‹ Mémoires et réflexions du comte de Caylus: Imprimés pour la première fois sur le manuscritChapitre 1 sur 8 · DE L'EDITEUR · texte numérisé non relu

DE L'EDITEUR

Quoique le volume publié en i8o5, par Sé- :ys, sous le titre de Souvenirs de M. le comte

Caylus (i), soit resté suspect aux bibliograes, l'ensemble des pièces et documents qui le mposent provenait sans aucun doute de ce lèbre amateur. Sérieys avait eu communica- ►n, nous ne savons où ni comment, des pa- *rs de la succession Caylus. Il en avait tiré,

1801, le Voyage en Italie de Fabbé Barthény ; en 1 802 , trente-cinq lettres de divers sants et gens de lettres au comte de Caylus, pour i recueil de lettres inédites de personnages cé- )res; la même année, la correspondance de

i) Pari», Hubert, i«o5, in-8.

Paciaudi. Ce fonds se trouvait presque épuisé en i8o5 ; c'est pourquoi Sérieys, éditeur assez peu scrupuleux, se décida à grossir le volume des Souvenirs de diverses pauvretés qui ont jeté de la défstveur sur sa compilation. Le titre d'ailleurs en était abusif; ce gros volume, en Êiit de Souvenirs du comte de Caylus, donnait à peine vingt pages empruntées au cahier de ses Mémoires et Réflexions que nous imprimons aujourd'hui, pour la première fois, dans leur intégrité, et sur le manuscrit autographe.

Ces vingt pages, découpées en chapitres , avec titres â effet, purent ajouter à la méfiance qui accueillit cette publication confuse.

Le Régent s'y trouvait accusé des empoisonnements de la âmille royale, et d'inceste avec la duchesse de Berry, sa fille, dans des termes d'une violence et d'une crudité inouïes. D'aussi furieuses affirmations avaient de quoi surprendre et mettre en garde les lecteurs â cette date de i8o5, où les Mémoires de Saint-Simon, incomplètement publiés, n'étaient que peu et mal connus. Ce n'était pas que ces calomnies fussent nouvelles; elles se retrouvaient dans les pamphlets, les mémoires et les livres , mais comme

AVIRTISSIiaeNT 3

Pexprescion fiurouche des haines auxquelles F4iili]^>edK)riéans, à cause de ses idées et de ses mœurs, avait été en butte dans l'entourage du Grand Roi vieillissant. Dans les chapitres extraits des Mémoires et Réflexions du comte de Gaylus, ces monstruosités ne âdsaient pas de

^ doute, c'était la vérité vraie, indéniable, reconnue par tous les contemporains, représentés comme s'écartant, avec une horreur manifeste,

^ du prince empoisonneur et incestueux.

> Nul n'ignore aujourd'hui que le Dauphin, sa femme, et le petit duc de Bretagne , leur fils,

' moururent d'une rougeole pourprée qui eut un caractère endémique, dans l'hiver de 171 2. Cet épisode de notre histoire, naguère encore ténébreux, éclairé par la critique moderne, ne saurait plus nous passionner. M. de Caylus, sans

. nous inquiéter ni nous émouvoir, peut nous manifiBSter son horreur crédule ; nous assistons

^ comme i un drame sans mystère à ces terribles scènes déroulées par Saint-Simon, où les grands médecins du temps, dans l'incertitude de leur art, se montrent divisés, après «Pouverture »

t dn Dauphin, en deux partis religieux et poiiti- ^pies, les uns tenant contre l'empoisonnement ,

les autres pour, et ceux-ci déterminés par lei liaison avec M™« dé Maintenon dansFentoura^ de qui ces horribles idées étaient nées et s'étaiei fomentées.

Le comte de Caylus, âgé de vingt ans en 1 7 1 2, qui écrivit sa page sur les empoisonnements de famille royale quatre ans après , au plus tar n'est rien qu'un écho naïf des explosions de haii débordée contre Philippe d'Orléans, entre pe sonnes de l'intérieur de M™« de Maintenon, c il avait grandi. Sa jeunesse fut épouvantée de c imaginations funestes ; il les vit persister, s'ex gérer, s'exaspérer; il en donne inconsidérémei et au naturel le ton furieux et outré. Ces pa sages de ses Mémoires sont curieux à rappn cher de ceux des Souvenirs de sa mère, où el parle du Régent : fémininement cauteleux, ou dis d'insinuations , de réticences et de sous-ei tendus. Deux surtout ; celui qui commence ] cette phrase où tremble une haine implacable sourde : « Il faudroit, pour faire le portrait < M. le duc d'Orléans, un singulier et terrîb pinceau.... » et qui continue par ce portrait. c quissé ou plutôt esquivé, sans que le mot \ poison y figure que négligemment dans une ir

dente ; et cet autre : « Il faut avouer que M'^* la duchesse de Berry avoit été élevée d'une manière bien propre à porter ses mauvaises qualités aussi loin qu'elles pouvoient aller. Monsieur son père avoit eu pour elle, dès sa naissance , une amitié singulière ; et, à mesure qu'elle avançoit en âge, il lui coniîoit ses goûts et la rendoit témoin de ses actions. Elle le voyoit avec ses maîtresses ; il la Êdsoit souvent venir en tiers entre M°»« d'Argenton et lui ; et comme il avoit le goût de la peinture, il peignit lui-même sa fille nue (i). » Tout ici se combine pour faire naître l'idée que le duc d'Orléans fut incestueux avec sa fille, non d'un inceste fortuit et hasardeux, mais de longue main ménagé, raffiné et prolongé. Jamais femelle sut-elle mieux intoxiquer la parole, et qu'est-ce, à côté de ces perfidies, que les crudités de monsieur son fils ? Racine avait composé pour M"« de Villette, depuis M™« de Caylus, le prologue de la Pitié y dans Esther. Les morceaux des Souvenirs que nous citons n'en rappellent aucun vers, mais bien ceux de la tragédie de Bniannicus sur une célèbre empoisonneuse de

(i) Page 206 de Tédition dts Souvenirs donnée par M. Châties ^Âtselineau. Paris, J. Techcner, 1860, in- 8.

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Rome. fAff^ de Caylus se montre ici une Locuste

en phrases.

Ses animosités furibondes contre le R^eat, qu'il tenait de madame sa mère, étendues à toute la £unille d'Orléans 0l poussées jusqu'à mettre la postérité en garde contre les correspondances de la Princesse Palatine avec ses parentes d'Allemagne, forment la partie, à proprement parier, historique, des Mémoires et Réflexions du comte de Caylus. Pour le surplus, ils se composent de portraits, d'anecdotes, de mots de contemporains, quelques-uns de M»« du Défiant, que nous ne npus souvenons pas d'avoir vus ailleurs, de réflexions de l'auteur sur le train des choses, sur les mœurs françaises, surtout les mœurs parisiennes, et sur lui-même.

Le comte de Caylus est un moraliste sensé, bien que d'une humeur quelque peu quinteuse, mais qui ne relève jamais par l'expression le terre à terre de son observation ; il voit juste et quelquefois finement, comme dans le paragraphe où il explique les agréments de Paris par l'influence exclusive des femmes; mais l'idée, sous sa plume, se traîne et s'allonge, sans se dégager, s'aiguiser, ni se résumer, ni s'égayer ja-

mais. Il s'expose tt se détaille lui-même avec la complaisance ordinaire et bien naturelle, en toute bonne foi, et ce qu'il en dit et en montre n'est pas pour Êdre reyenir sur ce qu'on en savait Cétait un original, fort honnête homme, exedkntet généreux, savant en antiquités, grand collectionneur. Il protégeait les gens d'art et de métier et aimait à s'^yer dans la compagnie de ^xtécatears bons conteurs et gausseurs, mais délestait les philosophes, surtout les Encyclopédistes, qui fidsaient trop de bruit dans le monde, 2 son gré. Si on le vit s'humaniser jusqu'à rectifier de sa main patricienne les travaux de peintisBs d'enseignes , (dus d'une fois aussi il se montra, rogue, hautain et dédaigneux vis-i-vis de gens en état de rivaliser avec lui de connaissances et de culture d'esprit. Plus vertueux que sociable, il se fit un assez bon nombre d'ennemis, car qui subit une impertinence ne la compense pas par le service rendu à son voisin. Gela parut à sa mort. Diderot l'annonça en ces termes : « Nous perdons le plus cruel des amateurs. » Et satisÊût de ce jugement, assez conforme au sentiment général, il l'étira en un distique oà les mots ncariâire et brusque ^ qui

finissent le premier vers, et ceux cruche étrusque le second , résument le despote et l'antiquaire.

Cependant les services rendus aux arts et aux artistes par ce vraiment grand amateur, bien qu'acariâtre , auquel son temps, plus sensible à ses défauts de caractère que le nôtre ne peut l'être, n'a sans doute pas rendu assez de justice, sont à considérer. Le recueil en quatre volumes in-folio de ses estampes, à la Bibliothèque nationale; les sept volumes in-quarto des Antiquités égyptiennes, étrusques^ grecques, romaines et gauloises; la description des pierres gravées du Cabinet du roi; nombre de . dissertations dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles - lettres ; ses fondations , on peut dire pieuses, pour la tête d'expression, le costume, l'anatomie et la perspective , sont de nobles témoignages de sa constance laborieuse, de son zèle, de sa générosité, et faits pour imprimer le respect.

Le trait distinctif de sa physionomie de curieux n'est toutefois ni dans cette ferveur continue, ni dans cet honnête et magnifique emploi du temps et d'une grande fortune , mais

dans un intérêt décidé , passionné , exclusif, pour les objets dé nature à renseigner sur les mœurs, sur. les. usages, sur l'existence quotidienne dans l'antiquité. M. de Caylus voulut faire, il fît, de son cabinet, le musée de la vie privée des anciens. Ses goûts de collectionneur étaient en étroite concordance avec ses habitudes populaires, avec sa préoccupation des gens de petits métiers et de petite, vie, avec son amour pour les foules, avec la simplicité de ses allures et de son costume; le collectionneur en lui était bien la doublure de l'homme. Il écrivait à Paciaudi : « Je vous ai témoigné du dégoût pour les froids ApoUons, les belles prétendues Vénus... Somme totale, les balayures de la place Navone me conviennent. » Et il gravait, d'après Bouchardon, les Cris de Paris y ce roulement discordant et bariolé de la rue , où lui-même aimait à se mêler, à se plonger, en épais souliers, en bas de laine, et au dos un habit de gros drap brun, à boutons de cuivre. Gentilhomme à qui le labeur quotidien enseignait des délassements et des façons d'ouvrier, résolument brouillé avec le bon ton et les belles manières, jouissant des libertés du carrefour dans le sans-gêne de l'incognito, comme on

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s'explique ses dédains, et ses colères et ses ran-< cunes contre ces raisonneurs trouble*fête, ces philosophes assez dénués de philosophie pour envisage les choses àutreqient qu'un antiquaire avantagé de soixante mille livres de rente, et partagé entre les joies absorbantes des découvertes, des déballages, des correspondances, des classements, et les plaisirs sans contrainte des compagnies de bons vivants!

Le comte de Caylus, jeune homme, avait beaucoup sacrifié à la littérature des contes de fées, que les traductions de Parabe et du per* san, de Galland et de Pétis de la Croix, avaient mis à la mode; on ne le retrouve pas dans ces créations artificielles, auxquelles il revint étant presque suptuagénaire. Mais dans Fintervalle sa personnalité d'écrivain se dégagea et se dédara dans le sens de ses mœurs ^ de ses goûts, et dans un milieu combien propice! la Société du bout du banc y cette aca* demie de gauloiserie que présidait lA^^^ Quinault; ces soupers, dont un encrier faisait le surtout, et que La Chaussée, d'Armenonville, Voisenon, Moncrif, le Grand Prieur de Vendôme, Duclos, Salley, Crébillon le fils enflam-

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mment de leur yerve grivoise et goguenarde.

Tous gens de lettres peu philosophes, tous laissant aller le monde à sa guise, et le trouvant bien comme il était, tous de ce troupeau sacré d'Épicure, quelque peu métamorphosé par Circé^ où chacun se contente, ou à peu près, pour son bonheur, de ce que leur présideùte disait qui suffisait à Duclos , le moins délicat d'entre eux. La littérature populaire du xviii« siècle, c'est-à-dire qui a pris le peuple pour sujet de ses observations et de ses tableaux, est née dans cette compagnie de gaudriole et de folie, et le comte de Gaylus a été son père naturel, et son père nourricier ; elle a pris ses premiers et vi& ébats dans ces Écosseuses (lySg), dans ces Étren* nés de la Saint' Jean (1742), dans ces Mémoires de V Académie des colporteur s^ dans ces Avantures des btds des Bois, dans ces Fêtes roulantes (1748), véritaUe lanterne magique de la vie du peuple perisi€ili, que domine la triomphante, « la délicieuse (x) » Histoire de M. Guillaume, cocher, la première en date et le modèle de ces productionft aimables et gaillardes. Livre typique,

(1) Eipritiioii de MM. de Concourt, dans leurs Portraits intimes du XVIII» siècle. Paris, E. Dcntu, 1848, 2 yoI. in- 12.

sinon livre chef-d'œuvre, qui est bien du comte de Caylus seul, et où il a commencé par payer d'exemple; se contentant, pour le surplus,' du rôle de boute-en-train et de metteur en œuvre.

De diverses façons , le cahier de Mémoires et Réflexions nous a semblé mince : nous Tavons étoffé de V Histoire de M, Guillaume^ cocher.

Et qui sait ?

Le président de Brosses faisait fond sur sa traduction de Salluste ; il y avait travaillé triente ans : on ne lit que ses Lettres écrites d'Italie,

Point de lendemain, conte de Denon , était perdu dans les œuvres de Dorât : au mépris des autres écrits de Fauteur, c'est le seul qui se réimprime.

Le Recueil d'antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises est un monument, certes, et sous lequel le comte de Caylus eût pu rester à jamais et magnifiquement enseveli. Comme un feu-follet, comme la flamme vacillante et bleuâtre de Pâme en peine d'un joyeux compère, qui sait si l'on ne verra pas avec plaisir s'échapper de l'imposante sépulture VHistoire de M. Guillaume, cocher?

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