I. Pièce en cinq actes et en vers, composée au coin
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vante Marton, dans cette pièce, rend hommage à la sagesse d'un ancien maître :
Si j'entends, disait-il, dans la société, Quelqu'un vanter ses mœurs, sa rare probité, De cet homme de bien redoutant les approches, Je mets tout aussitôt les deux mains sur mes poches !
« Mais voici d^autres leçons d'une nature plus grave. Adolescent à Tépoque où je les ai reçues, je ne les ai jamais oubliées, quoique je n'en aie bien pénétré le sens qu"'à mesure du développement de mon intelligence et à Paide d*'uné expérience bien longue et bien douloureuse.
« Je n'étais pas encore sorti du collège, et j'avais à peine quatorze ans, lorsque, aux fêtes de la Pentecôte, mon père me mena à Versailles pour voir la solennité de la réception des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit. Je n'étais encore qu'un enfant, mais, outre que les enfants entendent et comprennent souvent plus de choses qu'on ne le pense, même lorsqu'ils ont l'air de n'être occupés que de leurs jeux, j'étais peut-être doué d'un esprit d'observation plus précoce que
mencement du siècle, par L.-C. Chéron, reçue au Théâtre- Français et jouée avec succès de 1804 à 1808. [Voye:^ le chapitre 6.)
bien d'autres. Or mon père, chargé de grandes et lucratives entreprises, avait nécessairement des jaloux et des ennemis. L'un de ses plus ardents compétiteurs était un sieur La Garrigue, qui lui avait déjà joué plus d'un méchant tour. Bref, il m'était resté dans l'esprit que ce La Garrigue était un mauvais homme.
« Nous nous promenions dans la grande galerie de Versailles, en attendant la cérémonie, lorsque j'aperçus de très loin ce La Garrigue, que nous ne pouvions éviter de rencontrer en poursuivant notre promenade. Je saisis vivement la main de mon père :
« Papa, retournons, retournons!
— Pourquoi donc, mon ami?
— Voilà ce vilain M. La Garrigue!
— Au contraire, mon enfant, tu vas me voir aller au-devant de lui, lui serrer la main et l'embrasser comme un ami. »
« Je restai confondu, et l'ennemi de mon père ne dut pas être content de l'air boudeur avec lequel je reçus les doux propos et les caresses qu'il me prodigua. Mon cœur était gonflé. A peine furent-ils séparés, que mon père me prit à part et me dit :
« Mon ami, retiens bien ce que je vais te dire.
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Il ne faut jamais laisser croire à qui que ce soit qu'on le regarde comme un ennemi. D'abord c^est avoir Tair de le craindre, et c'est une honte; ensuite, c'est lui donner à penser qu'on a de mauvais desseins contre lui, et c'est un mal. D'ailleurs La Garrigue n'est peut-être pas autant mon ennemi que tu le penses, et, en supposant qu'il le soit, qui sait si par mes manières affectueuses je ne l'aurai pas ramené à de meilleurs sentiments? »
« Je n'étais point d'âge à me bien pénétrer de toutes ces raisons, et j'avoue qu'elles ne furent pas convaincantes pour moi. Pardon, mon père! vous seul étiez sage et je n'étais qu'un sot, comme tous les enfants dédaigneux des avis paternels ^ »
1. « Je n'ai jamais perdu de vue, écrivait J. de Colonia en 1807, les obligations que m'inspirait la mémoire de mon excellent père. J'ai taché, dans les diverses positions où je me suis trouvé, de soutenir cette mémoire et de l'honorer en marchant sur ses traces, me conduisant d'après les principes que je lui ai toujours vu pratiquer. » Les pères qui ont su inspirer à leurs tils, ditM. de Ribbe, un tel culte et de tels accents ont évidemment rempli la plus haute et la plus nécessaire des fonctions sociales. Ils n'ont pas seulement aftérmi chez eux à jamais la notion du vrai et la pratique du bien, ils leur ont assuré le bonheur et ils ont fonde l'avenir de leur race. » Il est impossible de mieux dire. C'est à soixante-cinq ans que F. Chéron parlait ainsi de son père : on n'est plus guère habitué à cette vivacité du souvenir et à cette éneri^ie de la reconnaissance.
Nous laisserons ici quelques détails qui offrent moins d'intérêt que ce qu'on vient de lire. Je ne veux prendre dans les souvenirs de François Chéron que ce qui est de nature à mettre en relief les mœurs de la société bourgeoise à la fin du xvnie siècle, l'autorité paternelle, l'éducation des enfants, le respect filial, l'union de tous les membres d'une même famille, groupés sous la direction d'un seul chef. Par les traits que rapporte François, on peut juger si M. de Ribbe a eu raison d'affirmer que le xvuf siècle n'avait encore rien communiqué de son venin aux honnêtes représentants de la vieille bourgeoisie ! Malgré tout ce qu'ont pu dire des écrivains pleins d'ignorance ou de préjugés, il reste aujourd'hui démontré, par la publication d'un grand nombre de mémoires, de lettres ou de livres de famille, qu'avant 1 789 le roturier pouvait aussi facilement que de nos jours s'enrichir, vivre dans l'aisance, élever ses enfants, gagner l'estime générale, et laisser un nom considéré. Marin Chéron en est une preuve frappante, puisque de simple journalier dans les forêts, fils d'un artisan de village, il parvint sans intrigue et par les seules ressources de son travail et de son activité aux plus hauts emplois de l'administration forestière, et mourut,
ainsi que nous le verrons bientôt, en laissant une grande fortune. Pour juger Tancienne France, ce ne sont pas les anecdotes scandaleuses de la Régence ou de la cour de Louis XV qu'il faut consulter : ce genre de documents, trop répandu, ne fait connaître qu'un très petit côté de la société, le monde politique ou financier de cette époque, dont la corruption, en s'étendant peu à peu. a amené la ruine du sens moral et le bouleversement révolutionnaire. La véritable histoire, celle- de la masse de la nation, avec ses mœurs, ses vertus, ses faiblesses, ses libertés, ses défaillances temporaires, est renfermée dans les mémoires et dans les récits que nos pères nous ont laissés.
Ce qui nous paraît surtout remarquable dans la vie de Marin Chéron, ce n'est pas qu'il soit parvenu à la fortune; assez d'exemples de même genre nous sont connus : mais c'est qu'il y soit parvenu si rapidement. Ce n'est point ainsi que d'ordinaire s'édifiaient les fortunes sous l'ancien régime. C'était l'œuvre de plusieurs générations qui, tour à tour, venaient grossir le capital primitif; le grand-père semait le gland, le fils taillait k chêne et le petit-fils se reposait sous ses ombrages. Aussi, dit" encore M. de Ribbe, entre tous
les spectacles auxquels nous ont fait assister nos études, n'y en a-t-il pas eu pour nous de plus attachants que ceux offerts par de petits bourgeois campagnards, finissant, grâce à un travail énergique, par grandir au-dessus du sol avec une sève lente, il est vrai, mais prodigieusement soutenue et toujours agissante. Les communes rurales ont été, de la sorte, les pépinières desquelles sont sortis, jusqu'à nos jours, des hommes croyants^ intelligents, sobres^ fortement trempés, aptes à commander, parce qu'ils avaient été façonnés de bonne heure à dompter leurs passions et à obéir. La souche a mis des années à se constituer, à se développer par l'épargne au village, dans une petite propriété patrimoniale. Elle y reste. Cependant le jour vient où, chez les plus distinguées d'entre ces familles, un de leurs membres, souvent un cadet, actif et entreprenant, va dans une contrée ou une ville voisine, s'y marie, y fonde une maison et y fait souche à son tour. Il en est qui réussissent à s'élever, à pousser leurs enfants à des charges éminentes dans la province ou dans l'Etat. Après trois ou quatre générations^ on est émerveillé de voir les descendants d'un modeste bourgeois du xv^ siècle, conseillers, présidents au Parlement, avant des fiefs et comblés d'honneurs.
Nul doute que les enfants de Marin Chéron, si la Révolution ne fût venue briser leur carrière, n'eussent dû à leur éducation et à leur activité de brillantes situations sociales. Ce qu'ils ont fait montre ce qu'ils auraient pu taire.
Les pages que je crois devoir laisser de côté, pour ne pas allonger outre mesure ces récits, sont relatives à la jeunesse des frères Chéron. L^auteur nous raconte comment il prit légitimement, à cette époque, le nom de Chéron des Carrières^ tandis que son frère aîné, Louis Claude, prenait celui de Chéron de la Bruyère^ noms qu'ils gardèrent jusqu'à la Révolution.
Pour achever le portrait de son père, François nous rapporte deux traits saisissants qui nous font pénétrer au cœur de Fancien régime, en nous montrant, d'une part, la nature des relations qui s'établissaient entre les supérieurs et les subordonnés, et, d'autre part, les progrès de Tirréligion.
Nous n'avons rien de mieux à faire que de lui laisser la parole :
«... Mon père n'était pas seulement estimé, considéré par ses supérieurs, il en était aimé, chéri, recherché. M. Duvaucel ^ grand maître des eaux
I. Ce Duvaucel, le supérieur et Tami de notre aïeul, est celui dont parle Beaumarchais dans un mémoire où
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et forêts de la généralité de Paris, avait pour lui une affection toute paternelle: il venait souvent lui demander à dîner, sans façon. Cette expression n'avait rien de redoutable dans la maison
il demande pour lui-même la charge de grand-maître et se défend de sa basse extraction, en arguant d'exemples nombreux de bourgeois appelés à ces hautes fonctions : « M. Duvaucel, his d'un boutonnier, ensuite garçon chez son frère établi dans la petite rue aux Fers, puis associé à son commerce et enfin maître de la boutique, M. Duvaucel n'a rencontre aucun obstacle à sa réception. » Beaumarchais cite également M, Reliés, grand-maître de Chàlons; M. Legrand, grand-maître de Bourgogne, fils d'un cardeur de laine ; M. d'Arbonnes, hls d'un perruquier, etc Les charges de grands-maîtres étaient très recherchées; il y en avait dix-huit en France; elles étaient considérables et coûtaient 5oo,ooo livres. C'est l'étude de la famille obscure, mais intéressante, d'où sortit l'auteur du Mariage de Figaro, qui fait dire à M. de Loménie, parlant du régime moderne de l'égalité : « Ce régime, il faut bien l'avouer, malgré les avantages qu'il offre quand on le considère à d'autres points de vue, semble avoir eu jusqu'ici pour résultat d'abaisser les classes supérieures de la société sans grandir dans la méine proportion, sous le rapport des sentiments et de l'intelligence, la classe à laquelle appartenait l'horloger Caron. Aussi je crois ne mètre pas trompe en disant qu'on retrouverait difticilement aujourd'hui quel- *" que chose d'analogue dans une sphère sociale aussi modeste, o C'est tout à fait notre avis. La Révolution n'a élevé aucune classe, elle les a toutes abaissées. Les communes de France renfermaient avant 178g une foule d'hommes capables d'exercer le pouvoir politique. H Quand on compulse les originaux des cahiers des paroisses, observe M. de Lavergne, on est surpris de la quantité des signatures. » Il faut bien, en effet, que ces simples soldats, qui sont devenus plus tard d'habiles généraux, aient reçu une forte éducation.
de Saint-Germain. Il y avait dans la cave les meilleurs vins; la cuisine était excellente tous les jours, et il suffisait d'y ajouter deux ou trois mets plus recherchés, les jours de réception. Je serais sûr d'exagérer, si je disais que ces sortes d'extraordinaires augmentaient sa dépense de douze francs.
« Ce jour-là, le dîner fut gai, comme de cou-* tume; mais il n'en fut pas de même lors de la rentrée au salon.
« J'ai obligé beaucoup de monde, dit mon père, et je n'ai jamais fait que des ingrats.
— Je vous en félicite, monsieur Chéron !
— Comment!
— Non, je ne plaisante pas; je vous félicite de n'avoir fait que des ingrats.
— Expliquez-vous, monsieur le grand maître.
— Je vous dis que vous êtes trop heureux, mon bon ami; j^ai rendu beaucoup de services, ainsi que vous, et j'ai fait.... des monstres!
— Je ne vous comprends pas.
— Vous allez me comprendre. Des ingrats! eh! bon Dieu, rien n'est si commun. On ne voit que cela dans le monde. Qu'est-ce après tout que des ingrats? Des oublieux. Voilà tout. On en est quitte à bon marché. Mais nier les bienfaits, ou
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les empoisonner en niant l'intention; s'en faire une arme pour poignarder son bienfaiteur. . . voilà ce que j'ai vu, ce que j'ai éprouvé de la part de ceux mêmes à qui j'avais sauvé plus que la vie, en leur sauvant Fhonneur. Dites-moi, Chéron, si ces gens-là ne sont pas pires que des ingrats, et si je n'ai pas raison de les appeler des monstres.
— Les hommes sont bien méchants, répondit mon père avec tristesse ; puis, reprenant son ton d'enjouement accoutumé : « Consolons-nous, monsieur le grand maître, puisque Dieu nous a fait des cœurs différents de ceux-là. Plaignons-les, et prions pour eux! »
« On juge bien qu'une telle conversation était fort au-dessus de l'intelligence d'un adolescent de quinze à seize ans. Je concevais vaguement l'idée de la méchanceté, et elle ne s'étendait guère plus loin que celle de la malice des écoles; mais la perfidie, la trahison, mais des ingrats, des monstres, tout cela était alors et fut longtemps encore lettre close pour moi ; toutefois, la chaleur de l'entretien m'avait tellement électrisé, que je n'eus rien de plus pressé, dès que je fus seul, que de la mettre par écrit. De longues méditations s'ensuivirent.
ce Dieu nous a fait des cœurs différents de
ceux-là! ces expressions de mon père m'ont souvent suggéré des réflexions qui trouvent ici leur place. On a déjà vu, dans plusieurs traits que j'ai cités, que mon père employait souvent le saint nom de Dieu. C'était aussi l'habitude de ma mère : S'il plaît à Dieu, grâces à Dieu, Dieu aidant, et autres locutions semblables, revenaient sans cesse dans leurs discours et dans leurs entretiens. Sans parler des prières du matin et du soir qu'ils faisaient avec ferveur, il semblait que toutes leurs pensées, leurs actions, fussent précédées d'un acte intérieur d'élévation vers Fauteur de tout bien.
a Cela paraîtrait aujourd'hui bien puéril! nos esprits forts méprisent ces usages ; mais on sait qu'un des plus grands génies dont s'honore l'humanité, celui qui a pénétré le plus avant dans les mystères de la création, l'illustre Newton, prononçait souvent aussi le nom de Dieu et qu'il se découvrait la té:e chaque fois que ce saint nom sortait de sa bouche. Fortifié par ce grand exemple, je souhaite que Dieu me fasse la grâce de marcher dans les mêmes voies que^mon père et ma mère, au risque des moqueries des grands esprits du siècle M
I. Ce charmant tableau des Vertus paternelles de Marin Chéron nous remet en mémoire le portrait de
tt Me voilà bien loin d'une autre grave leçon que je reçus de mon père ! C'est à Bailly (la maison de M. Fontaine) qu'elle me fut donnée :
« C'était le jour de la Pentecôte, fête solennelle. On ne rougissait pas alors de remplir ses devoirs de religion. Toute ma famille assistait à la grand'messe du village. Nous voyons arriver dans le banc seigneurial un jeune homme en veste de chasse, chapeau gris et le fouet à la main : son chien le suivait. On nous a dit depuis que c^était le fils du seigneur. Honoré, encensé sui-
Pierre de Sudre, tracé par son petit-fils dans le Livre de raison de cette famille modèle : « Quoique le nombre des enfants de mon grand-pere fût de huit, il n'épargna rien pour leur éducation Aussi était-il un grand homme de bien, craignant Dieu, tachant de leur inspirer les bons sentiments dans lesquels il était véritablement ; et c'est en quoi il avait fort bien réussi, puisqu'il n'eut jamais sujet de se plaindre de ses enfants, qui lui ont toujours ete soumis et très obéissants « Dans le régime moderne, un pareil tableau ne se voit plus : « Le temps des pères absolus est passé, écrit M. Legouvé ; le temps des pères constitutionnels e^t venu ! L'autorité paternelle ne doit plus s'exercer qu'avec le consentement de ceux qui se courbent sous son empire ! » (Voir Les pères et les enfants, p. i88.) Faut-il s'étonner si les enfants ne veulent plus écouter les conseils de leurs parents, quand ils lisent des sottises comme celles-ci : « Telle est la rapidité des connaissances qu'aux deux tiers de sa carrière le père n'est plus au niveau de ce quil faut savoir; ce n'est plus lui qui enseigne ses enfants, ce sont ses enfants qui refont son éducation. Il représente pour eux la routine, la pratique usée, la résistance qu'il faut vaincre ! » (De Fontenay, Journ. des éc, juin i856.)
vaut Pusage, il se disposait à sortir avant la fin de la messe^ probablement pour ne pas être confondu avec la foule, lorsqu"*on vint lui présenter un morceau de pain bénit sur un plat d'argent. Le jeune homme le reçut d'un air dédaigneux et le donna aussitôt à manger à son chien. Troublé, confondu par cette action sacrilège, je tournai les yeux vers mon père. L'indignation et le mépris se peignaient sur son front. Il me serra la main sans mot dire, mais aussitôt que nous fûmes sortis de l'Église : « Mon ami, me dit-il, il arrivera de grands malheurs à la France. Quand ceux qui sont faits pour donner l'exemple commettent de pareils scandales et ne sont point punis, c'est que Dieu se réserve le châtiment. Dieu punira la France ! » Ces paroles, prononcées avec une énergie dont je ne puis donner une idée, n'ont pu sortir de ma mémoire, et, toutes les fois que j'ai vu citer tant et de si diverses prophéties de nos calamités, je me suis rappelé celle de mon père. Aucune autre ne m'a paru empreinte à ce point d'un véritable esprit de divination.
MARIN CHÉROX
Planteur en chef des forets du roi