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Houloqno, le 2G juin i8i5.
Monsieur et cher Collègue,
J'ai reçu, avec votre lettre d'hier, votre dépêche pour le ministre. Je lui ferai passer demain par la poste, à moins que je ne sois dans le cas de l'envoyer par estafette^ ce qui est très possible.
Nous n'avons pas reçudecourrierde Lille, notre ligne télégraphique est coupée sans qu'on sache encore si c'est par quelque partisan, ou par des gens du pays. Le 24 on a enlevé près d'Abbeville les dépèches de Dunkerque, Calais et Boulogne. Ce vol a été fait par quatre hommes armés, dont deux à cheval; la manière dont ils se sont avancés n'annonce pas des gens du peuple. Si vous aviez quelque chose d'intéressant par par ce courrier, vous feriez prudemment de rexj)édier par duplicata, c'est ce que j'ai fait.
Nos royalistes s'attendaient à voir ce matin le drapeau blanc arl)oré à Boulogne, ce soir ils tremblent. J'en ai fait enlever un qui avait été placé sur le clocher d'un village; quelques cocardes blanches- ont paru dans un autre endroit, mais momentanément.
Nous avons ici depuis hier M. Cotto, il a expédié un parlementaire, on lui prépare un paquebot.
Salut amical.
CnouDiEU.
Dunkerquc,le 27 juin i8ir>
Le lieutenant extraordinaire de police à Monsieur le lieutenant général comte Levai
Monsieur le g'ouverneur,
J'ai l'honneur de vous rendre compte hier du refus qu'a fait le commissaire de police Lefebvre decommuniqueraveemoi. Aujourd'huije mets sous vos yeuxcopie des lettres que je lui ai écrites et la seule réponse qui m'ait été faite, elle estdu 24- Vous jugerez entre lui et moi. Je crois de mon devoir de vous prévenir, Monsieur le gouverneur, que les esprits sont agités ce matin, comme ils l'étaient hier, et que l'heure de l'arrivée du courrier est toujours celle qu'on indique pour arborer le drapeau blanc. Je suis toujours sans armes dans le moment présent, et je crois en avoir besoin pour ma sûreté personnelle.
J'ai l'honneur d'être, avec respect, etc. Ghoudieu.
lettre anonyme
Au milieu do l'ag-itation g'énérale qui a eu lieu à Dunkerque pendant plusieurs jours, l'autorité a pu manquer de renseignements que l'observateur n'a point laissé échapper.
Depuis plusieurs jours les bruits malheureusement trop vrais, mais exagérés, de la défaite que nous avons essuyée, excitaient déjà une fermentation. Le peuple
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s'attendait à chaque instant à voir flotter le pavillon blanc sur la tour.
C'est l'usag^e depuis un temps immémorial de faire flotter un drapeau sur la tour, pendant neuf jours, à l'époque de la Saint-Jean. Ce drapeau est toujours le drapeau reconnu par la nation, quelle que soit sa couleur.
On mit de la lenteur à arborer le drapeau national, cela fit aug-menter la fermentation. 11 fut arboré samedi à midi, il flottait dimanche à 7 heures du matin. Je ne sais par quel ordre il fut de suite retiré. La fermentation redoubla. Le peuple donne toujours des motifs. On disait donc que le g-énéral avait ordre de placer le drapeau blanc, que le drapeau blanc flottait à Lille, etc., etc. L'ordre était donné pour la parade, elle n'eut point lieu. Cela fît dire que le général craignait qu'on criât : Viue l empereur !
Ces deux fautes mirent les esprits au comble de l'ag-itation. Des bourg-eois sous les armes ôtèrent leurs cocardes. Enfin il parut des drapeaux blancs et l'ordre fut troublé. On disait dans les g-roupes et on affirme encore qu'un homme était à Dunkerque charg-é d'ag-ir a i nom du Comte de Lille. Ou a dit même qu'il était décoré de l'ordre de Saint-Louis. Au moment où les drapeaux parurent sur la place, on remarqua un individu paraissant l'un des meneurs ; il était revêtu d'un frac bleu et portait un pantalon blanc à côtes. On cite deux nég-ociants de Dunkerque, Rouzé et Grég-oric.
On fit plusieurs patrouilles de citoyens dont plu-
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sieurs avaient des cocaitles blanches au fond du chapeau,
L'i soir, la dili^'cnce de Lille arriva très lard. Des cris de ^'ioe le roi se firent entendre.
Le len Icmain 2O la fermentation recommença, on excita hautement la troupe à la désertion en lui annonçant que l'ennemi était en Champagne, qu'elle serait assassinée à Dunkerque.
On ne se gênait plus. Les complots étaient formés pour arborer le drapeau blanc. On en faisait dans beaucoup de maisons ; des citoyens se montraient les cocardes qu'ils avaient au fond de leur chapeau.
C'est ici le lieu de dire que le général, eu annonçant la veille à la troupe les événements arrivés, avait dit à la troupe de ne plus crier Viue re/nperear, mais Vive la France. Dés lors plus de confiance en leur général. Il ne parut point de proclamation, on ne fit rien pour calmer les esprits, l'épouvante se mit parmi la troupe, aucune mesure ne fut prise. Les officiers firent tout ce qu'ils purent et se dirent trahis. — Comment suppo.ser le contraire?
La troupe déserta. Un officier arracha une cocarde blanche au secrétaire du général Fauconnet; — ce .secrétaire, nommé llouwans, est un ancien commis de Kouzé; il a été placé chez le général à la recomiiiandatiou de ce dernier par le canal de^L Basticn, négociant. Cet homme est un sot, mais un royaliste.
Ce secrétaire fut l'un des plus zélés volontaires royaux, il compte être aide-de-camp du général Fauconnet.
Ces faits donnent bien des choses à supposer, des espèces de certitudes môme. Les officiers se disent vendus.
On dit que le conseil municipal a fait retirer le drapeau tricolore de la tour, que c'est ce conseil qui avait décidé d'y faire flotter le blanc. 11 y avait au moins des menées sourdes ; beaucoup de personnes s'entendaient, les premières de la ville et des g-ens suspects^ quoique jouissant de la considération. Si le j,'-cnéral Lenoir est bon, il ne peut rien prendre sous son bonnet, enfin on maintient qu'il aurait fallu des proclamations au.x habitants et les prendre par leur intérêt. D'autres à la troupe dans un autre sens.
— Lue lettre anonyme ne mérite en d'autres temps aucun ég-ard, mais des écrits pouvant rester, ne faites pomt mention de celle-ci. Vous jug-erez de faire usage eu secret des renseig-uements qu'elle donne, afin que rien ne transpire des mesures qu'on doit prendre sans délai ; brûlez-là au nom de la tranquillité d'un père de famille, que personne ne la voie que Testimabie monsieur Choudieu.
On faisait chez Heyart, tapissier rue de l'Ég-lise, un drapeau blanc pour la musique de la g-arde nationale.
Les g-ens de police de Dunkerque paraissent ne pas avoir le meilleur esprit; ils sont imbus des préjug"és de la ville; du moins ils le paraissent. Un nommé Everaert, demeurant près du Pavillon, portait le drapeau blanc; on dit qu'il l'a reru des mains du s'eur llouzé; il ag-issait, disait-il^ au nom des chefs.
552 MEMOIRES DE ClIOUDIEU
Des décorations de Ijs, des fleurs blanches à la boutonnière se portaient ce matin 27, mais en petit nombre.
Un individu, convaincu d'avoir excité des troupes à la désertion, n'a point été arrêté. Ce matin il avait été convaincu en présence de l'un des g-énéraux. (C'est un dire public seulement.)
aSjuin i8i5, à dix heures du malin.
A monsieur le lieutenant rjénéral comte Levai, (jouverneur.
Monsieur le g-ouverneur, Vous avez été convaincu aujourd'hui qu'avec du courag'e et de l'énerg-ie on en imposait à tous les agitateurs : un seul poste de 2G hommes a désarmé près de deux cents déserteurs. Depuis cinq jours je n'ai cessé de dire que l'hésitation enhardissait la malveillance. Je regrette que le sang- français ait coulé par des mains françaises; mais vous seriez responsable, je le serais moi-môme si nous ne prenions pas des mesures sévères contre la désertion. Toute l'autorité est dans vos mains, la mienne est paralysée depuis le 24 par les autorités qui me sont subordonnées. Vous en avez eu la preuve complète le 26. Rien n'est perdu, il est ici beaucoup d'hommes prêts à défendre l'indépendance nationale, vous les rallierez, je l'espère, autour de vous. Je ne connais point d'autre autorité que la vôtre, mais il faut que vous la fassiez respecter. Pour ma responsabilité, Je demande ijue la peine de mort soit à l'instant prononcée contre tout déserteur et contre tout pro-
vorateur à la désertion. — Je no cloute point de vos sentiments, Monsieur le g-ouverneur,et en vous Faisant connaître les miens je rends hommag-e à votre courag-e et à votre fermeté.
Le moment d'ag-ir est arrivé, vous me trouverez prêt à vous seconder par tous les moyens qui sont en mon pouvoir. Je ne balance pointa me prononcer. L'empereur Napoléon m'a placé aux avant-postes comme lieutenant extraordinaire de police, je soutiendrai l'autorité de son fils parce qu'elle est reconnue par la Nation. Je suis prêt à prouver que le courag-e d'un fonctionnaire public peut aussi avoir quelque mérite dans les dang-ers delà patrie. J'en entraînerai plus d'un par mon exemple.
J'ai l'honneur d'être avec respect, etc. Choudieu.
Paris, novembre iSi^G.
Monsieur et ancien compag-non d'infortune (i).
J'ai reçu de vos nouvelles avec d'autant plus de plaisir qu'à ma rentrée en France un de nos compatriotes, qui à la vérité habite Paris depuis plus de 3o ans, m'avait assuré que vous n'étiez plus de ce monde.
Je vous félicite d'avoir repris votre ancien état, et de vous être procuré des movens d'existence qui vous rendent indépendant ; cela vaut beaucoup mieux, à mon avis, que les meilleures places .salariées qui dépendent presque toujours du caprice d'un supérieur ou des
'i) M. Blordier.
événements, qui depuis plus de 4oans se succèdent avec une rapidité effrayante pour tous ceux qui, comme moi, n'ont d'autre ambition que de finir tranquillement leur carrière.
J'ai rassemblé les débris de ma fortune et au moyen de placements à rente viagère et d'une modique pension que le gouvernement de juillet m'a octroyée, je suis comme vous au-dessus des besoins, et puis encore quelques fois offrir un modeste repas au petit nombre d'amis qui merestent, et à vous, si vos affaires vous rappelaient à Paris.
Vous demandez si je renonce à visilernotre ville. J'en aurais bien le désir, mais dans l'état où parait être l'opinion publique, je recule devant un pareil voyage qui m'a déjà procuré deux fois le triste avantage de me trouver vis-à-vis d'anciens chefs vendéens ou chouans. Il est vrai que je n'ai pas eu à m'en plaindre, mais cela ne suffit pas. Il n'y aura jamais entre eux et moi que des relations peu agréables.
Vous savez peut-élre que je m'occupe d'écrire des Mémoires, vous me ferez plaisir de me faire connaître de quelle manière vous avez été traité à Dunkerquc après votre arrestation ; car si vous l'avez été aussi mal que moi, cela vaut bien la peine que j'en parle [)Our faire connaître la mansuétude do la Restauration.
Selon toutes les apparences vous ne savez pas qu'aussitôt que vous fûtes sorti avec Thévenet, Drouard et autres, je fus assailli dans mon domicile où j'étais resté seul avec un garde municipal, par vingt-cinq ou trente gardes nationaux dont un seul, le fils
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d'Hovef, entra dans mon cabinet sous prétexte de me parler d'affaires, et me plaçant un pistolet sur la poitrine, me dit que j'étais son prisonnier. — C'est toi coquin, lui répondis-je.en lui arrachant son arme et le saisissant au collet, qui es le mien. — A ses cris, les g-ardes-nationauxqui étaient restés dans l'antichambre se précipitent sur moi et, tout en parant leurs coups de ma main, je reçois six blessures. Ensuite, tout couvert de sang", je suis entrafné à la municipalité où je trouve le nommé Maire, commandant de la g-arde qui, d'une main tremblante, me communique l'ordre de mon arrestation sig-né Levai. Je lis tranquillement cet ordre,et,en le lui remettant je lui dis: Ce n'est pas sans raison que votre main tremble, car vous avez fait une mauvaise action, mais la mienne ne tremble pas. La seconde nuit après mon arrestation, d'autres hommes armés se précipitent sur moi, me garrottent et me portent dans un fiacre sans prononcer d'autres paroles si ce n'est que J'étais mort si Je prononçais un seul mot. Ensuite on me promène dans cet état pondant plusieurs heures, pour me déposer dans le tort Louis, où on m'a laissé ig-norer si j'étais en France ou en Belg-ique, car tout ce qui m'entourait ne parlait que flamand.
De là j'ai été transféré à la citadelle de Lille où Bourmont voulait me faire fusiller pour avoir paralysé le zèle des défenseurs de la lég-itimité, comme depuis le g-énéral Charau l'a été par jugement d'un conseil de g-ucrre présidé par le g-énéral Évain, notre compatriote; mais c'est l;\ ce qui m'a sauvé ; car j'ai trouvé
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moyeu de faire parveuir une lettre à Fouché qui, en homme adroit, a de suite donné l'ordre à Bourmont de me mettre en liberté, afin que je puisse, â Paris, rendre compte de ma conduite.
Salut et amitié,
ClIOL'DIEU.