‹ Mémoires et récitsChapitre 2 sur 6 · TRANQUILLES. DEVANT DIEU SOIENT-ILS · texte numérisé non relu

TRANQUILLES. DEVANT DIEU SOIENT-ILS

Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau, était assez souvent de ces réunions d'amis et c'est au lendemain d'une lecture poétique qu'il me gratifia du sonnet que je transcris :

J'entendis un écho de ta pure harmonie, Le jour que nous pûmes, chez Roumanille, Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie. Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.

Mais quand finiras-tu de tresser ton panier, Quand de nous attifer ta belle jeune fille ? Que je m'écrie content et jamais façonnier : Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!.,.

Si donc, comme le vent dont le nom te convient, Fort est le souffle saint qui t'inspire, jeune homme, Allons, au monde avide épanche tes accents :

2i8 CHAPITRE XII

A tes flambants accords les monts vont s'émouvoir, Les arbres tressaillir, les torrents s'arrêter. Comme aux sons modulés sur les lyres antiques.

On allait, en Avignon, à la maison d'Aubanel, dans la rue Saint-Marc (qui, aujourd'hui, porte le nom du glorieux félibre) : un hôtel à tourelles, ancien palais cardinalice, qu'on a démoli depuis pour percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum d'église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la vieille cuisinière, qui avait toujour l'air de grommeler :

— Les voilà encore !

Cependant, la bonhomie du père d'Aubanel, imprimeur officiel de notre Saint- Père le pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous avaient bientôt mis à l'aise. Et venu le moment où l'on choque le verre, le bon vieux prêtre racontait.

— Une nuit, disait-il, quelqu'un vint m'appeler pour porter l'extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que nous redescendions avec le sacristain, les dam(.'s, alignées le long de l'escalier, décolletées et acc(>utrées d'oripeaux de carnaval, me saluèrent au passage, la tète penchée, d'un air si contrit qu'on leur aurait donné, selon l'expression populaire, l'absolu-

tion sans les confesser. Et la mère catin, tout en m 'accompagnant, m'alléguait des prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les degrés; mais dès qu'elle m'eut ouvert la porte du logis, je me retourne et je lui fais :

— Vieille brehaigne! s'il n'y avait point de matrones, il n'y aurait pas tant de gueuses!

Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard), nous faisions aussi nos frairies. Mais l'endroit bienheureux, l'endroit prédestiné, c'était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra : il y avait là la mère, aimable et digne dame; l'aîné qu'on appelait Paul, notaire à Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait la rénovation du monde par l'œuvre des Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes : Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.

Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp- Cabel, regarde le Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques lieues. Le domaine prend son nom d'une petite source qui y coule au pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d'acacias et de platanes le tient abrité du vent et de l'ardeur du soleil.

a Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore l'endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils ont l'ombre, le silence,

la fraîcheur, les cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent, tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d'oiseaux, murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon, vous pouvez vous asseoir, rêver d'amour, si l'on est seul et, si l'on est deux, aimer. »

Voilà où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille, Giéra, Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de son vrai nom) , Zani l'Avig-nonaise, une amie et compagne des demoiselles du castel.

a Avec sa taille mince et sa robe de laine, — couleur de la grenade, — avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, — avec ses longs cheveux noirs et son brun visage, — je la verrai tantôt, la jeune vierge, — qui me dira : « Bonsoir. » O Zani, venez vite! »

C'est le portrait qu' Aubanel, dans son Livre de V Amour ^ en fit lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut pris le voile, il se rappelle Font-Ségugne :

« Voici l'été, les nuits sont claires. — A Château neuf, le soir est beau. — Dans les bosquets la lune encore — monte la nuit sur Camp-Cabel. — T'en

souvient-il? Parmi les pierres, — avec ta face d'Espagnole, — quand tu courais comme une folle, — quand nous courions comme des fous — au plus sombre et qu'on avait peur?

« Et par ta taille déliée — je te prenais : que c'était doux! » — Au chant des bêtes du bocage, — nous dansions alors tous les deux. — Grillons, rossignols et rainettes — disaient, chacun, leurs chansonnettes; — tu y ajoutais ta voix claire... — Belle amie, oii sont, maintenant, — tant de branles et de chansons?

« Mais, à la fin, las de courir, — las de rire, las de danser, — nous nous asseyions sous les chênes — un moment pour nous reposer ; — tes longs cheveux qui s'épandaient, — mon amoureuse main aimait — à les reprendre; et toi, si bonne, tu me laissais faire, tout doux, — comme une mère son enfant. »

Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font- Ségugne, sur les murs de la chambre où sa Zani couchait.

(c O chambrette, chambrette, — bien sûr que tu es petite, mais que de souvenirs! — Quand je passe ton seuil, je me dis : « Elles viennent! » — Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, — toi, pauvre Julia, toi, ma chère Zani! — Et pourtant, c'en est fait ! — Ah ! vous ne viendrez plus dormir dans la chambrette! — Julia, tu es morte! Zani, tu es nonnain ! »

Vouliez-vous, pour berceau d'un rêve glorieux, pour l'épanouissement d'une fleur d'idéal, un lieu plus favorable que cette cour d'amour discrète, au belvédère d'un coteau, au milieu des lointains azurés et sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les trois espèces : Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie !

Il fut écrit au ciel qu'un dimanche fleuri, le 2 1 mai 1854, en pleine primevère de la vie et de l'an^ sept poètes devaient se rencontrer au castel de Font-Ségugne : Paul Giéra, un esprit railleur qui signait Glaup (par anagramme de Paul G.) ; Roumanille, un propagandiste qui, sans en avoir l'air, attisait incessamment le feu sacré autour de lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au soleil d'amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa grenade; Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de Galilée, rêvant son utopie de Paradis Terrestre; le paysan Tavan qui, ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le gonfalon sur le Ventoux...

A table, on reparla, comme c'était l'habitude, de ce qu'il faudrait faire pour tirer notre idiome de l'abandon oii il gisait depuis que, trahissant l'hon-

neur de la Provence, les classes dirigeantes l'avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que, des deux derniers Congrès, celui d'Arles et celui d'Aix, il n'était rien sorti qui fît prévoir un accord pour la réhabilitation de la langue provençale; qu'au contraire, les réformes, proposées par les jeunes de l'École avignonaise, s'étaient vues, chez beaucoup, mal accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent, unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le jeter où ils voulaient.

— Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu'ils ne trouvent rien du tout, ils se disent tous trouvères. D'autre part, il y a aussi le mot de troubadour. Mais, usité pour désigner les poètes d'une époque, ce nom est décati par l'abus qu'on en a fait. Et à renouveau enseigne nouvelle !

Je pris alors la parole.

— Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe, dans le peuple, un vieux récitatif qui s'est transmis de bouche en bouche et qui contient, je crois, le mot prédestiné.

Et je commençai :

« Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. — Un jour de sa sainte écriture, — il est monté au haut du ciel. — Près de l'Enfant Jésus, son fils très précieux, — il a trouvé la Vierge assise — et aus-

sitôt l'a saluée. — Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge, — Belle compagne, a dit son enfant, qu'avez-vous? — J'ai souffert sept douleurs am ères

— que je désire vous conter.

« La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux, — c'est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me présentai, — qu'entre les mains de saint Siméon je vous mis. — Ce fut un couteau de douleur — qui me trancha le cœur, qui me traversa l'âme, — ainsi qu'à vous, — ô mon fils précieux.

« La seconde douleur que je souffris pour vous, etc.

— La troisième douleur que je souffris pour vous, etc.

— La quatrième douleur que je souffris pour vous,

— ô mon fils précieux, — c'est quand je vous perdis, — que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus, — car vous étiez dans le temple, — où vous vous disputiez, avec les scribes de la loi, — avec les se^iýélibres de la Loi (i). »

-— Les sept félibres de la Loi, mais c'est nous autres, s'écria la tablée. Va -ç^onv fé libre.

Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement :

(i) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la traduction du catalan correspondant au provençal que nous venons de citer :

Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, — près de trois jours, perdu votre Fils; — vous le trouvâtes dans le temple, — disputant avec les savants, — prêchant sous les voûtes — la céleste doctrine.

— A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés qui doivent en naître. Je vous propose donc d'appeler y^/î^^^-^riV toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en mémoire, messieurs, de la pléiade d'Avignon.

— Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s'il vous plaît, le joli mot félibriser^ pour dire « se réunir, comme nous faisons, entre félibres ».

— Moi, dit Mathieu, j'ajoute le terme fêlibrêe pour dire « une frairie de poètes provençaux » .

— Moi, dit Tavan, je crois que le vcioifélibréen n'exprimerait pas mal ce qui concerne les félibres.

— Moi, je dédie, fit Aubanel, le nom de félibr esse aux dames qui chanteront en langue de Provence.

— Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot /élzbrillon siérait aux enfants des félibres.

— Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national : félibrige, félibrigel qui désignera l'œuvre et l'association.

Et, alors, Glaup reprit :

— Ce n'est pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la Loi... Mais, la Loi, qui la fait?

— Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue, rédiger les articles de loi qui la régissent.

Drôle de chose! elle a l'air d'un conte et, pourtant, c'est de là, de cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et d'ivresse idéale, que sortit

cette énorme et absorbante tâche du Trésor du Fêlilihrige ou dictionnaire de la langue provençale, où se sont fondus vingt ans d'une carrière de poète.

Et qui en douterait n'aura qu'à lire le prologue de Glaup (P. Giéra) dans VAlmanach Provençal de 1855, où cela est clairement consigné comme suit :

« Quand nous aurons toute prête la Loi qu'un félibre prépare et qui dit, beaucoup mieux que tous ne sauriez le croire, pourquoi ceci, pourquoi cela, les opposants devront se taire. »

C'est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée, aujourd'hui, à l'état de légende, qu'on décida la publication, sous forme d'almanach, d'un petit recueil annuel qui serait le fanion de notre poésie, l'étendard de notre idée, le trait d'union entre félibres, la communication du Félibrige avec le peuple .

Puis, tout cela réglé, l'on s'aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les rois Mages, reconnaissant par là l'influx mystérieux de quelque haute conjoncture, nous saluâmes l'Etoile qui présidait au berceau de notre rédemption.

'VAlmanach Provençal pour le Bel An de Dieu 18 ^$ parut la même année, avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel qu'un trophée de victoire, notre Chant des Félibres exposait le programme de ce réveil de sève et de joie populaire :

Nous sommes des amis, des frères, Etant les chanteurs du pays !

Tout jeune enfant aime sa mère, Tout oisillon aime son nid :

Notre ciel bleu, notre terroir Sont, pour nous autres, un paradis.

Tous des amis, joyeux et libres, De la Provence tous épris, C'est nous qui sommes les félibres, Les gais félibres provençaux !

En provençal, ce que l'on pense Vient sur les lèvres aisément.

O douce langue de Provence, Voilà pourquoi nous t'aimerons!

Sur les galets de la Durance Nous le jurons tous aujourd'hui!

Tous des amis, etc..

Les fauvettes n'oublient jamais Ce que leur gazouilla leur père ; Le rossignol ne l'oublie guère.

Ce que son père lui chanta; Et le langage de nos mères, Pourrions-nous l'oublier, nous autres ?

Tous des amis, etc..

Cependant que les jouvencelles Dansent au bruit du tambourin, Le dimanche, à l'ombre légère, A l'ombre d'un figuier, d'un pin, Nous aimons à goûter ensemble, A humer le vin d'un flacon.

Tous des amis, etc..

Alors, quand le moût de la Nerthe Dans le verre sajjtille et rit,

De la chanson qu'il a trouvée Dès qu'un félibre lance un mot, Toutes les bouches sont ouvertes Et nous chantons tous à la fois.

Tous des amis, etc..

Des jeunes filles sémillantes Nous aimons le rire enfantin; Et, si quelqu'une nous agrée, Dans nos vers de galanterie Elle est chantée et rechantée Avec des mots plus que jolis.

Tous des amis, etc..

Quand les moissons seront venues, Si la poêle frit quelquefois, Quand vous foulerez vos vendanges, Si le suc du raisin foisonne Et que vous ayez besoin d'aide, Pour aider, nous y courrons tous.

Tous des amis, etc..

Nous conduisons les farandoles ; A la Saint-Eloi, nous trinquons; S'il faut lutter, à bas la veste; De saint Jean nous sautons le feu ; A la Noël, la grande fête, Ensemble nous posons la Bûche.

Tous des amis, etc..

Dans le moulin lorsqu'on détiite Les sacs d'olives, s'il vous faut Des lurons pour pousser la barre.

Venez, nous sommes toujours prêts :

Vous aurez là des gouailleurs comme Il n'en est pas dix nulle part.

Tous des amis, etc.*«

FONT'SÊGUGNE 229

Vienne la rôtie des châtaignes, Aux veillées de la Saint-Martin, Si vous aimez les contes bleus, Appelez-nous, voisins, voisines :

Nous vous en dirons des brochées Dont vous rirez jusqu'au matin.

Tous des amis, etc.,

A votre fête patronale Faut-il des prieurs, nous voici...

Et vous, pimpantes mariées, Voulez-vous un joyeux couplet ?

Conviez-nous : pour vous, mignonnes, Nous en avons des cents au choix !

Tous des amis, etc..

Quand vous égorgerez la truie, ,

Ne manquez pas de faire signe !

Serait-ce par un jour de pluie, Pour la saigner on tient la queue :

Un bon morceau de la fressure.

Rien de pareil pour bien dîner.

Tous des amis, etc..

Dans le travail le peuple ahane :

Ce fut, hélas ! toujours ainsi...

Eh 1 s'il fallait toujours se taire.

Il y aurait de quoi crever !

Il en faut pour le faire rire, Et il en faut pour lui chanter!

Tous des amis, joyeux]et libres.

De la Provence tous épris.

C'est nous qui sommes les félibres.

Les gais félibres provençaux!

Le Félibrige,. vous le voyez, était loin d'engendrer mélancolie et pessimisme. Tout s'y faisait de gaieté de cœur, sans arrière-pensée de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs avaient tous pris des pseudonymes : le Félibre des Jardins (Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué, (Glaup, Paul Giéra), le Félibre du Mas ou bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l'Amée (Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l'Arcen-Ciel (G. Brunet, qui était peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin), le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l'Ail (J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin, de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard, archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Féhbre de la Mer (M. Bourrelly), le Félibre des Crayons (l'abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier nom du Cascarelet, qui a signé, plus tard, les facéties et contes naïfs de Roumanille et de Mistral).

Le bon pèlerin, — Jarjaye au paradis. — La Grenouille de Narbonne. — La Montelaise. — L'homme populaire.

UAlmanach Provençal, bienvenu des paysans, goûté par les patriotes, estimé parles lettrés, recherché par les artistes, gagna rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre moyen depuis quinze ou vingt ans.

Comme il s'agit d'une œuvre de famille et de veillée, ce chiffre représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs. Impossible de dire le soin, le zèle, l'amour-propre que Roumanille et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables poésies qui s'y sont publiées, sans parler de ses Chroniques, où est contenue, peut-on dire, l'histoire du Félibrige, la quantité de contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de

gaudrioles, tous recueillis dans le terroir, qui s'y sont ramassés, font de cette entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la raillerie, tout l'esprit de notre race se trouvent serrés là dedans ; et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon d'être et de penser se retrouverait telle quelle dans l'almanach des félibres.

Roumanille a publié, dans un volume à part [Li Conte Prouvençau et li C ascareleto)\ la fleur des contes et gais devis qu'il égrena à profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre prose d'almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus partout par Alphonse Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.

LE BON PÈLERIN Légende provençale.

Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude homme de guerre ; mais à présent, tout éclopé et perclus par la vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.

Le vieux maître Archimbaud avait trois fili. Un matin, il appela l'aîné et lui dit :

— Viens ici, Archimbalet ! En me retournant dans mon lit et rêvassant , car, va, au fond d'un lit, on aie temps de réfléchir, je me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en danger de périr, je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe I je suis vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre ! Je voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là, car il me peine de mourir sans avoir accompli mon vœu.

L'aîné répondit :

— Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons, nous, autre chose à faire.

Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet ;

— Cadet, écoute, lui fait-il : en rêvassant et en calculant, car, vois-tu, au fond d'un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme terre ! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu'à ma place tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.

Le cadet répondit :

— Père, dans quinze jours va venir le beau temps ! Il faudra labourer les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne ; le jeune

est un enfant... Qui commandera, si je m'en vais à Rome fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous un peu tranquilles.

Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle le plus jeune :

— Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J'ai promis au bon Dieu de faire un pèlerinage à Rome. . . Mais je suis vieux comme terre! Je ne puis plus aller en guerre... Je t'y enverrais bien à ma place, pauvret ! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route ; Rome est très loin, mon Dieu ! et s'il t'arrivait malheur...

— Mon père, j'irai, répondit le jeune. Mais la mère cria : Je ne veux pas que tu y ailles ! Ce vieux radoteur, avec sa guerre, avec sa Rome, finit par donner sur les nerfs : non content de grogner, de se plaindre, de geindre, toute l'année durant, il enverrait maintenant ce bel innocent se perdre !

— Mère, dit le jeune, la volonté d'un père est un ordre de Dieu ! Quand Dieu commande, il faut partir.

Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde, mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta son manteau sur l'épaule, embrassa son vieux père, qui lui donna force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit.

Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte messe ; et n'est-ce pas merveille qu'en sortant de l'église, il trouva sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots :

— Ami, n'allez-vous pas à Rome?

— Mais oui, dit Espérit.

— Et moi aussi, camarade : si cela vous plaisait, nous pourrions faire route ensemble.

— Volontiers, mon bel ami.

Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu.

Espérit avec l'ange prirent donc la voie romaine ; et ainsi, tout gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l'aiguail, en mendiant leur pain et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin ils arrivèrent à la cité de Rome.

Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles, les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et de la vraie Croix ; bref avant de repartir, ils furent voir le pape, qui leur donna sa bénédiction.

Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.

Or, voici qu'en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la gloire éternelle du paradis de Dieu

— Hélas! pour lors s'écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu, retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères !

Et Dieu lui répondit :

— Tes frères, c'est impossible, car ils ont désobéi à mon commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui faire faire trois charités.

Et Espérit se réveilla. L'ange avait disparu. Il eut beau l'attendre, le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul s'en retourner de Rome.

Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages, en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le pays en mendiant et en priant.

C'est ainsi qu'il arriva dans son endroit et à sa maison. Il en manquait depuis deux ans. Amaii^ri et chétif, hâlé, poudreux, en haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son bourdon , son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable. Personne ne le reconnut, et il s'en vint tout droit

au logis paternel et dit doucement à la porte :

— Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l'aumône !

— Ho ! sa mère cria, vous êtes ennuyeux ! Tous les jours il en passe, de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.

— Hélas, épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud, donne-lui quelque chose : qui sait si notre fils n'est pas à cette même heure dans le même besoin !

Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l'alla porter au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la maison paternelle en disant :

— Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d'aumône au pauvre pèlerin.

— Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu'hier on vous donna; ces gloutons mangeraient tous le bien du Chapitre !

— Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier n'as-tu pas mangé? et aujourd'hui toimême ne manges-tu pas encore ? Qui sait si notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère !

Et voilà que l'épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre croûton et le porte encore au pauvre.

Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit :

— Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner l'hospitalité au pauvre pèlerin?

— Nennij.cria la dure vieille, allez- vous-en coucher où l'on loge les gueux !

— Hélas ! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui l'hospitalité : qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n'est pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps !

— Oui, tuas raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la porte de l'étable; et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les bêtes, alla se gîter dans un coin.

Au petit jour, le lendemain, la mère d' Espérit, les frères d' Espérit viennent pour ouvrir l'étable... L'étable, mes amis, était tout illuminée : le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait était étincelante; les toiles d'araignées, luisantes de rayons, pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d'une chapelle ardente ; les bêtes de l'étable, les mulets et les bœufs, chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes ; un parfum de violette embaumait l'écurie; et le pauvre pèlerin, la face glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit : « Je suis votre hls. »

Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux : Espérit était un saint.

(Almanach Provençal de iSyç.)

Page 1