‹ Mémoires et réflexions du comte de Caylus: Imprimés pour la première fois sur le manuscritChapitre 4 sur 8 · MÉM&IBJBS ET RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

MÉM&IBJBS ET RÉFLEXIONS

que quelques-uns de leurs auteurs ont décrit dans leurs livres.

Je ne puis m'empêcher de me conformer à la conversation et au goût des gens avec lesquels je suis obligé de vivre, comme on est par exemple obligé de faire en voyage ou quand on est embarqué sur un vaisseau. Il ne m'en coûte rien pour être comme les autres; sans cela, je ne pourrois m'y déterminer, car je ne suis point de ceux qu'une vue ou la moindre espérance puisse engager à la plus foible contrainte. Aussi j'ai souvent passé pour extraordinaire à Paris et dans les lieux où j'ai séjourné, parce que j'évite alors de me livrer; quand je l'ai £aiit une fois je vivrois éternellement de la même façon (i).

Je me suis toute ma vie, dès mon enfonce même , senti un grand fonds de paresse dans l'esprit , et c'est à cet heureux sentiment que je dois le bonheur de ma vie. Mes amis m'ont souvent demandé : a Comment , aussi paresseux que vous êtes , pouvez-vous mener cette vie vagabonde qui paroît si contraire à la pa-

(i) « Ceci est écrit i Malthe en |anvier 1717. >• (Noie de M. de Caylni.)

resse? » Voici ma réponse à cette objection : Ce qui me promet une félicité durable , c^est que ma paresse est absolument dans l'esprit; le corps chez moi travaille sans que Fimagination fatigue; au lieu que mille personnes ne sont paresseuses que de corps et leur esprit leur représente des vivacités qui les rongent , parce que la force pour les exécuter leur manque ; des hommes ainsi contrariés ne peuvent être heureux ; n'étant donc paresseux que d'esprit, je porte ma tranquille imagination que rien n'émeut» Tous les pays que je vois lui sont presque égaux. Ma paresse est sensible à la nouveauté des objets et tourne tout à son avantage. C'est la plus aimable dont j'aie entendu parler. Avec elle, je ne connois ni l'impatience du départ ni celle du retour, et je trouve toujours des occupations douces que rien ne gêne et ne contraint. En voyage, on n'a pas la plus foible idée du moindre devoir; dans un séjour, quand on aime la société, on a beau vouloir s'en soulager, il y en a toujours quelque apparence dans les actions d'une journée. Dans sa patrie on est rencontré, malgré que l'on en ait, par quelqu'un qui vous connoît et que l'on ne peut ni ne doit brusquer. Dans une ville étrangère, au contraire, on se donne pour ce que l'on veut être; on suit

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ibsolument tous ses goûts ; on est sensible avec aison aux amitiés que Ton reçoit, car elles ne )euvent être douteuses et sont assurément per- ;onnelles, bien différentes de celles que Ton -eçoit dans son pays; mille motifs qui vous sont

étrangers vous en font accabler. Enfin un vé- *itable paresseux de mon espèce est content par- :out, et partout il jouit d'un bonheur que la non seule peut lui ôter ; encore la mort, que tout .e monde redoute parce qu'on ne la connoît point, a un certain air assez paresseux pour engager à la voir venir sans crainte. Si Tonjoi- ^oit à cette idée une vive curiosité sur son chapitre, ce seroit un sûr moyen pour mourir, je ne dis pas sans foiblesse, mais peut-être avec plaisir (i).

La qualité de l'occupation n'est pas nécessaire, et pourvu que le jour soit passé sans avoir rien à se reprocher, voilà l'unique point dont on se doive embarrasser.

Depuis longtemps je me lève sans avoir rien à faire et je me couche sans avoir rien à me reprocher.

(i) • Malthe, 1717, janvier. » (Note de M. de Caylus.)

Le caractère de M*** m'a vraiment plus diverti qu'aucun autre. Quand il a été quelque temps à Paris, il est plein d'airs sur les femmes, ses propos sont légers, il a l'air affairé, il est distrait quand il vous parle ; en im mot, il est petitmaître. Quand il est revenu de la guerre, et qui plus est quand il revient de son régiment, il est grivois, il ne parle que des soldats de sa compagnie. Enfin, quand il a passé quelque temps dans ses terres, il ne parle que de chasse, de chiens, de chevaux, et des beaux droits de ses terres. Jamais homme n'a été plus caméléon ni plus promptement que lui ; il l'est de bonne foi, car il ne s'en aperçoit pas, et se croit même l'homme du monde le plus constant dans ses goûts.

La jalousie la mieux fondée est cdlc qu'un homme prend d'un autre qui a été bien avec sa maîtresse avant lui. Dans les premiers moments de la rupture, il est constant qu'il règne une aigreur qui doit tranquilliser; mais quand au bout d'un certain temps on retrouve quelqu'un avec qui l'on a vécu, on connoît l'un et l'autre le chemin de son cœur, on est charmé de se retrouver, et souvent, sans le prévoir, le cœur se ranime, les désirs surviennent et, sans la moin-

MÉUOISKKS ET RÉlPLBXlOMS ^

ire idée de débauche, on est trèi^urpris de s'être oublié (i).

LaGaussin avoit un amant, Monsieur de Mofittnirel, avec lequel elle vivoit depuis longtemps. Un homme fort aimable, contre l'ordinaire des Anglois, nommé Le Breton, en devint amoureu:t ft Pèzcès et ne se contenta pas de Tavoir en second, et voulant l'avoir à lui seul, elle n'y consentit fcunais par une nouvelle espèce de délicatesse, en hii disant : « Je vous aime^ mon cher Breton, et i'aime mieux le ruiner que vous. »

On ne fait jamais rien dans le monde, quand on a deux goûts fort opposa dans le cœur.

Monsieur Chauvelin, le garde des sceaux, en est une preuve très-convaincante. Le contraste prodi^ gieux de l'avarice et de l'ambition l'a fait échouer malgré son esprit d'intrigue; on pourroit, en ^^tre pages au plus, écrire son histoire ; dite deviendroit un morceau fort instructif.

Je n'ai rien vu d'aussi singulier que l'esprit d'un abbé italien nommé Petrucini. Son arrivée dans Paris ne fut pas brillante, puisqu'il y

(i) Aventure à ce sujet. (Note de M. de Cftylas.)

parut comme Faumônier de la troupe italienne que le Régent fit venir à Paris ; du moins ce fut la plaisanterie que Ton en fit. Dans la vérité il étoit amoureux de la Flaminia; mais il ne s'agit point de sa naissance et de ses mœurs, c'est de son esprit. Jamais il n'en a eu avec qui que ce soit plus qu'il n'en a eu besoin, et certainement toujours assez. Je ne crois pas qu'une pareille chose ait eu beaucoup d'exemples. . Combien faut-il être supérieur pour pratiquer une pareille modération pendant plus de quinze ans que je l'ai connu, et pour paroître même un imbécile, un homme simple, aux yeux de Monsieur de Nevers qui le logeoit et qui l'entretenoit. Ce n'est pas que ce Monsieur de Nevers ne fut capable de le juger; malgré l'extraordinaire dont il se piquoit, il avoit assurément de l'esprit, mais apparemment qu'il étoit nécessaire à l'abbé de paroître tel à ses yeux et de soutenir des reproches très- vifs sur sa pédanterie, pendant qu'il avoit un savoir profond, étendu , mais plus agréable encore (i).

Rien n'est aussi plaisant selon moi que les

(i) Ce paragraphe forme, dans le livre de Sérieys, le chapitre intitulé : Portrait de l'abbé Petrucini, p. 353.

conventions générales. Je sens très-bien qu'elles naissent des idées qui produisent un effet sur lequel on ne s'est point communiqué ; mais en regardant les choses sans réflexion, on est surpris de l'unanimité de ces mêmes choses. Quand i'étois jeune, toutes les femmes pleuroient ordinairement après avoir cédé la première fois. Vingt ans après, cette mode a changé. Des idées de roman, de pudeur mal entendue, avoient apparemment mis dans leur tête celle de prouver à leurs amants que le sacrifice leur avoit coûté, et que l'amour l'avoit emporté sur leurs réflexions. Aujourd'hui les femmes n'aiment ni plus ni moins, et les pleurs sont retranchés, sans qu'il y ait eu la moindre ordonnance et le plus foible règlement.

Le roi Lx)uis XV, étant amoureux de Madame de Mailly, maria sa sœur à Monsieur de Vintimille. Dans le temps que l'on étoit occupé de ce mariage. Madame de Bauf&emont s'échaufifoit dans son propos, et disoit qu'elle étoit charmée de voir que le Roy marioit des filles de condition, et qu'elle étoit au désespoir de n'en avoir pas une. Madame de La Cour lui répondit froidement : a Madame, mais il faut en avoir deux. » Cette Madame de La Cour étoit Caumartin, et

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dans cette famille ils ont eu depuis lofigiefiips

cet esprit de traits.

Pour peu que l'on ait vécu, on prend une grande méfiance contre les historiens ; on sent la méchanique de l'histoire; on voit tant de Êdts altérés de nos jours, et l'on sent si bien que de tous les temps elle a été composée de la même façon, qu'un homme de bon sens s'en d^oûte avec une grande facilité. Quelle plus grande preuve que feu Madame, belle -sœur du roi Louis XIV, et dont on disoit avec raison qu'elle étoit un si sot homme ! Il est vrai que l'on disoit en même temps de son mari qu'il ^toit une sotte femme. G>mme l'Allemagne est remplie de toutes les lettres originales de cette princesse, qu'elle a écrites à toutes ses parentes, un historien ne sera-t-il pas fondé , dans la suite des temps, à prouver ce qu'il avancera par une telle autorité ? Cependant cette princesse, qui avoit la maladie d'écrire, étoit continuellement sur un pupitre, où je la vois encore, écrivant sans y penser tout ce que son frotteur, une Madame de Rubans, lui disoit; car on peut juger que sotte comme elle étoit personne de la G)ur ne Pinstruisoit ; on lui rendoit les respects dus à son rang, et l'on s'amusoit quelquefois de ses mau-

irfMOntB» BT R^UaUONS 4^

Taises nouvelles. Cest k mère de M. le duc d'Orléans, régent, et dans la Régence on disoit qu'elle étoit l'Oisiveté , pour Êiire entendre qu'elle étoit comme elle mère de tous vices (i).

Un officier revenant de Corse, où nos troupes étoient encore après en avoir Êiit la conquête, pria un de ses amis de lui montrer à Versailles Madame de Mailly dont il avoit entendu parler comme de la maîtresse du Roy. Chaque belle femme qui paroissoit dans la Galerie, il demandoit à son ami : « Est-ce celle-là? » et il lui répondoit toujours non. Enfin elle parut, et quand il la lui eut montrée, l'officier dit : « Si Lx)uis XV avoit eu le choix des royaumes de l'Europe, il eût choisi celui de Corse. »

Madame de Carignan, plus intrigante encore que dévote affectée, alla voir la petite duchesse quelques jours après le bonheur que celle-ci avoit d'être devenue veuve, et ne doutant pas qu'ayant eu une affaire avec Bissy, du vivant de

(i) La correspondance de la duchesse d*Orléans, née Princesse Patotme, a été en grande partie publiée et traduite en français ; on lui trouve plus de valeur historique que M. de Caylus n*était disposé à lui en croire. Voir les articles de Sainte-Beuve au Moniteur d'octobre i853, reproduits dans les L.indis,

son mari, elle ne fît usage de son heureux état de veuve pour avoir peut-être le Roy, elle alla la trouver, et sous un masque de dévotion elle lui dit : ce Vous voilà libre, mais prenez garde à ne point offenser Dieu. Que feriez- vous enfin si le Roy devenoit amoureux de vous ? — Tranquillisez-vous, Madame, lui dit la petite duchesse; je prendrai plutôt tout autre. »

L'on dit que Madame de Mailly lisoit Thistoire ecclésiastique. « Si c'est celle de Fleury, répondit Fourmont, je crois qu'elle la trouvera bien longue. — C'est celle de Choisy, » reprit Madame de Rochefort (i). Ce jeu de mots et cette allusion au Cardinal et à la petite maison du Roy sera de note pour la façon dont on pense aujourd'hui.

L'on a beau dire, la raison n'est ordinairement qu'une espèce d'insensibilité.

L'abbé Conti, après dix ans de commerce interrompu (2), m'envoya un recueil de ses ou-

(i) Un portrait de cette Madame de Rochefort, par M. de Caylus, se remarque dans la compilation de Sérieys, p. 235.

(2} MM. de Concourt possèdent les lettres adressées par Cay- I11S à l'abbé Conti.

vrages dans lequel il y avoit un songe composé des plus grandes idées de l'astronomie et du système de Platon, etc., et, comme il disoit du bien de ma mère, je le traduisis à sa prière, quoique ces matiènes ne fussent ni de mon goût ni de ma portée. Rémond (i) fut curieux d'en lire la traduction, et ne trouvant pas que cette femme adorable fût assez louée dans cet ouvrage, voici ce qu'il m'envoya :

a J'ai lu qu'autrefois on avoit dit sur le poëte Aristophane que les Grâces, voulant avoir un temple commuii, avoient choisi son esprit pour y recevoir le culte des mortels. Cet éloge conviendroit mille fois mieux à feu Madame la comtesse de Caylus. Dès qu'on avoit fait connoissance avec elle, on quittoit , sans y penser, ses maîtresses, parce qu'elles commençoient à plaire moins, et il étoit difficile de vivre dans sa société sans devenir son ami et son amant. Quelles autres divinités peuvent produire des choses si extraordinaires ?

x> Les anciens poëtes en avoient imaginé une autre qui étoit bien aussi aimable : ils . la nommoient la Persuasion, et pour nous donner une grande idée de l'éloquence de Périclès, ils dirent

(i) Fils d'un fermier général, introducteur des ambassadeurs en 17 19. Saint-Simon a donné son portrait.

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qu'elle habitoit sur ses lèvres. Tout le inonde ne la voyoit-il pas dans toutes les actions et dans toutes les paroles de Madame de Caylus?

» Le mot de charmes se prodigue, et les dons de Vénus et de Minerve réunis ne me paroissent pas suffire pour le mériter; en un mot, ce qui ne sait pas dégoûter de tout le reste du monde n'en est pas digne. Or, je demande à tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre avec elle, si en sa présence ils n'ont pas oublié toute la nature et s'ils ont jamais souhaité d'être ailleurs?

» Elle étoit née avec beaucoup d'esprit, et avoit eu l'avantage d'être élevée par la femme du monde qui avoit le plus de connoissance des vrais agréments; aussi personne n'avoit une politesse plus noble, plus aisée, ni une plus grande exactitude pour toutes les bienséances, que Madame de Caylus.

» Sa curiosité et la société des gens de réputation l'avoient rendue savante malgré elle, quoiqu'ils aient, je crois, toujours été plus occupés de lui plaire que de Pinstruire. D*ailleurs , son éloignement pour ce qu'on appelle beaux esprits répondoit à la beauté naturelle du sien et à la délicatesse de son goût.

» Elle ne mettoit point de rouge et ne pensoit point à son ajustement, ce qui peut-être ve-

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noit autant de la connoissance qu'elle avoit de ses propres forces que de son indifférence pour plaire.

i> Après qu'on avoit admiré la justesse de son bon sens dans les conversations sérieuses, si on se mettoità table, elle en devenoit la déesse; alors elle me*faisoit souvenir de l'Hélène d'Homère. Ce poète, pour fiiire connoître les effets de sa beauté et de son esprit , feint qu'elle jetoit dans le vin une plante rare qu'elle avoit ap* portée d'Egypte et dont la vertu faisoit oublier tous les plaisirs qu'on avoit jamais eus. Madame de Caylus menoit plus loin qu'Hélène ; elle répandoit une joie si douce et si vive, un goût de volupté si noble et si él^;ant dans l'âme de tous ses convives, que tous les âges et tous les caractères paroissoient aimables et heureux, tant est surprenante la force ou plutôt la magie d'une femme qui possède de véritables charmes.

» Je me souviens que Mademoiselle de Lendos, qui s'est rendue si illustre par son esprit et plus encore pour avoir su conserver ses vertus morales avec des goûts qui communément dans les femmes les excluent, comparoit Madame la comtesse de La Fayette à ces riches campagnes de Beauce qui rapportent d'excellent froment, et Madame de La Sablière à un joli par-

terre qui charme les yeux. On peut dire que Madame de Caylus joignoit la solidité de l'une aux agréments de Tautre. Dans les temps de gaieté, son imagination ressembloit aux délicieux jardins de Trianon, surtout quand au printemps la terre s'y couronne de fleurs, et son discernement a toujours été si éclairé, que, si elle s'est jamais trompée, ce n'a été que par sentiment, la plus douce et la plus excusable de toutes les erreurs.

» La douleur et la mort nous l'ont enlevée dans le temps que ses vertus s'augmentoient et que ses agréments ne diminuoient pas. Elle seule, dans cet événement funeste, à conservé la fermeté d'une belle âme, et cette douceur céleste qui avoit charmé en elle dans tout le cours de sa vie. Nous ne la voyons plus, mais nous l'aimerons, nous la regretterons toujours, et au lieu de fleurs nous répandons des larmes sur un si cher et si précieux tombeau (i). »

On ne peut être plus touché que je le fus de

(i) On lit en marge da manuscrit : « Hait jours après, Rémond m'envoya les corrections ci-dessus. • En effet, ce portrait a été retouché et développé. Le passage : « Alors elle me Êdsoit souvenir d'Hélène..., • jusqu'à la phrase incidente sur Mademoiselle de Lenclos, est ajouté à la première rédaction et remplace cinq lignes biffées.

cet éloge. Indépendamment de l'agrément avec lequel il est écrit, douze ans d'intervalle qui s'étoient écoulés depuis sa mort ajoutent encore beaucoup au sentiment qui l'a fait écrire à un homme qui comme celui-là n'aimoit rien. C'est peut-être ce qui m'a îàït trouver ce prétendu éloge si bon (i).

Les bons mots sont dus au hasard; il est vrai que ce hasard se présente plus souvent à un homme d'esprit qu'à un sot. Un Ânglois (Gensin, établi à Paris), calculateur et grand Êdseur de paris, disoit qu'il y avoit tel avantage de cinq, de six contre un, sur des contes très-extraordinaires qu'il mettoit en avant, et finit par dire que les chiens anglois étoient si méchants qu'un

(i) La dernière phrase et la fin de la précédente, ajoutées en marge par le comte de Caylus repassant ses Mémoires et réflexions longtemps peat-Sbre après avoir transcrit cet éloge de sa mère, sont d'une encre beaucoup moins jaunie. Madame de Caylus était morte le i5 avril 1729, ce qui place à Tannée 1741 la composition de ce morceau.

Le Portrait de Madame la comtesse de Caylus forme le dernier chapitre de la publication de Sérieys, qui le supposait inédit et qui n'en fait pas connaître l'auteur; mais il avait été imprimé en 1745, et sous le nom de Rémond, dans le volume posthume des Œuvres diverses de M. l'abbé Gedqyn^ à la suite du discours sur V Urbanité de cet académicien, à sa recommandation expresse, et comme pièce à Tappui.

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de ses amis, en Angleterre, étant entré dans son chenil étant ivre, ses chiens, qui ne Tavoient apparemment pas reconnu, le mangèrent jusques aux os, et que le lendemain on ne trouva que ses bottes. D'Etrehan lui demanda douc^anent : « G>mbien y a-t*il à parier, Monsieur, que cela n'arrivera plus ? »

M. de Céreste-Brancas disoit à La Mothe- Houdancourt, qui étoit un bavard impitoyable : a Mon ami, à quinze personnes tu soutiens la conversation ; à six, tu la romps. »

Madame de Luxembourg, qui a eu si longtemps Pont de Vesle, soupant chez Monsieur De Bay, fermier général, lui demanda le nom d'un homme qu'elle vit chez lui, et qu'elle ne connoissoit pas. Il lui répondit que c'étoit La Popelinière, un de ses confrères. La dame^ dont l'esprit est médiocre, voulant lui £Edre une honnêteté, lui dit quelques moments après : a II me semble, Monsieur, que je vous ai vu quelque part. — Gela se peut, Madame, lui répondit-il ; j'y vais quelquefois. »

Ce La Popelinière est un homme d'un caractère singulier et qui se complaît dans sa singu-

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larité. il n'est pas sans esprit, mais il â^teote une causticité qui n'est pas toujours heureuse. Il est impoli par réflexion et avec art. Quelques rencontres dues au hasard ont seules feit la fortune de son esprit.

Ce Pont de Vesle, fils du fermier général Ferriol, et qui ne s'en souvient point , est l'auteur du Complaisanty du Fat puni et du Siège de Calais, Cest à Madame de Luxembourg qu'il a adressé le petit envoi galant qui se trouve à la tête de ce dernier ouvrage. Tout le monde l'a su, et cette impertinence n'a point été relevée (i). Que de gens le public a punis sévèrement pour des choses moins ridicules !

Rien n'est si singulier que l'e£Pet produit dans le public par la lettre que Voltaire écrivit au roi de Prusse dans le moment qu'il venoit de quitter si vilainement notre parti. Cette plate épître lui fera des ennemis sourds tout le temps qu'il vivra.

(i) Les contemporains attribuèrent à Pont de Vesle la nouvelle historique de Madame de Tencin, Le Siège de Calais. La première édition anonyme est de 1739. Son épître dédicatoire, en forme de déclaration d'amour à une personne innomée, pouvait faire naître beaucoup de suppositions.

En voulant paroître ce que l'on n'est pas, on détruit les meilleurs fonds. Maupertuis a du mérite: il veut copier Monsieur de Fontenelle, il se fait siffler. Il veut primer; il le mérite à certains égards, mais son amour-propre le décèle et le fait agir trop grossièrement; enfin son plus grand malheur est de n'être pas philosophe, et je connois plusieurs femmes qui le sont plus que lui. Son petit traité sur la Comète est une preuve des ridicules que je lui reproche (i).

Ces jours passés une bouche ennemie Contre Danchet dit un terrible mot :

« C'est l'homme de l'Académie,

Après d'Olivet, le plus sot ~ Ils seroient donc, reprit un misanthrope,

Les plus sots hommes de l'Europe. •

Rien n'est plus fol que le commerce public de Voltaire et de Madame du Châtelet. Ils essuient de temps en temps des punitions de leurs indécences, comme celle-ci, par exemple :

Les amours, voyant Arouet Assis aux pieds de son idole, Dirent, en les montrant au doigt :

« Folle d'un fol, fol d'une folle. •

(i) Dans cette Lettre sur la comète (1742), Maupertuis avait déclamé sérieusement contre le petit livre âicétieuz des Étrenmes de la Saint-Jean^ publié par Caylus, en collaboration avec La Chaussée, d'Armenonville, Voisenon, Moncri^ le Grand Prieur, Duclos, Salley et Crébillon fils.

Cependant il est certain que l'Europe entière leur passe à l'un et à l'autre ce qu'ils ne passeroient à personne, et qu'il y a tout à parier que la postérité les verra d'un œil Êivorable. Ainsi nous sommes aujourd'hui la dupe de plusieurs choses qui nous ont précédées , auxquelles nous donnons des éloges.

Monsieur le prince de G>nti, malgré la défense que le Roy avoit £siite aux princes d'aller â ses armées en Allemagne, ayant pris la fuite pour se rendre à l'armée de Monsieur de Maillebois qui voloit au secours de Prague, Monsieur le comte de Qermont envoya Monsieur de G>etlogon demander à Madame la duchesse sa mère s'il ne feroit pas bien de prendre aussi la fuite. Madame la duchesse lui répondit simplement :

« Monsieur le prince de Conti ne m'a point demandé de conseil. »

Rien n'égale la ridicule vanité de Monsieur de Bellisle que la légèreté de sa tête et la maladresse de son orgueil. G)mment s'est-il conduit en Allemagne pour tout ce qui concernoit la guerre (i)?

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Jamais 9tmée n'« feit une aussi longue marche avec autant de joie, d'ordre et de gaieté que celle de Monsieur de Maillebois, en marchant au secours de Prague. Les soldats demandèrent que l'on doublât les marches et qu'on leur retranchât des séjours. Rien n'est plus honorable pour la nation et n^ plus étonné l'Europe. Les arrangements pour les vivres, pris et exécutés en aussi peu de temps, rendent avec raison cette nation redoutable et sont une preuve des grandes choses que l'ordre peut faire exécuter.

Le cardinal Tencin prouve encore qu'il n'est rien dont on ne vienne à bout quand on l'a bien résolu. Flétri avec raison par des arrêts, il n'en est pas moins ministre. Le reste du chemin pour mettre le comble à son ambition est une bagatelle quand on le compare à celui qu'il a Êdt.

Il est singulier qu'il y ait des hasards dans la réputation ; la maréchale de Villars en est une preuve. Elle a dit souvent qu'elle n'avoit pas à se reprocher d'avoir jamais refusé personne. Cet aveu étoit sincère ; cependant elle a joui fort doucement d'une grande considération, et son décompte, tout étendu qu'il puisse être, car elle étoit grande et belle, n'est rien encore en compa-

mÉMomn et ^ÊruBomm 55

raison d'une pension que Monsieur le comte de Toulouse lui feisoit et dont elle a joui longtemps après la mort de ce prétendu prince^ Ce tr»t et cette multiplicité d'aâaires ne lui ont Êdt en un mot aucun tort dans le monde, pendant qu'il en est un si grand nombre qui se sont perdues par une seule et misérable affaire.

Rien n'égale, à mon sens, l'action d^un soldat au dernier si^e de Philisbourg. On demande un homme de bonne volonté pour aller visiter le fossé d'un ouvrage, et l'on promet vingt louis. Un soldat se présenta, et revint heureusement après avoir essuyé deux mille coups de fusil, et rendit un compte très-exact et très-fidèle de l'état de l'ouvrage, et quand on voulut lui donner les vingt louis, il les refusa. «Que veux-tu donc? lui demanda- t-on. — Faites-moi recevoir grenadier dans mon régiment, répondit-il à l'officier général qui commandoit, car je suis trop petit; sans cela, ils ne me recevront pas. » Je doute qu'il y ait jamais eu une action plus belle , plus désintéressée, et qui marque plus le véritable honneur. La nation Françoise en produit tous les jours en ce genre: on les oublie, personne ne les écrit. Ces traits qui font tant d'honneur à l'humanité devroient , ce me semble, être

56 BIÉMOmES ET RÉFLEXIONS

un peu plus conservés. Je suis sûr que la belle défense que Monsieur de Broglie vient de Êiire dans Prague nous apprendra des actions belles et généreuses, mais peut-être moins que celle-ci.

Je me souviens que Monsieur de Bellisle, dans le temps de toutes les vilaines affaires qu'il a eues avec Monsieur Leblanc, et qu'il fut déshonoré dans le public, disoit : a Bon! dans ce pays la réputation revient comme la barbe. » Un homme qui pense ainsi est bien dangereux.

Un homme dont la poursuitSî importunoit une femme lui demandoit, entre autres choses, son portrait ; elle lui demanda à la fin le sien. Avec quel transport le fit-il faire ! Il le lui apporta avec un enthousiasme et une joie difficiles à rendre. Aussitôt elle le donna à son suisse.

A la Cour on n'est en général amoureux que par politique, jaloux que par grimace, ami qu'en apparence; la pitié y est feinte, la douleur étrangère.

Sur l'air de Joconde,

Avez-voHs vu sur THélicon

L'une et l'autre Thalie?

L'une est chaussée et l'autre non,

Mais c est la plus jolie.

MÉMOIRES ET RÉFLX3UONS bj

Elle a le rire de Vénus,

VsLUtip est froide et pincée.

Honneur à la belle aux pieds nus !

F delà chaussée!

Cette critique de La Chaussée, et que Ton dit, je crois, avec raison, être de Piron, est trèsjuste, car la comédie n^est point ce qu'il nous donne pour tel.

La maréchale d'Estrées - Gramont passa à Issy dans le commencement de la maladie du cardinal de Fleury, et pour faire sa cour à TÉminence, elle lui manda que son cœur d'inquiétude en arrivant avoit ^t pouf. Il lui fît dire qu'elle étoit bien heureuse que son cœur fît encore pouf, que le sien ne ^soit plus que ouf.

Le cardinal de Fleury mourut enfin, après avoir impatienté tout le monde par une agonie qui ne finissoit point. La plus singulière particularité de sa vie et de sa conduite, c'est le peu d'argent et de bien qu'il a laissé. Il est vrai qu'il a fait un bel établissement à son neveu ; mais qui ne l'eût fait à sa place, en se donnant, comme les autres premiers ministres, tout l'argent qu'il auroit désiré ? Voici une de ses épitaphes , qui m'a paru la meilleure à cause du second vers qui

58 MÉMOmES KT RéPLBXlCmt

peint exactement, et le seul des quatre qui soit de Voltaire :

Sans richesses et sans éclat, Se bornant au pouvoir suprême, 11 n'a vécu que pour lui-même Et meurt pour le bien de TEtat.

Le Père Neuville fit l'oraison funèbre du Cardinal ; elle ne réussit pas, et dans le nombre des vers que l'on fit contre le jésuite, en voici un morceau :

Neuville, ton panégyrique, Quoique peu véridique. De Tauditeur fut approuvé Grâce à ta volubilité.

Mais pourquoi souffrir qu'on l'imprime ?

Le pas étoit trop délicat.

Lorsque le héros est un fat, Tout éloge est réputé crime.

Le Roy fit plaisir à tout le monde en prenant le gouvernement de ses affaires. Dieu veuille que cela dure ! On craignoit beaucoup que le Tencin ne devînt premier ministre, aussi Ton fut trèscontent de le voir exclu. On fit , entre autres pièces diaboliques, ces vers :

Qui jamais eût cru qu'à Moïse Tencin dût être comparé?

Ils ont vu la terre promise, Aucun det deux n'y est entré.

MâiOIRBB ET néFLBKlOM 5g

Le Chauvelin écrivit une lettre au Roy qu'il reçut le lendemain de la mort du Cardinal ; elle étoit remplie d'invectives et de reproches contre celui-ci. Cette sottise, la plus complète qu'il pÛt faire, le fit renvoyer de Bourges à Issoire en Auvergne. Cet homme , quoi qu'on en ait dit, n'a jamais eu d'esprit. Il n'a été qu'un grand travailleur, et jamais personne n'a allié autant que lui l'avarice à l'ambition ; c'est aussi ce qui l'a perdu.

Madame la duchesse mère ayant dit plusieurs fois à Mademoiselle de Conti, sa petite-fille , qu'elle pouvoit se promener dans le jardin avec Mademoiselle de La Guiche et autres jeunes personnes de son âge. Mademoiselle de Conti ne remuoit point. Madame la duchesse, se doutant que la sévérité de sa mère étoit la cause de l'indifférence de la jeune personne, dit à sa mère : « Je ne vous ai point élevée comme cela, vous.— C'est à cause de cela, Madame, » lui répondit Madame la princesse de Conti.

Rien n'est aussi cruel que l'affaire que nous avons eue sur le Mein, avec les Anglois. Ils étoient au moment, à la minute de nous laisser leur bagage, leur artillerie et leurs chevaux. Le duc de Gramont, par une ambition accompa-

6o MÉMOIRES ET RÉFLEXIONS

gnée de sottise et de peu de jugement, les attaque avec huit mille hommes. L'infanterie ne fait pas bien , Tinfâme régiment des Gardes fait encore plus mal (i). Ainsi la sotte ambition d'un homme fait perdre à la France un de ses plus brillants avantages et met une partie du pays en deuil. On ne punit rien; un vaudeviUe sera peut-être le seul reproche et le seul remords qu'aura le grand général :

Sur la Marche française.

Monsieur de Gramont, qui ne craint point l'affiront, S'en va trouver TAnglois sans rime ni raison, Mais TAnglois, qui se fout de Monsieur de Gramont, Lui casse sur le dos son prétendu bâton.

(i) Bataille de Dettingen, 1743. Le duc de Gramont était colonel des Gardes françaises.

HISTOIRE

DE

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