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DES ANNALES

POLITIQUES ET LITTÉRAIRES 51, rue Saint-Georges.

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Publishcd 19 Septembcr 190G.

Privilège of copyriglil in tlie Ui iled Slates rescrved under the Act approvcd My rch S»* 1 SK)5 by Plon-Nourrit et O».

Les Alpilles. — La chanson de Maillane. — Ma famille. — Maître François, mon père. — Délaïde, ma mère. — Jean du Porc. — L'aïeul Etienne. — La mère-grand Nanon. — La foire de Beaucaire. — Les fleurs de glais.

D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi, là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les falaises et les vallons bleuissaient du matin au vêpre, plus ou moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches grecques, un véritable belvédère de gloire et de légendes.

Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares, derrière les murs de son camp ; et ses trophées triomphaux, à Saint- Remy sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on

rencontre les tronçons du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les Arènes d'Arles : conduit que les gens du pays nomment Ouide di Sarrasin (pierrée des Sarrasins), parce que c'est par là que les Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur châteaufort. C'est dans ces vais aromatiques, aux Baux, à Romanin et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles châtelaines du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans les grottes du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. C'est sous ces ruines, romaines ou féodales, que gît la Chèvre d'Or.

Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire peut-être du consul Caïus Marius on nomme encore Le Caieou.

— Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, — un vieux lutteur de l'endroit, — j'ai beaucoup voyagé, en Languedoc comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, là-bas, on tirait un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant. /Vussi, quoique nos voisins nous traitent de mang^-gre^ nouilles, les Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est pas de pays plus joli

que le leur et, un jour qu'ils m'avaient demandé quelques couplets pour la chorale du village, voici,* à ce propos, les vers que je leurs fis :

Maillane est beau, Maillane plaît — et se fait beau de plus en plus; Maillane ne s^ oublie jamais ; — il est r honneur de la conti'êe — et tient S07i nom du mois de Mai.

Que vous soyez à Paris ou à Rome, — pauvres conscrits, rien ne vous charme; — Maillane est pour vous sans pareil — et vous aimeriez mieux y manger U7îe pomme — qiie dans Paris un perdreau.

Notre patrie n'a pour remparts — que les grandes haies de cyprès — que Dieu fit tout exprès pour elle ; — et quand se lève le mistral, — il ne fait que branler le berceau.

Tout le dimanche on fait l'amour ; — puis au travail, sans trêve, — s'il faut le lundi se ployer, — nous buvons le vin de nos vignes, — nous mangeons le pain de nos blés.

La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, touchant le Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement de quatre paires de bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue, son pâtre, sa servante (que nous appelions la tante) et plus ou moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, qui venaient aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour les foins, pour les moissons ou les vendanges,

soit pour la saison des semailles ou celle de l'olivaison.

Mes parents, des ménagers , étaient de ces familles qui vivent sur leur bien, au labeur de la terre, d'une génération à l'autre ! Les ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à part : sorte d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et qui, comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan, habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou le hoyau, ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans les mas de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout en chantant sa chanson, la main à la charrue.

C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantés aux noces de mon neveu :

Nous avons tenu la charrue — avec assez cP honneur — et conquis le terroir — avec cet instrument.

Nous avons fait du blé — pour le pain de Noël — et de la toile rousse — pour nipper la maison.

Tout chemin va à Rome : ne quittez donc pas le mas, — et vous mangerez des pommes, — puisque vous les aimez.

Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, comme le font tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le célèbre pendentif qu'on montre à Valence est le tom-beau de ces Mistral. Et, à Saint-

Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), on peut voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de Palais de la Reine Jeanne.

Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle avec cette devise assez présomptueuse : « Tout ou Rien. » Pour ceux, et nous en sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des noms patronymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux de trouver la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à la seigneurie des Mistral, et le nom de Mistral désignant le grand souffle de la terre de Provence, et, enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de notre famille terrienne.

— Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idée de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente croissance en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la maison (père, mère, fils), au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmonies familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du sage à l'écart. La devise Tout ou Rien rimerait aisément à ces fleurs sédentaires et qui ne se transplantent pas : devise, comme emblème, de terrien endurci. —

Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu veuf de sa première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait fait la connaissance de ma mère :

Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait à la faucille. Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle et lui dit :

— Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom? La jeune fille répondit :

— Je suis la fille d'Etienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon nom est Délaïde.

— Comment! dit mon père, la fille de Poulinet, qui est le maire de Maillane, va glaner?

— Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une<;rosse famille : six filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien, quand nous lui dt mandons de quoi nous attifer, nous répond : « Mes petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en. » Et voilà pourquoi je suis venue glaner.

Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet, et je suis né de ce mariage.

Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830, dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya quérir mon père, qui était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre :

— Maître, cria le messager, venez! car la maîtresse vient d'accoucher maintenant même.

— Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.

— Un beau, ma foi.

— Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!

Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant achevé son labour, le brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non pas qu'il fût moins tendre pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux anciens, avec la tradition romaine, il avait, dans ses manières, l'apparente rudesse du vieux pater fam ilias .

On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, d'un pauvre petit gars qui, au temps où mon père et ma mère se parlaient^ avait fait gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps après, était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu à Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des Centuries^ le fameux astrologue natif de Saint- Remy. Seulement, ce nom mystique et mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère.

Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui me nourrissait de son lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, — tout cela vaguement, dans une lointaine brume, il me semble le revoir : elle, ma pauvre

mère, dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, présentant avec orgueil son « roi » à ses amies, et, cérémonieuses, les amies et parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage et m'offrant une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une allumette, avec ces mots sacramentels :

— Mignon, sois plein comme un œuf, sois bon comme le pain, sois sage comme le sel, sois droit comme une allumette.

On trouvera peut-être tant soit peu enfantin de raconter ces choses. Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il m'agrée de revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je ressuscite le bonheur de ma mère dans ses plus doux tressaillements.

Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui enveloppait mes langes (car Nanounet, ma mèregrand, avait très fort recommandé de me tenir serré à point, parce que, disait-elle, les enfants ])ien emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), ei , le jour de la Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me « donna les pieds » et, triomphalement, ma mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant que ma marraine me chantait : Avène, avène, arène (Viens, viens, viens), on me fit faire mes premiers pas.

A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C'était une demi-lieue de chemin pour le

moins. Ma mère, tout le long, m.e dorlotait dans ses bras. Oh ! le sein nourricier, ce nid doux et moelleux ! Je voulais toujours, toujours, qu'il me portât encore un peu... Mais, une fois, — j'avais cinq ans, — à mi-chemin du village, ma pauvre mère me déposa, en disant :

— Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.

Après la messe, avec ma mère, nous allions voir mes grands-parents, dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, oii, de coutume, les bourgeois du lieu, M. De ville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivière, en se promenant sur les dalles, entre l'évier et la cheminée, venaient parler du gouvernement.

M. Dumas, qui avait été juge et qui s'était démis en 1830, aimait, sur toute chose, à donner des conseils, comme celui-ci, par exemple, qu'avec sa grosse voix il répétait, tous les dimanches, aux jeunes mères qui dodelinaient leurs mioches :

— Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni livre : parce qu'avec un couteau l'enfant peut se couper; une clé, il peut la perdre et, un livre, le déchirer.

M. Dumas ne venait pas seul : avec son opulente épouse et leurs onze ou douze enfants, ils remphssaient le salon, le beau salon des ancêtres, tout tapissé de toile peinte de Marseille, représentant des oisillons et des paniers de fleurs, et là, pour étaler l'éducation de sa lignée, il faisait, non sans

lo CHAPITRE PREMIER

orgueil, déclamer, vers à vers, mot à mot, un peu à l'un, un peu à l'autre, le récit de Thé}- amène :

A peine nous sortions des portes de Trézène...

De Trégène. . Il était sur son char... sur chon sar ..

Ses gardes affligés... afflizés...

Imitaient son silence autour de lui rangés...

Lui ranzés.

Ensuite, il disait à ma mère :

— Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez- vous rien pour réciter?

— Si, répondait naïvement ma mère : il sait la sornette de Jean du Porc.

— Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.

Et alors, en baissant la tête, j'ânonnais timidement :

Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? — Le roi Maure. — Qui le rit? — La perdrix. — .Qui le charité? — La calandre. — Qui en sonne le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le deuil? — Le cul du chaudron.

C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et sornettes, que nos parents, à cette époque, nous apprenaient à parler la bonne langue provençale; tandis qu'à présent, la vanité ayant pris le dt ssus dans la plupart des familles, c'est avec le système de l'excellent M. Dumas que l'on enseigne les enfants et qu'on en fait de petits niais qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans

AU MAS DU JUGE ii

attaches ni racines, car il est de mode, aujourd'hui, de renier absolument tout ce qui est de tradition.

Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon aïeul maternel. Il était, comme mon père, ménager propriétaire, d'une bonne maison comme lui, et d'un bon sang : avec cette différence que, du côté des Mistral, c'étaient des laborieux, des économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n'avaient pas leurs pareils, et que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et n'étant jamais prêts pour aller au labour, ils laissaient l'eau courir et mangeaient leur avoir. L'aïeul Etienne, pour tout dire, était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.

Bien qu'il eût huit enfants, entre lesquels six filles (qui, à l'heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à la main), dès qu'il y avait fête quelque part, en avant! Il partait pour trois jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient (i), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand'maman Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait :

— N'as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ça le bien de tes filles !

— Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu t'inquiéter? Nos fillettes sont jolies, elles se marie-

(i) Quand la poche est vide.

ront sans dot. Et tu verras, Nanon, ma mie^ nous n'en aurons pas pour les derniers.

Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui prêtaient de l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait pas, quand ses compagnons de jeu venaient, le lendemain, le voir à la veillée, de faire, avec eux, le branle devant la cheminée, en chantant tous ensemble :

Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs! Ce sont de braves gens, Quand ils n'ont plus d'argent.

Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire :

A^ous sommes trois qui n'avons pas le sou, — Qui n' avons pas le sou^ — Qui n"^ avons pas le sou. — Et le compère qui est derrière^ — N^a pas un denier, — N'a pas un denier.

Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir ainsi partir, l'un après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau patrimoine :

— Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-père, pour quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la rue.

Ou bien :

— Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les impositions !

Ou bien :

— Cette friche-là? les arbres du voisin la desséchaient comme bruyère.

Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des usuriers ;

— Eh ! morbleu, c'est bienheureux qu'il y ait des gens pareils. Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les gaspilleurs, pour trouver du quibus, en un temps où, comme on sait, l'argent est marchandise?

C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, avec sa foire, faisait merveille sur le Rhône ; il venait là du monde, soit par eau, soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des nègres.

Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser, pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile, les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des Halles, aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pré.

C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet, l'exposition universelle de l'industrie du Midi.

Mon grand-père Etienne, comme vous pensez

bien, ne manquait pas telle occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire ses bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, du girofle, ou du gingembre pour la provision du logis, il partait pour la foire avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce, non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, lorsqu'ils discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage de quelque bourrique maigre.

Un délicieux régal pour lui : Polichinelle avec Rosette! Il y était toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme un pauvre aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là sans cesse sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point que les filous (et imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque année, tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se retournât, tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, avec le nez tout bleu, ~ de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs qui avaient déteint :

— Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore volé tes mouchoirs.

« — Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.

— Pardi, tu as le nez tout bleu : tu t'es mouché avec ta ceinture.

— Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain ; ce Polichinelle m'a tant fait rire !

Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement, quand les pères disaient à mon aïeul :

— Autrement, le cas échéant, combien faitesvous à vos filles?

— Combien je fais à mes filles? répondait maître Etienne, tout rouge de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y ajouterais encore des terres et de l'argent ! Qui ne veut pas mes filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de maître Etienne il y a du pain.

Or, n'est-il pas bien vrai que les filles du grandpère furent prises, toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles firent, toutes, de bons mariages? Fille jolie ^ dit le proverbe, porte sur le front sa dot.

Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en cueillir encore un tout petit bouquet.

Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit oii je suis né , il y avait le long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et riante, et,

i6 CHAPITRE PREMIER

quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive.

Le fossé du Puits à roue ! Ce fut le premier livre où j'appris, en m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons, épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des clous et que je suspendais au bout d'un long roseau. Il y avait des demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement, lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en faisant frissonner le crêpe de leurs ailes ; il y avait des « notonectes » , espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en me voyant, lestement faisaient le plongeon; des tritons, sorte de salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des « mange-anguilles » .

Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces « massettes », cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha ; telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau, ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le « butome » au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire dans le ru, et la lentille d'eau

aux feuilles minuscules, et la « langue-de-bœuf » qui fleurit comme un lustre, avec les « yeux de l' Enfant- Jésus » qui est le myosotis.

Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, c'était la fleur des « glais ». C'est une grande plante qui croît au bord des eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis d'or, armes de France et de Provence, qui brilr laient sur le fond d'azur, n'étaient que des fleurs de glais : « fleur de lis » vient de « fleur d'iris » , car le glais est un iris, et l'azur du blason représente bien l'eau où croît le glais.

Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps après la moisson, on foulait nos gerbes, et tous les gens du « mas » étaient dans l'aire à travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient, ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui, les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille avec des fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au soleil, nu-pieds, sur le grain battu.

Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une chèvre rustique, formée de trois perches, était suspendu le van. Deux ou trois filles ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le blé mêlé aux balles; et le « maître », mon père, vigou-

i8 CHAPITRE PREMIER

reux et de haute taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises graines au-dessus ; et quand le vent faiblissait, ou que, par intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le crible immobile dans ses mains, se retournait vers le vent, et, sérieux, l'œil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu ami, il lui disait :

— Allons, souffle, souffle, mignon!

Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, haletait de nouveau en emportant la poussière; et le beau blé béni tombait en blonde averse sur le monceau conique qui, à vue d'œil, montait entre les jambes du vanneur.

Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le grain avec la pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au puits ou tirer de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, mesurait le tas de blé et y traçait une croix avec le manche de la pelle en disant : « Que Dieu te croisse! »

Par une belle après-midi de cette saison d'aires, — je portais encore les jupes : j'avais à peine quatre ou cinq ans — après m'être bien roulé, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à roue.

Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commençaient à s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller cueillir quelques-uns de ces beaux bouquets d'or.

J'arrive au fossé; doucement, je descends au

bord de l'eau; j'envoie la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles étaient trop éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans : je tombe dans l'eau jusqu'au cou.

Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me faisant filer vers le Mas :

— Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé !

— J'allais cueillir des fleurs de glais.

— Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes caché, un gros serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?

Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, mes chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe trempée d'eau et ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du dimanche, en me disant :

— Au moins, fais attention de ne pas te salir.

Et me voilà encore dans l'aire; je fais sur la paille fraîche quelques jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui voltige dans un chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds flottant au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà encore vers le fossé du Puits à roue. . .

Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours là, fières au milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement

sur le talus; je place mes petons bien ras, bien ras de l'eau; j'envoie la main, je m'allonge, je m'étire tant que je puis... et patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.

Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais entrevoir le gros serpent, j'entendais crier dans l'aire :

— Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombé à l'eau !

Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue puante, et la première chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan! elle m'applique une fessée retentissante.

— Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, fripe-tout, petit monstre! qui me feras mourir de transes !

Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas, la tête basse, et de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux, avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond bleuâtre.

Mais, bref, quand j'eus ma belle robe de \'elours :

— Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire ?

— Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.

AU MAS DU JUGE 2i

Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient par les chaumes, becquetant les épis que le râteau avait laissés. Tout en gardant, voici qu'une poulette huppée — n'est-ce pas drôle? — se met à pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, qui voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, si bien que nous arrivâmes au fossé du Puits à roue !

Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient danâ le ruisseau et qui réveillaient mon envie, mais une envie passionnée, délirante, excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le fossé :

— Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas !

Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc qui croissait là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge la tête première.

Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de l'aire accourent :

— C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le fossé. Ta mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler d'importance !

Eh bien, non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en larmes et qui disait :

— Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-être un « accident ». Mais ce gas, sainte

Vierge, n'est pas comme les autres : il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses jouets en allant dans les blés chercher des bouquets sauvages... Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-être une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des robes? Et bienheureuse encore — mon Dieu, je vous rends grâce, — qu'il ne se soit pas noyé !

Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fossé. Puis, une fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la sainte femme m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait boire ensuite une cuillerée de vermifuge, elle me coucha dans ma berce, où, lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.

Et savez-vous ce que je songeai : pardi! mes fleurs de glais... Dans un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide, transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui étalaient dans l'air une féerie de fleurs d'or !

Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais à pleines mains, à jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines. l^lus j'en cueillais, plus il en surgissait.

Tout à coup, j'entends une voix qui me crie : a Frédéri! »

Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée

de fleurs de glais couleur d'or qui blondissaient sur ma couchette.

Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur père, était allé cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maîtresse, ma mère belle, les avait mises sur mon lit.

L'enfant de ferme. — La vie rurale. — Mon père à la Révolution. — La bûche bénite. — Les récits de la Noël. — Le capitaine Perrin. — Le maire de Maillane en 1793. — Le jour de l'an.

Mon enfance première se passa donc au Ma>, en compagnie des laboureurs, des faucheurs et des pâtres^ et quand, parfois, passait au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui aiïectent de ne parler que français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était plus qu'eux :

— D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme nous?

— Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.

— Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux pas être monsieur.

J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme celle, par exemple du marc[uis de Barbentane (un de nos voisins de terres), mon père qui, à l'ordinaire, lorsqu'il parlait de ma mtTe,

devant les serviteurs, l'appelait « la maîtresse », là, en cérémonie, il la dénommait ma mouié (mon épouse). Le beau marquis et la marquise, qui se trouvait être la sœur du général de Galliffet, chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres gâteries; mais, moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture, comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier :

— Frédéric!

Mais en vain : dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais, moi, d'entendre les roues delà voiture emporter le marquis, pendant que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme :

— M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir, cet insupportable, et il va se cacher !

Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, craintif, de ma tanière, vlan! j'avais ma fessée.

J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maître-valet, quand, derrière la charrue tirée par ses deux mules, les mains au mancheron, il me criait, patelin :

— Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer.

Et de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me voilà dans le sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, pour cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc arrachait.

— Ramasse des colimaçons, me disait le Papoty.

Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main :

— Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, tiens, empoigne les cornes du manche de la charrue.

Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je prenais les mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines d'escargots qui s écrabouillaient dans ma chair :

— A présent, me disait le valet de labour en riant aux éclats, tu pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue !

On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que, dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en venant de traire, notre berger Rouquet me criait :

— Viens, petit, boire à même dans ìeýiau. hepiau est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans

lequel on trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la « seille », paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.

Après, c'était un faucheur qui me disait :

MON PÈRK , 27

— Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid Ôl^î frappetalon; veux-tu me faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les passereaux.

Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.

— Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.

Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échiné du talon.

C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos travailleurs des champs (et je n'en ai point regret), mon éducation d'enfance.

Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement indépendante et calme.

Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée, de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas, qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans les peintures de Léopold Robert.

Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre, entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang, autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut

bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de son couteau et, sur le coup, tous se levaient.

Tous ces gens de campagne, mon père lea dominait par la taille, par le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement, bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.

Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, oii régnait la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la parole :

— Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?

— Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et les cloches.

Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau devant les saints de son pays et

les cloches de son église, qu'il rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne :

— Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme, pour cela, représentant du peuple?

L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit tirer ses bêtes.

Mon père, dois-je dire, avait une foi profonde. Le soir, en été comme en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tète découverte, les mains croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil, qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient, il lisait l'Evangile à ses enfants et domestiques.

Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres : le Nouveau Testament^ \ Imitation et Don Quichotte (lequel lui rappelait sa campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).

— Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre, nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine, m'avait appris ma croix de par Dieu.

Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses, avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé Cartabèou.

Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois, il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit des pluies torrentielles :

— Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est làhaut sait fort bien ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut. . . Eh ! s'il ne soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence, qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si, pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui alimenterait les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de tout, mes enfants.

Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon travailleur; et, si l'on répondait oui :

— Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.

Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la veillée de Noël. Ce jour-là, les laboureurs dételaient de bonne heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle oalette à l'huile, une rouelle de nouorat, une iointée de figues sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en allaient, pour o poser la bûche au feu », dans leur pays et dans leur n aison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; et, parfois, des

parents, quelque vieux garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant :

— Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec vous autres.

Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher

la « bûche de Noël », qui — c'était de tradition —

devait être un arbre fruitier. Nous l'apportions dans

le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un bout,

moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui

faisions faire le tour de la cuisine; puis, arrivés

devant la dalle du foyer, mon père, solennellement,

répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en

disant :

Allégresse! Allégresse,

Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse !

Avec Noël, tout bien vient :

Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.

Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.

Et, nous écriant tous : « Allégresse, allégresse, allégresse! », on posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet de flamme :

A la bûche Boute feu !

disait mon père en se sig-nant. Et, tous, nous nous mettions à table.

Oh! la sainte tablée^ sainte réellement, avec, tout à l'entour, la famille complète, pacifique et heureuse. A la place du caleil, suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles bril-

laient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour de la vSainte- Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plats sacramentels : les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le muge aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme : fouaces à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis, au-dessus de tout, le grand /û; 2« calendal, que l'on n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier pauvre qui passait.

La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, ce jour-là; et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège de Figuières.

— Si je vous disais, commençait-il, qu'étant làbas en Catalogne, et faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort de la Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout, passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de Dieu, comment s'arrangea la chose :

« Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et Figuières, nous tournions,

retournions depuis passablement de temps, en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe ! que de morts, que de blessés et de souffrances et de misères! Il faut l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, — c'était en décembre, — il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux, à défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des fourgons et des affûts.

« Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond d'une gorge, du côté de la mer, je vais décou vrir un arbre d'oranges, qui étaient rousses comme l'or!

« — Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel prix, vous allez me les vendre.

« Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au camp et, tout droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de Cabanes), je vais avec mon panier et je lui dis :

« — Capitaine, je vous apporte quelques oranges, . , [ « — Mais où as-tu pris ça?

« — Où j'ai pu, capitaine.

« — Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi, demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne pourrai.

« — Je voudrais bien, lui fis-je alors, avaiit qu'un boulet de canon me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, « poser la bûche de Noël h en Provence, dans ma famille.

« — Rien de plus simple,, me fit-il; tiens, passe l'écritoire.

« Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renfermé, cher homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais dire :

u Armée des Pyrénées-Orientales.

« Nous Perrin, capitaine aux transports militaires^ donnons congé au citoyen François Mistral^ brave soldat républicain^ âgé de vingt-deux ans^ taille de cinq pieds six pouces^ nez ordinaire^ bouche idem, menton rond, front moyen ^ visage ovale ^ de s'en aller dans son pays, par toute la République ^ et au diable^ si bon lui semble.

« Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la belle veille de Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait venir à la commune et m'interpelle comme ceci :

« — Au nom de la loi, citoyen, comment ^ a que tu as quitté l'armée?

(( — Cela va, répondis-je, qu'il m'a pris fantaisie de venir, cette année, « poser la bûche » à Maillane.

« — Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal du district, à Tarascon.

« Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là :

« — Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ça se fait-il que tu aies déserté?

« Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport :

« — Tenez, lisez, leur dis-je.

« Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en me secouant la main :

« — Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, avec des papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane.

« Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'estce pas? Mais il y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre. »

Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intérieur patriarcal et de noblesse et de simplesse, que je tenais à te montrer.

Au Jour de l'An, — nous clôturerons par cet autre souvenir, — une foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de grand matin, nous saluer comme ceci :

Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année, Maîtresse, maître, accompagnée D'autant que le bon Dieu voudra.

— Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient mon père et ma mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme d'étrennes, une couple de pains longs et de miches rebondies.

Par tradition, dans notre maison, comme dans

plusieurs autres, on distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain aux pauvres gens du village.

Vivrais-je cent ans,

Cent ans, je cuirai,

Cent ans, je donnerai aux pauvres.

Cette formule, tous les soirs, revenait dans la prière que mon père faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses obsèques, les pauvres gens, avec raison, purent dire, en le plaignant :

— Autant de pains il nous donna^ autant d'anges dans le ciel V accompagnent . Amen!

A la rencontre des Rois. — La Crèche. — Les sornettes maternelles. — Dame Renaude. — Les hantises de la nuit. — Le cheval de Cambaud. — Les Sorciers. — Les Matagots. — : L'Esprit Fantastique.

— C'est demain la fête des Rois : si vous voulez les voir arriver, allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur quelques offrandes.

Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous disaient nos mères.

Et en avant ! Toute la marmaille, les enfants du village, nous partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient à Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour adorer l'Enfant Jésus.

— Où allez- vous, petits?

— Nous allons au-devant des Rois.

Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et blondines fillettes, en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le cœur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous portions à la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour

les Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour les chameaux.

Jours croissants, Jours cuisants.

La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés. L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés les branches rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient, frétillants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur la tète son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.

— Où allez-vous si tard, petits ?

— Nous allons au-devant des Rois !

Et la tête en arrière, fiers comme jeunes coqs, en riant, en chantant, en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent.

Puis, le jour décHnait. Le clocher de Maillane disparaissait derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires; et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte d( vue, mais en vain ! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs d'hiver et de jaiivier, tout était triste, souffreteux et muet.

Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa cape, venait de faire paître ses brebis.

— Mais oii allez-vous, enfants, si tard?

— Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire s'ils sont encore bien loin?

— Ah! oui, les Rois ? c'est vrai... Ils sont là derrière qui viennent; vous allez bientôt les voir.

Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux, nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux.

Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme, s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant.

Tout à coup :

— Les voilà !

Un cri de joie folle partait de toutes les bouches. . . et la magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses, enflammait, embrasait la zone du couchant ; de gros lambeaux de pourpre flamboyaient; et, d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant un cercle de longs rayons au ciel, illuminait l'horizon.

— Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux ! voyez leurs drapeaux ! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent !

Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais bientôt cette gloire, dernière échap-

pée du soleil couchant, se fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls :

— Où ont passé les Rois ?

— Derrière la montagne.

La chevêche miaulait. La peur nous saisissait ; et, dans le crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.

Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons :

— Eh bien ! les avez-vous vus ? nos mères nous disaient.

— Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne.

— Mais quel chemin avez-vous pris ?

— Le Chemin Arlatan...

— Ah ! mes pauvres agneaux ! Les Rois ne viennent pas de là. C'est du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane ! Les tambours, les trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!... Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. .Vprès souper, vous irez les voir.

Nous soupions vite, — moi, chez ma mère-i^rand Nanon; puis, nous courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée, l'orgue, acccmpa

gnant le chant de tout le peuple, entamait, lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël :

Ce matin, J'ai rencontré le train De trois grands Rois qui allaient en voyage ; Ce matin, J'ai rencontré le train De trois grands Rois dessus le grand chemin.

Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur l'autel, nous voyions la Belle Étoile ! nous voyions les trois Rois Mages, en manteaux rouge, jaune et bleu, qui saluaient l'Enfant Jésus : le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe ! Nous admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne et sur le bœuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères, qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes ; le meunier, chargé d'un sac de farine ; la bonne vieille qui filait; l'ébahi qui admirait; le gagnepetit qui remoulait; l'hôtelier ahuri qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les santons qui figurent à la Crèche. Mais, c'était le Roi Maure que nous regardions le plus.

Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois, d'aller me promener, à la chute

du jour, dans le Chemin d'Arles. Le rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis, des escargots dans l'herbe, et la chevêche toujours y miaule; mais, dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la couronne des vieux Rois...

— Où ont passé les Rois ?

— Derrière la montagne.

Hélas ! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois, dans la jeunesse ! Si grande si beau que fût le paysage connu, quand nous voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose 1

Oh ! vers les plaines de froment

Laissez-moi me perdre pensif,

Dans les grands blés pleins de ponceaux

Où, petit gars, je me perdais !

Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,

En récitant son angélus ;

Et, chantantes, les alouettes.

Moi, je les suis dans le soleil...

Ah! pauvre mère, beau cœur aimant.

Je ne t'entendrai plus, criant mon nom I

(Iles d'Or).

Qui me rendra le déHce, le bonheur idéal de mon âme ignorante, quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons, aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant, cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait, en douce langue de Provence :

le Pater des Calendes^ Marie-Madeleine la Pauvre Pécheresse, le Mousse de Marseille^ la Porcheronne, le Mauvais Riche ^ et tant d'autres récits, légendes et croyances de notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement de rêves et de poésie émue ! Après le lait que m'avait donné son sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des traditions et du bon Dieu.

Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, — qui fait les saints et les héros, les poètes et les artistes, — aujourd'hui, dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche cœur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école, surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout ce qui nous enchanta.

Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous tenir ce propos :

— Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour toi ? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette !

Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître ?

Eh ! Dieu ! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité, autant vaudrait, ma foi, retourner au moyen

âge qui, partant du contraire de la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant la vie par la Danse macabre.

Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point.

La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme, comme une figue pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis sommeille.

— Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un petit somme?

— Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais puis, en priant Dieu, on finit par s'assoupir.. . Oh ! la mauvaise chose, quand on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.

— Vous attraperez un rhume, à ce grand soUil-là, avec la réverbération.

— Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche, hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais pas, peut-être, une maille d'huile.

— A votre place, moi, je m'en irais un peu voir

les commères de votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.

— Allons donc, bonnes gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève, sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes peines à moi : autant vaut demeurer seule.

— Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les lavandières.

— Allons donc, les lavandières ! des péronnelles, qui, tout le jour, frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le monde ; puis, elles rient comme des niaises Quelque jour, le bon Dieu les punira par un excm le... Oh! non, non, ce n'est pas comme de notre temps.

— Et de quoi parliez- vous, dans votre temps?

— Dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des sornettes, que l'on se délectait d'entendre : la Bête des Sept Têtes ^ Jean Cherche-la- Peur, le Grand Corps sans Ame... Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre veillées.

« A cette époque-là, on filait de l'étaim, du chanvre. L'hiver, après souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au chaud, nous nous accroupissions

sur la litière des brebis; et, pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes.

« Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de foi, assuraient avoir vues.

« Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils habitent au Clos de Pain- Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main... Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais, tout en lui disant : a Petite^ titel tite! », dès qu'elle croyait l'avoir, paf ! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente, la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de chemin. Puis, comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur, retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait, Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!

« On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet,

d'autres disaient une grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens, qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait de l'égout de Cambaud.

« — Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute dessus.

« Et le cheval se laissa monter.

« — Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je vais l'enfourcher.

« Et voilà qu'il l'enfourche aussi.

« — Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.

« Et celui-là grimpa aussi ; et, à mesure qu'ils montaient, le cheval noir s'allongeait, s'allongeait, s'allongeait, tellement que, ma foi, douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième s'écria :

« — Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu'il y a encore une place !

« Mais, à ces mots, l'animal disparut et nos douze bambocheurs se retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement, heureusement pour eux ! car, si le beau dernier n'avait pas crié : « Jésus! Marie! grand saint Joseph ! », la malebête, assurément, les emportait tous au diable.

« Savez-vous de quoi l'on parlait encore? D'une espèce de gens qui allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient tour à tour à la Tasse d'Argent. On les appelait sorciers ou mascs^ et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J'en

ai même connu plusieurs, — que je ne nommerai pas, à cause de leurs enfants. Bref, à ce qu'il paraît, c'étaient de mauvaises gens, car, une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des enfants, de petits enfants tout nus qu'ils avaient pris dans le berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en mains! Cela fait frémir.

« Mais quoi! n'y avait-il pas aussi des chats sorciers? Oui, il y avait des chats noirs qu'on appelait matagots et qui faisaient venir l'argent dans les maisons où ils restaient... Tu as connu, n'est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d'écus lorsqu'elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée.

^'« J'ai toujours ouï dire qu'un soir, à la veillée, mon pauvre oncle Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle, avec un mauvais regard :

« — lu as touché Robert!

« Quelles singulières choses! Aujourd'hui, tout cela a l'air de songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien qu'il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur.

« Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d'autres, de ces êtres étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche- Vieille, qui, la nuit, s'accroupissait là sur votre poitrine et vous ôtait le souffle. Il y avait la Garamaude, il y avait le Folleton, il y avait le Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait. . . Que sais-je, moi?...

« Mais tiens, je l'oubliais : et l'Esprit Fantastique! Celui-là, on ne peut pas dire qu'il n'ait pas existé : je l'ai entendu et vu. Il hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas ouvrir la porte. Il veut regarder d'une fente, une fente de la fenêtre, et sais-tu ce qu'il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la mule, l'âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés ensemble, s'en allaient, sous la lune, boire à l'abreuvoir, tout seuls. Mon père comprit vite, car il n'était pas neuf à pareille hantise, que c'était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva l'écurie ouverte à deux battants.

« Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c'est, dit-on, les grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu'un enfant d'un an, lorsqu'on agite le hochet. Mais il n'est pas méchant, il s'en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des niches. S'il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie leur mangeoire... Il est

même à remarquer que, là où est le Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres, parce que le farfadet l'a prise en grâce par caprice, et alors, dans la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des autres.

« Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et licous; il renverse, patatras! l'étagère des colliers; il remue, dans la cuisine, la poêle et la crémaillère ; enfin, il tarabuste de toutes les manières. . . Tellement qu'une fois, mon père, ennuyé de tout ce vacarme, dit :

« — Il faut en finir!

« Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil, éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille, et crie au Fantastique :

« — Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de pois gris.

« Or, l'Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu'il paraît, à trier les pois gris; et de vétiller. Dieu sait! car nous trouvâmes de petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le savait) ce travail méticuleux à la fin l'ennuya, et il détala du fenil, et jamais nous ne le revîmes.

« Si ! car, pour achever, moi, je le vis encore une

fois. Imagine-toi qu'un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme. Passant près d'un peuplier, j'entendis rire à la cime de l'arbre : je lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j'aperçois l'Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait signe de grimper... Ah! je te demande un peu! Pas pour un cent d'oignons je n'y aurais grimpé ; je déguerpis comme une folle et depuis, c'a été fini.

« C'est égal, je t'assure que quand venait la nuit et qu'autour de la lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir! Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la veillée, les garçons nous criaient :

« — Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de farandole.

« — Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer l'Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...

« — Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce sont là des contes de mèregrand l'aveugle ! N'ayez pas peur, venez, nous vous tiendrons compagnie.

« Et c'est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant avec les gars, — les garçons de cet âge, tu sais, n'ont pas de bon sens,. ils ne disent que des bêtises et vous font rire par force, — peu à peu, peu à peu, nous n'eûmes plus de peur... Et

depuis lors, te dis-je, je n'ai plus ouï parler de ces hantises de nuit.

« Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d'ouvrage pour nous ôter l'ennui. Telle que tu me vois, j'ai eu, moi, onze enfants, que j'ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j'en ai nourri quatorze !

« Ah ! va, quand on n'est pas riche et qu'on a tant de marmaille, qu'il faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c'est un joli son de musette ! »

— Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.

— Oh! à présent, nous sommes mûrs^; il viendra nous cueillir quand il voudra.

Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et, abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son soleil.

Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille de Papeligosse. — Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve.

Vers les huit ans, et pas plus tôt, — avec mon sachet bleu pour y porter mon livre, mon cahier et mon goûter, — on m'envoya à l'école..., pas plus tôt. Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon développement intime et naturel, à l'éducation et trempe de ma jeune âme de poète, j'en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les rudiments.

De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l'école était de faire un plantiê. Celui qui en avait fait un était regardé par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron fieffé!

Un plantié désigne, en Provence, l'escapade que fait l'enfant loin de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque, après quelque faute, quelque grave méfait, quelque

désobéissance, ils redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée.

Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l'oreille, mes péteux plantent là l'école et père et mère; advienne que pourra, ils partent à l'aventure et vive la liberté !

C'est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître absolu, la bride sur le cou, d'aller partout où l'on veut et en avant dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la montagne !

Seulement, puis vient la faim. Si c'est uyî plantié d'été, encore c'est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous prennent par l'œil, les fig-uiers qui vous offrent leurs figues bien mûries, et les melons ventrus qui vous crient : « Mangez-moi. » Et puis, les belles vignes, les ceps aux grappes d'or, ha ! il me semble les voir !

Mais si c'est un plantiê d'hiver, il faut alors s'industrier... Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes oii ils ne sont pas connus, demandent l'hospitalité. Puis, s'ils peuvent, les fripons volent les œufs aux poulaillers et même les nichets, qu'ils boivent tout crus, avale!

Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l'école et la famille, non tant par cagnardise que par soif d'indépendance ou pour quelque injustice qui les a blessés au cœur, ceux-là fuient l'homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans

L'ÉCOLE BUISSONNIÊRË 55

les blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les tas de foin . Vienne la faim, ils mangent des mûres (celles des haies, celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu'on oublia sur l'arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de l'orme (qu'ilsappellent au pain blanc) ^ des oignons remontés, des poires d'étranguillon, des faînes, et, s'il le faut, des glands. Tout le jour n'est qu'un jeu, tous les sauts sont des cabrioles... Qu'est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous tiennent compagnie; vous comprenez ce qu'elles font, ce qu'elles disent, ce qu'elles pensent, et il semble qu'elles comprennent tout ce que vous leur dites.

Prenez-vous une cigale ? Vous regardez ses petits miroirs^ vous la froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez avec une paille dans l'anus.

Ou, couchés le long d'un talus, voilà une bête-à-

Dieu qui vous grimpe sur le doigt? Vous lui chantez.

aussitôt :

Coccinelle, vole!

Va-t'en à l'école.

Prends donc tes matines, Va à la doctrine...

Et la bête-à-Dieu, déployant ses ailes, vous dit en s'envolant :

— Vas-y toi-même, à l'école. J'en sais assez pour moi.

Une mante religieuse, agenouillée, vous regardet-elle? Vous l'interroofez ainsi :

Mante, toi qui sais tout, Où est le loup ?

L'insecte étend la patte et vous montre la montagne.

Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil ? Vous lui adressez ces paroles :

Lézard, lézard, Défends-moi des serpents :

Quand tu passeras vers ma maison Je te donnerai un grain de sel.

~— A ta maison, que n'y retournes-tu? a l'air de dire le finaud.

Et psitt, il s'enfuit dans son trou.

Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :

Colimaçon borgne, Montre-moi tes cornes.

Où j'appelle le forgeron Pour qu'il te brise ta maison.

Et encore la maison, et toujours la maison, où l'esprit revient sans cesse, tellement qu'à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, — et de culottes, — quand vous avez, avec de l'orge, fait assez de chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer des sifflets, et qu'avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret vous avez iagacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le

cœur vous devient gros — et vous rentrez, la tête basse.

Moi, comme les copains, en provençal de race que j'étais ou devais être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que j'étais à l'école, je fis aussi mon plantié. Et en voici le motif :

Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d'aller couper de l'herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour) venaient m'attendre à mon départ pour l'école de Maillane et me disaient :

— Eh, nigaud! que veux-tu aller faire à l'école, pour rester tout le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence ! pour avoir sur les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous...

Hélas! l'eau claire riait dans les ruisseaux; làhaut, chantaient les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants... Et je disais :

— L'école, eh bien! tu iras demain.

Et, alors, dans les cours d'eau, avec culottes retroussées, houp! on allait « guéer ». Nous barbotions, nous pataugions, nous péchions des têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf ! avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu'à mi-jambes (pour se faire des bottes) . Et après, dans la poussière de quelque chemin creux, vite! à bride abattue :

Les soldats s'en vont !

A la guerre ils vont, Et ra-pa-ta-plan, Garez-vous devant 1

Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n'étaient pas nos cousins ! Sans compter qu'avec le pain et la pitance de mon bissac, on faisait sur l'herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut que tout finisse !

Voici qu'un jour mon père, que le maître d'école avait dû prévenir, me dit :

— Écoute, Frédéric, s'il t'arrive encore une fois de manquer l'école pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci ; je te brise une verge de saule sur le dos...

Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je retournai « guéer ».

M'avait-il épié, ou est-ce le hasard qui 1" amena? Voilà que, sans culotte, pendant qu'avec les autres polissons habituels nous gambadions encore dans l'eau, soudain, à trente pas de moi, je vois apparaître mon père. Mon sang ne fit qu'un tour.

Mon père s'arrêta et me cria :

— Cela va bien... Tu sais ce que je t'ai promis? Va, je t'attends ce soir.

Rien de plus, et il s'en alla.

Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m'avait jamais donné une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le craignais comme le feu.

— Ah ! me dis-je, cette fois, cette fois, ton })ère te tue... Sûrement, il doit être allé préparer la verge.

Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me chantaient par-dessus :

— Aïe ! aïe ! aïe ! la raclée ; aïe ! aïe ! aïe ! sur ta peau!

— Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et faire un plantiê.

Et je partis. Je pris, autant qu'il me souvient, un chemin qui conduisait, là-haut, vers la Crau d'Eyragues. Mais, en ce temps, pauvre petit, savais-je bien où j'allais? Et aussi, lorsque j'eus cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à dire vrai, que j'étais dans l'Amérique.

Le soleil commençait à baisser vers son couchant ; j'étais las, j'avais peur...

— Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il faut aller demander l'hospitalité dans quelque ferme.

Et, m'écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit Mas blanc, qui m'avait l'air tout avenant, avec son toit à porcs, sa fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par une haie de cyprès.

Timide, je m'avançai sur le pas de la porte et je vis une vieille qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour manger ce qu'elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille avait décroché la marmite de la crémaillère, l'avait posée par terre au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant, avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle épandait sur des lèches de pain moisi.

— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?

6o CHAPITRE IV

— Oui, me répondit-elle... Et d'où sors-tu, petit?

— Je suis de Maillane, lui dis-je; j'ai fait une escapade et je viens vous demander... l'hospitalité.

— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d'un ton grognon, assieds-toi sur l'escalier, pour ne pas user mes chaises.

Et je me pelotonnai sur la première marche.

— Ma grand, comment s'appelle ce pays?

— Papeligosse.

— Papeligosse !

Vous savez que, lorsqu'on parle aux enfants d'un pays lointain, les gens, pour badiner, disent, parfois : Papeligosse. Jugez donc, à cet âge-là, moi, je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1'Ase et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez moi, la sueur froide me vint dans le dos.

— Ah çà ! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à présent ce n'est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends? il faut la gagner.

— Bien volontiers... Et que faut-il faire?

— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l'escalier et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami, aura sa part du bon potage... et l'autre mangera des yeux.

— Je veux bien.

Sans compter que j'étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout en m'amusant. Je pensais :

L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE 6i

— Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi.

Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de l'escalier — qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face de la porte, tout près du seuil.

— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre élan.

— Et je dis : deux.

— Et je dis : trois !

Moi, je m'élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais la vieille coquine, qui n'avait fait que le semblant, ferme aussitôt la porte, pousse vite le verrou et me crie :

— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine, va!

Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où faut-il aller? A la maison? Je n'y serais pas retourné pour un empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais plus le chemin qu'il fallait prendre.

— A la garde de Dieu !

Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus, montait vers la colline. Je m'y engage à tout hasard; et marche, petit Frédéric.

Après avoir monté, descendu tant et plus, j'étais rendu de fatigue... Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin, je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière

délabrée. Il devait, autrefois, s'y être mis le feu, car les murs, pleins de lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les poutres, qui ne tenaient plus que d'un bout, traînaient, de l'autre, sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar.

Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las, défailllant, mort de sommeil, je grimpai et m'allongeai sur la plus grosse des poutres... Et, dans un clin d'oeil, j'étais endormi.

Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours est-il qu'au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui causaient et riaient.

— Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou est-ce réel?

Mais ce pesant bien-être, où l'assoupissement vous plonge, m'enlevait toute peur et je continuais tout doucement à dormir.

Il faut croire qu'à la longue la fumée finit par me suffoquer; je sursaute soudain et je jette un cri d'effroi... Oh! quand je ne suis pas mort, mort d'épouvante, là, je ne mourrai jamais plus!

Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...

— Ne me tuez pas! ne me tuez pas ! leur criai-je, ne me tuez pas !

Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien

sûr, autant de peur que moi, se prirent à rire et l'un d'eux me dit :

— C'est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous avoir fichu une belle venette!

Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur de rôti me monter dans les narines.

Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d'où j'étais, de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore?

Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c'étaient, en effet, trois voleurs) ;

— Puisque tu as fait un plantiez me dit-il, tu dois avoir faim... Tiens, mords là.

Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d'ag-neau saignante, à moitié cuite. Alors, je m'aperçus seulement qu'ils venaient de faire rôtir un jeune mouton, — qu'ils devaient avoir dérobé, probablement, à quelque pâtre.

Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix basse; puis, l'un d'eux :

• — Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s'il veut.

— Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d'un air soumis.

J'étais encore bien content de m'en tirer à si bon marché. Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un tonneau défoncé où, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne devaient faire cuver le moût.

On m'attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d'une chaumière en ruines !

Je m'y blottis, pauvret! comme un peloton de fil et, tout en attendant l'aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais esprits.

Mais figurez-vous que soudain j'entends, dans l'obscurité, quelque chose qui rôdait, qui s'ébrouait, autour de ma tonne !

Je retiens mon haleine comme si j'étais mort, en me recommandant à Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j'entendais tourner et retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s'en aller, puis revenir... Que diable est-ce là encore? Mon cœur battait et bruissait comme une horloge.

Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui m'effrayait s'étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux chandelles !

Il était, paraît-il, venu à l'odeur de l'agneau, et.

n'ayant trouvé que les os, ma tendre chair d'enfant et de chrétien lui faisait envie.

Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s'agissait, n'est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J'avais tellement craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me rendit du courage.

— Ah çà! dis-je, ce n'est pas tout : si cette bête vient à s'apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et, d'un coup de dents, elle t'étrangle... Si tu pouvais trouver quelque stratagème...

A un mouvement que je fis, le loup, qui l'entendit, revint d'un bond vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l'empoigne des deux mains.

Le loup, comme s'il eût eu les cinq cents diables à ses trousses, part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et descentes d'Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.

— Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph! pleurais-je ainsi, qui sait où le loup t'emportera! Et, si le tonneau s'effondre, il te saignera, il te mangera...

Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue m'échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et, regardez les choses, je me

retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui va de Maillane à Saint- Remy, à un quart d'heure de notre Mas. La barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et s'y était rompue.

Pas nécessaire de vous dire qu'avec de telles émotions la verge paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j'avais encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison.

Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :

— Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui n'a pas dormi de la nuit.

Auprès de ma mère, je courus...

Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles aventures. Mais, arrivé à l'histoire des voleurs, du tonneau ainsi que du gros loup :

— Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c'est la peur qui t'a fait rêver tout cela !

Et j'eus beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien n'était plus vrai. Ce fut en vain. Per gonne ne voulut y ajouter foi.

L'abbaye en ruines. — M. Donnât. — La chapelle dorée. — La Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. — Saint- Anthime de Graveson. — Le pensionnat en débandade. — Le couvent des Prémontrés.

Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par trop et que je manquais l'école sans discontinuité pour aller tout le jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent :

— Faut l'enfermer.

Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers, et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le cœur gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros chien de garde qu'on appelait le « Juif », pour un endroit nommé Saint-Michel-de- Frigolet.

C'était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à deux heures de notre Mas, entre Grave-

son, Tarascon et Barbentane. Les terres de Saint- Michel, à la Révolution, s'étaient vendues au détail pour quelques assignats, et l'abbaye à l'abandon, dépouillée de ses biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d'un désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers, lorsqu'il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l'église. Les joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cape de Maillane, le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Chat eau- Renard, pour se garer des gendarmes, y venaient en cachette, l'hiver, à minuit, tailler la v en dôme, et là, à la clart í de quelques chandelles pâles, pendant que l'or ro ilait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes, retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu'on y entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient, mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu'à l'aube.

Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s'y établir, Ils avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne montait à kurs offices, car on n'avait pas foi en eux. Et commt^ è cette époque, la duchesse de Berry avait débajiiué en Provence, pour y soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient qu'on murmuj ait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles noires, n'étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque intrigue louche.

C'est à la suite de ces frères qu'un brave Cavaillonnais^ appelé M. Donnât, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté à crédit, un pensionnat de garçons.

■ C'était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d'église, il avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des pensionnaires sans un sou en bourse.

Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.

— Je vous apprends, lui disait-il, que j'ai ouvert un pensionnat à Saint- M ichel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire passer leurs classes.

— Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les gens riches ; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant de lecture à nos gars. . . Ils en sauront toujours assez pour labourer la terre.

— Voyez, faisait M. Donnât, rien n'est plus beau que l'instruction. N'ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de charges de blé, tant de bar r aux de vin ou tant de cannes d'huile... ; puis, après, nous réglerons tout.

Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint^ M ichel-de-Frigolet .

Ensuite, M. Donnât allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il lui tenait ce propos :

— Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l'air éveillé! Vous ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre ?

— Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même un peu d'éducation; mais les

Mlèges sont coûteux et, quand on n'est pas riche...

— Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnât. Amenez-le à ma pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons taille à la boutique. Vous aurez en moi un chaland de plus, un bon chaland, je vous assure.

Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.

Un autre jour, il passait devant la maison d'un menuisier, et admettons qu'il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa mère, dans la rigole de l'évier.

— Mais ce beau mignon, qu'a-t-il? demandait M. Donnât à la maman. Il est bien blême! A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendre, par malacie?

— Eh non! répliquait la femme, c'est la passion du jeu qui le fait se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.

— Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnât, dans mon institution, à Saint-Michelde Frigolet? Rien que le bon air, dans une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis, 1 enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études

faites, il aura une place et n'aura jamais tant de peine comme en poussant le rabot.

— Ah ! monsieur, quand on est pauvre !

— Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est menuisier, je promets, moi, plus d'ouvrage que ce qu'il en pourra faire... et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.

Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du boucher, et du tailleur, et d'autres. Par ce moyen, M. Donnât avait recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du voisinage, et j'étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que moi, s'acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents. En un mot, M. Donnât, avant la République démocratique et sociale, avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de la Banque d'Echange, — qu'après lui, le fameux Proudhon, en 1848, essaya vainement de faire prendre dans Paris.

Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu'il était de Nîmes, et on l'appelait Agnel : doux, joli de visage, un air de jeune fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu'il n'avait pas de parents, car il n'en parlait jamais, personne ne venait le voir, et nul ne

lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule fois, arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête, mystérieux, hautain, pendant une demiheure à peine. Puis, il s'en alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu' Agnel était un enfant d'une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu'on faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l'ai jamais revu.

Notre personnel enseignant se composait, d'abord, du maître, le bon M. Donnât, lequel, lorsqu'il était présent, faisait les basses classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour grappiller des élèves) ; puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien contents d'être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus; ensuite, d'un prestolet, qu'on appelait M. Talon, pour nous dire la messe; enfin, d'un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de musique. De plus,' nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et une Tarasconaise, d'une trentaine d'années, pour nous servir à table et faire les lessives. Enfin, les parents de M. Donnât : le père, un pauvre vieux coiffé d'un bonnet roux, qui allait, avec son âne, chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c'était nécessaire.

Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce que, de nos jours, on l'a vu devenir. Il y avait simplement le cloître des anciens

moines Augustins, avec son petit préau, au milieu du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis, l'église de Saint-Michel, toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l'enfer, ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et le combat du diable contre le grand archange; puis, la cuisine et les étables.

Mais en dehors, à part ce corps de bâtisses, il y avait, au midi, une chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du- Remède, avec un porche à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs et, à l'intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, l'avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d'un vœu qu'elle avait, dans le temps, fait à la Sainte-Vierge, pour devenir mère d'un fils.

Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution, de braves gens l'avaient sauvée en empilant sous le porche un grand tas de fagots qui en cachaient la porte. C'est là que, le matin, — et tous les matins de l'an, — à cinq heures l'été, à six heures l'hiver, on nous menait à la messe; c'est là qu'avec une foi, une foi vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions tous. C'est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en tenant à la main nos livres d'Heures et nos Vespéraux, et c'est là que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la

voix du petit Frédéric : car j'avais, à cet âge, une jolie voix claire comme une voix de jeune fille, et, à l'Elévation, lorsqu'on chantait des motets, c'est moi qui faisais le solo; et je me souviens d'un où je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces mots :

O mystère incompréhensible !

Grand Dieu, vous n'êtes pas aimé.

Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes en allant, quand venait l'automne, cueillir les micocoules, douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain, laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là, arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l'entri e du vallon, un bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.

Car c'était un vrai désert que ce plateau de Saint- Michel, où l'on nous avait mis en cage ; et elle le disait bien, l'inscription qui était sur la porte du couvent :

« Voilà qu'en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude, parce que, dans la cité, j'ai vu l'injustice et la contradiction. J'aurai ici mon repos pour toujours, car c'est le lieu que j'ai choisi pour habiter. »

Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d'un passage de montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu'il est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées à l'archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient du impressionner.

Les mamelons d'alentour étaient couverts de thym, de romarin, d'asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; quelques lopins d'oliviers plantés dans les basfonds; quelques allées d'amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages. C'était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines. Le reste n'était que friche et roche concassée, mais qui sentait si bon! L'odeur de la montagne, dès qu'il faisait du soleil, nous rendait ivres.

Dans les collèges, d'ordinaire, les écoliers sont parqués dans de grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour courir, nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu'un troupeau et en avant dans la montagne, jusqu'à ce que la cloche nous sonnât le rappel.

Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma foi, autant qu'une nichée de lapins de garrigues. Et il n'y avait pas danger que l'ennui nous gagnât.

Une fois hors de l'étude, nous partions comme

des perdreaux, à travers les vallons et sur les mamelons.

Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les ortolans chantaient : tsi, tsï. hé gui

Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions grapiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous cherchions dans les ravins les pétrifications qu'on nomme, dans le pays, pierres de saint Etienne \ nous furetions aux grottes pour dénicher la Chèvre d'Or; nous faisions la glissade, nous escala'dions, nous dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de vêtements ni de chaussures.

Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens .

Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms superbes en langue provençale, — noms sonores et parlants où le peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, — comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d'oii l'on voyait à l'horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la Baumede-l'Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu monnaie; la Roque- Pied-de-Bceuf, où jious voyions gravée une sole bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la Roque-d' Acier,

qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d'or et d'azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mil âge! ô paix de la nature douce ! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez ouverts sur ma vie d'enfant !

L'hiver, ou lorsqu'il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous amusant à la marelle^ à coupetête^ au cheval fondu. Et dans l'église du couvent, qui était, nous l'avons dit, complètement abandonnée, nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans les caveaux béants, pleins de têtes de morts et d'ossements des anciens moines.

Un jour d'hiver, la brise bramait dans les longs couloirs ; c'était le soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnât, le maître, nous gardait à l'étude, et l'on n'entendait que nos plumes qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement du vent.

Tout à coup, à l'extérieur, nous entendons une voix sourde, sépulcrale, qui criait :

— Donnât! Donnât! Donnât! rends -moi ma cloche !

Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort, M. Donnât descendit lente^ ment de sa chaire, fit signe aux plus grands de l'accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes tous après, en nous blottissant derrière.

Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher,

en face du couvent, nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire et qui dans le vent disait :

— Donnât, Donnât, Donnât! rends -moi ma cloche.

D'entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là tremblants. M. Donnât ne fit que dire à demi-voix :

— C'est frère Philippe.

Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après, qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n'en sûmes pas plus.

Ce frère Philippe, nous l'apprîmes plus tard, faisait partie, paraît-il, de ces sortes d'ermites qui avaient occupé Saint- Michel quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme on n'emporte pas cela comme un grelot, la cloche était restée sur l'église, là-haut, et, naturellement, M. Donnât l'avait gardée.

Frère Philippe était un bonhomme qui s'était donné pour tâche de remettre en état les ermitages en ruines qu'il y a, de-ci de-là, dans les montagnes de Provence. Je l'ai rencontré quelquefois, longtemps après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l'épaule, moitié déviant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.

Lorsqu'il avait dessein de restaurer ainsi quelque

ermitage à l'abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche. Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable, qui voulût se faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour relever un autre ermitage.

La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il, près d'une trentaine. C'était à la gare d'Avignon, où j'allais, comme Im, prendre le train d'une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné sous son sac, qui était presque plein de blé.

— Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et ceinturé de rouge, vous pèset-il pas, le sac? Laissez que je le porte un peu...

Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu'à la salle où l'on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de cet homme du bon Dieu.

Frère Philippe, en dernier lieu, s'était retiré chez des moines qui l'avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla^ je crois, mourir à l'hôpital d'Avignon.

8o CHAPITRE V

Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain aumônier qu'on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot, ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d'un mendiant. L'archevêque d'Avignon lui avait ôté la confession parce qu'il haussait trop le coude et nous l'avait envoyé pour s'en débarrasser.

Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu'un jeudi, on nous avait conduits à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon, bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.

Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au moment où k s confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières, que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s'élève et que voyonsnous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une clochette, avec l'ostensoir aux mains, la cape d'or sur le dos, aïe ! tenait toute la rue.

En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on l'avait fait boire un peu plus qu'il ne faut de ce bon piot de Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-

A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 8i

diacre, le prirent chacun sous un bras ; la procession rentra; et, pour lors, M. Talon, une fois devant l'autel, se mit à répéter : Oremus^ oremus^ oremuSy et n'en put dire davantage. On l'emmena à deux dans la sacristie.

Mais vous pouvez penser le scandale ! Heureusement, encore, que cela se passa dans une paroisse où la dive bouteille, comme au temps de Bacchus, a conservé son rite. Près de Boulbon, vers la montagne, se trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier du mois de juin, les hommes de Boulbon y vont processionnellement, en portant tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n'y est pas admis, attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient que de l'eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on leur disait toujours — et même on leur dit encore — que a l'eau fait devenir jolie ».

L'abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de Boulbon se tournait vers le peuple et lui disait :

— Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu'on fasse silence pour la bénédiction !

Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit amen,, nous faisions un signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire choquant le verre ensemble sur l'escalier de l'autel, religieusement, buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lors-

qu'il y avait sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à travers le terroir, car les Boulbonais disent :

Saint Marcellin, ' Bon pour l'eau, bon pour le vin.

Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime. Les Gravesonais le faisaient.

Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en ânonnant leurs litanies et suivis d'un flot de gens qui avaient des sacs sur la tête, apportaient saint Anthime — un buste aux yeux proéminents, mitre, barbu, haut en couleurs — à l'église de Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la pro vende épandue sur l'herbe odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez- vous bien? plus d'une fois l'averse inondait le retour. . . Que voulez-vous ! chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.

Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations pieuses, n'avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce curieux usage de tremper les corps saints dans l'eau, pour les forcer de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par ex( mple, et jusqu'en Portugal,

Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères, elles ne manquaient pas de nous mener à l'église pour nous montrer saint Anthime, et ensuite Béluguet, — un jacquemart qui frappait les heures à l'horloge du clocher.

Maintenant, pour achever ce qu'il me reste à dire sur mon séjour à Saint-Michel, il me revient comme un songe qu'à la fin du premier an, avant de nous donner vacances, on nous fit jouer les Enfants d'Edouard^ de Casimir Delavigne. On m'y avait donné le rôle d'une jeune princesse; et, pour me costumer, ma mère m'apporta une robe de mousseline qu'elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard, d'un petit roman d'amour dont nous parlerons en son lieu.

La seconde année de mon internat, comme on m'avait mis au latin, j'écrivis à mes parents d'aller m'acheter des livres, et, quelques jours après, nous vîmes, du vallon de Roque-Pied-de-Bceuf, monter, vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les marchés voisins, — où mon père le conduisait lorsqu'il allait en voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu'il se promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait Babache; et à califourchon, armé d'un sarcloir à long manche, du haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.

Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac

énorme qui était attaché sur le bât avec une corde, — et, tout en déliant le lien :

— Frédéric, me cria-t-il, je t'ai apporté quelques livres et du papier.

Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (Epitome, De Viris Illustribus^ Selectœ Historiœ^ Concìones^ etc.), un gros cruchon d'encre, un fagot de plumes d'oie, et puis un tel ballot de rames de papier que j'en eus pour sept ans, jusqu'à la fin de mes études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher félibre de la Grenade entr^ ouverte (à cette époque, nous ttions encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de science.

Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de- Frigolet, je n'eus pas le loisir d'user force papier. M. Donnât, notre maître, pour un motif ou pour l'autre, ne résidait pas assez dans son établissement, et, quand le chat n'y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des élèves ou se procurer de l'argent, il était toujours en course. Mal payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger la classe, et quand les parents venaient, Souvent ils ne trouvaient personne.

— Où sont donc les enfants ?

Tantôt, le long d'un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt, nous étions par les vignes

où, à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou cherchions des morilles. Tout cela n'amenait pas la confiance à notre maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M. Donnât prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand'chose, et ce n'étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un drôle d'incident précipita la déconfiture.

Nous avions pour cuisinier, je l'ai déjà dit, un nègre, et, pour domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd jamais son temps, — notre fille de service, un jour, comme on dit ici, se trouva « embarrassée », et ce fut, dans le pensionnat, un esclandre épouvantable.

Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnât lui-même, qui affirmait qu'elle l'était du professeur d'humanités, qui de l'abbé Talon, qui du maître d'études. Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre. Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par colère, soit par peur, fit son sac et partit; et la Tarasconaise, qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer son faix.

Ce fut le signal de la débandade ; plus de cuisinier, plus de brouet pour nous; les professeurs, l'un après l'autre, nous laissèrent sur nos dents. M. Donnât avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous fit,

quelques jours encore, bouillir des pommes de terre, Puis, son père, un matin, nous dit :

— Mes enfants, il n'y a plus rien pour vous faire manger : il faut retourner chez vous.

Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu'on élargit du bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de notre beau quartier du Thym (i). Puis, avec nos petits paquets, quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans retourner la tête, ni sans regret à la descente.

Pauvre M. Donnât! Après avoir essayé, de toutes les manières et d'un pays à l'autre, de remonter son institution (car nous avons tous notre grain de iolie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à l'hôpital.

Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot, pourtant, de ce que l'antique abbaye devint après nous autres. Retombée de nouveau à l'abandon pendant douze ans, un moine blanc, le Père Edmond, à son tour, l'acheta (1854) et y restaura, sous la loi de saint Norbert, l'ordre de Prémontré, — qui n'existait plus en France. Grâce à l'activité, aux prédications, aux quêtes de ce zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions

(i) Frigolet, en provençal Ferigoulet, signifie « lieu où le thym abonde ».

grandioses. De nombreuses constructions, avec un couronnement de murailles crénelées, s'y ajoutèrent à l'entour; une église nouvelle, magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux offices; et l'abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que, quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de paysans ou d'habitants de la plaine vinrent s'y enfermer pour protester en personne contre l'exécution des décrets radicaux. Et c'est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie, infanterie, généraux et capitaines, venir, avec ses fourgons et son attirail de guerre, camper autour du couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le siège d'une citadelle d'opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes auraient, s'ils avaient voulu, fait venir à jubé.

Il me souvient que le matin, tant que dura l'investissement, — et il dura toute une semaine, — les gens partaient avec leurs vivres et allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent l'abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus joli, c'étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel, chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :

t^roVeftÇâux et catholiques, Notre foi, notre foi, n'a pas failli : Chantons, tous tressaillants, Provençaux et catholiques.

Tout cela, mêlé d'invectives, de railleries et de huées à l'adresse des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs voitures.

A part l'indignation que soulevait dans les cœurs l'iniquité de ces choses, le Siège de Caderousse^ par le vice-légat Sinibaldi Doria, — qui a fourni à l'abbé Favre le sujet d'une héroïde extrêmement comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à des milliers d'exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé V Elixir du Frère Gaucher, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous montre Tartarin s'enfcrmant bravement dans l'abbaye de Saint-Michel.

L'oncle Bénoni. — La farandole au cimetière. — Le voyage en Avignon. — Avignon il y a cinquante ans. — Le maître de pension. — Le siège de Caderousse. — La première communion. — Mlle Praxède. — Pèlerinage de Saint-Gent. — Au Collège Royal. — Le poète Jasmin. — La nostalgie de mes quatorze ans.

Et, alors, il fallut me chercher une autre école, pas trop éloignée de Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres, campagnards, nous n'étions pas orgueilleux et l'on me mit en Avignon chez un M. Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.

Cette fois, c'est l'oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que Maillane ne soit qu'à trois lieues d'Avignon, à cette époque où le chemin de fer n'existait pas, où les routes étaient abîmées par le roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la Durance, le voyage d'Avignon était encore une affaire.

Trois de mes tantes, avec ma mère, l'oncle Bénoni

et moi, tous gîtes sur un long drap plein de paille d'avoine qui remboiurait la charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.

J'ai dit « trois de mes tantes », Il en est peu, en effet, qui se soient vu, à la fois, autant de tantes que moi ; j'en avais bien une douzaine ; d'abord, la grand'- Mistrale, puis la tante Jeanneton, la tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde, aujourd'hui, est mort et enterré; mais j'cdme à redire ici les noms de ces bonnes femmes que j'ai vues circuler, comme autant de bonnes fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes tantes le même nombre d'oncles et les cousins et cousines qui en avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.

L'oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour paresseux, et même il s'en vantait. Mais il avait trois passions : la danse, la musique et la plaisanterie.

Il n'y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus jovial. Quand, dans « la salle verte », à la Saint-Éloi ou à la Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les gens, pour lui voir battre les ailes de pigecn, se pressaient à l'entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes d'instruments : violon, basson, cor,

clarinette; mais c'est au galoubet qu'il s'était adonné le plus. Il n'avait pas son pareil, au temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois qu'il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Mariés, qui en était le boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa maison pour aller courir le pays.

Et l'on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui partaient en chantant :

Ou

Ou bien

A l'honneur de saint Gent.

Alix, ma bonne amie, Il est temps de quitter Le monde et ses intrigues, Avec ses vanités.

Les trois Maries, Parties avant le jour, S'en vont adorer le Seigneur.

Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi, en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin !

Seulement, dans la tête, il s'était mis une idée assez extraordinaire : c'était, en se mariant, de prendre une fille noble2

— Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent

épouser des nobles, et jamais tu n'en trouveras.

— Hé, ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la famille? Croyez- vous que nous sommes des manants comme vous autres? Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours rouge, les boucles à ses souliers, les bas de soie.

Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit dire, un jour, qu'il y avait une famille de noblesse authentique, mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave oncle Bénoni s'attifa, se présenta, et l'aînée des demoiselles, une fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de coiffer sainte Catherine, se décida à l'épouser. C'est s ur la donnée de ces nobles comtadins, tombé dans la roture, qu'un romancier carpentrassien, H*.ari de la Madeleine, a fait son joli roman ; la Fin du Marquisat d'Aurel. (Paris, Charpentier, 1878.)

J'ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers le milieu du jour, il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours son ilûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s'asseoir à l'ombre et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs d'alentour accouraient vile à la musique et, aussitôt, il leur faisait danser la saltarelle.

En hiver, rarement il se levait avant midi.

— Eh ! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où pouvez-vous être mieux?

— Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?

— Oh! jamais. Quand j'ai sommeil, je dors; quand je n'ai plus sommeil, je dis des psaumes pour les morts.

Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au cimetière, d'où il s'en revenait seul, en priant pour les siens et pour les autres, ce qui ne l'empêchait pas de répéter, chaque fois, cette bouffonnerie :

— Un de plus, charrié à la Cité du Saint- Repos! Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait

quatre-vingt-trois ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu'il n'y avait plus rien à faire :

— Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s'effrayer! il n'en mourra que le plus malade.

Et, comme il avait son flùteau sur sa table de nuit :

— Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un jour que je venais le voir.

— Ces nigauds, me dit-il, m'avaient donné une sonnette pour que je la remue quand j'aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mie-ux mon fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d'appeler ou de sonner, je prends mon fifre et je joue un air.

Si bien qu'il mourut son ilûteau en main, et qu'on

le lui mit dans son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à l'histoire que voici :

A la filature de soie, — où allaient travailler les filles de Maillane, le lendemain du jour où l'oncle fut mis en terre, — une jeune luronne, le matin, en entrant, fit d'un air effaré, aux autres jeunes filles :

— Vous n'avez rien entendu, fillettes, cette nuit?

— Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...

— Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du côté du cimetière, nous n'avons pas fermé l'œil. Figurez-vous qu'à minuit sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (qu'on a^ ait mis dans son cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s'est mis à jouer une farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont dansé un branle fou, autour du feu, jusqu'à l'aurore.

Donc, avec l'oncle Bénoni^ que vous connaissez maintenant, avec ma mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville d'Avignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois, lorsqu'ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de notre véhicule, ce ne furent qu'exclamations et observations diverses au sujet de s plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des semis, que la charrette côtoyait.

Quand nous passâmes dans Graveson, — où

l'on voit un beau clocher, tout fleuronné d'artichauts de pierre :

— Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les vois-tu cloués au clocher?

Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais répliquent par une chanson qui dit :

A Graveson, avons un clocher...

Ceux qui le voient disent qu'il est bien droit! Mais, à Maillane, leur clocher est rond; C'est une cage pour moineaux, dit-on.

Et l'on m'égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages coutumiers de la route d'Avignon : le pont de la Folie où les sorciers faisaient le branle, la Croisière oii l'on arrêtait parfois à main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d'Aiguille.

Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance ; les grandes eaux, un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple d'heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir chassé, en lui criant « Au Mas! », le Juif, notre gros chien, qui nous avait suivis.

Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes établer, comme les gens de notre village, à V Hôtel de Provence ^ une petite

auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour, on alla bayer par la ville.

— Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir, on joue Maniclo ou Lou Crouliê bel esprit avec V Abbaye de Castro,

— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo.

C'était la première fois que j'allais au théâtre^ et l'étoile voulut qu'on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A \ Abbaye de Castro ^ qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand'chose. Mais mes tantes trouvèrent que Âf^w^V/i»^ à Maillane, était beaucoup mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s'organisait, l'hiver, des représentations comiques et tragiques. J'y ai vu jouer, par nos paysans, la Mort de César ^ Zaïre et Joseph vendu par ses frères. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie, suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en cinq actes. Mais on jouait aussi V Avocat Pathelin^ traduit en provençal, et diverses comédies du lépertoire marseillais, telles que J/(9«j^zî Just^ Fresquiero ou la Co de l'Ai, Lou Groulié bel esprit et Misé Galineto, C'était toujours Bénoni le directeur de ces soirées, oii, avec son violon, en dodelinant de la tête, il accompagnait les chants. Vers l'âge d(i dixsept ans, il me souvient d'avoir rempli un rôle dans Galineto et dans la Co de l'Ai, et même d'y ave ir eu, devant mes compatriotes, assez d'applaudisseirents.

Mais, bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le cœur gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s'enfermer dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d'éléphant, et de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n'ai jamais tant mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué.

Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa renaissance, n'avait pas, il s'en faut, la gaieté d'aujourd'hui; elle n'avait pas encore élargi telle qu'elle est sa place de l'Horloge, ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de- Dom, qui domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi, était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares d'eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation, faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient. Avec leur chef, espèce d'hercule, dénommé Quatre-Bras, c'est eux qui balayèrent, en 1848, l'Hôtel de Ville d'Avignon.

Ainsi qu'en Italie, une fois par semaine passait

par toutes les maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d'une voix grave :

— Pour les pauvres prisonniers !

Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux, tels que la sœur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un crucifix d'argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret qui, dans une bagarre avec les libéraux, ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de chapeau jusqu'à ce que Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie, s'en alla tête nue.

Mais ce qu'on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés et leurs longues capotes bleues, c'étaient les invalides installés en Avignon (oii était une succursale de l'Hôtel de Paris), vénérables débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus des rues.

La ville traversait une sorte de mue, embiouillée, difficultueuse, entre les deux régimes, l'ancien et le nouveau, qui n'avaient pas cessé de s'y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures, les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient encore amers entre les gens d'un certain âge. Les carHstes ne parlaient que du tribunal d'Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815, remémorant sans cesse l'assassinat du maréchal Brune, son cadavre jeté au Rhône, ses

valises pillées, ses assassins impunis, entre autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires :

— Allons! disait le peuple, les louis d'or du maréchal Brune commencent à sortir.

Le peuple d'Avignon, comme celui d'Aix et de Marseille et de, pour ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général (depuis, il a bien changé), regretteux des fleurs de lis comme du drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause royale n'était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu'une protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire avaient rendue odieuse.

La fleur de lis d'autrefois était, pour les Provençaux (qui l'avaient toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d'une époque où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères voulussent revenir au régime abusif d'avant la Révolution serait une erreur complète, puisque c'est la Provence qui envoya Mirabeau aux États Généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée en Provence.

Je me souviens, à ce propos, d'une fois où Berryer venait d'être élu député par la ville de Marseille. Comme l'illustre orateur devait passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour empê-

loo CHAPITRE VI

cher d'entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette occasion, emprisonnés au palais des papes.

Mgr le duc d'Aumale, qui revenait d'Afrique, passa quelque temps après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d'Aliter. Il était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le rayonnement de la jeunesse et de la gloire.

— Vive notre beau prince ! criaient, à tout moment, les femmes des faubourgs.

Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l'honneur d'être convié à Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage en Provence; et Mgr d'Aumale, après quarante-cinq ans, se rappela de bonne grâce les braves femmes qui criaient, en le voyant passer :

— Qu'il est joli ! qu'il est galant !

Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu'on n'y peut faire un pas sans fouler quelque souvenir, Ne se trouve-t-il pas que, dans l'île de maisons où était notre pensionnat, s'élevait, autrefois, le couvent de Sainte-Claire ! C'est dans la chapelle de ce couvent que, le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois.

Nous étions aussi tout près de la rue des Études, qui, encore à cette époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous n'avions jamais pu

CHEZ M. MILLET loi

décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois, l'Université d'Avignon ainsi que l'École de médecine, le bruit courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les petits vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur leurs cadavres.

Il n'en était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de ruelles qui nous avoisinaient, comme le Petit Paradis^ qui avait été jadis une « rue chaude » et qui s'en tenait encore ; la rue de VEau-de-Vie^ la rue du Chat^ la rue du Coq^ la rue du Diable. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris d'asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté de Saint- Michel-de-Frioolet !

J'en avais, à certains jours, le cœur serré de nostalgie, et, cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait quelque chose en lui qui finit par m'apprivoiser. Comme il était de Caderousse, fils, comme moi, d'agriculteur, et qu'il avait dans sa famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du Siège de Caderousse^ une admiration extraordinaire; il le savait tout par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup, par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris de ses cheveux :

102 CHAPITRK \'I

— Eh bien! disait-il, tenez! c'est là l'un des morceaux les plus beaux de Virgile, n'est-ce pas? Ecoutez, pourtant, mes enfants, le fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le chantre du Siège de Caderousse^ à Virgile lui-même serre souvent les talons :

Un nommé Pergori Latrousse, Le plus ventru de Caderousse, S'était rué contre un tailleur...

Ayant bronché contre une motte, Il fut rouler comme un tonneau.

vSi elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleines de saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le sang, avais, comme nul autre, gardé l'acre douceur du miel de mon enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d'œuvre du pays.

M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire la gazette au café Baretta, — qu'il appelait le « Café des Animaux parlants », — et qui, si je ne me trompe, était tenu par l'oncle ou, peut-être, par l'aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre- Français; ensuite, le lendemain, lorsqu'il était de bonne humeur, il nous redisait, non sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit, comme ils appelaient Henri V.

Je fis, cette année-là, ma première communion à l'église Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c'était le sonneur Fanot, chanté plus tard par Rou-

manille dans sa Cloche montée^ qui nous sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous menait à l'église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me trouvai placé près d'une charmante fille qui était la première de la rangée des demoiselles. On l'appelait Praxède et elle avait, sur les joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement épanouies.

Ce que c'est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se rencontrait ensemble, assis l'un près de l'autre; que, sans penser à rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions, dans la moiteur de notre haleine, à l'oreille, en chuchotant, nos petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne !) par nous rendre amoureux?

Mais c'était un amour d'une telle innocence, et tellement empreint d'aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s'ils éprouvent entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles. L'un comme l'autre, nous avions douze ans : l'âge de Béatrix, lorsque Dante la vit; et c'est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a fait le Paradis du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre langue, qui exprime très bien ce délice de l'âme dont s'enivrent les couples dans la prime jeunesse : nous

nous agréions. Nous avions plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans l'église; mais, rien que de nous voir, notre cœur était plein. Je lui souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes cantiques d'amour, d'actions de grâces; vers les mêmes mystères nous exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l'amour, où s'épanouit en joie l'innocence, comme la marguerite dans le frais du ruisseau, première aube de l'amour, aube pure envolée!

Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d'aubépine, et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l'autel, tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de l'Agneau!

Notre communion faite, la chose finit là. C'est en vain que longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la Lice), je portai mes regards avides sous les abat-jour verts de la maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l'avait mise au couvent et, alors, de songer que ma charmante amie, avec le vermillon et le sourire de son visage, m'était enlevée pour toujours, soit de cela, soit d'autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter de tout.

Aussi, les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère me voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre, décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me

conduire à Saint Gent, qui est le patron des fiévreux.

Saint Gent^ qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance.

— Moi, nous disat mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la Révolution. Nous y allâmes, les pieds nus, avec ma pauvre mère, je n'avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de foi.

Nous, avec l'oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous connaissez déjà, par une lune claire comme il fait en septembre, vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à Château- Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions après nous, tout le long du chemin, quantité d'autres charrettes, recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de bois, venir grossir la caravane.

Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de Saint Gent, — qui, du reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l'air dans l'opéra de Mireille, — nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet, les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre heures, nous arrivions en foule au cri de : « Vive Saint Gent! », dans la gorge du Bausset.

Et là, sur les lieux mêmes, où l'ermite vénéré avait passé sa pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce qu'ils avaient entendu dire :

io6 CHAPITRE VI

— Gent, disaient-ils, était comme nous un enfant de paysans, un brave gars de Monteux, qui, à l'âge de quinze ans, se retira dans le désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup, l'attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec Tautre vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n'avait pas plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent :

— Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que, depuis son départ, il n'est plus tombé une goutte d'eau.

Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire, planta deux de ses doigts dans ce roc escarpé, et il en jaillit deux fontaines : une de vin et l'autre d'eau. Celle du vin est tarie, mais celle de l'eau coule toujours, — et c'est la main de Dieu pour les mauvaises fièvres.

On va, deux fois par an, à l'ermitage de Saint Gent. D'abord, au mois de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.

Voici la lettre enthousiaste qu'Aubanel m'écrivait, un an qu'il y était allé (1866) :

« Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C'est une fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d'une poésie inouïe, ce qui m'a

laissé dans l'âme une impression délicieuse, c'est la course nocturne des porteurs de Saint Gent. Le maire nous avait donné une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis huit heures du soir, jusqu'à minuit et demi. C'est saisissant et mystérieux; c'est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant comme des oiseaux, précédés d'un homme à cheval galopant et tirant des coups de pistolet ; les gens des fermes venant sur les chemins au passage du saint ; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux, arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant, gesticulant; et puis, lorsqu'on repart toujours plus vite, les femmes qui leur crient :

« — Heureux voyage! garçons!

« Et les hommes qui ajoutent :

« — Le grand Saint Gent vous maintienne la force !

« Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de Saint Gent, et s'enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d'une poésie si profonde et si grande qu'elle vous laisse une impression ineffaçable. »

Le second pèlerinage de Saint-Gent est en septembre, et c'est celui où nous allâmes. Comme Saint Gent, en somme, n'a été canonisé que par la voix du

io8 CHAPITRE VI

peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui était de son terroir, qui parlait comme lui, qui travailla comme lui, qui, sans tant de longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent que, dans l'étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois, jusqu'à vingt mille pèlerins.

La tradition dit que Saint Gent couchait la tète en bas, les pieds en haut, dans un lit de pierre; et tous les pèlerins, dévotement, gaiement, font l'arbre fourchu au lit de Saint Gent, qui est une auge dressée ; — les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l'une à l'autre, les jupes décemment serrées.

Nous fîmes l'arbre fourchu dans le lit, conime les autres; nous allâmes, avec ma mère, voir la Fontaine du Loup et la Fontaine de la Vache; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de Saint Gent, où se trouve son tombeau, et le « rocher affreux », comme dit le cantique, d'où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source.

Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes ces visions, moi donc, l'âme enivrée par la vue de l'endroit, par la senteur des plantes, — encore embaumées, semblait-il, de l'empreinte des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je m'abreuvai au jet de l'eau; et (dites ce qu'il vous plaira), à partir de là, je n'eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la lille du

félibre, si la pauvre Mireille, perdue dans la Crau, mourante de soif, se recommande au bon Saint Gent.

O bel et jeune laboureur — qiii attelâtes à votre charrue — le loup de la montagne^ etc.

[Mireille, chant VI il.)

souvenir de jeunesse qu'il m'est très doux encore de me remémorer.

A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensionnaires chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires, et c'est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843 à 1847), j^ terminai mes études.

Nos maîtres du collège n'étaient pas, comme aujourd'hui, de jeunes normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs chaires, les vieux barbons sévères de l'ancienne Université : en quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de l'époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes, ex abrupto nous lançait par la tête les bouquins qu'il avait en mains; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait, sur sa cheminée, dans un bocal d'eau-de-vie, un fœtus de sa femme); en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude

iio CHAPITRE VI

patriote appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de Béranger.

Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans l'église du collège, avec tout le beau monde d'Avignon qui l'emplissait. J'avais, cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même celui d'excellence. Chaque fois qu'on me nommait, j'allais chercher, timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne de laurier; puis, traversant la foule et ses applaudissements, je venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère ; et tous considéraient d'un regard curieux, d'un regard étonné, cette belle Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les conserver, sic transit gloria mundi, nous mettions lesdits lauriers sur la cheminée, derrière les chaudrons.

Quoi qu'il se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme on ne fait que trop, aujourd'hui plus que jamais, aux enfants du Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal, ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :

Quand dins l'aire

Pèr nous plaire

Sones l'aire — De tas nouvelles causous, Sus la terre tout s'amaiso,

Tout se taiso, Al refrin que fas souna;

CHEZ M. MILLET m

Mai d'un cop se derebelho E frémis coumo la felho Qu'un vent fres fai frissouna.

Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en gloire, pris d'un bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi :

Pouèto, ounour de ta maire Gascougno.

Mais, petit criquet, je n'eus pas de réponse. Je sais bien que mes vers, pauvres vers d'apprenti, n'en méritaient guère; cependant, — pourquoi le nier? — ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon tour, quand j'ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir toujours.

Vers l'âge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue provençale, qui ne m'avait jamais quitté, finit par me jeter dans une nostalgie profonde.

— Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme l'Enfant Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis d'enfance, lès camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent, et moissonnent, et vendangent, et olivent^ sous le saint soleil de Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des versions et sur des thèmes!

Et mon chagrin se mélangeait d'un violent dégoût

pour ce monde factice où j'étais claquemuré et d'une attraction vers un vague idéal que je voyais bleuir dans le lointain, à l'horizon. Or, voici qu'un jour, en lisant, je crois, le Magasin des Familles^ je vais tomber sur une page oii était la description de la chartreuse de Valbonne et de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.

N'est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, m'échappant du pensionnat, par une belle aprèsmidi, je pars, tout seul, éperdument, prenant, le long du Rhône, la route du Pont-Saint-Esprit, car je savais que Valbonne n'en était pas éloigné.

— Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent ; tu prieras, tu pleureras, jusqu'à ce qu'on veuille te recevoir; puis, une fois reçu, tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les arbres de la forêt, et, te plongeant dans l'amour de Dieu, tu te sanctifieras comme fit le bon saint Gent.

Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup m'arrêta.

— Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu n'as pas dit adieu, et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée comme la mère de saint Gent !

Et alors, tournant bride, le cœur gros, hésitant, je gagnai vers M aillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes parents encore une fois; mais, à mesure que j'avançais vers la maison pater-

nelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes fières résolutions fondaient dans l'émotion de mon amour filial comme un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du Mas, j'arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber là, me dit :

— Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat, avant d'être aux vacances ?

— Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet, — oii l'on ne mange que des carottes !

Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de m'en libérer bientôt, après les vacances.

Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du « Boui- Abaisso ». — L'épuration de notre langue. — Anselme Mathieu . — L'amour sur les toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs. — Le sergent Monnier. — L'achèvement des études.

Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma mère, à la rentrée de cetie année scolaire, m'amena chez M. Dupuy, Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de provençaliste en herbe, j'eus, comme on dit, le museau dans le sac.

M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme, auteur du Petit Pipillon^ un des morceaux délicats de notre anthobi^ie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en provençal, mais ne s'en vantait pas, et il avait raison.

Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune professeur à fine barbe ncire, qui

était de Saint-Remy. On l'appelait Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, — Maillane et Saint- Remy sont du même canton, — et que nos parents, tous cultivateurs, se connaissaient de longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins, j'ignorais que le Saint-Remyen s'occupait, lui aussi, de poésie provençale.

Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à l'église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le maître-autel, dans les stalles du chœur, et, de nos voix jeunettes, nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd'hui, son nom.

Or, un dimanche, pendant que l'on chantait vêpres, il me vint dans l'idée de traduire en vers provençaux les Psauines de la Pénitence, et, alors, en tapinois, dans mon livre entr'ouvert, j'écrivais à mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :

Que l'isop bagne ma caro, Sarai pur : lavas-me lèu E vendrai pu blanc encaro Que la tafo de la nèu.

Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière, saisit le papier où j'écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent M. Dupuy, — qui fut, paraît-il,

ii6 CHAPITRE VII

d'avis de ne pas me contrarier; et, après vêpres, quand, autour des remparts d'Avignon, nous allions à la promenade, il m'interpella en ces termes :

— De cette façon, mon petit Mistral, tu t'amuses à faire des vers provençaux ?

— Oui, quelquefois, lui répondis-je.

— Veux-tu que je t'en dise, moi? Écoute.

Et Roumanille, d'une voix sympathique et bien timbrée, me récita les Deux Agneaux :

Entendes pas l'agnèu que bèlo ?

Vès-lou que cour après l'enfant...

Coume fan bèn tout ço que fan !

E l'innoucènci, coume es bello !

Et puis, le Petit Joseph :

Lou paire es ana rebrounda E, pèr vendre lou jardinage, La maire es anado au vilage, E Jejè rèsto pèr garda.

Et puis Paulon^ et puis le Pauvre^ et Madeleine et Louis ette, une vraie éclosion de fleurs d'avril, de fleurs de prés, fleurs annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et je m'écriai :

— Voilà l'aube que mon âme attendait pour s'éveiller à la lumière !

J'avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus uji peu de provençal; mais, ce qui m'ennuyait, c'était de voir notre langue, chez les écrivains modernes (à l'exception de Jasmin et du marquis de Lafare — que je ne connaissais pas), employée, en général,

comme on eût dit par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme simple et fraîche, tous les sentiments du cœur.

En conséquence, et nonobstant une différence d'âge d'une douzaine d'années (Roumanille était né en 18 18), lui, heureux de trouver un confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi, tressaillant d'entrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché ensemble pour la même œuvre ethnique, sans que notre affection ou notre zèle se soient ralentis jamais.

Roumanille avait donné ses premiers vers au Boui-AbaïssOy un journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseille une fois par semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer d'exposition. Car la langue du terroir n'a jamais manqué d'ouvriers; et, principalement au temps du Boui-Abaisso (i 841-1846), il y eut devers Marseille un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que maintenir l'usage d'écrire en provençal, mérite d'être salué.

De plus, nous devons recçnnaître que des poètes populaires, tels que le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la gaillardise du gros rire marseillais, n'ont pas été

ii8 CHAPITRE VII

depuis, pour ces sortes d'atellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande épître qu'il envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du provençal délaissé par les imbéciles, qui, disait-il.

Laissent^ pour imiter les messieurs de la ville ^ — aux sages pères-grands notre langue trop vile — et nous font du français, qu'ils estropient à fond, — de tous les patois le plus affreux peut-être^

Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait, lorsqu'il faisait cet appel aux rédacteurs du Boui-Ahaisso :

Quitto7is-nous : mais avant de nous séparer, — frères^ contre V oubli songeons de nous défendre ; — tous ensemble faisons quelque œuvre colossale^ — quelque tour de Babel en brique provençale; — au sommet^ en chantant^ gravez ensuite votre nom . — car vous autres^ amis^ êtes dignes de renommée ! — Moi qu^un grain d'encens étourdit et enivre^ — qui chante pour chanter comme fait la cigale — et qui n'' apporterais ^ pour votre monument^ — qu'une pincée de gravier et de mauvais ciment^ — je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable ; — et quand vous aurez fini votre œuvre impérissable, — si^ des hauteurs de votre ciel si bleu, — vous regardez en bas, frères, vous 7ie me verrez plus.

Seulement, imbus de cette idée fausse que le pailer

du peuple n'était bon qu'à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs n'avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter.

Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue s'étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue française. Et à ce système-là qui, n'étant pas fait pour lui, disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses fantaisies orthographiques : à tel point que les dialectes de l'idiome d'Oc^ à force d'être ainsi défigurés par l'écriture, paraissaient complètement étrangers les uns aux autres.

Roumanille, en lisant à la bibliothèque d'Avignon les manuscrits de Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue, orthographiée là selon le génie national et d'après les usages de nos vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et, d'accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que, pour l'œuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait un outil léger, un outil frais émoulu.

L'orthographe n'était pas tout. Par esprit d'imitation et par un préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage, l'on s'était accoutumé à délaisser comme « grossiers » les mots les plus grenus du parler provençal. Par suite,

les poètes précurseurs des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé qui court les rues. Ayant donc, Roumanille et moi, considéré qu'à tant faire que d'écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait mettre en lumière, il fallait faire valoir l'énergie, la franchise, la richesse d'expression qui le caractérisent, nous convînmes d'écrire la langue purement et telle qu'on la parle dans les milieux affranchis des influences extérieures. C'est ainsi que les Roumains, comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu'ils voulurent relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les montagnes, chez les paysans les moins cultivés.

Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou étymologiques tombées en désuétude, telles que l'S du pluriel, leT des participes, l'R des infinitifs et le C H de quelques mots, tels que yizíT^, dich^ puech, etc.

Mais qu'on n'aille pas croire que ces innovations, bien qu'elles n'eussent de rapport qu'avec un cercle restreint de poètes « patois », comme on disait alors, se fussent introduites dans l'usage commun, sans combat ni résistance. D'Avignon à Marseille, tous ceux qui écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur routine ou leur manière d'être, soudain se ofendarmèrent contre les réformateurs.

Une guerre de brochures et d'articles venimeux, entre les jeunes d'Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.

A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans l'arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs. Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l'un, un peu l'autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour nous, outre les bonnes raisons, la foi, l'enthousiasme, l'entrain de la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille.

Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux trois sauts, entra et s'avança dans notre groupe un nouveau pensionnaire aux fines jambes, le nez à l'Henri IV, le chapeau sur l'oreille, l'air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie, sans plus de façons que s'il était des nôtres :

— Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j'essaye, moi, un peu, aux trois sauts?

Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course et, léger comme un chat, il dépasse peutêtre d'environ trois mains ouvertes la marque du

plus fort qui venait de sauter. Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :

— Collègue, d'où sors-tu comme cela?

— Je sors, dit-il de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n'en avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Château-neuf-du-Pape ?

— Si, et quel est ton nom?

— Mon nom? Anselme Mathieu.

A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon courtoise, souriante et aisée, il nous oiïrit à tour de rôle.

Nous qui, pour la plupart, n'avions jamais osé fumer (sinon, comme les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses et qui, à ce qu'il montrait, devait connaître la haute vie.

C'est ainsi qu'avec Mathieu, le gentil auteur de la Farandole^ nous fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant que, dans son roman de Jack^ il a mis à l'actif de son petit prince nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.

Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, très faciunt capitulum, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s'arrangeait-il?) on ne le voyait guère qu'à l'heure des repas ou de la récréation.

Attendu qu'il avait l'air déjà d'un petit vieux, bien qu'il n'eût pas beaucoup plus de seize ans, et qu'il était quelque peu en retard dans ses études, il s'était fait donner une chambre sous les tuiles, sous prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa soupente, où l'on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur des étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps, accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits. Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu'il descendait nous voir, nous contait toutes sortes de fariboles de villao^e.

Mais, où il ne riait pas, c'était lorsqu'il nous parlait de ses parchemins de noble :

— Mes aïeux étaient marquis, disait-il d'une voix grave, marquis de Montredon. Lors de la Révolution, mon grand-père quitta son titre; et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce qu'il ne pouvait pluâ le porter convenablement.

Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les chats lorsqu'ils vont à Rome. Nous le hélions :

— Mathieu!

Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut, par làhaut sur les toits, qui courait dans les tuiles, pour

aller à des rendez-vous qu'il avait, nous racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!

Voici qu'au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la Fête-Dieu, nous regardions, comme d'usage, passer la procession, et Mathieu me dit :

— Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?

— Volontiers.

— Eh bien ! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes, ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine :

Fleur au mitan Cherche galant.

Mais, tu en verras une, blonde comme un fil d'or, qui aura la fleur sur le côté.

Fleur au côté, Galant trouvé...

— Tiens, la voilà : c'est elle!

— C'est ton amie?

— Celle-là même.

— Mon cher, c'est un soleil ! Mais comment t'y es-tu pris pour faire la conquête d'une si fine demoiselle ?

— Je vais, fit-il, te le conter. C'est la fille du confiseur qui est à la Carretterie. J'y allais, de temps en temps, acheter des boutons de guêtre (pastilles à la menthe) ou des crottes de rat (pâte de régiisse); si

bien qu'ayant fini par me familiariser avec l'aimable petite et m'étant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour qu'elle était seule derrière son comptoir, je lui dis :

« — Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que moi, je vous proposerais de faire une excursion...

«—Où?

« — Dans la lune, répondis-je.

« La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :

« — Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse qui se trouve au haut de votre maison, à l'heure que vous voudrez ou à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon cœur et ma fortune à vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel vous conter fleurette.

« Et ainsi s'est passée la chose.. Au haut de la maison de ma belle, il y a, comme en beaucoup d'autres, une de ces plates-formes où l'on fait sécher le linge. Je n'ai donc, chaque jour, qu'à monter sur les toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui y étend ou plie sa petite lessive; et puis là, les lèvres sur les lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre dame et chevalier, nous sommes dans le paradis. »

Voilà comme notre Anselme, futur Fé libre des Baisers^ en étudiant à l'aise le Bréviaire de l'Amour, passa tout doucement ses classes sur les toitures d'Avignon.

A propos des processions, et avant de quitter la

cité pontificale, il faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi. Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses : Saint- Agricol, Saint- Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien, rivalisaient à qui se montrerait plus belle.

Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient les tapisseries de soie brodée et damassée; les pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtespointes. Au Portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d'une litière de buis.

Ensuite s'élevaient, de distance en distance, les reposoirs monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se promenaient, se dandinaient, lorgnant les jeunes filles et leur jetant des roses, sous les tentes des rues qu'embaumait, tout le long, la fumée des encensoirs.

Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tète, de rouge tout vêtu, avec ses théories de vier-

ges voilées de blanc, ses congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses chœurs et ses musiques, s'égrenait lentement au battement des tambours, vous entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur rosaire.

Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de genêt blondes, l'officiant haussait le Saint-Sacrement splendide !

Mais ce qui frappait le plus, c'était les Pénitents, qui faisaient leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux. Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs capuces et cagoules, ils défilaient pas à pas, comme des spectres, par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les autres des reliquaires ou des bustes barbus, d'autres des brûle-parfums, ceux-ci un œil énorme dans un triangle, ceux-là un grand serpent entortillé autour d'un arbre, vous auriez dit la procession indienne de Brahma.-

Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d'Occident, ces confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les premiers nobles d'Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait, toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans son froc de confrère.

Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d'étude, un ancien sergent d'Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il, pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là

eût existé dans Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il était, avec sa moustache et sa barbiche rèche, toujours, de pied en cap, ciré et astiqué.

Au Collège Royal, où nous apprenions l'histoire, il n'était jamais question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier, républicain enthousiaste, s'était, à cet égard, chargé de nous instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large, tenant en main l'histoire de la Révolution. Et s'enflammant à la lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d'enthousiasme :

« Que c'est beau ! nous criait-il, que c'est beau ! quels hommes! Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just, Boissyd'Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd'hui, nom de Dieu, à côté des géants de la Convention nationale ! »

— « Quelque chose de beau, tes géants conventionnels! » lui répondait Roumanille, quand parfois il se trouvait là, — « des coupeurs de tètes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se mangeaient les uns les autres et que, lorsqu'il les voulut, Bonaparte acheta comme pourceaux en foire ! »

Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu'à ce que le bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vînt les réconcilier.

Bref, un jour poussant l'autre, ce fut dans ce milieu bonasse et familier qu'au mois d'août de ì 'année 1847 je terminai mes études. Roumanille, pour

accroître ses petits émoluments, était entré comme prote à l'imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là, à peu de frais, son premier recueil de vers, les Pâquerettes^ dont il nous régalait délicieusement, lorsqu'il en voyait les épreuves; et gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu'on élargit et met au vert, je m'en revins à notre Mas.

Le voyage de Nîmes. — Le Petit Saint-Jean. — Les jardiniers. — Le Remontrant. — L'explication du baccalauréat. — Le retour aux champs. — Les camarades du village. — Le s veillées. — Les notaires de Maillane. — L'oncle Jérôme.

— Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé ?

— J'ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j'aille à Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse pas sans quelque appréhension.

— Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.

Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées, avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carn^aux, piqué de quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit sachet de toile, cent cinquante francs d'écus, en me disant]:

— Au moins prends garde de ne pas les perdre > ni de ne pas les gaspiller.

Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le bras, le chapeau sur l'oreille, un bâton de vigne à la main.

Quand j'arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d'écoliers des environs qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles dames, avec les poches pleines de recommandations : l'un avait une lettre pour M. le recteur, un autre pour l'inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le grand- vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon, avec un petit air de dire : « Nous sommes sûrs de notre aiïaire ».

Moi, petit campagnard, je n'étais pas plus gros qu'un pois, car je ne connaissais absolument per* sonne; et tout mon recours, pauvret, était dédire à part quelque prière à Saint Baudile, qui est le patron de Nîmes (j'avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu'il mît dans le cœur des examinateurs un peu de bonté pour moi.

On nous enferma à l'Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là un vieux professeur nous dicta, d'un ton nasillard, une version latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :

— Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée que je vous ai faite... Maintenant , débrouillez- vous .

Et, dare-dare pleins d'ardeur, nous nous mîmes à l'œuvre; à coups de dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis, à l'heure sonnante, notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous ouvrit la porte en disant :

— A demain !

Ce fut la première épreuve .

Messieurs les écoliers s'éparpillèrent par la ville et je me trouvai seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée.

— Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger, et je me mis en quête d'une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et, comme j'avais le temps, je fis dix fois peut-être^ en guignant les enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avaient l'air de me toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me tenait en crainte.

Comme je passais au faubourg, j'aperçus une enseigne avec cette inscription : Au Petit Saint- Jean,

Ce Petit Saiiit-Jean me remplit d'aise. 11 me sembla soudain être en pays de connaissance. Saint Jean est, en effet, un saint qui paraît de chez aous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de Saint-Jean, il y a l'herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean. . . Et j'entrai au Petit Saint- Jean... J'avais deviné juste.

Dans la cour de l'auberge, il y avait des charrettes bâchées, des camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et riaient. Je me glissai dans la salle et m'assis à table.

La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que de jardiniers : maraîchers de Saint- Remy, de Château- Renard, de Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.

— O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?

— Mon cher, je n'ai pas réussi : il y en avait abondance : j'ai dû les laisser à vil prix.

— Et la graine de porreau, qu'en dit-on?

— Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l'on m'a assuré qu'on en faisait de la poudre.

— Et les haricots « quarantains » ?

— Ils ont claqué.

— Et les oignons?

— Enlevés sur place.

— Et les courges?

— Il faudra les donner aux cochons.

— Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?

Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le jardinage.

Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot. Lorsqu'ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait :

t34 CHAPITRE VIIl

— Et vous, jeune homme, s'il n'y a pas indiscrétion, êtes-vous dans le jardinage? Vous n'en avez pas l'air.

— Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timidement, pour passer bachelier.

— Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?

— Eh! oui, hasarda l'un d'eux, je crois qu'il a dit « batelier » : il doit être venu, oui, c'est cela, pour passer le bac!... Pourtant il n'y a pas de Rhône à Nîmes!

— Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que c'est un conscrit, qui vient passer à la « batterie » ?

Je me mis à rire, et, prenant la parole, j'exphquai de mon mieux ce que c'était qu'un bachelier,

— Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous ont appris. . . tout : le français, le latin, le grec, l'histoire, la rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l'astronomie, la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer, alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font subir un examen...

— Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et qu'on nous demandait : Éte's-vous chrétien ?

— C'est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de mystères qu'il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils nous nomment hache-

/zers, grâce à quoi nous pouvons être notaires, médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que vous voudrez.

— Et si vous répondez mal?

— Ils nous renvoient au « banc des ânes »... On a fait aujourd'hui, parmi nous, le premier triage; mais, c'est demain matin que nous passerons à l'étamine.

— Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?

— Eh bien, on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois... Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres, de tous leurs enfants et même de leurs bâtards !

— Oh ! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous faire rappeler tout ce qui s'est passé du temps et depuis le temps que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des hommes pareils s'occupent de telles vétilles! On voit bien là qu'ils n'ont pas autre chose à faire. S'il leur fallait, comme nous, aller tous les matins retourner

la terre à la bêche, je ne crois pas qu'ils s'amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode. . . Mais allons, continuez... ■

— Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d'où elles sortent et où elles vont se jeter.

— Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander d'où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d'eau! On conte qu'elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis laissé dire qu'un berger, dans le gouffre d'où elle sort de terre, laissa tomber son bâton et qu'on le retrouva à sept bonnes lieues de là, dans une source de Saint-Remy... Est-ce vrai ou non?

— Tout ça peut être. . . Ensuite, il nous faut savoir les noms de toutes les mers qu'il y a sous la « chape du soleil ».

— Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant. Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?

— Parce qu'elle contient du sulfate de potasse, du sulfate de magnésie, du chlorure...

— Oh ! que non ! un poissonnier — tenez, qui était du Martigue, — m'assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait naufrage d<3puis tant et tant d'années !

— Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous de-

mande comment se forme la rosée, la pluie, la gelée blanche, l'orage, le tonnerre...

— Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu'elle est ronde comme un panier?

— Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l'origine du vent, et ce qu'il fait de chemin à l'heure, à la minute, à la seconde...

— Que je vous interrompe ! fit encore le Remontrant, vous devez donc savoir, jeune homme, d'où sort le mistral? J'ai toujours entendu dire qu'il sortait d'un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C'en serait une, celle-là, d'invention!

— Le gouvernement s'y oppose, dit un Barbentanais; si n'était le mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous tiendrait? Nous serions trop riches.

Je repris :

— On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les poissons, jusque sur les dragons.

— Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la Tarasque? n'en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que ce n'est qu'une fable; pourtant j'ai vu sa tanière, moi, à Tarascon, derrière le Château, le long du Rhône. On sait d'ailleurs parfaitement qu'elle est enterrée sous la Croix- Couverte.

Et je repris pour en finir :

— On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la distance des étoiles, combien de mil-' liers de lieues séparent la terre du soleil.

— Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les savants se moquent de nous : qu'ils voudraient nous faire accroire, que les pigeonneaux tettent? Une jolie science que de vouloir compter les lieues du soleil à la lune : qu'estce que cela peut bien nous faire?... Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le céleri, ou bien d'ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous conte ce garçon, c'est des fariboles.

— Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir... C'est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer tout ce qu'il nous a dit !

— Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il est pâlot ! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du bien. S'il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait assurément plus de couleur que ça. . . Puis, à quoi sert d'en savoir tant?

— Moi, fit alors le Rond, je n'ai été, en fait d'école, qu'à celle de M. Bêta ! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s'il m'avait fallu faire entrer dans le « coco » la cent-millième part de ce

qu'on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous, prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche. Inutile ! les coins se seraient épointés.

— Eh bien ! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu'il faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l'on fait courir les taureaux, soit qu'il y ait de belles luttes, il nous arrive souvent de rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui, demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir, messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre Maillanais a passé bachelier.

— Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est perdue : allons, il faut voir la fin.

Le lendemain matin, le cœur passablement ému, je retournai à l'Hôtel de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà pas mal d'entre eux n'étaient pas si fiers que la veille. Dans une grande salle devant une grande table chargée d'écritoires, de papiers et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de Montpellier, avec le chaperon bordé d'hermine sur l'épaule et la toque sur la tête. C'était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un d'eux était M. Saint- René Taillandier, qui devait quelques ans après devenir le patron, le chaleureux patron de notre langrue provençale. Mais à cette époque, nous ne

nous connaissions pas et l'illustre professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.

Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m'en allai par la ville, comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me rappelle que j'avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma houssine en l'air, je pantelais de voir, blanchissante dans les verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si novice dans la vie, que je n'avais jamais mis les pieds dans un café, et je n'osais pas y entrer !

Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant, resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d'aucuns, même, disaient :

— Celui-là est bachelier !

Et quand je rencontrais une borne-fontaine, je m'abreuvais à son eau fraîche et le roi de Paris n'était pas mon cousin.

Mais le plus beau, ensuite, fut au Petit Saint- Jean, Nos braves jardiniers m'attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à fond'-e les brumes, ils s'écrièrent :

— Il a passé!

Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en veux-tu des embrassades et des poignées de mains! On eût dit que la manne venait àv leur tomber.

Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier)

demanda la parole. Ses yeux étaient humides et il dit : — Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il" ne sort pas que des fourmis, il en sort aussi des hommes. Allons, petites, en avant et un tour de farandole.

Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du Petit Saint-Jean^ un bon moment nous farandolâmes. Puis on s'en fut dîner, nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu'à l'heure du départ.

Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais à Nîmes et que je vois de loin l'enseigne du Petit Saint-Jean^ ce moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté — et je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois, me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité.

Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpilles bleues, avec leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si enviés, quand j'étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres, nous nous contions ce

qui nous était arrivé, depuis qu'on ne s'était vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait enlevé la cocarde à un taureau; Gilon, à la charrette qu'on fait courir à la Saint-Éloi avait mis la plus belle des mules de Maillane ; Tonin s'était loué pour le mois de semailles au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et trois nuits, à la foire de Beaucaire.

Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première communion. Quelques-uns même avaient l'entrée, c'est-à-dire, le droit d'aller, le dimanche au soir, faire un brin de veillée à la maison de leur belle.

Moi qu'avaient dépaysé mes sept années d'école, j'étais hélas! le seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées dé fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je remarquais qu'avec moi elles n'étaient pas à l'aise comme avec les camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses, faisaient leurs goguettes de rien; mais moi j'étais pour elles devenu un (. monsieur » et si à l'une d'elles j'avais conté fleurette, elle n'eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles.

De plus, ces gars, élevés dans un cercle d'idées toutes primaires, avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui à moi ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavire qui avait décuplé ou rendu douze pour un, un liaquet dont les roues battaient ferme sur l'essieu, un mulet

qui tirait fort, une charrette bien chargée, ou un fumier bien empilé.

Et alors je me rabattais, l'hiver, sur les veillées où j'eus l'occasion ainsi d'écouter nos derniers conteurs : entre autres le Bramaire, un ancien grenadier de l'armée d'Italie, qui mangeait toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l'entendre, lorsqu'il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient :

— Cric! — Crac!

— De la m... dans ton sac, Du butin dans le mien!

un souvenir de la caserne où du temps où, en campagne, on était campé sous la tente.

Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c'était le vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette, car, si simple qu'elle fût, je lui dois la donnée de mon poème à^Nerto. Et à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd'hui dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur partie de billard, de manille ou d'un jeu de cartes quelconque, et, des veillées anciennes, c'est à peine s'il en reste une espèce de semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que les menuisiers ou bien les cordonniers.

Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d'être perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les bergeries, parce

que là, avec le bétail, on se trouvait plus chaudement. L'usage était que chaque veilleur ou habitué de la veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit.

Seulement pour que la chandelle 's'usât moins rapidement, on mettait sur le lumignon, sa^ ez-vous quoi? un grain de sel; on la posait debout sur le fond d'une portoire ou d'un cuvier renversé, et les femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs enfants s'asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots. Lorsqu'il n'y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l'autre, la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d'éclairer leur fil, et l'on y disait des contes, interrompus souvent par un ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment, parce qu'un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et que c'était un conte vrai.

Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain Claudillon; et comme il n'avait pas d'enfants, sa maison resta close pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint 1 habiter et les fenêtres se rouvrirent.

Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane

une rumeur étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et sa femme entendaient ravauder et farfouiller toute la nuit : un bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès qu'on allumait la lampe, on n'entendait plus rien; et dès qu'on l'éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux. Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit, sous l'escalier, sur les planches de l'évier, ils ne virent rien qui pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens prirent peur et qu'ils déménagèrent en disant aux voisins : « Y couche qui voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent. » Et ils partirent.

Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là; et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se maniaient — et on ne pouvait jamais voir d'oii provenait le bruit.

Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu'on adresse aux revenants pour les exorciser :

— Si tu es bonne âme, parle-moi !

— Si tu es mauvaise, disparais !

Cela ne leur faisait pas plus qu'une pâtée de son aux chats, et le bruit s'entendait toujours la même

chose; et au four, au moulin, aux lavoirs, à la veillée, on ne parlait que des revenants.

— Si l'on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient, en faisant prier pour elle, la pauvre âme^ bien sûr, entrerait en repos.

— Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez- vous que ce soit? ce ne peut être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n'ayant pas laissé d'enfants, n'aura pas eu de service, et l'âme du défunt certainement doit être en peine.

— C'est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine.

Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard, ramassèrent de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la messe; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s'il y avait toujours hantise.

Hantise de plus en plus : c'était un remuement de papiers, de parchemins, qui faisait dresser les cheveux ! et chacun ajoutait la sienne : au haut de l'escalier on avait trouvé une botte, une botte toute cirée : d'autres avaient aperçu, par le trou de l'évier, un spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée! Isabeaula boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle trouvait sur son corps des bleus — qui sont des pinçons des morts ; et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on 1 avait tirée par les pieds.

Les hommes, le dimanche, près du puits de la

Place, s'entretenaient tous de la chose et disaient :

— Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme : il n'est pas croyable que ce soit lui.

— Mais alors qui serait-ce?

Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait, car il dominait tous, autant parla stature de son corps de géant, que par l'aplomb de sa parole, dit après avoir toussé i

— N'est-ce pas clair? Du moment qu'on remue des papiers, ce doit être des notaires.

Tout le monde s'écria :

— Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires, puisqu'ils remuent des papiers : — et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je m'en souviens maintenant, cette maison s'était vendue, dans ma' jeunesse, au tribunal; elle venait d'un héritage où l'on avait plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les notaires, les avocats, les procureurs, que, Tçia. foi, tout se mangea... Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes ; et rien d'étonnant qu'ils reviennent fureter dans les actes et les écrits qu'ils ont passés.

— Ce sont des notaires ! ce sont des notaires ! L'on n'entendait plus que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n'en dormaient plus et, lorsqu'ils en parlaient, en avaient la chair de poule.

— Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.

Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement, au haut du nez, la glorieuse balafre d'un beau coup de bancal qu'un hussard allemand, à la bataille d'Austerlitz, ne lui donna pas pour rire. Acculé près d'un mur, il s'était défendu seul contre vingt cavaliers qui le sabraient, jusqu'à cî qu'il tombât, la face coupée en deux par un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu'il prisait.

Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que j'aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce : quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa piacette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu'il traversait les chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de l'armée d'Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On débouchait alors le ^ in de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient à la santé des Espagnoles et des Hongroises.

Mais bref, M, Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la maison du pauvre Claudillon. Muni d'une lanterne sourde, qu'il lecouvrit de son manteau, il s'étendit là sur deux chaises,

Comment je passai bachelier 149

attendant que les « notaires » remuassent leurs papiers .

Tout àcoup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent... Mon oncle promptement découvre la lanterne, et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s'enfuient là-haut sous la soupente.

Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d'autres, il y avait, pour recouvrir l'escalier, une soupente. M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva tout bonnement des feuilles de vigne sèches.

Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, paraît-il, rentré ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un lit de feuilles de vigne. Lorsqu'il fut mort, les rats mangèrent les raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu'il pouvait y avoir encore.

Mon oncle enleva les feuilles et s'en revint coucher. Le lendemain matin, lorsqu'il alla sur la place :

— Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l'air quelque peu pâle! les notaires sont revenus?

M. Jérôme répondit :

— Vos notaires, c'était un couple de rats qui remuaient des feuilles au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches.

Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais ; et, depuis ce jour-là, les gens de mon village n'ont plus cru aux revenants.

-• ^•» ■ LÀ RÉÏ>UBtIQUE DE 1848

La'VieWl^ Riquélle. -^— Mon père nous raconte l'ahdîeiine Révolution. — La déesse Raison,- — Le père du banquier, Millaud. — Les républicains de Provence, — L^ Thym, — - Le carnavaL"— Les remontrances paternelles. — M, Durand-Mail- •lafte. Les machinës'agricoles. — ^ Les moissons d'autrefois.

jf -rr; i>es trois beaux moissonneurs.

''-•'Get- hiver-là, les gens ^étant unis, tranquilles et contents, car les récoltes ne se vendaient pas trop mal et l'on ne parlait plus','grâce à Dieu, de politique, ir s'était organisé, dans notre pays de 'Màrllane, en manière d'amusement,- des représentations d( tragédies et de cornédiés'; et je l'ai déjà dit, avec toute l'ardeur de mes dix-sept ans, j'y jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848. A l'entrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme qu'on appelait Riquélle. Habillée à la mode des Arlésiennes d'autrefois, elle portait une grande coiffe aplati»:; sur la tète et sur cette coiffe un chapeau à larges bords,

plat et en feutre noir. De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en paroles, on voyait qu'elle avait dû être jadis une élégante.

Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à l'école, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur, son petit banc de. pierre, m'appelait et me disait : , , ,

-^,N'avez-vous point, à votre Mas, 'des pommes rouges? :î;; ... ;

: -■ — Je ne sais pas, lui répondais-j'e.- »

— Quand tu viendras encore, mignon, apportem'en quelqu'une . -

... Çt j'oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu'à la fin je dis à mon père : ;. — Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter des pommes ratines.

.— La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu'elle t'en parlera encore, dis-lui : « Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni de longtemps. » - .Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges : ■ '"

— Mon père, luicriai-je, m'a dit qu'elles n'étaient pas mûres, ni à- présent, ni de longtempsi

Et Riquelle, A; partir de là, ne me parla plus de ses pommes: -,

Mais le lendemain du jour où l'on connut dans nos campagnes les journées de février et la proclamation de la République, à Pans, en venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil, requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle me dit :

— Les pommes rouges sont donc mûres cette fois ! on dit qu'on va planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de ces bonnes pommes du paradis terrestre... O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir ! Frédéric, mon enfant, fais-toi républicain !

— Mais, lui dis-je, Riquelle, la belle bague que vous avez!

— Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu'elle est belle, cette bague! Tiens, je ne l'avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour l'île d'Elbe... C'est un ami que nous avions, un ami de la famille, qui me l'avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous dansions la Carmagnole...

Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille dans sa maison rentra en crevant de rire .

Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit :

— La République, je l'ai vue une fois. 11 est à souhaiter que celle-ci ne fasse pas des choses atroces

comme l'autre. On tua Louis XVI, et la reine son épouse; et de belles princesses, des prêtres, des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du passage des bandes d'AUobroges qui descendaient vers Toulon : « Qui vive? » — « AUobroge! » L'un d'eux saisit mon frère, qui n'avait que douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : « Crie Vive la République ! lui fit-il, ou tu es mort! » Le pauvre enfant cria, mais son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres, tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d'émigrer pour échapper à la guillotine; l'abbé Riousset, déguisé en berger, gagna le Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme. C'était le capiscol de Sainte-Marthe, à Tarascon. Trois mois nous le gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les futailles ; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu'ils avaient mangé et bu leur soûl, ils

oublicLÌent (ou faisaient semblant) de faire leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes de terre, où l'on planta des pins, des genévriers, des chênes nains. Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez d'aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du haut de la chaire (je m'en souviens, car j'y étais) : « Citoyens, jusqu'à présent, tout ce que nous vous contions, ce n'était que mensonges. » Il Ht frémir d'indignation; et s'ils n'avaient pas eu peur; les gens, les uns des autres, on l'aurait lapidé. C'est le même qui dit une autre fois, à la fin de son prône : « Je vous avertis, mes frères, que si votts aviez connaissance de quelque émigré caché, VOUÍS êtes tenus en conscience, et sous cas de péché hioftel, de venir lé dénoncer tout de suite à la commune. » Enfin, on avait aboli les fêtes et les diráíinches, et chaque dixième jour, qu'on appelait ÌG'déoadi^ on adorait en grande pompe la déesse RÀisONrOr, savez- vous qui était la déesse, à Maillanie?

— - Non/ répondîmes-nous.

— C'était la vieille Rituelle.

— Est-cfe possible! criâmes-nous.

— • Riquelle, poursuivit mon \'^nérable père, était

La républ'ioue de 1848 155

la fille du cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire de Maillane.

Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et fraîche et belle fille, des plus jolies du- pays. Nous étions de la même jeunesse; son père mêmement ni 'avait fait les souliers, des souliers en museau de tanche, que je portai à l'armée lorsque je m'engageai... Eh bien! si je vous disais que je l'ai vue, Riquelle, habillée en déesse, la cuisse deminue, un sein décolleté, le bonnet rouge sur la tête, et assise en ce costufne stir l'autel de l'église \

A la table, en soupant, vers la fin de 'février de [r848, voilà ce que racontait maître François, mon )ère. ' ■ ■ ' ■. ' '' ' '■ ■■'"

Maintenant vous allez voir. ' .' ■ .

Quand je publiai Mireille, environ onze ans iprès, me trotivant à Paris, je fus invité-par le ban- [uier Millaud, cëîui qui fonda le Petit Journal, à un des grands dîners que l'aimable Mécène offrait, chaque semaine; aux artistes, savaritB et gens de lettres en renom. Nous- étions une cinqîlan-taine; et Mme Millaud, une juive superbe,' avait d'un côté Méry et moi de l'autre^ ce me semble. •Sur la fin du repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé d'une calotte, du haut 'bout de la table me cria en provençal :

— Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?

— C'est le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit.

Et, là table étant trop longue pour pouvoir con-

verser, je me levai et vins causer avec le bon vieillard.

— Vous êtes de Maillane? reprit-il.

— Oui, répondis-je.

— Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis maire de votre commune?

— Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis.

— Eh bien ! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...

• - Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur Millaud, qui lui auriez fait cadeau d'une bague de topaze?

— Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant la tête et riotant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave monsieur, qui nous a vus et qui nous voit. . .

A ce moment, le banquier Millaud, qui s'était levé de table, vint, ainsi qu'il faisait après tous ses repas, s'incliner devant son père qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa bénédiction.

Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille, cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsqu'arrive une révolution, m'avait, il faut bien le dire, trouvé tout flambant neuf et prêt à suivre l'élan. Aux premières proclamations signées et illustrées du nom de Lamartine,

LA RÉPUBLIQUE DE i848 157

mon lyrisme bondit en un chant incandescent que les petits journaux d'Arles et d'Avignon donnèrent :

Réveillez-vous, enfants de la Gironde, Et tressaillez dans vos sépulcres froids : La liberté va rajeunir le monde...

Guerre éternelle entre nous et les rois :

Un enthousiasme fou m'avait enivré soudain pour ces idées libérales, humanitaires, que je voyais dans Jeur fleur : et mon républicanisme, tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de « peau retournée », faisait la féhcité des républicains du lieu qui, étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux chanter la Marseillaise.

Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues populaires qu'à la Révolution on nommait « les braillards », tous les vieux préjugés, rancunes et rengaines de l'ancienne République s'étaient, de père en fils, transmis comme un levain.

Une fois, que j'essayais de leur faire comprendre les rêves généreux de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes qui firent, au temps de la première, périr tant d'innocents :

— Innocents, me cria d'une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de jouer aux boules avec les têtes des patriotes?

Et, me voyant sourire, le vieux Brûlé me dit :

— Connaissez-vous l'histoire du château de Tarascon?

— Quelle histoire? répondis-je.

— L'histoire de la fois oii le représentant Cadroy vint donner l'impulsion aux contre-révolutionnaires. . . Ecoutez-la et vous saurez le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous chantent sur la moustache :

De bric ou de broc Ils feront le saut De la fenêtre De Taràscon, Dedans le Rhône :

Nous n'en voulons plus De ces gueux-là, De ces gueux De sans-culottes.

Vous savez, ou vous ignorez, qu'à la chute de Robespierre, les modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les prisons. A Taràscon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s'y trouve. C'est alors qu'un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore en vie, étant resté dernier pour faire le plongeon,, profita d'un moment où on 1 '.avait laissé' seul, dépouilla sa chemise, qu'il jeta avec les autrrs, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de sorte que les brigands, lorsqu'ils revinrent de là-haut et qu'ils comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis, par une corde qu'il

avait faite avec les vêtements des autres, il descendit aussi bas qu'il put, puis plongea dans le Rhône, qu'il traversa à la nage, et s'en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui lui donna l'hospitalité.

— Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur, qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre Balarin qui péchait à la ligne en 1815 là-bas dans la Font-Mourguette, et qu'ils assassinèrent parce qu'il ne voulait pas crier : « Vive le roi ! »

— Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers la même époque, fut abattu d'un coup de fusil tiré à travers la porte !

— Et Trestaillon! avançait l'un.

— Et le Pointu! ajoutait l'autre.

Telles étaient les invectives qui, d'un côté comme de l'autre, avec la république étaient revenues sur l'eau. Et, ici comme ailleurs, cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouges, et les Blancs les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient, banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui n'aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.

i6o CHAPITRE IX

Par suite, les jeunes gens, c'est-à-dire tous ceux de la même conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois, hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on s'entrecroisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.

Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le tour des fermes pour quêter des œufs, du petit salé, et ramasser de quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant d'ordinaire des couplets comme ceux-ci :

Mettez la main, dame, au clayon :

De chaque main un petit fromage !

Mettez la main dans le saloir, Donnez un morceau de jarret !

Mettez la main au panier d'œufs, Donnez-en trois ou six ou neuf.

Mais nous, cette année-là, en faisant la quèie aux œufs, comme des niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs disaient :

Si Henri V venait demain,

Oh ! que de fêtes, oh I que de fêtes;

Si Henri V venait demain,

Oh ! que de fêtes nous ferions.

Et les Rouges répondaient :

Henri V est aux îles Qui pèle de l'osier, Pour en coiffer les filles Amies du vert et blanc.

Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l'omelette au lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au cou ; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :

La fleur du thym, ô mes amis, Va embaumer notre pays :

Plantons le thym, plantons le thym, Républicains, il reprendra !

Faisons, faisons la farandole Et la montagne fleurira.

Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : Vive Marianne! en faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage.

Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là, mon père qui m'attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes circonstances, me dit :

— Viens par ici, Frédéric, j'ai à te parler.

Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons de la lessive!

Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, — le suivant sans souffler mot, — il me mena vers un fossé qui était environ à cent pas de la ferme, et m'ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus, il commença :

— Que m'a-t-on dit? qu'hier, tu as fait bande avec ces polissons qui braillent « Vive Marianne » , que tu dansas la Carmagnole ! que vous fîtes flotter

i63 CHAPITRE IX

vos ceintures rouges en l'air! Ah, mon fils, tu es jeune ! C'est avec cette danse et c'est avec ces cris que les révolutionnaires fêtaient l'échafaud. Non content d'avoir fait mettre sur les journaux une chanson où tu méprises les rois. . . Mais que t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?

A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour répondre, et mon père continuant :

— M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu'il avait présidé la fameuse Convention , mais aussi sage que savant, ne la voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu'il causait avec PéHssier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour, dis-je, qu'il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi, et que celui-ci se vantait d'avoir voté la mort : « Tu es jeune, Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour, tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celle de son roi ! » Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par vingt années de rude guerre.

— Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal ; on vient d'abolir la mort en matière politique. Au gouvernement provisoire figurent les premiers de France, l'astronome Arago, le grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la liberté... D'ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le demander, n'est-il pas vrai qu'avant 1789 les seigneurs opprimaient un peu trop les manants?

— Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu'il y eut des abus, de gros abus... Je vais t'en citer un exemple : Un jour, je n'avais pas plus de quatorze ans peut-être, je venais de Saint-Remy, conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le mistral qui soufflait, je n'entendais pas la voix d'un monsieur dans sa voiture qui venait derrière moi et qui, criait paraît-il, pour me faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on l'appelait M . de Verclos), finit par passer ma charrette et, sitôt vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage, qui me mit tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de mottes, ils l'assaillirent, tant qu'il fut à leur portée. Ah ! je ne dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces « Ci-devant » et la Révolution , à ses premiers débuts, nous avait assez séduits. . . Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les bons payèrent pour les méchants .

Cela suffit pour vous montrer l'effet produit sur moi, et dans nos villages, par les événements de 1 848 . Dès l'abord, on aurait dit que le chemin était uni. Pour les représenter, dans l'Assemblée Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine, Lamennais, Béranger, Lacordaire, Gamier- Pages, Marie et un portefaix poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les

i64 CHAPITRE IX

sectaires endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés se refroidirent, les enragés s'envenimèrent; et sur mes jeunes rêves de république platonique une brume se répandit. Heureusement qu'une éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. C'était le libre espace de la grande nature, c'était l'ordre, la paix de la vie rustique; c'était, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe de Cérès au moment de la moisson.

Aujourd'hui que les machines ont envahi l'agriculture, le travail de la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble allure d'art sacré. Maintenant, les moissons venues, vous voyez des espèces d'araignées monstrueuses, de crabes gigantesques appelés « moissonneuses » qui agitent leurs griffes au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées, d'autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les a batteuses », nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout cela à l'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni chansons, autour d'un fourneau de houille embrasée, au milieu de la poussière, de la fumée horrible, avec l'appréhension, si l'on ne prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C'est le Progrès, la herse terriblement

LA[RÉPUBLIQUE de 1848 165

fatale, contre laquelle il n'y a rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l'arbre de la science du bien comme du mal.

Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us, tout l'apparat de la tradition antique.

Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur d'abricot, un messager partait de la commune d'Arles, et parcourant les montagnes, de village en village, il criait à son de trompe : « On fait savoir qu'en Arles les blés vont être mûrs. »

Aussitôt les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes, avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles, composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant de solqties, selon la contenance des champs qu'ils prenaient à forfait. En tête de la chiourme marchait la capouliê, qui faisait la trouée dans les pièces de blé; le baïle organisait la marche du travail.

Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait à la ía.ucìì\e,/alce recurva, les doigts de la main gauche protégés par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean, sur la place des Hommes, on voyait des milliers de ces tâcherons de moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois

i66 CHAPITRE IX

qu'ils nommaient la hadoque et pendue derrière le dos, les autres couchés à terre en attendant qu'on les louât.

Dans la montagne, un homme qui n'avait jamais fait les moissons en terre d'Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et c'est sur cet usage que roule l'épopée des Charbonniers^ de Félix Gras.

Une année portant l'autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait ! Toutes sortes d'ustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits : les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots et brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se fabriquait à Apt. C'était une fête incessante, une fête surtout lorsqu'ils faisaient le branle autour du feu de la Saint-Jean en chantant la chanson des Gavots du Ventoux :

L'autre mercredi à Sault Nous fûmes huit cents solques.

Les moissonneurs, au point du jour, après le capoidiê qui leur ouvrait la voie dans les grandes emblavures où l'aiguail luisait sur les épis d'or, joyeux s'ahgnaient, dégainant leurs lames, et javelles de choir! Les lieuses, dont plus d'une le plus souvent étaient charmantes, se courbaient sur les gerbi s en jasant et riant que c'était plaisir de voir. Et puis, lorsqu'au levant, dans le ciel couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de rayons res])lendissants, le capoulié^ levant sa faucille dans l'air,

s'écriait : « Un de plus ! » et tous, de la faucille ayant fait le salut à l'astre éblouissant, en avant : sous le geste harmonieux de leurs bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le baïle, se retournant vers la chiourme, criait : « La truie vientelle? et la. truz'e (c'était le nom du dernier de la bande) répondait « La truie vient ». Enfin, après quatre heures de vaillante poussée, le capouliê s'écriait : « Lave! » Tous se redressaient, s'essuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes, s'asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton :

Bénédicité de Crau, Bon bjssac et bon baril,

ils prenaient leur premier repas.

C'était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres, dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois rougeâtre qu'on écrasait sur le pain, sur le pain qu'on trempait dans le vinaigre et l'huile, le tout accompagné d'oignon, violemment piquant aux lèvres ; vers dix heures \t, grand-boire, consistant en un œuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et légumes cuits à l'eau ; vers quatre heures le goûter, une grosse salade avec croûton frotté d'ail ; et le soir le souper, chair de porc ou de brebis, ou bien omelette d'oignon appelée moissonienne. Au champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le capouliê

i68 CHAPITRE IX

penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l'épaule du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc, c'est-à-dire un -par solque. De même, pour manger, ils n'avaient à trois qu'un plat, où chacun d'eux tirait avec sa cuiller de bois.

Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de Saint- Satumin-lès-Apt, qui croyait qu'une sorcière lui avait « ôté l'eau » et qui, depuis trente ans, n'avait plus goûté à l'eau ni pu manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade, d'oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu'on lui demandait la raison pour laquelle il se privait de l'ordinaire, le vieillard se taisait, mais voici le récit que faisaient ses compagnons :

Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour plaisanter, levant son verre plein de vin : « A la santé, grand'mère, lui cria-t-il, à la santé! » « Grand bien te fasse, répondit la bohémienne, et, mon petite prie Dieu de ne jamais abhorrer l'eau. »

C'était un sort que la sorcière venait de lui ieter.

Ce fut fini ; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter l'eau. Ce cas d'impression me raie, que j'ai vu de mes yeux, peut s'ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science aujourd'hui expUque par la suggestion.

En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes qui, un

mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon l'usage d'Arles, était pour l'hôpital.

Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C'est avec eux, c'est là, au beau milieu des grands soleils, qu'étendu sous un saule, nous apprîmes, lecteur, à jouer du chalumeau dans un poème en quatre chants, ayant pour titre Zí?í Moissons^ dont faisait partie le lai de Margai, qui est dans nos Iles d'Or. Cet essai de géorgiques, qui commençait ainsi :

Le mois de juin et les blés qui blondissent Et le grand-boire et la moisson joyeuse, Et de Saint Jean les feux qui étincellent, Voilà de quoi parleront mes chansons,

finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la révolution de 1848.

Muse, avec toi, depuis la Madeleine, Si en cachette nous chantons en accord, Depuis le monde a fait pleine culbute : Et cependant que noyés dans la paix, Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix, Les rois roulaient pêle-mêle du trône Sous les assauts des peuples trop ployés Et, misérables, les peuples se hachaient Ainsi que les épis de blé sur l'aire.

Mais ce n'était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions. Voilà pourquoi ce poème ne

s'est jamais publié. Une simple légende, que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce millier de vers.

Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri presque tous à la fois, courant le risque d'être hachés par une grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les hommes, cette année-là, se trouvaient rares.

Et voilà qu'un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa ferme était debout, inquiet, les bras croisés et dans l'attente.

— Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu et la nourriture, à qui se viendrait louer.

Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s'avancent vers le Mas, trois robustes moissonneurs : l'un à la barbe blonde, l'un à* la barbe blanche, l'un à la barbe noire. L'aube les accompagne en les auréolant.

— Maître, dit le capoulié (celui de la barbe blonde), Dieu vous donne le bonjour : nous sommes trois gavots de la montagne, et nous avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité : maître, si vous voulez nous donner de l'ouvrage, à la journée ou à la tâche, nous sommes prêts à travailler.

— Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant, pour ne pas vous refuser l'ouvrage, je vous baille, si vous voulez, trente sous et la vie. C'est bien assez par le temps qui court.

Or c'était le bon Dieu, Saint Pierre avec Saint Jean.

A l'approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient., avec l'ânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas :

— Valet , lui dit le maître , que font les moissonneurs ?

— Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupé un épi.

A l'approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec l'ânesse blanche, leur apporter le grand-boire et, de retour au Mas :

— Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

— Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupé un épi.

A l'approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l'ânesse blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas ;

— Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

— Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupé un épi.

A l'approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient, avec l'ânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas :

— Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

— Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupé un épi.

— Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent du travail et prient Dieu de n'en point trouver. Pourtant il faut aller voir.

Et cela dit, l'avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un fossé et observe ses hommes . Mais alors le bon Dieu fait ainsi à Saint Pierre :

— Pierre, bats du feu.

— J'y vais. Seigneur, répond Saint Pierre.

Et Saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un caillou quelques fibres d'arbre creux et bat du feu avec la clé.

Puis le bon Dieu fait à Saint Jean :

— Souffle, Jean !

— J'y vais. Seigneur, répond Saint Jean.

Et Saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa bouche; et d'une rive à l'autre un tourbillon de flamme, un gros nuage de fumée enveloppent le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers entassées.

Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas lentement s'en revient pour souper, et tout en soupant î

— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions?

— Capoulié, répondit le maître avaricieux, mes blés, dont j'ai fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne puis plus vous occuper.

Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au maître : adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le dos, s'en vont tranquilles en leur chemin : le bon Dieu au milieu, Saint Pierre à droite, Saint Jean à gauche, et les derniers rayons du soleil qui se couche les accompagne au loin, au loin.

Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit en lui-même :

— N'importe! hier j'ai gagné ma journée en allant épier ces trois hommes sorciers; maintenant j'en sais autant qu'eux.

Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l'autre Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme. Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre :

— Pierre, toi, bats du feu.

— Maître, j'y vais, répliqua Pierre.

Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex quelques fibres d'arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le maître dit à Jean :

— Souffle, Jean!

— Maître, j'y vais, répliqua Jean !

Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles.... Aïe! aïe! aïe! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les épis s'allument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et penaud, l'exploiteur, quand la fumée s'est dissipée, ne voit, au lieu de gerbes, que braise et poussier noir!

Mlle Louise. — L'amour dans les cyprès. — La ville d'Aix. — L'école de droit. — L'ami Mathieu vient me rejoindre. — La blanchisseuse de la Torse. — La baronne idéale. — L'anthologie Les Provençales.

Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me voyaient bayer à la chouette ou à la lune, si l'on veut, m'envoyèrent à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves gens, que mon diplôme de bachelier es lettres n'était pas un brevet suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir pour la cité Sextienne, une aventure m'arriva, sympathique et touchante, que je veux conter ici.

Dans un Mas rapproché du nôtre était venue s'établir une famille de la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois en allant à la messe. Vers la fin de l'été, ces jeunes filles, avec leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit le « caillé ». Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du lait en abon-

dance. C'était ma mère elle-même qui mettait la présure au lait, dès qu'on venait de le traire, et ellemême qui, quand le lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays d'Arles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de l'époque des Valois, trouvait si bonnes :

A la ville des Baux; pour un florin vaillant, Vous avez un tablier plein de fromages Qui fondent au gosier comme sucre fin.

Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile, portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc, elle en emplissait les formes percées de trous et rondes ; et, après les jonchées faites, elle les laissait proprement s'égoutter sur du jonc, que je me plaisais moimême à aller couper au bord des eaux.

Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de caillé. Et l'une d'elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son visage, rappelait ces médailles qu'on trouve à Saint- Remy, au ravin des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui toujours me regardaient. On l'appelait Louise.

Nous allâmes voir les paons, qui, dans l'aire, étalaient leur queue en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l'abri du vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits avec sa treille portée par des piliers de pierre ; enfin tout ce

qui, au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait cheminer dans l'extase.

Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la sienne et cueillait à ses sœurs quelques poires beurrées, nous nous étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue.

— Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci : ne vous souvient-il pas, monsieur, d'une petite robe, une robe de mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à Saint- Michel-de-Frigolet ?

— Mais oui, pour jouer un rôle dans les Enfants d'Edouard.

— Eh bien! cette robe, monsieur, c'était ma robe.

— Mais ne vous l'a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot.

— Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi, comme d^autre chose.

Et sa mère l'appela :

— Louise!

La jouvencelle me tendit sa main glacée ; et, comme il se faisait tard, elles partirent pour leur Mas.

Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre seuil Mlle Louise, cette fois accompagnée seulement d'une amie.

— Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de ces poires beurrées que vous nous fîtes goûter, l'autre jour, à votre jardin.

— Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.

— Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées^ car il va être bientôt nuit.

Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir les poires.

L'amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on l'appelait Courrade), était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous son ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu'elle fût^ eut l'imprudence d'amener avec elle pour compagne.

Au jardin, arrivés à l'arbre, pendant que j'abaissais une branche un peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais Louise, toute pâle, lui dit :

— Courrade , cueille , toi , et choisis les plus mûres.

Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s'écartant avec moi, qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là, moi dans l'embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes l'un près de l'autre.

— Frédéric, me dit-elle, l'autre jour je vous parlais d'une robe qu'à l'âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n'est-ce pas, l'histoirede Déjanire et d'Hercule?

— Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que

sa

lyS CHAPITRE X

la belle Déjanire donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.

— Ah! dit la jeune fille, aujourd'hui c'est bien le rebours : car cette petite robe de mousseline blanche, que vous aviez touchée, que vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir de là... Et ne m'en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître étrange, qui doit vous paraître fou ! Ah ! ne m'en veuillez pas, continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je l'a\ ais jusqu'à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché dans mon cœur !

Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt répondre en l'embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.

— Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons sa\oir si le poème, dont j'ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse. Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme qui s'est donnée pour toujours.

Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :

— Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.

Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s'en allèrent; et moi, le cœur houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges, — dont je trouvais chacime séduisante à sa façon, — longtemps sous les derniers

rayons du jour failli, longtemps entre les arbres, je regardai là-bas s'envoler les tourterelles.

Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me sondant, je me vis dans l'imbroglio. Le Pervigilium Veneris a beau dire t

Qu'il aime demain, celui qui n'aima jamais: Et celui qui aima, qu'il aime encor demain,

l'amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante qu'elle était, et charmée elle-même par son long rêve d'amour, croire, conformément au vers de Dante,

Amor ch'a null' amato amar perdona,

qu'un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l'âge, devait tressaillir d'emblée à son premier roucoulement. Mais l'amour étant le don et l'abandon de tout notre être, n'est-il pas vrai que l'âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l'oiseau qui fuit l'appelant? N'est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au moment de plonger dans un gouffre d'eau profonde, a toujours une passe d'instinctive appréhension?

Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses embaumées qui s'épanouissaient pour moi, j'allais avec réserve; tandis que vers l'autre, vers la confidente qui, toute à son devoir d'amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon

i8o CHAPITRE X

regard, je me sentais porté involontairement. Car, à cet âge, s'il faut tout dire, je m'étais formé une idée, et de l'amante et de l'amour, toute particulière. Oui, je m'étais imaginé que, tôt ou tard, au pays d'Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde, portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale, un trident à la main, dans les ferrndes de la Crau, et qui, longtemps priée par mes chansons d'amour, se serait, un beau jour, laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère sur un peuple de pâtres, de gardians, de laboureurs et de inagnanarelles . Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi, sans qu'il me fût possible ni permis de l'avouer, portait grand préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma rêverie.

Et alors, entre elle et moi, s'engagea une correspondance ou, plutôt, un échange d'amour et d'amitié qui dura plus de trois ans (tout le temps que je fus à Aix) : moi, galamment, abondant vers son faible, pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais ; elle, de plus en plus endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la reproduis telle quelle :

« Je n'ai aimé qu'une fois, et je mourrai, je te jure, avec le nom de Frédéric gravé seul dans mon cœur. Que de nuits blanches j'ai passées en songeait à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes conso-

A AIX-EN-PROVENCE i8i

lations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes pleurs que le cœur me défaillit. Le médecin dit que j'avais la fièvre, que c'était de l'agitation nerveuse, qu'il me fallait le repos.

« — La fièvre! m'écriai-je; ah! que ce fût la bonne !

« Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t'attendre là-bas où ta lettre me donne rendezvous... Mais écoute, Frédéric, puisqu'il en est ainsi, lorqu'on te dira, et va, ce n'est pas pour longtemps, lorsqu'on t'annoncera que j'aurai quitté la terre, donne-moi, je t'en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je te fis une promesse : c'était de demander tous les jours à Dieu qu'il te rendît heureux, parfaitement heureux... Eh bien! je n'y ai jamais manqué, et j'y serai fidèle, jusqu'à mon dernier soupir. Mais toi, ô Frédéric, je te le demande en grâce : lorsqu'en te promenant tu verras des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie, flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et, si tu vois un ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte : il te dira comme je t'aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête l'oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis toujours avec toi... O Frédéric! je t'en prie, n'oublie jamais Louise !»

Voilà l'adieu suprême que, scellé de son sang, m'envoya la jeune vierge — avec une médaille de la Vierge Marie, qu'elle avait couverte de ses baisers

i82 CHAPITRE X

— dans un petit portefeuille de velours cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux châtains, mes initiales au milieu d'un rameau de lierre.

Je me ferai la touffe de lierre, Je t'embrasserai.

Pauvre et chère Louise ! A quelque temps de là, elle prit le voile de nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout d'un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri avant l'heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je l'offre à tes mânes errant peut-être autour de moi !

La ville d'Aix {cap de justice^ comme on disait jadis), où nous étions venu pour étudier le « droit écrit », en raison de son passé de capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravi té et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l'allure provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrasses de son Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la quantité d'avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de tout ordre, qu'on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à l'aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais, de mon temps du moins, cela n'était qu'en surface, et, dans ces Cadets d'Aix, il y avait, s'il me souvient, une humeur familière, une gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions laissées par le bon roi René.

Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d'Astros, frère du cardinal, lisaient à l'Académie des compositions de leur cru en joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le culte de l'âme nationale et qui, dans Aix, n'eut jamais cesse. Car le comte Portalis, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon, n'avait-il pas écrit une comédie provençale ? et M. Diouloufet, un bibliothécaire de l'Athènes du Midi, comme Aix s'intitule parfois, n'avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les magnans ou vers à soie? M. Mignet, l'historien, l'académicien illustre, venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même formulé la maxime suivante :

« Rien n'est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les matins une partie de boules. »

M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à cheval, guêtre comme un riche toucheur, conduisant fièrement un troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient :

— N'est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.

Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint- Sauveur entendre les Plaintes de saint Etienne,

i84 CHAPITRE X

récitées en provençal (comme on le fait encore) par un chanoine du Chapitre et, dans celte cathédrale, on exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une admirable pompe, le Noël Dr matin ai rescountra lou trin.

Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes provençaux de l'abbé Emery, et celles du grand monde, pour ne pas laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteur, accompagnées de torches qu'on éteignait, en arrivant, à l'éteignoir des vestibules.

Point rare qu'il y eut, au courant de l'hiver, quelque esclandre mondain, tel que l'enlèvement d'une superbe juive avec M. de Castillon, qui avait su dépenser royalement ime fortune, lorsqu'il fut Prince d'A mour aux jeux de la Fête-Dieu.

A propos de ces jeux, nous eûmes l'occasion, dans notre séjour à Aix, de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois : le Roi de la Basoche^ VAbbé de la Jeunesse y les Tirassans, les Diables ^ le Guet y la Reine de Saba^ X^sCkevaux^Frus en particulier, avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour VArlêsieHHe^ de Daudet :

Madame de Limai^e

Fait danser les Ckevaux-Frusi

Klle leur donne des dUtaignes»

Ils disent qo*Us n*en veulent plus;

Et danse» t fueux ) £t danse, 6 gneox !

Madame de Umai^e

Fait danser les Chevaux-Frus.

Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves (et surannées, hélas!), nous impressionna vivement, comme vous pourriez le voir au chant dixième de Calendal^ où elles sont décrites, telles que nous les vîmes.

Or, figurez-vous qu'à Aix, quelques mois seulement après mon arrivée, faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh ! charmante surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.

— Ça n'est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c'est bien le cas de dire ici : « Celle-là fume. »

— Mais depuis quand à Aix ? lui dis-je en lui serrant la main.

— Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.

— Et quel bon vent t'amène?

— Ma foi, répondit-il, je me suis dit : « Puisque Mistral est allé faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien . »

— C'est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j'en suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?

— Oui, dit-il en riant, j'ai passé, comme la piquette sur le marc de vendange.

— - C'est que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la Faculté de Droit, je crois qu'il faut avoir son baccalauréat es lettres.

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— Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu'on ne veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t-on m'empêcher de prendre ma licence, voyons, en droit d'amour?... Tiens, pas plus tard que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon qu'on appelle la Torse, j'ai fait la connaissance d'une jeune blanchisseuse, un peu brune, c'est vrai, mais ayant bouche rouge, quenottes de petit chien qui ne demandent qu'à mordre, deux frisons folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l'air, les bras joliment potelés. . .

— Allons, grivois, il me paraît que tu ne l'as pas mal lorgnée.

— Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, j'aille m'amouracher d'un minois de lavoir. Mais, vois-tu, je ne sais pas si tu es comme moi : quand je fais la rencontre de quelque friand museau, serait-ce un museau de chatte, je ne puis m'empêcher de me retourner pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus qu'elle me blanchirait mon linge et qu'elle viendrait le prendre la semaine prochaine.

— Mathieu, tu es un gueusard, un friponne au, tu sens le roussi...

— Non, mon ami, tu n'y es pas, laisse donc que j'achève. Ayant ainsi traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à travers l'écume qui lui giclait entre les doigts, qu'elle froissait et chilïonnait une chemise de dentelle : a Diablt, quel

linge fin ! dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n'est pas faite pour couvrir les fruits d'automne d'une gaupe! » « Il s'en faut! répondit-elle. Ça, c'est la chemisette d'une des plus belles dames de la rue des Nobles : une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à un vieux barbon d'homme qui est juge à la cour et jaloux comme un Turc. » « Mais elle doit transir d'ennui! » « Transir? ah! tant et tant qu'elle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez, qui viendra la distraire. » « Et on l'appelle? » « Mais, monsieur, vous en voulez trop savoir... Moi, voyez-vous, je lave la lessive qu'on me donne, mais je ne me mêle pas de ce qui, après tout, ne me regarde pas. » Il ne m'a pas été possible d'en tirer plus pour le moment... Mais, ajouta Mathieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois caresses, il faut qu'elle soit fine si elle n'ouvre pas la bouche.

— Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?

— Eh ! mon cher, j'ai du pain sur la planche pour trois ans ! Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit, vous allez vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les trouvères de l'antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne, étudier à loisir les douces Lois d'Amour.

Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous restâmes à Aix, et la tâche et l'étude du chevalier Mathieu.

i88 CHAPITRE X

Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l'Arc, sur la grand'route de Marseille, dans la poussière jusqu'à mi-jambe; et les parties au Tholonet, — où nous allions humer le vin cuit de Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infeniets, avec les pistolets chargés de crottes de chèvre ; et ce joli voyage qu'avec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de Cuge et à travers les gorges d'Ollioules!

Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu'avaient fait, mon Dieu! les étudiants du temps des papes d'Avignon et du temps de la reine Jeanne. Ecoutez ce qu'en écrivait, du temps de François l", le poète macaronique Antonius de Arena :

Genti gallantes sunt omnes Instudiantes Et bellas garsas semper amare soient; Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi ; Inter mignonos gloria prima manet :

Banquetant, bragant, faciunt miracula plura, Et de bonitate sunt sine fine boni.

fDe gentillessiis Instudiantium.^

Tandis qu'au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence, nous nous initiions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon, dans un journal de guerre appelé la Commune^ ces dialogues pleins de sens, de saveur, de vaillance, tels que le Thyniy Un Rouge et un Blanc, les Prêtres, qui mettaient en valeur et popularisaient la prose provençale. Puis, avec la décision, avec l'autorité que lui donnait déjà le succès de ses Pâquerettes et de ses

hardis pamphlets, au rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes, les trouvères de ce temps ; et de ce ralliement sortait une anthologie, les Provençales^ qu'un professeur éminent, M. Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie Séguin, 1852).

Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d'Astros et de Gaut, d'Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et de Barthélémy (celui de \3.Némêsis)] des Avignonnais Boudin, Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de Cavaillon; de Crousillat, de Salon; de Garcin, « fils ardent du maréchal d'AUeins » (mentionné dans Mireille); de Mathieu, de Châteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d'autres ; puis un groupe du Languedoc : Moquin-Tandon, Peyrottes, Lafare-Alais ; et une pièce de Jasmin.

Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches comme « dignes de Klopstock ». Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître : le g Thermidor, les Faucheurs^ A la Toussaint. Moi, enfin, enflammé de la plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (Amertume, le Mistral, Une Course de Taureaux) et d'un Bonjour à Tous qui disait, pour noter notre point de départ :

Nous trouvâmes dans les berge

Revêtue d'un méchant haillon,

La langue provençale :

En allant paître les brebis,

La chaleur avait bruni sa peau ;

La pauvre n'avait que ses longs cheveux

Pour couvrir ses épaules.

Et voilà que des jeunes hommes,

En vaguant par là

Et la voyant si belle,

Se sentirent émus.

Qu'ils soient donc les bienvenus,

Car ils l'ont vêtue dûment

Comme une demoiselle.

Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d'Aix, dont je n'ai pas terminé l'histoire.

Chaque fois que je rencontrais mon étudiant « en lois d'amour », je l'interpellais ainsi :

— Eh bien! Mathieu, oii en sommes-nous?

— Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c'était le nom de la blanchisseuse) a fini par m'indiquer l'hôtel de la baronne; que j'ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j'ai été remarqué... et la dame, une beauté comme tu n'en vis oncques, la dame enjôlée, charmée de son cavaher servant, a daigné, l'autre soir, me laisser tomber du ciel, tiens, une fleur d'oeillet.

Et, disant cela, Mathieu m'exhibait une fleur fanée et, faisant les yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans l'azur. Un mois, deux mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis :

— Allons le voir.

Je monte donc à sa chambrette — et qu'est-ce que je trouve? Mon Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait :

— Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon, que j'avais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé. Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en treillage, jusqu'à une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras à mes baisers. J'escaladais déjà. Le cœur, tu peux m'en croire, me battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre s'entr'ouvre doucement; les liteaux de la jalousie se haussent : une main, Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce n'était pas celle de la baronne) me secoue sur le nez la cendre d'une pipe! Comme tu peux imaginer, je n'attendis pas mon reste. . . Je glisse à terre, je m'enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me foule le pied !

Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire !

— Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?

— Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être : elles tiennent un bouchon vers la porte d'Italie). Elles m'ont fait tremper le pied dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques exécrations, m'y a fait trois signes de croix

avec son gros orteil, puis on me l'a serré de bandes. . . Et, maintenant^ j'attends, en lisant les Pâquerettes de l'ami Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me dure pas : car Lélette m'apporte, deux fois par jour, mon ordinaire; et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des merlettes.

Or ça, l'ami Mathieu, futur (et bien nommé) Fêlibre des Baisers, qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que j'aie jamais connu, avait-il rêvassé l'histoire que je viens de dire? Je n'ai jamais pu l'éclaircir, et j'ai raconté la chose telle qu'il me la narra.

L'éclosion de Mireille. — L'origine de ce nom. — Le cousin Tourrettfe. — Le moulin à huile. — Le bûcheron SibouL — L'herborisateur Xavier. — Le coup d'État (185 1). — L'excursion dans les astres. — Le Congrès des Trouvères : Jean Reboul. — Le Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.

Une fois « licencié », ma foi, comme tant d'autres (et, vous avez pu le voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a trouvé un ver de terre, j'arrivai au Mas à l'heure oii on allait souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux derniers rayons du jour.

— Bonsoir toute la compagnie !

- — Dieu te le donne, Frédéric!

— Père, mère, tout va bien... A ce coup, c'est bien fini !

— Et belle délivrance ! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui était servante au Mas.

Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j'eus rendu compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre observation, me dit seulement ceci ;

— Maintenant, mon beau gars, moi j'ai fait mon devoir. Tu en sais beaucoup plus que ce qu'on m'en a appris... C'est à toi de choisir la voie qui te convient : je te laisse libre.

— Grand merci! répondis-je.

Et là même, — à cette heure, j'avais mes vingt et un ans, — le pied sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et de moi-même, je pris la résolution : premièrement, de relever, de raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s'annihiler sous l'éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles; secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au provençal par l'iniiux et la flamme de la divine poésie.

Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de sève provençale qui me gonflait le cœur, libre d'inclination envers toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l'indépendance qui me donnait des ailes, assuré que i)lus rien ne viendrait me déranger, un soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient en chantant la charrue dans la raie, j'entamai, gloire à Dieu! le premier chant de Mireille.

Ce poème, enfant d'amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à loisir, au souffle du vent largue, à la chaleur du soleil ou aux rafales du mistral, en

même temps que je prenais la surveillance de la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatrevmgts ans, était devenu aveugle.

Me plaire à moi, d'abord, puis à quelques amis de ma première jeunesse, — comme je l'ai rappelé dans un des chants de Mireille :

O doux amis de ma jeunesse, Aérez mon chemin de votre sainte haleine,

c'était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans ces temps d'innocence. Pourvu qu'Arles — que j'avais à mon horizon, comme Vir-. gile avait Mantoue — reconnût, un jour, sa poésie dans la mienne, c'était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire :

Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas.

De plan, en vérité, je n'en avais qu'un à grands traits, et seulement dans ma tête. Voici :

Je m'étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de laisser à terre courir le peloton, comme dans l'imprévu de la vie réelle, au gré des vents!

Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait fatalement être celui de mon héroïne : car je l'avais, depuis le berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison. Quand la

pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser quelqu'une de ses filles :

— C'est Mireille, disait-elle, c'est la belle Mireille, c'est Mireille, mes amours.

Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette :

— Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!

Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n'en savait davantage : une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de l'héroïne et un rayon de beauté dans une brume d'amour. C'était assez pour porter bonheur à un poème qui, peut-être, — sait-on? — fut, par cette intuition qui appartient aux poètes, la reconstitution d'un roman véritable.

Le Mas du Juge, à cette époque, était un \ rai foyer de poésie limpide, biblique et idyllique. N'était-il pas vivant, chantant autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d'azur et son encadrement d'Alpilles? L'on n'avait qu'à sortir pour s'en trouver tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie, cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l'allégresse de ces sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et venaient, leur poitrine entr'ouverte, leur coifïe cravatée de blanc, dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?

Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, aies

moissonneurs, mes bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l'aube au crépuscule, devant mon j eune enthousiasme ? Vouliez- vous un plus beau vieillard, plus patriarcal, plus digne d'être le prototype de mon maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde et ma mère ellemême n'appelaient que le « maître »? Pauvre père! Quelquefois, quand le travail était pressant, qu'il fallait donner aide, soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l'eau de notre puits à roue, il criait dehors :

— Oii est Frédéric?

Bien qu'à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait :

— Il écrit.

Et, aussitôt, la voix rude du brave homme s'apaisait en disant :

— Ne le dérange pas.

Car, pour lui, qui n'avait lu que l'Ecriture Sainte et Don Quichotte en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux. Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début d'un récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au sujet du mot F ê libre :

Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. Un jour, de sa sainte écriture, Il est monté au haut du ciel.

Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d'intéresser ma Muse épique, c'était le cousin

Tourrette, du village de Mouriès : une espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous le nom du Major ^ ayant, en 1815, été tambour-major des gardes nationaux qui, sous le commandement du duc d'Angoulême, ^ oulaient arrêter Napoléon, à son retour de l'île d'Elbe. Il avait, dans 'sa jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous autres, au Mas. Lorsqu'il repartait, mon père lui donnait, dans un sac, quelques boisseaux de blé. L'été, il parcourait la Crau et la Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu'on tondait les troupeaux, aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules. Aussi connaissait-il la terre d'Arles et ses travaux, assurément, comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un pittoresque, une noblesse d'expressions provençales, qu'il y avait plaisir d'entendre. Pour dire, ])ar exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en propriétés bâties :

— Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.

Les filles qui s'engagent pour la cueillette des olives — à Mouriès, elles sont nombreuses — le louaient pour leur dire des contes à la veillée. Elles

lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée. Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou moins croustilleux, qui, d'une bouche à l'autre, se transmettent dans le peuple, tels que : Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de l'Ours, le Doreur^ etc.

Une fois que la neige commençait à tomber :

— Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt.

¥A il ne manquait jamais.

— Bonjour, cousin !

— Cousin, bonjour! .

Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière la porte, il s'attablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri et entamait, ensuite, le sujet de l'olivaison. Et il contait que les meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte des olives. Et il disait :

— Comme on est bien, l'hiver, lorsqu'il fait froid, dans ces moulins à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté des caleils à quatre mèches, les presseurs d'huile moitié nus qui, lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du chef :

— Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup ! Houp ! que tout claque ! Là !

Etant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y eût peu de travail.

— Je voudrais, nous disait-il, la place de comp-

teur de morues, à Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsqu'on les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines, gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an.

Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d'autres, sans avoir vu réaliser sa rêverie sur les morues.

Je n'oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut dire, mes fauteurs de la poésie de Mireille, le bûcheron Siboul : un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les ans, à la fin de l'automne, avec sa grande seipe, tailler joliment nos bourrées de saule. Pendant qu'il découpait et appareillait ses rondins, que d'observations justes il me faisait sur le Rhône, sur ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui, dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et sur les coupeurs d'osier et les vanniers de Vallabrègue !

Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les herbes de Saint Jean et de Saint Roch. Si bien que mon bagage de botanit^ue littéraire, c'est ainsi que je le formai... Heureusement! car m'est avis, sans vouloir les mépriser, (jue

nos professeurs des écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr, entrepris pour me montrer ce qu'était un chardon ou bien un laiteron.

Comme une bombe, dans l'entrefaite de ce prodrome de Mireille, éclata la nouvelle du coup d'Etat du 2 décembre 1851.

Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et blessé plus d'une fois, le crime d'un gouvernant qui déchirait la loi jurée par lui m'indigna. Il m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations futures dont la République en France pouvait être le couvain.

Quelques-uns des collègues de l'Ecole de Droit allèrent se mettre à la tête des bandes d'insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom de la Constitution ; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs, les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au changement de régime. Qui pouvait deviner que l'Empire nouveau dût s'effondrer dans une effroyable guerre et l'écroulement national?

Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870, par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un jour qu'en Avignon, sur la place de l'Horloge, nous nous promenions ensemble :

— La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le progrès comporte... Et nous l'avons bannie. Pourquoi? Pour faire place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle !

Quoi qu'il en soit, en conséquence, je laissai de côté — et pour toujours — la politique inflammatoire, comme ces embarras qu'on abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et à toi, poésie, qui ne m'avez jamais donné que pure joie, je me livrai tout entier.

Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en quête de mes rimes, car mes vers, tant que j'en ai fait, je les ai trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui gardait les brebis. Il avait nom « le galant Jean ». Le ciel était étoile, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez lu peut-être, traduit par l'ami Daudet) eut lieu dans cette rencontre.

LE BERGER

Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric?

MOI

Je vais prendre un peu l'air, maître Jean.

LE BERGER

Vous allez faire un tour dans les astres?

MOI

Maître Jean, vous l'avez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et écœuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m'enlever et me perdre dans le royaume des étoiles.

LE BERGER

Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux.

MOI

Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière?

LE BERGER

Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir.

MOI

Galant Jean, je vous prends au mot.

LE BERGER

Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud : c'est le chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l'Espagne. Quand l'empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la route.

MOI

C'est ce que les païens désignaient par Voie Lactée.

LE BERGER

C'est possible; moi je vous dis ce que j'ai toujours ouï dire... Voyez-vous ce beau chariot, avec ses quatre roues qui éblouissent tout le nord? C'est le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui précèdent sont les trois bêtes de l'attelage; et la toute petite qui va près de la troisième, nous l'appelons le Charretier.

MOI

C'est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.

LE BERGER

Comme il vous plaira... Voyez, voyez, tout à Tentour les étoiles qui tombent : ce sont de pauvres âmes qui viennent d'entrer au Paradis. Signons-nous, monsieur Frédéric.

MOI

Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne !

LE BERGER

Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du chariot, là-haut : c'est le Bouvier du ciel.

MOI

Que dans l'astronomie on dénomme Arcturus.

LE BERGER

Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, l'étoile qui scintille à peine : c'est l'étoile Marine, autrement dit la Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins — lesquels se voient perdus, lorsqu'ils perdent la Tramontane.

MOI

L'étoile Polaire, comme on l'appelle aussi, se trouve donc dans la Petite Ourse ; et comme la bise vient de là, les marins de Provence, comme ceux d'Italie, disent qu'ils vont à V Ourse, lorsqu'ils vont contre le vent.

LE BERGER

Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussinière ou le Pouillier, si vous préférez.

MOI

Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens.

LE BERGER

C'est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseignes , — qui , spécialement , marquent les heures aux bergers. D'aucuns les nomment les Trois Rois, d'autres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux-Manche.

MOI

Précisément, c'est Orion et la ceinture d'Orion»

2o6 CHAPITRE XI

LE BERGER

Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de Milan.

MOI

Sirius, si je ne me trompe.

LE BERGER

Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour, avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé plus bas, finirent par l'atteindre. Jean de Milan, resté endormi, prit, lorsqu'il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux-Manche est appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.

MOI Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la montagne?

LE BERGER

C'est le Boiteux. Lui aussi était de la noce Mais comme il boite, pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et se coût he de bonne heure.

MOI

Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une épousée?

LE BERGER

Eh bien! c'est elle! l'étoile du Berger, l'Étoile du Matin, qui nous éclaire à l'aube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand nous le rentrons : c'est elle, l'étoile reine, la belle étoile, Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans, son mariage.

MOI

La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne quelquefois.

LE BERGER

A votre goût... mais, tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j'y aille moi-même. Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer !

MOI

Bonsoir! Galant Jean.

Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des Provençales^ recueil poétique oii avaient collaboré les trouvères vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont j'étais, engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit l'idée d'un congrès de poètes provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui avaient écrit ensemble dans le jour-

2o8 CHAPITRE XI

nal Lou Bouì-Ahaisse^ la réunion eut lieu le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de l'ancien archevêché, sous la présidence de l'aimable docteur D'Astros, doyen d'âge des trouvères. Ce fut là qu'entre tous nous fîmes connaissance, Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin, Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et d'autres. Grâce au bon Carpentrassien Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les honneurs de V Illustration (18 septembre 1852).

Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain, l'avait chargé d'amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon écrivit à l'auteur de Marthe la folle ^ savez-vous ce que répondit l'illustre poète gascon : « Puisque vous allez à Arles, dites-leur qu'ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront le bruit que j'ai fait tout seul. »

— Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille. Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l'on appelle. Jasmin, un fier bougre. —

D'ailleurs, le perruquier d'Agen, en dépit de son génie, fut toujours assez maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années auparavant, lui avait envoyé ses Pâquerettes^ avec la dédicace de Madeleine^ une des poésies les

meilleures du recueil. Jasmin ne daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848, passé par Avignon, oii il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui jouait de la harpe, Roumanille, après la séance, vint avec quelques autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant ses Souvenirs :

— Où vas-tu, grand-père? — Mon fils, à l'hôpital... C'est là que meurent les Jasmins.

— Qui ètes-vous donc? fit l'Agenais au poète de Saint-Remy.

— Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.

— Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu'il fut celui d'un auteur mort.

— Monsieur, vous le voyez, répondit l'auteur des Pâquerettes, qui ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez jeune encore pour pouvoir, s'il plaît à Dieu, faire un jour votre épitaphe.

Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d'Arles, ce fut ce bon Reboul, qui nous écrivit ceci : « Que Dieu bénisse votre table... Que vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu qu'il y a de l'espace pour toutes les étoiles. »

Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait : « Mes amis, si vous aviez un jour à défendre votre cause, n'oubliez pas qu'en Arles se fit votre assemblée première et que vous fûtes étoiles dans la cité

noble et fière qui a pour armes et pour devise : Vêpée et Vire du lion. »

Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais seulement qu'en voyant le jour renaître, j'étais dans le ravissement; et, Roumanille l'a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune homme « resplendissaient déjà les sept rayons de l'Etoile ».

Le Congrès d'Arles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler. L'année suivante, 21 août 1853, sous l'impulsion de Gaut, le jovial poète d'Aix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères) deux fois nombreuse comme l'assemblée d'Arles. C'est là que Brizeux, le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il disait :

Le rameau d'olivier couronnera vos têtes, Moi je n'ai que la lande en fleurs :

L'un, symbole riant de la paix et des fêtes, L'autre symbole des douleurs.

Unissons-les, amis : les fils qui vont nous suivre De ces fleurs n'ornent plus leurs fronts; Aucun ne redira le son qui nous enivre, Quand nous, fidèles, nous mourrons...

Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce? L'aquilon l'emporte en son vol, Et puis elle revient légère sur la mousse : Meurt-il le chant du rossignol ?

Non, tu ranimeras l'idiome sonore,

Belle Provence, à son déclin;

Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore

La voix errante de Merlin.

Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès d'Arles, voici les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès d'Aix : Léon Alègre, l'abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l'abbé Emery, Laidet, Mathieu Lacroix, l'abbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes, Ricard-Bérard, Tavan, Vidal, etc. avec trois trouveresses, Mlles Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.

Une séance littéraire, devant tout le beau monde d'Aix, se tint, après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le maire d'Aix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus tard donna une traduction de Mirèîo en vers français.

Après l'ouverture faite par un chœur de chanteurs.

Trouvères de Provence,

Pour nous tous quel beau jour!

Voici la renaissance

Du parler du Midi,

dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président D'Astros discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses contes et chanta la Jeune Aveugle; Aubanel dévida sa pièce des Jumeaux^ et moi la Fin du Moissonneur. Mais le plus grand succès fut pour la chanson-

nette du paysan Tavan, les Frisons de M ariette ^ et pour le maçon Lacroix , qui fit tous frissonner avec sa Pauvre Martine.

Emile Zola, alors écolier au collège d'Aix, assistait à cette séance et, quarante ans après, voici ce qu'il disait dans le discours qu'il prononça à la félibrée de Sceaux (1892) :

« J'avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, à une fête poétique un peu semblable à celle que j'ai l'honneur de présider aujourd'hui. Il y avait là Mistral déclamant la Mort du Moissonneur, Roumanille et Aubanel sans doute, d'autres encore, tous ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et qui n'étaient alors que les troubadours. »

Enfin, au banquet du soir, oii l'on en dit, conta et chanta de toutes sortes, nous eûmes le plaisir d'élever nos verres à la santé du vieux Bellot, qui s'était, dans Marseille et toute la Provence, fait une renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de voir ce débordement de sève, nous répondait tristement :

Je ne suis qu'un gâcheur; J'ai, dans ma pauvre vie, noirci bien du papier : Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n'ont pas la flegme. De notre provençal débrouilleront l'écheveau.

Le groupe avignonais. — La fête de sainte Agathe. — Le père de Roumanille. — Crousillat de Salon. — Le chanoine AubaneL — La famille Giéra. — Les amours d'Aubanel et de Zani. — Le banquet de Font-Ségugne. — L'institution du Félibrige. — L'oraison de saint Anselme. — Le premier chant des félibres.

Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis, et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette œuvre de renaissance provençale. Nous y allions de tout cœur.

Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines de Maillane ou aux Jardins de Saint- Remy, tantôt sur les hauteurs de Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de Provence, exquis en poésie bien plus qu'en mets, ivres d'enthousiasme et de ferveur, plus que de vin. C'est là que Roumanille nous chantait ses Noëls, là qu'il nous Usait les Songeuses^ toutes fraîches, et la Part du Bon Dieu encore flambant neuve; c'est là que, croyant, mais

sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait le Massacre des Innocents; c'était là que Mireille venait, de loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies.

A Maillane, lors de la Sainte- Agathe, qui est la fête de l'endroit, les « poètes » (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit même qu'à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un plat d'agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la jeune bienheureuse. Mais d'oii pouvait venir aux Arlésiens et aux Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me l'expliquerais de la façon suivante : Un seigneur de Maillane, originaire d'Arles, Guillaume des Porcellets, fut, d'après l'histoire, le seul Français épargné aux Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu. Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la vierge catanaise? Toujours est-il qu'en Sicile, sainte Agathe est invoquée contre les feux de l'Etna et à Maillane contre la foudre et l'incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c'est, avant leur mariage, d'être trois ans prieuressts (comme on dirait prêtresses) de l'autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli : la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d'ouvrir les danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant l'église, à sainte Agathe.

Avec les galants du -pays, nous venions, nous aussi, derrière les ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards, serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l'autel, dans les villes et les villages, de-ci, de-là, au Nord comme au Midi, depuis des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois : Qu'est-ce, à côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d'artistes, de savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs ? Victor Hugo lui-même n'aura jamais le culte du moindre saint du calendrier, ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée perdue ! Et aussi, un jour qu'à sa table des flatteurs avaient posé cette question :

— Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète?

— Celle du saint, répondit l'auteur des Contemplations.

Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l'ami Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s'ouvrir, au battement du tambour :

Qui voudra lutter, qu'il se présente...

Qui voudra lutter...

Qu'il vienne au prél

les luttes d'hommes et d'éphèbes où l'ancien lutteur

2i6 CHAPITRE XII

Jésette, qui était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs, butés l'un contre l'autre, nus, les jarrets tendus, et d'une voix sévère leur rappelait parfois le précepte : défense de déchirer les chairs...

— O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la poussière à Quéquine ?

— Et de quand je terrassai Bel-Arbre d'Aramon, nous répondait le vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d'antan. On m'appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le Flexible. Nul jamais ne put dire qu'il m'avait renversé et, pourtant, j'eus à lutter avec le fameux Meissonier, l'hercule avignonais qui tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d'Apt... Mais nous ne pûmes rien nous faire.

A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille, Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un jardin vers le i^ortail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à l'ombre claire d'une treille, dans les assiettes peintes qui sortaient en notre honneur, avec les cuillers d'étain et les fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les sœurs de notre ami, deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la blanquette d'agneau qu'elles venaient d'apprêter.

Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean- Denis, le père de Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu'assez dédaigneux il dénommait l'empereur), vu la bataille de Waterloo et

racontait volontiers qu'il y avait gagné la croix.

— Mais, avec la défaite, disait-il, on n'y pensa plus. Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon,

reçut la décoration, Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire :

— Le père l'avait gagnée, c'est le garçon qui l'a. Et voici l'épitaphe que Roumanille écrivit sur la

tombe de ses parents, au cimetière de Saint- Remy :

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