MEMOIRES & REFLEXIONS
DU
Portrait de Madame de Parabeyre.^Sa, figure étoit aimable et don caractère étoit doux, et son esprit étoit médiocre. On Ta accusée d'être ce qu'on appelle méchante dans le monde; hélas!
c'est ce que tout le monde peut mutuellement se reprocher; mais l'acharnement avec lequel on a tenu sur elle des discours très-fondés engage aisément une femme à rendre aux autres ce qu'ils lui prêtent, quand cette vengeance est aussi facile à prendre et qu'elle est si souvent une vérité. Ce qu'il y a de plus singulier dans le caractère de Madame de Parabeyre, c'est l'égalité de son amour : ce sentiment en elle a très-souvent changé d'objet, mais jamais son cœur n'a été vide un instant; elle a quitté, elle a été quittée; le lendemain, le jour même, elle avoit un autre
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amant qu'elle aimoit avec la même vivacité, et auquel elle étoit soumise avec le même aveuglement; car elle n'a jamais vu que par les yeux de son amant; du moment qu'elle l'avoit choisi, elle ne voyoit que ses amis, et n'avoit que ses goûts. Cette exactitude de soumission, prouvée par l'exemple de plus de vingt amants qui se sont succédé pendant le temps de ses amours, et qui subsistent encore, me parott un événement singulier et plus rare dans un degré aussi égal que les exemples d'une constance d'un pareil nombre d'années ne le pourroient être (i).
Sur les talents, — Il y a une infinité de choses que les gens du monde ne peuvent jamais faire parfaitement : écrire, peindre et jouer la comédie; il est vrai qu'ils auront, dans ces diverses opérations, quelques instants de feu que n'auront point les gens de la profession, mais ces instants seront environnés de choses froides et insipides, que l'habitude de l'enfance ou la nécessité peuvent seules corriger.
Il n'y a rien dans le monde qui n'obtienne du mérite et de la considération en vieillissant ; l'a-
(i) Ce portrait forme un chapitre dans la compilation de Sericys, p. 336.
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mour le plus bizarre et le plus mal assorti est respecté en proportion des années de sa constance ; en un mot, le plus mauvais comédien, le plus sifflé dans sa jeunesse, est non-seulement souffert quand il est vieux, mais il est api^audi.
Monsieur Fagon a conté à ma mère que lorsqu'il vint rendre compte à Louis XIV de la mort du petit duc de Bretagne, l'aîné du Roy d'aujourd'hui et qui fut porté à Saint-Denis avec son père et sa mère, quand, dis-je, il lui fît le rapport de l'ouverture de cet en&nt, et qu'il ajouta quHl avoit l'estomac percé par le poison, ce prince s'écria : « Quoi ! ce malheureux enfant aussi ! » Quand toute la cour alla chez Monsieur le duc d'Orléans, en manteau, à l'occasion de ces terribles morts, je me souviens de l'horreur avec laquelle on regardoit le détestable prince, et de la façon embarrassée avec laquelle il levoit et baissoit les yeux. C'étolt un homme foible, et par conséquent il portoit son caractère dans le crime même. On a fort assuré que le Roy d'aujourd'hui fut empoisonné en même temps que son frère et qu'il n'a été sauvé que par les soins de Madame de La Lande, sa gouvernante ; on a même ajouté que Madame de Ventadour fit demander à Madame de Verrue un contre-poison que le roy
Victor lui avoit donné autrefois quand elle étoit sa maîtresse et pour la guérir d'un poison terrible qu'on lui avoit donné en Piedmont; ce détail est assez probable, mais je sais certainement que, dans ce temps, le Roy fut malade, et que l'on craignoit pour ses jours. A l'égard du raisonnement que j'ai si souvent entendu faire à ceux qui ont pris le parti de Monsieur le duc d'Orléans, et qui disent : « Qui l'empêchoit de se défaire du Roy? N'étoit-il pas le. maître de ses jours? » sans doute; mais étant Régent avec un pouvoir aussi absolu^ il établissoit son autorité dans le royaume, il négocioit avec l'étranger, et je m'en rapporte à tout homme sensé qui jugera des négociations qu'il a laissées imparfaites à sa mort, s'il y en avoit une seule qui fut selon l'intérêt du pays et de la nation, et si toutes ne tendoient pas à lui mettre la couronne sur la tête quand le moment qu'il avoit prévu seroit arrivé (i).
La retraite du chancelier Pontchartrain n'a pas été causée par un sentiment de philosophie ou de religion, mais il avoit été d'avis, dans le conseil , que Louis XIV devoit faire arrêter
(i) Dans la compilation de Sérieys, ce paragraphe forme un chapitre sous le titre de Renseignements sur les empoisonne^ ntents de la famille royale, p. 32 et suiv.
Monsieur le duc d'Orléans, et, comme un homme sage, il ne voulut pas- s'exposer au ressentiment d'un prince qu'il connoissoit , ni se trouver en place quand il auroit l'autorité.
Madame de Maintenon, qui connoissoit le Roy et qui le voyoit déjà vieux, lui représenta au contraire tous les inconvéniens qui se trouvoient à faire arrêter un homme du caractère et du rang de Monsieur le duc d'Orléans; elle ajouta qu'en le faisant arrêter il falloit tout de suite lui faire son procès, sans pouvoir douter de la punition ; elle en représenta les doutes, les difficultés et les inconvéniens, et ce qu'elle ne fit assurément que par attachement pour le Roy, mérita une très-grande reconnoissance de la part de Monsieur le duc d'Orléans. Il alla la voir à Saint-Cyr, et lui offi-it tout ce qu'elle pouvoit souhaiter pour elle ou pour sa famille; mais elle n'abusa pas de ses offres, et je crois qu'une de ses pensions (car il les lui conserva toutes), qu'elle le pria de donner après sa mort à sa nièce qui étoit ma mère, fut la seule chose qu'elle lui demanda (i).
(i) Sérieys a fait de ce paragraphe et du précédent an chapitre sons le titre de Motifs secrets de la retraite du chancelier Pontehartrain , et de la reconnoissance du duc d'Orléans pour Madame de Maintenon, p. 55.
Il y a des gens qui ressentiroient de la haine s^ils n'avoient point d'amour.
Le surnaturel et le surprenant ne séduisent que les caractères communs ; la simple réus^te dans les bagatelles désirées, accompagnée de la vivacité des désirs de celui qui les procure, frappe plus un esprit vrai.
Le rossignol chante toujours la même chose, cependant il plaît : c'est qu'il chante l'amour, c'est qu'il aime ; en effet, rien se peut-il comparer au charme de la voix dans un cœur per^ suadé?
Le public n'aime aucun excès.
La vanité, pour se nourrir, ne voit que les objets qui sont au-dessous d'elle, bien différente de l'ambition, qui ne regarde et n'est occupée que de ceux qui sont au-dessus d'elle.
Le véritable amour est plus réservé dans le monde que la modestie elle-même.
Je n'ai jamais eu de dégoût dans le monde, parce que je n'ai point cherché à y avoir des
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agrémens. J'ai pris ceux qui se sont présentés, sans les chercher et sans m'y attacher.
« Le désir a toujours prévenu le goût en moi, » me disoit un jour Madame du Deffimt, avec une bonne foi infinie.
Madame de Parabeyre me dit un jour, pour excuser un de ses changemens : a J'en ai trouvé un qui m'aime beaucoup mieux que l'ancien. »
Je ne pus m'empêcher de lui dire : « C'est qu'il vous plaît davantage. »
Madame du Deffant me disoit un jour : a Les agrémens des femmes font leurs peines; elles n'en jouissent pas. »
Monsieur le duc de Bourgogne, mort Dauphin, étoit un prince dont le ciel a délivré la France. Il étoit haut, dur et colère, et comme il avoit peu d'esprit, son gouvernement auroit été terrible avec la confiance que la dévotion lui donnoit pour les prêtres; ce dé£iut auroit mis le comble à tous ceux que j'ai connus en lui. La seule chose qui peut-être auroit réparé ces malheurs eût été l'amour et la confiance qu'il avoit en sa femme, dont le caractère étoit charmant.
La couronne auroit-pu la faire changer, mais tout ce que j'en ai vu auroit fait une femme aimable dans un état commun. Je ne sais si elle avoit autant d'esprit que bien des gens lui en ont donné.
Monsieur le duc de Berry étoit un pauvre sot, ressemblant par&itement à Monseigneur, celui qui fut la première victime de Monsieur le duc d'Orléans. Les discours de sa femme avoient fait de lui un composé fort ridicule, car il avoit aisément pris les impressions qu'une tête aussi brûlée que la sienne étoit capable de donner à un homme qui, comme celui-là, n'avoit jamais rien vu ; mais cette femme dont l'histoire ne rapportera jamais ni la hauteur, ni l'orgueil, ni les vices, ne fit pas longtemps le bonheur de ce malheureux prince. Il sut, à n'en pouvoir douter, son commerce avec La Haye, son écuyer, et même il n'ignora pas qu'elle couchoit avec son père (i). Il en fit la confidence à Madame de Maintenon, voulant la prévenir auparavant que d'en parler au feu Roy. Il est même assez vraisemblable que ces connaissances firent avancer ses jours ; sa femme et son beau-père auroient pu le laisser vivre encore quelque temps ; somme
(i) Le duc d'Orléans.
toute, il mourut, et le rapport des médecins fut encore le même : il avoit l'estomac percé, comme son frère et son neveu. Ces poisons n'étoient pas fins : celui de la Dauphine fut le seul qui fût un peu travaillé. On a toujours imaginé qu'il lui fut donné dans du tabac par le duc de Noailles ; elle eut, en effet, une douleur de tête qui ne la quitta point depuis le premier jour de sa maladie jusqu'à sa mort. On peut d'autant plus croire que le duc de Noailles avoit servi Monsieur le duc d'Orléans dans cette occasion, qu'ils étoient infiniment liés, et que, dans l'affaire d'Espagne, quand l'un devoit se mettre sur la tête la couronne d'Espagne, l'autre devoit avoir la Catalogne en principauté. Je sais cela très-bien, et toute cette af&ire fut découverte par un cordelier que l'on a arrêté en France. Cette affaire a tant feit de bruit, qu'on la trouvera certainement écrite en beaucoup d'endroits. Je ne la sais qu'en géc(^ral, et point assez pour en dire davantage (i).
Paris est une ville charmante à beaucoup d'égards ; mats ce qui redouble à mon sens les agré-
(i) Notice sur les ducs de Bourgogne et de Berry est le titre que Sérieys a donné dans sa publication à ce paragraphe, dont il a fait un chapitre, p. 57 et suiv.
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mens de la vie qu'on y mène, c'est que la nation firançoise, légère et toujours occupée de ses plaisirs, produit fort peu de ces gens sombres atta<chés à leurs affaires , et très-peu de ces atrabilaires que le gouvernement révolte, et qu'ils veulent toujours réformer. Un vaudeville soulage en un moment tout Paris ; il est capable de dissiper la bile que les plus dangereuses sottises du ministère peuvent avoir allumée. Tous ceux que l'on rencontre sont gaillards, animés, empressés ; rien ne languit en eux. Quelle est la cause de cette aimable vivacité? Je n'en trouve point d'autre que celle-ci : c'est que les femmes donnent absolument le ton à tout ce qui se passe dans cette grande ville ; mais ce qui me plah encore plus à examiner, c'est de voir que tout le monde ne marche et ne court, à quelque heure que ce soit, que par rapport à l'amour, les uns pour aller à leur rendez-vous, les autres pour chercher quelque chose qui plaise à l'objet de leurs vœux, ceux-ci pour obliger leurs amis dans la passion qui les occupe, ceux-là pour rassembler une partie dont l'amour est certainement le mobile et l'objet; enfin, jusques aux vieillards de l'un et de l'autre sexe, je vois que le même principe est l'objet de leurs courses. Quoi! les vieillards? s'écriera quelqu'un qui n'est jamais venu à Pa-
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ris. Oui, vous dis-je, les vieillards ; ceux qui sont reconnus pour les plus sensés (car il y a du choix à faire) sont envoyés de différens côtés et déterminés par la jeunesse aimable. Je conviens que dans le nombre il s'en trouve quelques-uns qui ignorent eux-mêmes le sujet de leur démarche ; mais enfin une jeune femme, une belle-fille, une propre fille sait employer une heureuse sortie, elle en fait souvent naître l'occasion pour la facilité d'un rendez-vous, enfin, pour tout ce qui peut avoir du rapport à la satis&ction des sentimens dont cette jeune personne est animée. Cette idée me charme en parcourant cette grande ville, elle égayé mon imagination, et m'a £iit souvent passer d'agréables momens.
L'amour est singulier à Paris. J'ai déjà dit combien il me paroissoit l'objet de toutes les actions de cette grande ville; je suis bien éloigné de m'en dédire. J'aime cette passion non-seulement parce que je suis François, mais encore parce que je la regarde comme la seule qui puisse adoucir et perfectionner les mœurs, et que je pense comme celle qui disoit qu'un homme qui avoit bien aimé et dont le cœur étoit porté à la tendresse étoit plus capable que tout autre d'être bon ami. Mais je veux que ce soit l'amour qui