TUMEUR CANCÉREUSE DE LA JAMBE GAUCHE ; AMPUTATION ; GUÉRISON
Le nommé Loore, âgé de 56 à 58 ans , d’un tempérament sanguin, vint me consulter en 1828 , pour une tumeur à la jambe gauche. Cette tumeur était située à la partie interne et à la réunion du tiers supérieur avec le tiers moyen de la crête du tibia. Elle était de la grosseur d’un œuf de poule , indolenle, mobile, les téguments qui la couvraient étaient sains, le membre ne présentait aucun gonflement , ni, engorgement glandulaire.
N’ayant confiance dans aucune médication pour résoudre celte tumeur, et pour débarrasser promptement le malade de la gêne qu’elle lui occasionnait , ainsi que pour éviter les accidents plus graves qui pourraient en résulter, je lui conseillai l’extirpation. Ce conseil effraya le malade; il me dit qu’il y réfléchirait et je le perdis de vue jusqu’en novembre 1850.
Pendant ce temps il consulta, à Gand, Grammont et ailleurs, plusieurs médecins et chirurgiens de mérite , il subit divers traitements jusqu’au 26 novembre 1850, puis on lui parla comme d’une dernière ressource de l’extirpation de la tumeur ou de l’amputation du membre.
A celle époque il me consulta de nouveau ; je trouvai la tumeur dans l’état suivant : la tumeur s’étendait de la partie inférieure du genou à la partie moyenne de la jambe , et transversalement depuis deux travers de doigt du côté externe de la crête du tibia , jusqu’au bord interne du muscle solaire ; son volume était plus considérable que celui de la tête d’un fœtus à terme. PI. II.
Celle tumeur évidemment de nature cancéreuse et dont les téguments étaient entièrement détruits , était formée de chairs fongueuses; un ichor fétide, et qui détruisait les parties sur
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lesquelles il séjournait, s’en écoulait en garantie quantité ; des^ hémorrhagies abondantes se renouvelaient fréquemment , et survenaient à chaque pansement et à chaque attouchement quelque léger qu’il fût • des douleurs lancinantes se faisaient ressentir et ne laissaient pas de repos au maiade. La constitution de Loore avait entièrement changé , lui qui deux années auparavant était fort et robuste, et sur les traits duquel on voyait empreinte la santé la plus florissante. 11 présenta h mon examen outre les symptômes locaux que j’ai énumérés , les symptômes généraux suivants : peau d’une teinte jaunâtre • ses traits tirés , l’embonpoint ayant fait place à un marasme qui faisait peine à voir, insomnies continuelles produites par des douleurs intolérables, toux fréquente et extrêmement fatigante, suivie d’une expectoration abondante qui commençait à devenir purulente , et dans laquelle on remarquait de temps en temps quelques stries sanguines, nul appétit, soif inextinguible, digestions lentes et laborieuses, langue rouge, pointue; pouls petit et accéléré; diarrhée qui datait depuis huit jours ; sueurs nocturnes , glandes inguinales fortement engorgées et commençant à devenir douloureuses.
Tous ces symptômes joints à l’impossibilité de préciser à quelle profondeur pénétrait ce cancer, dont toute la constitution paraissait infectée, me firent juger que non-seulement l’extirpation n’était pas praticable, mais encore qu’elle serait plus douloureuse , plus difficile à pratiquer et offrait moins de succès que l’ablation du membre.
Ces considérations , et le désir de soulager, ne fut-ce que momentanément, le malade, me firent conseiller l’amputation ; mais cette opération étant la première de ce genre que j’allais pratiquer, et sachant que des collègues jaloux n’attendaient qu’une non-réussite pour m’enlever une clientelie qui ne faisait que commencer, je ne lui cachai pas l’état précaire dans lequel il se trouvait , lui faisant observer que même si l’opération réussissait , je ne pouvais lui assurer que son mal ne reparût dans une autre partie.
Le malade me disant qu’il voulait suivre exclusivement mes conseils , et qu’il en acceptait toutes les chances , j’exigeai au
préalable qu’il allât consulter M. Verbeck, professeur à l’université de Gand, dont les connaissances pratiques sont généralement reconnues j le malade s’y étant rendu , et à son retour, fort alors de ce que ce praticien distingué avait partagé mon opinion , je me décidai à l’opérer.
Le 11 décembre, je pratiquai lamputation par la méthode circulaire à quatre travers de doigt au-dessus du genou.
L’opération ne présenta rien de remarquable , sinon la difficulté que j’eus à faire les ligatures , ce qui provenait de ce que mes aides étaient de jeunes praticiens peu habitués à assister à de grandes opérations.
Craignant que des ligatures ne vinssent à se détacher ou à couper quelque artère , je n’osai pas réunir par première intention J je remplis donc la plaie avec des boulettes de charpie et de colophane , rapprochant légèrement les téguments au moyen de bandelettes agglutinatives , recouvrant le tout de charpie, de quelques compresses et d’un bandage roulé , légèrement compressif autour du moignon , un tourniquet d’attente fut appliqué et le malade mis au lit.
Prescription : Diète , boisson gommeuse , et pour potion , à prendre toutes les deux heures une cuillerée :
R. Mucilag. gum. arab. ^ vij.
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Le 12, le malade n’accuse aucune douleur, il a reposé pendant trois heures, la toux a beaucoup diminué; même traitement.
Les 15 et 14, même état, même traitement; deux tasses de bouillon par jour; pour boisson du lait de chèvre coupé ; le malade a une garde-robe.
Le 15, pansement; la suppuration commence à s’établir, le malade a un peu de fièvre, on supprime le bouillon.
Les 1 6 , 1 7 et 1 8 , la plaie a un aspect favorable; plus de fièvre; la toux et l’expectoration sont presque nulles; il dort toute la nuit; l’appétit augmente, une selle liée par jour; les glandes inguinales ne sont plus douloureuses, et leur volume est ré-
duit de moitié on commence à accorder quelques aliments légers et nutritifs.
Du 19 au 21 toutes les ligatures tombent, à l’exception de celle placée sur l’artère crurale j on augmente graduellement la quantité d’aliments.
Le 25, la ligature de la crurale se détache aussi , la plaie se rétrécit , le malade se lève quelques heures par jour ; son teint se rapproche de l’état de santé , son embonpoint commence à revenir.
Le 21 janvier 1851, la plaie est entièrement cicatrisée, le malade marche à béquilles, depuis quelques jours j il jouit d’une bonne santé.
Depuis cette époque jusqu’aujourd’hui, janvier 1840, neuf ans depuis l’opération , cet homme jouit de la santé la plus florissante j aucun symptôme qui put faire craindre un retour de l’alTection cancéreuse n’est venu troubler sa tranquillité, et l’on peut regarder maintenant cette guérison comme radicale.
Ces observations offrent un intérêt incontestable, en ce qu’elles présentent deux exemples de guérison radicale de cancers fort avancés, et qui pouvaient à juste titre être classés parmi les cas de noli me tangere. Le succès obtenu a dépassé mon attente J je n’ai pratiqué ces opérations que dans l’espoir de soulager momentanément les malades ; tout me faisait craindre, ou que la maladie aurait repullulé ailleurs , ou que les malades auraient succombé à la phthisie pulmonaire , que tous les symptômes indiquaient arrivée à un état fort avancé.
Ces opérations que je pratiquais comme moyens palliatifs , ont cependant été suivies de succès : ce qui prouve combien la nature aidée de l’art, peut offrir de ressources pour changer en quelques jours toute la constitution , et arracher des malheureux à la mort.
Outre l’intérêt qu’offre l’historique de ces cas, ils nous présentent quelques indications pratiques sur lesquelles il n’est pas inutile d’appeler un moment l’attention des praticiens. Ces indications sont : l^de pratiquer les opérations dans les cas de ce genre, le plus tôt possible, avant que le volume de ces tumeurs ou rétendue de ces ulcères nesoient devenus considérables, avant
OU au moins aussitôt qu’un symptôme cancéreux se laisse apercevoir. Ces opérations ne peuvent jamais être pratiquées trop tôt : en extirpant le mal à sa naissance on préviendra souvent la perte d’un membre,* plus elles seront pratiquées près de l’époque de l’origine de l’affection , plus elles seront faciles , moins il y aura de danger pour le malade, moins il y aura de difformité dans les parties sur lesquelles on opère, moins il y aura de chances de récidive dans une autre partie du corps.
2“ Que l’opération pratiquée dans la dernière période des affections cancéreuses , à l’époque où ces affections paraissent infecter tout l’organisme , peut encore être suivie d’une guérison radicale. Je suis d’autant plus convaincu de la vérité de cette assertion , que ce ne sont pas les seuls cas de ce genre que j’ai rencontrés dans ma pratique et qui ont eu le même résultat.
3® Que les désordres intérieurs que l’on remarque à une époque fort avancée de cette maladie , ne sont souvent que superficiels et nullement en rapport avec leurs symptômes.
4“ Que l’opération est un dernier moyen qu’il faut toujours tenter.