expier eux-mêmes leurs forfaits sur l'échafaud et le désir de veni;-er leurs amis. El la preuve de ce ({ue j'avance ici se voit dans leur conduite ultérieure. Après leur triomphe du () tliermidor, ils continuèrent en elfel le système de proscriptions auquel ils n'avaient jamais cessé de prendre part ; au 12 g-erminal ils tirent mettre hors la loi ou traîner dans les cachots

plus de qualre-ving-ts de leurs coUèijues (pii les

méprisaient trop pour se joinilre à eux; aux premiers jours de prairial ils eu envoyèrent six à la mort [)ar jugement d'une commission militaire choisie par eux.

Mais j'anticipe sur les faits; j'y revierulrai bientôt en parlant de ces tristes événements «pii ont creusé le toml)eau de la république.

Fréron, Tallien, Barras, Bourdon de l'Oise, André Dninont et consorts ont joué lui r(Me brillant pendant ([uelques mois.

On a oublié les massacres de septembre, les démolitions de Marseille, les mitraillades de Toulon, les proscriptions de Lyon; on a trouvé léi^itimes les nouveaux assassinats de Thermidor, de Germinal et de Prairial, parce qu'ils favorisaient la contre-révolution et (piils [)réparaient la rentrée des Bourbons. Mais on a mis de côté les hommes qui avaient présidé à ces choses-là, dès qu'on n'a pins eu liesoin de leurs honteux services. On se sert des traîtres, mais on les méprise.

.le demandais un jour à Aubi\ , <jui croyait (pie je cherchais à me rapprocher de son paiti [)arce que j'avais combattu un jjrojel d'organisation de l'armée présenté par Dubois de Crancé, et (pii était en opposition avec celui qu'il avait présenté

292 MÉMOIRES DE CIIOUDIEU

lui-même (mais celui ci ne valait pas mieux que celui-là), je lui demandais donc comment il se faisait que des hommes comme lui, que j'estimais^ malgré la différence d'opinions qui nous divisait, n'eussent pas de honte de s'allier à des hommes tels que Tallien, Fréron et Bourdon de l'Oise.

Ce sont, me répondit-il, de vils instruments dont nous sommes forcés de nous servir momentanément, mais (jue nous briserons quand nous n'en aurons plus besoin.

Après le 9 thermidor, Fréron devint un des chefs les plus ardents de la réaction. 11 reprit son journal, qu'il intitula l'Ami du Peuple, et débuta par un élo§-e pompeux de Marat qui avait dirigé un journal de ^ce nom ; mais un Ici éloge lui ayant attiré des reproches sérieux de la part de ceux avec qui il venait de s'associer, il fit amende honorable en ordonnant à sa brillante jeunesse d'aller enlever au Panthéon les cendres de son héros pour les jeter dans l'égout Montmartre. — Ce n'était point assez pour l'armée de Fréron de faire la g-uerre aux vivants; il lui fallait encore insulter la cendie des morts.

Fréron donnait le mot d'unlre à la jeunesse

(lon'e. C'est ainsi (ju'oii (lt''sii;iiail la bande (|u"il avait org-anisée. On y avait adopté, comme si2;-ne de ralliement, une coiffure que ces jeunes g-ens nomnîaient a coiffure à la victime », et qui consistait dans une tresse retroussée par derrière et cheveux bien poudrés, par opposition au costume des [)atriotes qui portaient les cheveux courts et sans poudre. A l'imitation des chefs des Chouans et des \'endéens, ils portaient des collets noirs à leurs habits; il n'y manquait plus que la cocarde blanche pour afficher ouvertement la contre-révolution.

Les centres accueillirent Fréron et ses anciens complices comme des libérateurs. — Tel estj'aveuglement des partis dans les troubles civils qu'on ne demande point compte à ceux qui désertent le canq) ennemi de leur opinion de la veille, pourvu qu'ils servent la cause du lendemain. Et c'est le cas de dire ici qu'on regarde toujours comme légitime le parti qui triomphe.

Fréron eut le triste courage de lutter contre le mépris public que lui valaient ses attitudes diverses; n'ayant rien à répondre aux accusations dirijgées contre lui et ses complices, il ne lui restait d'autre ressource que de braver roj)inion et de se jeter dans les bras de ceux (|iril avait si longtemps persécutés, et rpii ne lui [)ar(lonnaienl que parce

294 MEMOIRES DE CIIOUDIEU

([ii'il les aidait à se veng-er et à devenir persécuteurs à leur tour.

L'armée de Fréron se composait de jeunes gens ardents qui, sans avoir jamais eu rien à perdre, prétendaient être des victimes intéressantes de la Terreur et avoir à veng-er la mort de leurs parents qui avaient péri sur les échafauds. A leur tête fig-uraient deux adjudants de Fréron, Méchin et Julian, qui, tous deux, ont servi depuis l'un comme préfet de Bonaparte, l'autre comme employé diplomatique dans la police secrète de Fouché pour surveiller Joachim à Xaples, puis dans celle de M. Descazes et de Richelieu avec mission de surveiller les réfugiés à Bruxelles, et enfin dans celle de Guillaume, roi des Pays-Bas, pour inviter M. de Polignac à refuser l'hospitalité à de Potter, Tellemans et deux autres belges condamnés à l'exil par une cour d'assises dont les membres étaient vendus au ministre ^ an Maanen.

Les fonctions de cette bande étaient de faire chaque jour la police dans le Palais-Royal et dans le jardin des Tuileries, et de chanter le Réveil du peuple dont tous les couplets vouaient à la mort les républicains qu'on désignait sous la dénomination de terroristes. Ce refrain finissait par ces mois : Ils ne nous échapperont pas ! Dans leurs

LA RÉACTION TFIERMIDORIENNE 295

momenls de loisir ils s'amusaient ù danser une espèce Ac galoppe qu'ils avaient nommée la/ara/if/o/é", et qui consistait pour eux à se tenir par la main et à former une liçne composée de tout ce qui se rencontrait sur leur chemin et surtout de ceux qu'ils soupçonnaient d'être jacobins. Celle liçne ainsi formée se repliait sur elle-même en s[)irale et formait alors une ronde non interrompue. Tous ceux qui se refusaient à en faire partie étaient empoignes et jetés dans les bassins. Exploits dignes d'une telle armée ! Les soldats de F'réron sin-nalaient ainsi leur bravoure quand ils se trouvaient dix contre un.

Un soir, en sortant du théâtre Montansier où nous étions allés, l'adjudant-général Talot (i) et moi, entendre mademoiselle Sainval l'aînée, l'une des premières tiagédiennes de l'éporjue, la jeunesse de Fréron nous attendait à la porte. Un de

(i) Michel Talol (1755-1828) fil partie de la représentation nationale depuis le mois d'août lyy.S jusqu'au 18 brumaire an VIII.

Sous le Directoire, les pamplililaires royalistes, les chouans à collet noir, la jeunesse dorée et les spéculateurs sur la misère publi(jue invoquaient avec audace le principe de liberté, l'éneririque Talol, au profil de médaille, leur répondait au conseil des Cinq- Ocnls, dans la séance du y br imaire an V :

« Eh quoi! la Hopublique 11 'aurait-elle été fondée que pour alimenter les agioteurs et les journalistes ! Je reconnais la liberté, mais à conililion de permettre à chacun de se servir de la m^nie liberté pour presser les épaules de son calomniateur. » {N. de l'Ed.)

ses chefs vint 1res ironiquement nous demander si nous voulions danser avec eux la farandole. Nous leur répondîmes que les g^aleries étaient beaucoup trop étroites, mais que s'ils voulaient entrer dans le jardin, nous étions prêts à les suivre.

A peine étions-nous dans le jardin, nous leur dîmes que la farandole ne nous convenait pas, mais que nous allions leur faire danser la carmag-nole; et,aussitôt, tirant nos sabres, — nous étions tous les deux en uniforme, — etfrappantà droiteetà gauche du plat de nos armes, nous restâmes en un instant maîtres du terrain, 11 fallait voir courir à toutes jambes cette brave armée de Fréron qui fuyait devant deux soldats de la République ! Nous ne leur fîmes que très peu de mal, car notre intention n'était que de les effrayer; cependant je dois avouer que, si nous eussions pu atteindre les deux chefs, nous eussions peut-être traité ces messieurs comme Pierre traita Malchus quand on vint arrêter son maître.

Après cette échaufîourée, nous nous rendîmes au comité de Sûreté g^énérale où nous rencontrâmes 1 réron qui, quelquesjours auparavant, en avait été nommé membre. Nous lui racontâmes en i)eu de mots ce qui s'était passé, en ajoutant que nous ne \"enions pas pour nous plaindre, que nous nous

LA REACTION TIIERMIDOKIENNE 2y7

étions fait justice, et que c'était le seul moyen de l'obtenir, puisque des membres mêmes du comité faisaient insulter leurs collègues, mais que nous venions déclarera chacun des membres du comité, €t à Fréron en particulier, que si de semblables scènes se renouvelaient nous ne nous bornerions pas à distribuer des coups de plat de sabre, et que, si ([uelques oreilles devaient être atteintes, nous commencerions par les siennes. Fréron garda prudemment le silence. Et depuis ce temps nous avons souvent paru au Palais-Poyal sans qu'on nous ait proposé de danser la farandole.

Fréron eu changeant de bannière n'avait pas chaui^é de caractère. Toujours violent, toujours <'nclin aux mesures extrêmes, il demandait à la (.Convention qu'on renversât l'IIùtel-de-Ville de Paris parce qu'il avait servi de refuge à Robespierre. II voulait aussi ipi'ou lit disparaître la salle des jacobins, et, les prenuiMs jours de prairial, il voulait (]u'on incendiât le faubourg- Saint- Antoine parce qu'il s'était insurgé contre les assassins de Bourbotte, Romine, Soubrany, etc. A de semblables traits il était facile de reconnaîtr(.' le destruclcui- de .Marseille, rexterininateur des habitants de Toulon.

298 MÉMOIRES DE CHOLDIEU

Fréron, devenu un objet de haine pour les royalistes et de mépris pour les républicains, fut abandonné par tous les partis.

Cependant on lui confia une nouvelle mission dans le midi après le 9 thermidor. On ne pouvait pas faire un plus mauvais choix. Fédéralistes et royahstes, tous étaient unis dans leurs ressentiments contre lui. Les souvenirs qui laccompae:naient rendaient son rôle de pacificateur bien difficile. Il fut accompagné dans sa mission par les deux commandants en sous-ordre de sa biîllanle jeunesse, Méchin et Julian.

Le seul bien que Fréron put faire dans cette nouvelle mission fut de faire oublier la première, en paralysant les fureurs réaciionnairesdeCadroy, qui avaient été portées à un tel |)oiiit que Fréron lui-même en fut épouvanté.

On lui doit l'impression de quelques fragments de pièces importantes qui serviront à l'histoire de la réaction thermidorienne et qui prouvent (jue la terreur de celle époque a été plus cruelle encore que celle de septembre 1792, et que si les meneurs de ce temps n'ont pas fait périr leurs victimes sur l'échafaud, c'est qu'ils avaient un moyen de s'en débarrasser beaucoup phis promptement en les précipitant toutes vivantes dans le Rhône. La jus-

lice ordinaire ('lail trop leiilo pour satisfaire à tant de haines, ils se faisaient justice eux-nicines.

On assassinait en plein jour à Lyon; à Marseille, on éei-orç^eait sans distinction tons les prisonniers du fort Jean; à Tarascon, on les traînait sur la tour du château dont le Rhône baigne les murs, et le fleuve leur servait de tombeau.

Isnard, Durand de Maillane et Cadroy ont publié des mémoires justificatifs qui ne détruisent point les faits principaux dont les accuse Fréron. Tous ont cherché à atténuer les faits incriminés, aucun n*a osé les nier. En conséquence, quoique Fréron ne soit [»as une autorité' très respectable, il résulte de tous ces faits que les uns et les autres se sont couverts de sang- et ({ue leur front en a conservé l'empreinte.

Le rôle de Fréron se termine à celle dernière mission dans le midi. Bonaparte, à l'élévation duquel il avait contribué au siège de Toulon, ne lui en témoigna pas beaucoup de reconnaissance. Une place dans un hôpital fut tout ce qu'il en obtint.

Plus lard il fut nommé sous-préfet à Saint- Domingue, où il est mort à 35 ans victime de linfluence du pays ; je lui dois cependant cette juslice, c'est qu'il est mort pauvre.

Quelques hommes ont cherché à excuser sa con-

duite en l'attribuant à la violence de son caractère, à son imag-ination délirante qui exagérait fout et à un enthousiasme fanatique. Mais, quelle que soit l'opinion qu'on professe, de semblables excuses ne peuvent être admises. Il est impossible 4'être indulgent à un enthousiasme qui détruit des villes, à une imagination qui invente de nouveaux supplices et fait mitrailler des citoyens désarmés.

Page 1