LES OKATELRS DE LA CONSTITUANTE
A la célèbre nuit du 4 août succéda la discussion plus célèbre encore de la déclaration des droits de l'homme et de a souveraineté du peuple. De içrauds talents se développèrent dans la discussion des articles constitutionnels qui furent adoptés successivement. L'abbé Maury et Cazalès se firent particulièrement remarquer dans la défense dune mauvaise cause. L'abbé Maury semblait le représentant du clergé, Cazalès celui de la noblesse, Mirabeau fut le véritable représentant de la nation.
L'abbé Maury n'avait pas une véritable éloquence parce qu'il n'avait pas de conviction ; audacieux dans ses citations qui n'étaient pas toujours exactes, il entraînait rarement parce qu'il n'y a que la vérité qui puisse se faire écouter.
Cazalès était beaucoup plus entraînant, car son caractère paraissait beaucoup plus franc ; il avait des idées nettes ; son talent n'était point déclamatoire; il n'y avait que sa position qui était fausse, mais on ne pouvait pas lui reprocher, comme à l'abbé Maury, les vices de son esprit; il est du petit nombre de ceux chez qui l'on ne peut reg-retter qu'une seule chose, c'est qu'ils se soient trompés, mais ils se sont trompés de bonne foi.
Mirabeau a joué pémlanl quelque temps le rôle brillant d'un tribun ; il entraînait tous les suffrages par une élocution brillante; son éloquence était foudroyante, rien ne lui résistait parce que tout était action chez lui. Il avait tout ce qu'il fallait pour fonder une république, mais aussi trop de besoins, et s'il eût vécu plus longtemps, il est à peu près certains qu'il eût abandonné le parti populaire pour celui de la
SUR LES JOURNÉES D'OCTOBRE 4rit
Cour. La FVeine ne l'aimait pas, elle le craiijfnait, cependaut il pouvait la sauver du précipice où son caractère allier l'eutratnait.
A cùlé de ces trois hommes d'un mérite transcendant a paru un jeune orateur (]ui ne leur ressemblait en rien, mais qui avait un beau caractère et un talent tout particulier, Barnave. Avec un esprit juste et éclairé il avait une élo- ([uence persuasive ; personne ne savait mieux que lui saisir la véritable position d'une question; après avoir discuté les ditVérentes opinions, il en présentait une analyse succincte, ses conclusions étaient pres(jue toujours adoptées. 11 étai! fait pour occuper un rauii: h P'irt parmi les cj'rands talents qui composaient celte illustre assemblée constituante ; mais sou ambition ou, si l'on veut, sa faiblesse l'ont perdu. Dans son voyage de Varennes, il n'a pas su résister aux séductions de la Reine et il s'est cru capable de présider aux destinées de la Cour lorsqu'il ne faisait que suivre les impulsions d'une femme adroite qui avait su prendre un g-rand ascendant sur tout ce qui l'approchait et qui, avec des manières séduisantes, savait dissimuler des projets atroces dont Barnave ne serait jamais devenu le complice s'il les eût connus. — Oui, c'est bien dommage qu'il ait si mal lini.
SCa LES JOURNEES D OCTOBRe
i'^n parlant des journées d'octobre et de la marche sur Versailles, M. Thiers a qualifié de brigands tous ceux qui étaient entrés dans ce mouvement. S'il s'était borné à dire (jue quelques brigands s'étaient mêlés à la multitude, je ne relèverais pas cette expression, mais qualifier ainsi la population presque tout entière de Paris ayant à sa tète des commissaires de la municipalité et .M. Lafayetle lui-même, c'est bien peu connaître ce grand mouvement ; et il me semble que lorsqu'on convient dans les mômes pages <[uc l'un des gardes-du-corps fit feu sur la foule, on pourrait se dispenser d'en faire un éloge aussi pompeux, car tirer sur des gens sans armes, c'est aussi bien de l'assassinat. .Je rendrai
moi-même justice à qui elle appartient : lorsque des femmes et quelques hommes se précipitèreut dans le Château, on assure que les jours delà Reine furent en dang-er et la chose est vraisemblable ; elle n'était pas aimée et il est à présumer que ceux qui à Paris avaient fait périr Foulon, Flesselles et Bertier comme étant ses agents, ne l'auraient pas épargnée elle-même parce qu'on l'accusait d'avoir dirigé les saturnales des premiers jours d'octobre. Les gardes du corps firent leur devoir et, si quelques-uns d'entre eux commirent par ailleurs des actes plus qu'imprudents, d'autres défendirent les portes des appartements de la reine avec un héroïque dévouement.
M. Thiers ne se borne pas à voir des bri^'ands dans ceux qui avaient envahi le Château, ceux qui étaient sur lu place publique sont aussi des brigands pour lui : celte épithète est trois fois répétée dans la même page. M. Thiers ne voit partout que des brigands. C'est connaître bien mal les mouvements populaires.
LA LOI MAUTIALE
Après les journées d'octobre et le retour du Roi, la disette se faisait toujours sentir à Paris, soittpi'elle fût réelle, soit qu'elle fût factice. J>es diflérents partis s'en attribuaient la cause.
La cour, qui craignait toujours linfluencc du duc d'Orléans sur la multitude, le détermina à partir pour Londres avec une espèce de mission diplomatique, pour couvrir, autant que possible, une mesure qui au fond n'était qu'un vérilablecxil ; le duc d'Orléans crut nécessaire pour son honneur de publier un mémoire justificatif de sa conduite.
(Quelques écrivains, notamment M. \\'eber, frère de lait de -Marie-Antoinette, ont dit que la disette avait cessé immédiatement après le départ du Duc; la vérité, c'est que le attroupements n'en continuèrent pas moins à la porte des boulangers et l'un de ceux-ci, nommé F" ran(;ois, accusé d'accaparement, fut pendu à un réverbère. Cet événement déler-
LA LOI MARTIALE 4o3
mina l'assemblée à décréter une loi sévère contre les attroupements; elle fut proposée par liailly, pour donner à la Commune des moyens plus énergi([ues de répression, et appuyée par Lafayettc, (jui déclara que, sans cette loi, il ne pouvait répoudre de la tranquillité de Paris. On sait le terrible usage (jue tous les deux eu ont fait, llobespierre fut à peu prés le seul qui la combattit avec cbaleur comme pouvant devenir une arme dangereuse aux mains d'un pouvoir qui eu abuserait; le parti populaire de l'Assemblée fut d'un avis contraire; les événements ultérieurs, et notamment l'affaire du Champ de-Mars, ne prouvèrent que trop que Robespierre avait raison. C'est de cette époijue que date sa popularité. Camille Desmoulins, qui ne remplissait point encore de fonction publique, fut du même avis que Robes[)ierre et accusa ceux qui avaient provoqué cette loi d'avoir fait assassiner le boulanger François afin d'obtenir une loi qui iniiselùl le peuple. Je suis loin de croire que Bailly et Lafayettc aient pris la moindre part à cet assassinat, mais qu'il ait servi de prétexte pour provoquer cette loi qui depuis a amené des résultats si désastreux, c'est un fait qui ne peut être contesté. II sendile que ("amille Desmoulins avait le pressentiment de l'abus que feraient de cette loi tous les gouvernements qui se sont succédé jusqu'à ce jour. A voir ce qui se passe sous nos yeux, on dirait qu'il est impossible de bien gouverner sans employer la force brutale.
Je conviens qu'il était urgent démettre un terme à l'effervescence populaire parce qu'il est toujours dangereux (jue la multitude se fasse justice elle-même; mais ileùt fallu surtout intimider par des lois sévères les conseillers perfides qui no cessaient d'ourdir des trames contre notre liberté naissante. Dans tous les temps, les grands coupables ont toujours su échapper à la justice qui n'atteint que les agents subalternes. On en trouvera un exemple dans le procès dont je vais parler.