‹ Mémoires et récits de François ChéronChapitre 15 sur 35 · I. Voyez M.-J. Chénier, Histoire de la littérature · texte numérisé non relu

I. Voyez M.-J. Chénier, Histoire de la littérature

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d'observer, l'intention prononcée de corriger les mœurs et le talent difficile de bien développer le but moral sans refroidir les scènes. Tel est aussi Favis de M. Arnault, dans son éloge de Picart prononcé à PAcadémie française. Cependant, dès 1801, une partie du public savait que Picart n'était pas le principal auteur du Confinât cVunion; on attribuait la pièce à Louis-Claude Chéron. Cette erreur dura longtemps, et d'après le Moniteur du 17 janvier i83o, François se plaisait à l'entretenir, en mémoire du frère qu'il avait tant aimé. Il ne peut toutefois y avoir le moindre doute : c'est François Chéron qui fit la pièce; Picart la revit et la signa. Qu'on nous permette de reproduire quelques documents qui feront saisir le rôle des deux amis dans cette collaboration.

C'est d'abord une lettre de François Chéron, publiée dans le Moniteur du 26 décembre 1829, et ainsi conçue :

a En lisant le discours que M. Arnault a prononcé à l'Académie française, je me suis senti vivement flatté du jugement qu'il a porté sur la comédie de Duhautcours ou le Contrat d'union. Cette faiblesse d'auteur que j'ai combattue toute ma vie me subjugue aujourd'hui, et il mesemble

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que je me montrerais bien peu digne des éloges d'un littérateur aussi distingué et des suffrages de l'illustre Assemblée, si j'hésitais à réclamer la part qui m'en appartient légitimement.

« J'avais cru devoir garder l'anonyme sur une oeuvre littéraire que tant de gens pouvaient juger incompatible avec les travaux auxquels j'étais alors livré, et ce ne fat qu'à l'époque où mon ami Picart fit imprimer son théâtre qu'il me demanda si je voulais que mon nom fût ajouté au sien.

« Depuis dix ans, j'aurais eu trop affaire de réclamer contre toutes les assertions erronées des biographes qui ont bien voulu s'occuper de cette comédie... if est temps, après trente années, de détruire toutes les incertitudes, de dissiper tous les doutes et de rendre à chacun ce qui lui appartient.

« Je dois donc affirmer et constater les faits suivants :

« La comédie du Contrat d'union a été reçue au théâtre Louvois sous mon nom seul.

« Ce n'est qu'après sa réception que mon ami Picart m'a offen Fhonorable et utile coopération de son talent.

« Picart a reconnu lui-même ce que j'avance

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en écrivant aux journaux, le lendemain de la première représentation, une lettre dans laquelle il dit textuellement que « son collaborateur ou plutôt le premier auteur de Duhautcoiws était un de ses amis qui voulait garder l'anonyme, etc. »

Voici maintenant la note placée par Picart lui-même en tête du Contrat dhinion :

« Plusieurs fois je me suis associé avec un ami pour composer un ouvrage. Celui-ci est le seul que je croie devoir placer dans mon recueil, de l'aveu de mon cher et estimable collaborateur.

^< ir y a quelques années, un journaliste de mauvaise humeur contre moi, faisant un grand éloge de Duhautcours et trouvant la pièce meilleure que mes autres ouvrages, cherchait à élever des doutes sur mon droit à la propriété de cette comédie. M. F. Chéron se hâta de répondre. Je Ten remerciai, je l'en remercie encore. Il me rend justice, il sait que, si son droit à la propriété de Duhautcours avait été attaqué, je l'aurais défendu avec le même empressement. »

Nous possédons enfin quelques lettres inédites adressées par Picart à son ami et qui ne laisseraient pas subsister le moindre doute, s^il y en avait encore. Nous en remarquons une dans laquelle le célèbre auteur , devenu directeur de

théâtre, nous fait connaître ses préoccupations. « J^apprends à Tinstant, mon cher ami, écrit-il, que vous désirez qu'on ne joue pasDiiliautcoiirs. Permettez -moi de vous faire remarquer que dans ce moment-ci ne pas jouer la pièce c'est porter un coup mortel au théâtre. Ils sont déjà si découragés; ils craignent là dedans qu'on ne leur retire tout à fait la pièce. Je vous députe mes amis Walvise et Clozel, ceux qui me sont restés les plus fidèles au théâtre de l'Impératrice. Ils vous expliqueront mes raisons : je suis accablé d'affaires , mais je pense toujours à mes amis et par conséquent à vous. — Picart. »

Il serait inutile d'insister davantage sur ce point : il est temps de passer à la pièce ellemême et d'expliquer en quelques mots son sujet.

« Au moment où nous fîmes cette comédie, nous dit Tauteur août 1801), quelques négociants de Paris affectaient le plus grand luxe. Ces négociants faisaient les grands seigneurs. Leurs maisons étaient le rendez-vous de nos généraux, de nos premiers magistrats. Seulement la société, toujours très nombreuse, était un peu mêlée, comme cela devait être à la suite d'une révolution qui acvah déplacé et confondu toutes

les classes. Ces négociants , encouragés par le

succès de quelques spéculations hardies, croyaient pouvoir acquérir en peu d^années une fortune égale et même supérieure à celle que les négociants prudents et sensés obtenaient jadis par vingt ou trente années de travail. Ces dépenses et cette cupidité en conduisirent plusieurs à des faillites arrangées. C^est ce vice, c'est ce crime (car c'en est un), que nous entreprîmes d'attaquer dans notre pièce. »

Le premier acte est tout entier dans les préparatifs d'une grande fête que Mme Durville donne à ses amis, et, dès le début, les caractères des fournisseurs, Maraschini le confiseur, Fiammeschi l'artificier, Crépon le marchand de modes, jettent une grande gaieté sur la scène; mais on prévoit déjà que le lendemain de cette fête sera lugubre, car M. Durville nous révèle l'état de ses affaires et son amitié suspecte avec un sieur Duhautcours, qui tient le rôle principal de la pièce et n'est autre qu'un agent d'affaires dont la spécialité connue est de préparer et d'organiser des faillites.

Le second acte nous fait assister à la fête de Mme Durville : rien n'y manque. Des lampions dans la cour, des verres de couleur dans les bosquets, des lanternes chinoises et des chiffres

dans le kiosque , chefs-d'œuvre de Fiammeschi ! La crème, la pistache, les ananas et la vanille, un grand plateau avec ses quatre groupes, les aventures de don Quichotte, les quatre parties du monde, un Parnasse garni de ses muses, et le désespoir de Jocrisse en sucre candi, attestent rhabileté du confiseur. Tout réussit à souhait. Jamais Mme Durville n'a été si parée ni si heureuse; mais déjà de fâcheux bruits circulent, et la présence de Duhautcours à cette fête n'est pas de nature à arrêter les mauvaises langues. La catastrophe éclate au troisième acte et les auteurs ont su donner un vif intérêt à l'épisode de la faillite par le contraste entre Thypocrisie de Duhautcours, la faiblesse de M . Durville qui dans le fond n'est pas un malhonnête homme et la rude franchise d'un créancier de Marseille, Franval. lequel démasque tous les personnages et prétend sauver son débiteur malgré lui.

L'acte quatrième est celui qui offre le plus de mouvement. On s'aperçoit vite qu'il a été écrit par un homme de loi. François Chéron, à cette époque , était avocat et vivait de cette procure dans laquelle son père l'avait jadis lancé . Les scènes entre Duhautcours et ses compères sont prises sur le vif: elles ont été évidemment notées

au palais de justice, dans les réunions de créanciers. Une des plus amusantes est celle de la rédaction et de la lecture du Cont?^at d'union : c'est elle qui assurait le succès définitif de la pièce.

La comédie se termine. comme toutes celles de ce genre : l'hypocrisie est démasquée, le crime est puni et la vertu récompensée. Duhautcours est flétri et chassé par Franval, qui a racheté tous les titres de créance; Durville revient avec joie sur ses déterminations, secondé par sa femme, qui n'hésite pas à mettre sa fortune à la disposition de rhonnête Franval, et enfin la petite intrigue d"'amour mêlée à l'action principale entre un neveu de Durville et la fille d'un des créanciers se dénoue par un mariage. La moralité de la pièce est exposée, suivant l'usage de l'époque, par le personnage le plus digne : « Puissent tous les vrais commerçants , s'écrie Franval, ne s'éloigner jamais de ces principes : respect au malheur; indulgence au repentir; guerre éternelle aux fripons ! »

Ces tirades nous semblent naïves : depuis qu'on nous a habitués à voir en scène les passions les plus honteuses de l'homme, il nous faut d'autres couleurs et d'autres conclusions. Mais sommesnous dans la bonne voie, et la comédie moderne

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poursuit-elle son vrai but : cas ti gare ridendo mores ?

« La pièce du Contrat d'union^ écrit Picart lui-même, me parait bien conduite. Les deux premiers actes me semblent comiques. Le troisième et le cinquième sont plus graves; mais notre acte chéri, c'est le quatrième. Je crois pouvoir dire franchement, après plusieurs suffrages honorables, que notre assemblée de créanciers est comique^ intéressante et quelquefois effrayante de vérité. » Cette appréciation d'un des auteurs de Duhautcours fut confirmée par le public, car cette comédie a été jouée jusqu'à la tin de TEmpire, et souvent encore depuis cette époque, avec un grand succès. C'est ce qui prouve, ainsi que nous le disions plus haut, que si la Révolution n'avait jeté François Chéron d'abord dans la détresse pécuniaire, puis dans les agitations politiques, dans les complots et dans les prisons, il eût été de ceux qui continuèrent en sous-ordre les bonnes traditions littéraires.

Presque à la même époque, son frère présentait au Théâtre-Français sa grande pièce en vers, sous un titre nouveau : le Tartufe de mœurs (14 germinal an XIII). ho. Moniteur nous apprend com-

ment elle passa du théâtre Feydeau au Théâtre- Français : « Deux acteurs se sont accordés à reconnaître qu^ils pouvaient remplir dans cette pièce deux rôles avantageux. Ils ne se sont pas trompés . La pièce vient de prendre le rang qu'elle méritait parmi les plus estimées du répertoire moderne... Ce qu'on remarque en écoutant le Tartufe de mœiws^ c'est un grand mérite de style La versification de Fauteur est élégante et correcte; le tour en est facile, le ton égal et soutenu. Certaine scène des portraits de famille est écrite avec beaucoup de verve et renferme des détails très piquants et de bons vers de comédie. La pièce a été constamment et unanimement applaudie . L'auteur , demandé avec instance, déclarait, par Forgane d'un acteur, qu'il désirait garder l'anonyme. // a toi^t! s'est écrié le parterre. Dès lors, les instances se sont renouvelées avec tant de force que M. Chéron a dû consentir à ce qu'on le nommât \

Ce succès n'a pas empêché Chénier de se montrer sévère pour le Tartufe de mœurs. Il critique surtout le titre de la pièce. « Comment l'auteur, dit-il, qui sous d'autres rapports était

j^ Moniteur, an XIII, p. 83o.

un homme de beaucoup de mérite, a-t-il rappelé dans le nouveau titre de sa pièce le chef-d'œuvre de tous les théâtres comiques? Shéridan n'avait pas eu cette imprudence; un Français, au lieu de provoquer le parallèle , aurait dû le fuir avec une crainte respectueuse ; et Técrivain dont nous parlons, doué d'une raison très saine, était plus en état que personne de sentir les dangers d'une concurrence impossible à soutenir. » Il accorde toutefois que la pièce a réussi ; les centaines de représentations qu'elle obtint successivement le forçaient d'en convenir.

Ce que Louis-Claude Chéron a voulu flétrir, c'est l'hypocrite de sentiments , celui qui pose devant la foule pour la pureté de mœurs, la sagesse, la bonté, la dignité de la vie. et qui cache sous ce masque l'égoïsme profond, l'avarice sordide et la dureté envers les malheureux. Ce vice est commun, mais difficile à rendre : il échappe plus à l'observation que Thypocrisie religieuse; il est aussi plus aisément pardonné et, partant, plus redoutable pour l'auteur qui cherche à le rendre odieux sur la scène. C'est un grand honneur que d'y avoir réussi.

Voici le sujet de la pièce :

Valsain, le Tartufe de mœurs, a un frère nommé

Florville, qui lui ressemble peu; le caractère de celui-ci est plein de franchise et de gaieté; il perd sans regret son argent, et il emprunte à tous les usuriers. Ses passions sont vives, son cœur reste excellent. Cependant tous deux sont amoureux de Julie, la fille deGercour. Valsain se flatte de Fobtenir, grâce à Pinfluence qu''il a su prendre sur son père, et déjà la jeune fille lui est promise ; Florville est désespéré , car il sait que Julie l'aime et ne consent qu''à regret à épouser son frère. Tout à coup, on apprend que Toncle des deux jeunes gens, Sudmer, sur Fhéritage duquel ils ont compté jusque-là, arrive de la Floride, avec rintention de les éprouver Tun et l'autre et de léguer son immense fortune à celui des deux qui en sera digne. La servante Marton entre seule, avec le public, dans la confidence, et nous sommes sûrs que le secret sera bien gardé, car Marton est une fille sage et fidèle, qui depuis longtemps sait à quoi s'en tenir sur les vertus de Valsain. Sudmer se donne d'abord pour un usurier du nom d'Alexandre; il va, en cette qualité, trouver Florville, toujours en quête d'argent. Cette scène est très plaisante; c'est une des meilleures de la pièce!

L'oncle Sudmer sort enchanté de son entrevue

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avQc Florville : il est moins heureux avec Valsain, qui réconduit vivement quand il lui demande quelques secours en se donnant pour un cousin de leur mère. L'acte IV*^ est encore le plus heureux de cette comédie. Tous les personnages se rencontrent dans la bibliothèque de rhomme à sentiments : Mme Gercour, qui a prêté Foreille aux galanteries de Valsain, est cachée derrière un paravent^ et Gercour luimême dans un cabinet. Florville et Sudmer entrent sur ces entrefaites, et Fhypocrite n^est sauvé que grâce à la présence d'esprit et à la loyauté de son frère. Ces situations tendues et ces coups de théâtre tiennent le spectateur dans Tanxiété et précipitent le dénouement. Toutes les ruses de Valsain sont déjouées ; son hypocrisie, sa fausseté, ses perfidies sont mises à jour, et il est chassé honteusement, tandis que son frère est institué héritier de Sudmer et obtient la main de Julie. C'est donc encore la morale qui reprend à la fin ses droits.

Le Tartufe de niœut's ne fut pas la seule pièce de théâtre écrite par Louis-Claude Chéron. Quand il mourut, en 1807, il en avait deux autres reçues au Théâtre-Français, mais elles ne furent jamais jouées et disparurent dans les cartons.

A partir de cette époque, les deux frères se rencontrèrent souvent dans la société des auteurs, jusqu'au jour où Louis-Claude accepta la préfecture de la Vienne . François fut même, pendant un assez long temps, un des administrateurs du Vaudeville, ainsi que le prouve l.e petit récit qui va suivre. Nous le reproduisons avec la chanson de table qui Faccompagne, parce qu'il nous fait voirsous un aspect original cette société renaissante , qui se reprenait à chanter et à rire, pendant que le canon retentissait d'un bout à Fautre de FEurope :

« Les seuls assignats dont j'aie tiré quelque profit sont ceux que j'ai employés en 1795 en acquisition d'actions sur le petit théâtre du Vaudeville. Je fis partie pendant dix ans de Fadministration de ce théâtre, et à ce titre je faisais aussi partie de la société des Dîners du Vaudeville. Ces dîners étaient composés des meilleurs auteurs de ce théâtre, dont chacun apportait son contingent d'une chanson. Quoique les administrateurs fussent membres non chantants de cette société, j'osai un jour mêler ma faible voix à celle des maîtres, et ma chanson, qui eut alors un grand succès, fut imprimée dans les journaux et dans plusieurs recueils :

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