ULCÈRE CANCÉREUX DE LA JAMBE DROITE ; AMPUTATION ; GUÉRISON
Au mois de juillet 1 88d , je fus mandé en consultation dans la commune d’Herzeele, pour la nommée Berlinde Bau- (Irinus, atteinte d’un ulcère cancéreux , qui avait rongé toute la partie antérieure et interne de la jambe droite. Cet ulcère s’étendait depuis deux travers de doigt environ au-dessous du genou, jusqu’à quatre travers de doigt au-dessus de l’articulation tibio-tarsienne. Il s’étendait en profondeur, de manière qu’il avait détruit presque toute l’épaisseur du membre. Le corps des deux os de la jambe , dans une étendue de deux à trois pouces était mis à nu et nécrosé. Le cancer avait détruit totalement le tibia et le péroné dans au moins un pouce de leur longueur, ce qui permettait de ployer la jambe sur ellemême , de manière à appliquer l’une des malléoles contre le genou.
La surface de l’ulcère était d’un aspect grisâtre j ses bords inégalement découpés, étaient d’un rouge violet; une sanie abondante s’en écoulait; elle était le siège de fréquentes hémorrhagies; des douleurs atroces et lancinantes se faisaient ressentir, et la plaie exhalait une odeur infecte , sui generis, qui seule suffisait pour caractériser l’affection. (PI. I.)
A ces symptômes locaux se joignait l’état suivant de l’organisme.
D’une constitution lymphatique, approchant de l’âge cri-
tique , un teint jaunâtre de la peau , des chairs flasques et légèrement œdématiées , des digestions laborieuses , une constipation alternant avec un dévoiement, une toux fréquente, des crachats purulents, des sueurs nocturnes, de l’insomnie, les glandes anguinales engorgées , le ventre ballonné , le pouls petit et fréquent , tel était l’ensemble des signes peu favorables que nous offrit l’examen du malade.
En voyant un pareil désordre, je fus d’abord convaincu qu’aucun remède ne pouvait ni guérir ni alléger cette affection ; je ne balançai pas cependant à proposer l’ablation du membre , dans l’espoir que l’opération retarderait de quelques jours la mort de celle malheureuse, en prévenant l’érosion et la rupture des gros troncs artériels, qui était à craindre à chaque instant , et aurait inévitablement entraîné la mort par Ehémorrhagie foudroyante qui en serait résulté.
Je m’y décidai d’autant plus facilement, que la malade réclamait l’opération comme une faveur, afin , disait-elle, que pour le peu de temps qu’elle avait encore à vivre, elle fût débarrassée de ses horribles douleurs , et surtout de celte odeur infecte qui s’exhalait de la plaie.
En présence et aidé de MM. Waremoes, Vandersype, médecin traitant , et Vermeire mes collègues et de M. Goppez , élève en médecine, Je pratiquai l’amputation le 3 juillet 1835, deux jours après ma première visite , et sans que la malade subît aucune préparation. L’opération fut pratiquée à quatre travers de doigt au-dessus du genou , par la méthode circulaire ; elle ne préseîita aucune circonstance remarquable , sinon le courage, on pourrait presque dire l’insensibilité avec laquelle la malade la supporta. Les ligatures furent placées dans l’angle inférieur et la plaie réunie par première intention ^ après un pansement simple la malade fut mise au lit.
On plaça un tourniquet pour prévenir une hémorrhagie secondaire, et parce qu’étant éloigné de cette commune d’une lieue et demie , je ne pouvais voir la malade assez fréquemment. Le lendemain de l’opération, un peu de sang ayant percé l’appareil, le médecin traitant craignant une hémorrhagie , serra le tourniquet d’un tour ou deux.
La malade ayant bien reposé depuis l’opération , son appétit étant revenu , et ne se plaignant d’aucune douleur ni de gêne, ^ soit dans la plaie soit dans l’endroit où était placé le tourniquet , quel ne fut pas notre étonnement lorsqu’au second pansement , cinquième jour de l’opération , nous vîmes la surface de la plaie gangréneuse , et qu’en détachant le tourniquet nous aperçûmes que sa constriction trop forte en était la cause ; à l’endroit où il était appliqué il s’était formé autour du membre, une eschare d’un pouce de largeur, et dont la chute laissa une plaie d’un pouce à peu près de profondeur. Au moyen d’un régime tonique , de pansements fréquents , de lotions avec une forte décoction de quinquina , et surtout en lavant la plaie avec une dissolution très-concentrée de chlorure de chaux et en la saupoudrant avec le même médicament, nous avons obtenu une cicatrisation complète en moins de deux mois. Aucun autre accident n’est venu compliquer le traitement, et la santé générale n’a aucunement souffert de la complication grave survenue à la suite de l’opération ; les fonctions se firent régulièrement, la constitution se fortifia , la toux disparut entièrement , et aujourd’hui (janvier 1837) cette femme jouit d’une santé parfaite, pouvant se transporter partout , vaquant aux soins du ménage et exerçant sa profession de couturière , sans qu’aucun symptôme ne fasse craindre une récidive.