AUTEUR DRAMATIQUE
VIOLEMMENT éloigiiés de la politique et des affaires, les deux frères revinrent en même temps aux travaux littéraires qui avaient fait le charme de leur jeunesse. Ils étaient à peu près ruinés : Tadministration des eaux et forêts avait été réorganisée, et ils ne pouvaient prétendre à y obtenir une place : leur famille s'était dispersée, le foyer paternel avait été vendu, tous leurs beaux rêves s'étaient tour à tour envolés; il leur sembla qu'ils trouveraient au théâtre une compensation et que les applaudissements du public les dédommageraient de leurs infortunes politiques. Louis-Claude Chéron donna alors le Tartufe de
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mœurs ou V Homme à sentiments^ pièce en cinq actes et en vers, imitée de Shéridan, qui fut jouée pendant plusieurs années au Théâtre-Français, et son frère écrivit, de concert avec Picart, le Contrat d'^union ou le Duhautcours, comédie en cinq actes et en prose, qui parut au théâtre Louvois, le 6 août 1801.
On était alors sous le Consulat. L'attention publique s'était détournée des troubles et des complots intérieurs pour se reporter sur les exploits de nos armées : on ne s"'entretenait que de batailles et de victoires; on prêtait l'oreille au canon de Marengo, et les joutes littéraires, les émotions de la rampe, paraissaient fades et sans intérêt. Depuis longtemps déjà, les tragédies sanglantes de la terreur et les honteuses comédies du Directoire avaient remplacé les fictions de la scène : le théâtre était dans la rue, les personnages créaient et jouaient à la fois leur rôle, et la foule applaudissait ou sifflait les acteurs suivant qu'ils flattaient ou flétrissaient ses passions. Quand cette foule disparut , après le 18 brumaire, on était fatigué de pleurer ou de rire, et Bonaparte se chargea d'éveiller d'autres émotions. C'était donc une véritable témérité de tenter la fortune du théâtre : ceux qui Tosaient
n'en faisaient qu'une question d'affaire et de profit. Picart avoue lui-même qu'il écrivait trop vite, parce qu'il était forcé de multiplier ses comédies pour soutenir la scène qu'il dirigeait. La poésie dramatique est incompatible avec les révolutions : c'est, comme la vipérine, une fleur qui ne vient que sur les vieux murs ou les terrains rassis.
Le théâtre, dit Nodier dans ses souvenirs, fut peu fréquenté pendant le paroxysme de 1793 et les années qui le suivirent! Comment s'en étonner? On n'avait pas besoin d'échanger un assignat contre une carte pour aller contempler dans de froides imitations les malheurs des grands de la terre, quand ils étaient égorgés gratis et par centaines au milieu des places publiques. Le tribunal de M. Lamartellière était un pauvre tribunal auprès de celui dont on exécutait les arrêts en face du pont tournant ou à la barrière du Trône. Quant au plaisir de siffler de méchants acteurs et d'en applaudir de plus habiles, on s'en dédommageait avec usure en applaudissant les meurtriers et en sifflant les martyrs.
Louis-Claude avait déjà commencé à écrire pour le théâtre aux premiers jours de la Révolution. Lliomme aux sentiments ^ première forme
du Tartufe de mœu?^s, parut dès le 5 août 1789 au théâtre Feydeau, puis au théâtre Louvois ; la pièce fut jouée assez souvent; mais, comme Fa remarqué l'auteur que nous venons de citer, « il n'est que trop facile de distinguer les jeunes auteurs qui ont perdu, à la brusque invasion des idées politiques, leur avenir et leur renommée. » Le moment était mal choisi pour débuter, et surtout pour innover. Au milieu de ces sanglantes catastrophes et de ces nouveautés parlementaires, acteurs et auteurs vécurent du passé. Le mouvement révolutionnaire a si peu développé le mouvement intellectuel qu'on peut assurer au contraire qu'il n'existe pas une époque de Tart dramatique où il soit resté plus éloigné de Tesprit de licence et d'innovation, plus fidèle aux règles et à l'exemple des classiques. « C'étaient toujours les lamentables rois du Péloponèse, les sémillants marquis de l'Œil-de-Bœuf, et ce fripon de Lafleur, comparses éternels du drame classique, un tant soit peu dépaysés dans une société mutilée et sans forme, où il n'y avait plus de valets et plus de maîtres, plus de marquis et plus de rois. C'étaient toujours Biaise ou Colin, chargé de fleurs artificielles et chamarré de rubans, qui soupirait mollement les ariettes douce-
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reuses de Dalayrac et les couplets sucrés de Dumoustier, sous ces voûtes si récemment frappées dlmprécations et de chants de mort. Partout ailleurs, ce contraste sacrilège aurait effrayé la pensée et brisé le cœur. A Paris, il ne fit pas même réfléchir : ce n'était qu'un trait de caractère*.
Quelques années plus tard, ce n"est plus la crainte de porter sa tête sur Féchafaud, mais celle
I. Voyez Ch. Nodier, Souvenirs de la Révolution, p. 373. Nettement a tracé un tableau analogue de la littérature de cette époque. << Il n'y a point de nom, dit-il, à donner à la littérature de cette époque sans nom. Les auteurs dramatiques mettent tous à l'envi l'histoire de Rome et d'Athènes aux pieds de la république une et indivisible, tenant à prouver, pour employer leur langage, le sans-culottisme de l'antiquité. Du reste, l'intérêt était ailleurs. L'échafaud faisait tort au drame. A côté de ces formidables séances de la Convention, où les vaincus descendaient de la tribune pour marcher à la guillotine, l'intérêt des représentations scéniques pâlissait. Le couperet politique avait remplacé le poignard tragique. Une Melpomène hideuse, avinée, sanglante, coiffée du bonnet rouge, portant sur sa pique des têtes humaines, donnait ses représentations dans le ruisseau, à la porte de l'Abbaye, au Carrousel, autour de l'échafaud C'était là qu'était le drame. Le théâtre à cette
époque n'était plus au théâtre : il était partout. C'est le temps où Ducis écrivait à un de ses amis qui l'excitait à travailler pour le théâtre : « Que me parles-tu de tragédies r La tragédie court les rues. Si je mets le pied hors de chez moi, j'ai du sang jusqu'à la cheville. » Dans l'uniformité de ces voix qui d'un bout à l'autre de la république se répondaient avec des souvenirs d'études et des échos de pensées, il y avait quelque chose de la monotonie du roulement de tambour.
de déplaire au maître et d^encourir ses rigueurs qui enchaîne la liberté des écrivains et les oblige à se traîner dans de vieilles ornières. A la terreur sanguinaire avait succédé la terreur morale, et je ne sais laquelle est plus fatale à l'élan de la pensée. Les hommes qui ne l'ont pas vu, dit Guizot, ne sauraient se figurer, et ceux qui l'ont vu ont oublié quelle était alors la timidité des esprits; à quel point, dès que le moindre contact avec la politique se laissait entrevoir, les figures devenaient froides et les paroles officielles. Un censeur de cette époque montrait à un de ses amis certains passages d'une pièce de théâtre qu'ail était chargé d'examiner : « Vous ne voyez point d'allusions, lui disait-il, le public n'en verra point ; eh bien, monsieur, il y en a, et je me garderai bien de les autoriser ! »
C'est dans cette nuit des intelligences que travaillaient encore quelques hommes dont Thistoire littéraire a recueilli les noms, mais qui avaient trouvé leurs plus beaux lauriers avant le commencement des troubles : Andrieux, l'auteur dCAnaxwîaiîdre , des Etourdis et du Souper d'Auteiiil^ toujours plaisant, jamais bouffon; toujours ingénieux , jamais bel esprit ; Colin d'Harleville, dont le Vieux célibataire a établi
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la réputation, poète gracieux et élégant, écrivant peu, mais soignant son style et ses effets; Picart enfin, dont les innombrables comédies étincellent de gaieté, présentent toujours des idées ou des situations originales, des peintures vraies, des ridicules bien saisis. Ces écrivains résument à eux seuls le mouvement dramatique de cette époque : ils ont habilement peint les mœurs d'une certaine société; ils ont moins réussi à les corriger par la profondeur dans le choix des sujets et la hardiesse dans l'exécution. C'est là l'art suprême, mais il est si difficile qu'à peine a-t-il été pratiqué depuis le maître de notre scène comique. Les temps ne le permettaient guère, et le grand souffle du xvii^ siècle n'était plus qu'une brise légère.
C^est avec Picart que François Chéron se lia tout d'abord d'une étroite amitié : c'est même sous son nom qu'il donna sa comédie, le Contrat d'union ^ Cette comédie passe avec raison pour une des meilleures pièces du recueil de Picart. C^est l'avis de Joseph Chénier, qui remarque en elle toutes les qualités essentielles de l'auteur comique: la gaieté, l'invention, l'art