‹ Mémoires et récits de François ChéronChapitre 4 sur 35 · PLANTEUR EN CHEF DES FORETS DU ROI (1715-I · texte numérisé non relu

PLANTEUR EN CHEF DES FORETS DU ROI (1715-I

^^^J|§<^^ANs la seconde moitié du siècle dernier, vers 1770^ une famille bourgeoise vint s'établir à Saint-Germain-en-Lave, dans une vaste maison, située sur les bords de la Seine. Elle comprenait seize personnes : le chef. Marin Chéron, qui occupait alors une haute fonction dans l'administration des eaux et forêts, sa femme, et ses quatorze enfants. Marin Chéron était un travailleur infatigable, un homme fortement trempé, unissant une santé robuste à

une intelligence très vive et très ouverte. Chrétien fervent, serviteur fidèle de la monarchie, il avait su conquérir la confiance et Tamitié de tous ceux qui le connaissaient : on verra tout à Theure comment il acquit, en peu de temps, une fortune considérable.

Sur ses quatorze enfants, trois seulement lui survécurent : Taîné, Louis-Claude, le futur député royaliste à la Législative; le second, François, l'auteur des Mémoires que nous publions; et une fille, Marie, qui ép'ousa un M. Dumas.

La plus importante partie des récits de François Chéron est relative aux événements révolutionnaires : cependant ils contiennent de curieux détails sur la vie de famille aa xviii® siècle et des anecdotes frappantes sur les années qui précédèrent la réunion des Etats généraux.

Nous avons cru pouvoir donner presque en entier ces premiers chapitres. Nous prierons seulement le lecteur de vouloir bien se reporter, par la pensée, à la grande maison de Saint-Germain, sur la lisière des forêts que Marin Chéron était chargé d'administrer, et de suivre Tauteur de ces récits dans le tableau qu'il trace des origines de sa famille.

l'éducation paternelle

•< Mon père, Marîn Chéron, fils d'un anisan du village de Châteaufort, près de Versailles, loin de rougir de son origine, trouvait souvent Toccasion de la rappeler, je pourrais même dire de s'en vanter, car il ne pouvait se défendre d'un peu d'orgueil d'avoir valu quelque chose par luimême. De simple journalier dans les forêts, il ne tarda pas à devenir piqueur, puis, après avoir étudié assez de géométrie pour s''occuper de l'arpentage, il mérita par sa bonne conduite toute la confiance de Tentrepreneur des forêts du roi.

ce Le goût inné qu'il avait pour la culture forestière lui fit observer avec attention et assiduité tous les procédés du planteur en chef, qui, étonné de sa rare intelligence, s'en rapportait souvent à lui pour diriger des travaux fort importants; de sorte que, au moment de la retraite de ce chef, mon père se trouva en état de le remplacer.

« Mais il était encore loin de ce commencement de prospérité lorsqu'il épousa Mlle de Fradde, ma mère, qui habitait la rue Saint- Julien-le-Pauvre, rue très étroite et très obscure du quartier Saint-Jacques. C'est sur la vieille paroisse Saint-Séverin que ce mariage a été celé-

bré en 1742. Mon père avait vingt-sept ans* et ma mère vingt-quatre. On était alors moins pressé de marier les demoiselles. Je ne puis me défendre du plaisir de retracer tous ces détails, parce qu'ils ne sont jamais sortis de ma pensée! Je ne suis jamais allé dans ce quartier antique, sans parcourir avec émotion cette triste rue qui a vu naître ma mère. Plus d'une fois même, un sentiment religieux m'a conduit dans la vieille nef de Saint- Séverin, et ma prière n'en était que plus pure et plus ardente auprès de Tautel ou ma mère avait reçu la bénédiction nuptiale.

« Mon père joignait à un caractère gai les manières les plus distinguées, une politesse affectueuse et vraiment exquise. Je n'ai point connu de plus aimable conteur. Ses récits étaient animés par une physionomie enjouée, un œil vif et étincelant et un ton de franchise entraînante que je n"'ai jamais vu qu'à lui. Sobre de détails, il ne négligeait pourtant aucun de ceux qu'il croyait nécessaires pour préparer au trait, et, lorsqu'était venu le moment de le lancer, c'était avec une chaleur, une énergie, un mordant inexprimables.

I. Marin Chéron était donc né en 171 5 : il mourut en 1783, âgé de soixante-quatre ans, après avoir eu de Mlle de Fradde quatorze enfants.

Un demi-juron, tel que Morg^ié^ Jarni, etc., ajoutait à la vivacité de son action et lui donnait, si je puis nVexprimer ainsi, un coup de fouet dont l'effet était immanquable.

« Il aimait beaucoup ses enfants, mais non pas à la mode nouvelle. Malgré son caractère joyeux et communicatif, il n'aurait soutfert ni cet indécent tutoiement ni ces impertinentes familiarités qui font aujourd'hui la joie des grands-parents. Il pensait que de telles licences n'étaient propres qu'à effacer de l'esprit des enfants toute notion d'ordre et de hiérarchie de famille, et de leur cœur tout sentiment de devoir. Mon père aimait ses enfants pour eux, pour leur bonheur. Ce genre d'affection ne pouvait pas être exempt d^une certaine austérité qui, j'en fais aujourd'hui la confession sincère, m'a souvent chagriné, jamais cependant au point de croire que mon père ne m'aimait pas et d'exhaler à ce sujet la moindre plainte; les principes qui nous étaient inculqués dès notre enfance ne pouvaient laisser pénétrer dans nos cœurs des sentiments aussi monstrueux. Je savais que c'était à mon père que je devais le bienfait de mon éducation, ou plutôt je ne savais rien autre chose qu'aimer et respecter mon père, car ma reconnaissance était sentie et non raisonnée. Le

nom de père était pour moi la règle innée du devoir, la loi suprême et sacrée d'une pieuse et tendre obéissance.

« Qu'on ne croie pas cependant que l'austérité de mon père allât jusqu'à la tyrannie. Je me souviens qu a ma sortie du collège (1781! mon père eut la bonté de me consulter sur mes dispositions pour le choix d'un état. C'était la première fois qu'on me traitait en homme, et cet entretien paternel, quoique tout à fait exempt de sévérité^ m'étourdit autant qu'il me toucha. Toutefois, je suis à peu près sûr de n'omettre rien d'essentiel dans le dialogue que je vais rapporter :

— Mon père, je voudrais bien suivre votre état.

— Mon bon ami, cela n'est pas possible; ton frère aîné me seconde déjà ; c'est lui qui me succédera. Il n'est pas bon que vous suiviez tous deux la même carrière. (Ici je gardai le silence, et J3 ne savais plus que choisir, ne pouvant avoir que des idées très confuses des divers états de la vie. Enfin mon père me pressant avec bonté de lui dire quelque chose qui lui fît connaître mes inclinations, je parlai à tout hasard et comme un ignorant:)

— Eh bien, mon père, je voudrais entrer dans le génie.

l'éducation paternellk

— Sais-tu ce que c'est?

— Non, pas beaucoup, mais on dit que c'est un bel état.

— Puisque tu ne le connais pas, je n'ai rien à te répondre, si ce n'est que c'est un état difficile et qui n'est guère profitable. )>

« Battu sur ce second article, je perdis tout à fait la tête, je parlai de peinture, de danse, de musique. Mon père m'interrompit: « Bah! bah! est-ce que tu veux te faire comédien, vivre dans un grenier?... »

c( Mon père avait la parole ferme, brève, impérative, et je me rappelle bien qu'à cette boutade un peu vive je ne répondis que par des pleurs. Alors mon père, attendri, me prit par la main avec bonté :

— Mon bon ami, dit-il, je sais mieux que toi ce qui te convient. Songeons d'abord à l'utile. Je veux que tu apprennes à conserver et à défendre le bien que je te laisserai, et, pour cela, tu vas faire ton droit, et en même temps je veux que tu saches la procure^ et tu vas entrer chez un procureur/io««é?e, si c'est possible (car mon père avait toujours prête .une petite saillie) , et , comme cela, tu feras ton chemin. Quand tu seras monsieur le bachelier, monsieur V avocat, tu seras

toujours à temps de prendre un autre parti *. » « A quoi bon, dira-t-on, à quoi bon cette consultation, puisqu^en définitive votre père n^en a fait qu^à sa tête? Il ne m'est pas difficile de répondre à cette interpellation. En interrogeant son fils, un père peut chercher à déterminer les degrés de son intelligence. Il ne faut souvent qu'un mot, un geste, Fexpression vive d^un regard pour déceler le germe d'une passion ou d'un goût à un esprit observateur. Or je suis certain que rien de tout cela n'a dû se manifester en moi, qui, fraîchement sorti du collège, ne connaissais rien que mes auteurs et mes devoirs scolastiques. Il est beaucoup

I. « Mes enfants, disait de même André Clappier, médecin en 1740 à Moustiers, ne restez pas oisifs, soyez bons à quelque chose. Les gens inoccupés mènent une vie languissante et souvent déplorable. Choisissez une profession selon vos inclinations et vos talents, et, pour y réussir, rendez-vous-y habiles. Je vous exhorte à vous appliquer de toutes vos forces, en considérant que votre fortune en dépend absolument et en ne comptant pas sur le bien que je pourrai vous laisser. C'est une source de malheur que de se reposer sur le bien de ses parents. Les enfants qui y placent leurs espérances ne prennent pas d'état ou négligent celui qu'ils ont embrassé. Pour éviter un tel malheur, faites comme si vous n'espériez rien du tout de votre m.aison, et agissez comme s il fallait que vous fissiez vous-mêmes votre fortune. » C'est de la sorte que parlait et agissait Marin Chéron avec ses fils, et pourtant il avait acquis des biens considérables que François évalue à plus de six cent mille francs.

d'autres écoliers chez qui diverses circonstances ont pu faire naître de ces passions ou de ces goûts dont j'ai parlé et qui m'étaient à moi tout à fait étrangers. Mon père, s'en étant convaincu par mes réponses, a donc fait preuve de sagesse et de prévoyance en se déterminant pour moi. Eh! combien de fois n"ai-je pas béni sa mémoire, dans le cours de cette terrible révolution, où l'inflexibilité de mes principes m'a fait perdre successivement mon patrimoine et mes emplois. Cette procure à laquelle mon père m'avait voué m'a seule fourni les moyens de vivre péniblement, mais honorablement, de marier mes filles d'une manière convenable et de leur conserver, en l'améliorant, le faible patrimoine de leur courageuse et respectable mère.

(( Mais combien d'autres leçons n'ai-je pas reçues de ce vertueux père! que de beaux exemples ne m'a-t-il pas donnés dans le cours de son honorable vie! J'ai dit qu'il se serait plutôt vanté qu'il n^aurait rougi de son humble origine. Dans le grand nombre de preuves que je puis en fournir, je ne suis embarrassé que du choix. Pauvre par sa naissance, et ne s'étant pas allié à plus riche que lui, on pense bien qu'il y avait dans les deux familles plus d'un parent dans le besoin. Mon

lO MEMOIRES DE FRANÇOIS CHERON

père pourvoyait à tout; il n'en oubliait aucun. A mesure que le ciel bénissait ses travaux, sa première pensée était de faire des heureux.

« Le premier usage qu'il fit des prémices de sa fortune fut de recueillir dans sa maison de Saint- Germain-en-Laye M. de Fradde, le père de ma mère, qui commençait à devenir d'un grand âge. Là, M. de Fradde eut son appartement, une gouvernante, sa cuisine pendant l'hiver; et, pendant l'été, il tenait le haut bout de la table de mon père. Ce vénérable vieillard a vécu jusqu'à Tàge de quatre-vingt-dix-huit ans , heureux de la tendresse et du bonheur de ses enfants, petitsenfants et arrière-petits-enfants.

« Ce n'est pas tout. Mon père a placé dans sa propre maison et donné pour compagne à ma mère sa cousine germaine, portant aussi le nom de de Fradde. Qaelle était cette cousine? Un des êtres les plus disgraciés de la nature que j'aie connus de ma vie. Trois pieds au plus de hauteur, double et triple bosse ; les deux jambes en serpent de lutrin; le tout surmonté d'une tête fort grosse d'où sortaient deux yeux grands et vifs, au-dessous desquels une large bouche donnait passage à une voix forte et souvent glapissante, à raison d'une affection de poitrine dont les quintes fréquentes

brisaient les plus fermes tympans et ne semblaient qu'un exercice salutaire à la pauvre cousine, puisqu'elle y a résisté pendant plus de trente ans !

« Que Ton juge delà force qu'avaient alors les liens de famille, puisque de telles disgrâces n'ont pu affaiblir dans le cœur de mon père le sentiment du devoir ! Je dis du devoir, et je le dis avec réflexion; mon père n'était pas seulement vertueux selon le monde, il était chrétien, et cz beau titre impose des devoirs tout à fait méconnus par les hommes sans religion et sans Dieu.

« Notre petite cousine de Fradde fut installée chez mon père avant que je fusse né, car je me souviens d'elle aussi loin que les souvenirs de mon enfance peuvent se retracer à mon esprit. La cousine n'était pas méchante, je crois même qu'elle avait un bon cœur, mais elle était un peu aigre et impérieuse, comme le sont assez souvent les personnes disgraciées, et j'ai souvenance qu'elle ne se refusait pas, de temps à autre, la petite tape sur le pauvre écolier, lorsqu'il venait, aux grandes fêtes, à la maison paternelle, et qu'apparemment il se rendait coupable de quelque gros péché de gourmandise. Mais nous étions instruits à la respecter, et l'on en sentira le noble motif. Le bienfait de mon père n'eût pas été

complet, si Ton nous eût laissé à penser que ma cousine n'eût été accueillie que par charité. Nous voyions au contraire les domestiques façonnés à lui obéir, et rien dans sa position n'offrait la moindre trace de dépendance.

« Pour achever ce qui me reste à dire sur la petite cousine, elle a continué d'être la compagne de ma mère jusqu'au 2 décembre 1793, jour fatal où nous eûmes le malheur de la perdre, et elle n"'a quitté la maison que de son propre mouvement, car ma femme, pénétrée de respect pour les intentions de ma mère, lui fit les plus vives et les plus touchantes instances de rester avec nous. Elle préféra se retirer à Versailles, où demeurait ma sœur, et où elle jouit près de dix ans encore d'une pension de douze cents francs, que mon frère, mon neveu et moi lui faisions.

« Il résulte de ce qui précède que mon père, avec ses quatorze enfants, s'était encore chargé d'être le soutien de quatre de Fradde, famille de sa femme, et je n'ai pas fermé la liste de ses bienfaits.

« Mon père faisait aussi une pension à une autre cousine, Mlle Noiselle, qui était de sa ligne, bonne femme bien commune, à laquelle il a légué trois cents francs de pension et que je me borne à mentionner.

l'éducation paternelle i3

« Dans le même temps, les travaux de mon père se multipliant et ses enfants n^ayant pas encore l'âge nécessaire pour le seconder , il donna un intérêt dans ses entreprises à un autre cousin germain de sa ligne, M. Fontaine, le même qui depuis a épousé en secondes noces Adélaïde Dumas, ma nièce cadette. Fontaine s^éleva bientôt de ses propres ailes, mais Torigine de sa fortune est due à mon père. Fontaine n'avait ni esprit ni instruction, mais il avait bien profité des leçons de mon père. Rien n'est égal au respect qu'il lui portait. Il avait le cœur reconnaissant ; l'expression de ce sentiment débordait pour ainsi dire dans ses actions comme dans ses paroles. Je me souviens que, lorsqu'il fit la demande d'Adélaïde, il dit avec effusion : 'c Je sais qu'elle n'a rien, mais je dois ma fortune à mon oncle, et je ne fais que mon devoir en en faisant profiter une de' ses petitesfilles. »

(( Si le sentiment de la reconnaissance est bien rare, combien il est plus rare encore de rencontrer des cœurs qui en soient aussi profondément pénétrés et qui éprouvent le besoin non pas seulement d'en répandre les témoignages et de les exhaler en vaines paroles, mais de s'acquitter

envers leurs bienfaiteurs en belles et bonnes actions, positives et efficaces!

« Je pourrais ajouter encore à toutes ces preuves de la bonté de mon père^ et peut-être en trouverai-je Foccasion dans le cours de ces souvenirs. Cette bonté, innée en lui, n'avait point sa source dans la faiblesse du caractère et ne dégénérait point en bonacité. Elle était gaie, franche, cordiale, sans cesser d'être ferme et éclairée.

« Mon père, habitué dès ses plus jeunes ans aux plus rudes fatigues, toujours levé avant le soleil, parcourant les forêts dès le point du jour, avait un estomac robuste mais exigeant. Il aimait à certains jours la bonne chère et le bon vin, mais il aimait surtout à avoir quelques amis à sa table, car c'est de lui que je tiens cet adage que je n'ai jamais senti plus vivement que depuis que je suis seul sur la terre : On ne jouit que de ce qu'on partage.

« Mon père avait donc toujours table ouverte. Il suffisait d'avoir eu avec lui quelque rapport, même sur des choses d'assez peu d'importance, pour qu'il fût prêt à vous dire : « Vene{ manger ma soupe; » et il me semble encore entendre cet accent bref, adouci par ce sourire gracieux, ce front épanoui qui lui captivaient tous les cœurs.

Mais il ne songea de sa vie à donner un dîner utile, à calculer ce que pouvait lui rapporter Taloyau ou le jambon que Ton servait sur sa table. La seule utilité qu'il espérait de ses invitations, c'était de lui fournir l'occasion d'exercer sa bonne humeur, de le distraire, de le délasser des fatigues du jour, sans oublier le plaisir qu'il était sûr de faire à ma mère, toutes les fois qu'elle le voyait en appétit et en gaieté.

« Je rappellerai les leçons que j'ai reçues de mon père à mesure qu'elles se retraceront à ma mémoire. Ces leçons n'avaient jamais rien d'austère. Elles se distinguaient par le tour original que son esprit naturel savait leur donner.

ce Un jour, en entrant dans ma chambre, il vit ma bourse à argent sur la cheminée :

« Mon ami, me dit-il, souviens-toi qu'il ne faut jamais exposer ton argent à la vue de personne.

— Pourquoi donc, mon père?

— Parce que le plus honnête homme du monde n'en ajouterait pas! »

« Il disait souvent : « Lorsque j'entends quelqu'un vanter sa probité, je mets les mains sur mes poches! » — Mon frère a consacré cet adage paternel dans le Tartuffe de mœurs ^ La ser-

Page 1