‹ Mémoires et récits de François ChéronChapitre 31 sur 35 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

C HÉRON écrivait dans les premiers jours de l'année 1829 :

c( J'ai terminé la première partie de mes souvenirs, et je crains bien de ne pas conserver longtemps la force nécessaire pour m"occuper de la suite. Ma vue baisse, mon sommeil est court et léger, ma poitrine se dessèche, un redoublement d'oppression dans cet organe peut être précurseur

d'une affection plus grave Que la volonté de

Dieu soit faite! Je me sens absolument dans le même état que ma pauvre amie dans les derniers mois qui ont précédé sa première attaque. Je suis assiégé de mauvais rêves, et suffoqué, chaque nuit, par un douloureux cauchemar.

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a L^àme cessant d^être ouverte aux jouissances de la vie, qui n'ont de prix que par le partage, tout ce qui n^est que sensation passe inaperçu ou devient une source de douleur. Ainsi, quelque part que je sois, je ne sais jamais ni ce que je mange ni ce que je bois, ou, si je suis forcé d'y faire attention, ce n'est que pour souffrir de n'avoir plus personne avec qui je puisse partager ces vulgaires jouissances. Il en est de même de tout ce qui peut flatter tous les autres sens. Un beau site, de belles fleurs, de bonne musique, n'occupent un instant ma vue, mon odorat ou mon ouïe que pour m"'absorber aussitôt dans cette pensée : « Elle n'est plus là! » Enfin, mon àme ne peut plus désormais être émue, ni par des espérances trompées, ni par des privations d'aucune, nature, ni par les faveurs ni par les rigueurs de la fortune. Rien ne in est plus ^ plus ne ni' est rien! je ne connais pas d'expressions plus vraies. »

A ces regrets touchants de la compagne qu'il avait perdue quatre ans auparavant, Chéron en ajoutait d'autres relatifs à l'isolement dans lequel le laissaient tous ceux qu'il avait autrefois aimés et servis. Il semble qu'il y ait dans ces pages une triste comparaison entre les temps nouveaux et ceux où vivait son père, et notre esprit se reporte

malgré lui à cette époque oii la vieillesse de Marin Chéron était entourée et charmée par ses nombreux enfants, ses amis, ses collègues et les compagnons de ses travaux. En 1783,1a mort d'un chef de famille, même âgé, laissait un vide affreux : depuis la Révolution, ce n'est trop souvent que l'ouverture d'une succession et le signal de dissensions dans les familles.

(c Ce qui m'afflige le plus, écrivait-il, c'est qu'il ne me reste pas le dédommagement de l'amitié. Ce n'est pas que je sois sans amis, selon le langage du monde. J'ai encore plusieurs anciennes connaissances, avec lesquelles je suis en conformité parfaite de sentiments , de principes , d'opinions. C'est toujours avec une satisfaction réciproque que nous nous retrouvons, que nous conversons ensemble; mais une foule de circonstances rendent ces rapprochements très rares. L'un demeure trop loin, l'autre a des occupations qui absorbent ses loisirs, presque tous ont des liens qui leur imposent des devoirs incompatibles avec ce doux commerce de l'amitié telle que je la conçois ou plutôt que je la sens. J'appelle amitié ce sentiment qui rend deux êtres nécessaires l'un à l'autre, qui confond deux âmes en une, qui fait que Ton se cherche tous les

jours, à tous les moments, que l'on ne se quitte jamais sans peine et sans regrets, que l'on ne connaît pas de plus grand plaisir que celui d'épancher son cœur dans le sein d'un autre, de lui confier ses chagrins, de provoquer ses conseils, de rechercher avec lui si quelques rayons de bonheur ne peuvent pas luire encore pour nous dans les jours de grâce que la Providence nous réserve. Il ne fallait rien moins que ce sentiment pour remplir le vide de mon cœur. Il n'aurait pas compensé, sans doute, la perte cruelle que j^ai faite. Un ami vrai n'aurait pas même voulu m'en distraire, mais il aurait partagé ma douleur, il aurait recueilli mes larmes, il aurait enfin satisfait autant qu'il était en lui ce besoin d'aimer qui fait mourir, quand il n'est pas alimenté. « Vous « êtes pour moi comme la santé, leplaisir des autres « plaisirs, » écrivait Mme de Grignan à sa mère; adorables expressions du plus délicieux sentiment ! c( Il est d'autres connaissances que leur ancienneté seule me force, pour ainsi dire, de cultiver. Parmi cette seconde sorte d'amis, il en est qui m^aiment sincèrement; mais leur grand âge, leurs infirmités, des liens de famille qui ont droit à la préférence, ne laissent que peu de place et peu de temps à nos relations.

« D*autres encore me sont attachés par d'anciens et pieux souvenirs. Nous avons été proscrits, exilés, emprisonnés ensemble ; on aime naturellement à se retrouver, mais tout cela n'efface pas les différences de caractère, les dissentiments d'opinions, les inégalités d'instruction, d'esprit, de jugement, qui jettent toujours quelques nuages dans les communications. On se voit sans déplaisir, on peut même se rechercher lorsque, des deux parts, rhonneur, la bonne foi, la probité provoquent une mutuelle estime qui peut faire oublier toutes les autres disparités. Mais il manque toujours à ces diverses liaisons ce plaisir des autres plaisirs, ce sentiment pur, ardent, avide d'expansion, de réciprocité , de confusion des âmes, sentiment sans lequel la vie n'est qu'un long supplice qui fait désirer la mort comme un bienfait!... »

Ici Chéron trace le portrait d'un de ses amis : nous croyons devoir le reproduire, à cause de la finesse de l'observation et de la justesse des traits. C'estun type que Ton rencontre si souvent dans le monde que le lecteur nous pardonnera de l'avoir laissé à sa place, bien qu'il allonge un peu nos récits :

« C'est dans cette dernière classe d'amis

que je range celui dont je vais esquisser quelques traits :

« B*** est d'une probité sans tache et d'une loyauté à toute épreuve. Mais, à la franchise qu'on ne peut lui contester, il joint un esprit contrariant qui le rend insociable. Il n'a jamais pu s'attacher un ami. Nous nous sommes connus en temps de proscription, en 1792, il y a aujourd'hui trente-sept ans. Nous nous sommes par conséquent recherchés et retrouvés avec plaisir après les jours désastreux ; mais la disgrâce de son caractère m'a plusieurs fois éloigné de lui et pendant des intervalles de huit à dix années, sans toutefois qu'il y eût de rupture prononcée. Il m'a fait tant d'instances il y a quelques années que je n'aurais pu y résister sans lui faire offense. Je suis donc retourné chez lui et je n'ai pas discontinué jusqu'à ce jour. B***, aujourd'hui octogénaire, n'a rien perdu de la verdeur et de la vivacité de son tempérament. Il contrarie toujours, il contrariera jusqu'à son dernier soupir; mais ses qualités, essentielles et son grand âge commandent l'indulgence, à laquelle je suis de mon côté plus disposé que jamais pour tout ce qui n'est pas sécheresse de cœur et vices de l'âme. J'ai trouvé le moyen de mater mon contrariant^

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tout en ne lui cédant jamais. Je lui laisse toujours dire les dernières paroles, et je parle aussitôt d'autre chose. Ce moyen si simple m'a si bien réussi qu'à présent B*** ne peut plus se passer de moi et qu'il me querelle si je suis huit jours sans aller dîner avec lui.

« La conversation tomba ces jours derniers sur la mortalité excessive que Ton a remarquée cette année. J'eus occasion de dire que plusieurs personnes de ma connaissance étaient mortes de chagrin, a Bah ! bah ! est-ce qu'on meurt de « chagrin? « — Voilà la dispute engagée. Notez que, si j'eusse soutenu que Ton ne meurt pas de chagrin, B*** aurait sur-le-champ et par son instinct irrésistible défendu Topinion contraire. J'énonçai toutes mes raisons, qui n'étaient que trop nombreuses et trop bien fondées, et j'ajoutai que plusieurs médecins très éclairés avaient reconnu, en ma présence, les causes morales des maladies comme les plus difficiles à guérir. B*** contesta tout avec une extrême chaleur et soutint avec opiniâtreté que personne ne mourait de chagrin. Que répondre à cela? Je renonçai à toute argumentation et me hâtai de clore l'entretien... »

Un peu plus loin. Chéron ajoute :

« J'ai parlé de Tamitié. J'ai dit que cette consolation me manquait. Ce n''est pointma faute. Je me suis avisé fort tard d'une épreuve qui malheureusement m'a trop réussi. J'ai cessé tout à coup d'aller voir quelques personnages qui me traitaient d'ami et même de cher ami. Plusieurs mois se sont écoulés sans qu'ils se soient seulement informés si j'existais. Je n'ai fait entendre aucune plainte. J'ai continué de les voir comme par le passé, mais l'épreuve était faite !

« De quel prix peuvent être de pareilles liaisons ': Les cultiver, ce n'est point posséder des attachements, c'est porter des chaînes, c'est s'amoindrir et s'appauvrir dans un commerce où tous les préjudices pèsent sur vous. Qiioties inter homines fui^ toties minus homo redii^ a dit excellemment le sublime auteur de l'Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Rien n'est plus vrai, et voilà ce qui explique le sentiment dont j'étais si constamment pénétré, du vide, de la vanité et de la pesanteur du joug de la société des hommes; plus j'avance, mieux je me trouve de m'en détacher. Quel regret pourrais-je éprouver? C'est une mort anticipée. Que restera-t-il à faire pour compléter l'oubli? Un soupir... et rien de plus! »

Dans ces circonstances, Chéron se préparait à

la mort, qui ne pouvait tarder à le délivrer du fardeau delà vie. Sans cesse, il répétait et il écrivait : Que la volonté de Dieu soit faite! Les événements politiques le consternaient : il gémissait dans sa solitude, sur Tacharnement de l'opposition libérale. Il ne parvenait pas à s'expliquer cette mobilité du cœur humain, ce mépris de l'expérience, cet oubli du passé, cette négation audacieuse des bienfaits de la Providence. Il ne tremblait plus pour lui-même, mais pour son pays. On sait à quel point il avait raison de craindre, mais il ne vit pas la seconde révolution. Dieu l'enleva à ses préoccupations et à ses tristesses à la fin de l'année 1829.

Le 20 décembre, il écrivait ces lignes remarquables, qui témoignent de la solide éducation religieuse qu'il avait reçue dans sa jeunesse :

a- La sagesse est tardive chez tous les hommes. Mon treizième lustre est presque écoulé, non sans qu'elle ait été l'objet de mes vœux, mais sans qu'elle ait pu régler et gouverner mon existence. Assez de jours me sont-ils réservés pour avoir le temps de lui rendre un culte digne d'elle ?

(£ Elever incessamment son âme à Dieu ; faire quelque bien quand on en a les moyens; à défaut

de fortune^ laisser à ses enfants^ avec de bons exemples^ quelques titres à la considération : voilà ce qui peut aider à supporter encore le reste d'une existence trop féconde en troubles et en amertumes ! »

Chéron ne pouvait mieux résumer sa vie. Quelques jours après, le Moniteur lui consacra la note suivante :

« M . Chéron, chevalier de la Légion d^honneur, ancien commissaire du roi pour le Théâtre-Français, membre de la commission des examinateurs dramatiques au ministère de l'intérieur, vient de mourir d'une attaque d^apoplexie; il était dans sa soixante-septième année. On lui doit la comédie de Duhautcours, composée en société avec Picart et que beaucoup de personnes attribuaient à son frère. M. Chéron se plaisait à entretenir cette erreur, honorable pour la mémoire d^un frère dont il avait été tendrement chéri, et ce n'est que depuis peu de temps que dans sa lettre, rendue publique pour des motifs particuliers, il se décida à revendiquer la part qu'il avait eue au succès de Duhautcours, On lui doit aussi plusieurs autres ouvrages dramatiques et nombre de pièces fugitives auxquelles il n'avait pas cru devoir attacher son nom.

« Critique ferme et éclairé, nourri des saines doctrines politiques et littéraires, homme d'un esprit cultivé, et du commerce le plus agréable, il emporte les regrets de tous ceux qui l'ont connu. »

Nous lisons aussi dans la Biographie universelle, dont il avait été Tun des écrivains :

« Jeune encore lorsque la Révolution commença, F. Chéron se montra toujours fort opposé à tous les excès et rédigea dans divers journaux des articles qui le firent proscrire après la journée du 10 août 92. Arrêté pendant la Terreur, il ne recouvra la liberté qu'après la chute de Robespierre. Associé dès lors à toutes les entreprises du parti royaliste, il courut de grands dangers aux 2 et 3 prairial an III (mai 17951, et plus encore au 1 3 vendémiaire an IV, ou il fut proscrit nominativement comme président de la section du Roule. Obligé de prendre la fuite, il ne reparut qu'après le 18 "brumaire. Revenu dans la capitale, il y composa avec Picart Texcellente comédie de Diihautcours . Ayant embrassé avec beaucoup d'ardeur la cause de la Restauration, il fut nommé censeur de la Galette de France, puis employé dans différentes occasions par M. de Blacas... Chéron fut pour les premiers volumes

un des rédacteurs de la Biographie universelle^ et il a écrit, entre autres articles, celui de Crébillon... Il a publié divers ouvrages, entre autres Napoléon ou le Corse dévoilé ^ le Tribut d'un Français^ Réflexions sur la liberté de la presse^ etc. Il fut aussi le collaborateur de Bellin dans la comédie des Deux Espiègles... »

Nous n'ajouterons rien à ces notices. L'enseignement qui se dégage de la première et de la dernière partie de ces récits est assez clair pour se passer de tout commentaire. Les deux sociétés, celle que l'Eglise avait façonnée pendant des siècles et celle de la Révolution, s'y rencontrent dans une naturelle opposition. Nos observations ne pourraient qu'affaiblir le contraste.

Il appartient au lecteur de comparer et de conclure.

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