‹ Mémoires et réflexions du comte de Caylus: Imprimés pour la première fois sur le manuscritChapitre 3 sur 8 · S MÉMOIRES ET RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

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détermine une jeune personne à prendre un amant ; je veux qu'une passion soit Fexcuse de son procédé, et ce qui me révolte, c'est que j'en vois plusieurs qui veulent avoir un amant comme des guides de soie à leurs carrosses, uniquement parce que les autres femmes en ont. J'en vois d'autres qui, cherchant un amant, le regardent comme un meuble nécessaire, et sans aucune autre raison que le bon air et la mode. Je ne suis pas fort scrupuleux, mais ces procédés me révoltent : je veux ou de l'amour ou du tempérament ; sans cela, je condamne.

Il est une autre sorte d'amour dont la méchanique m'a souvent amusé, c'est celui de nos princesses du sang. Difficilement peuvent-dles s'échapper qu'elles n'aient attrapé un certain âge; les surveillants les obsèdent, et si leur titre flatte leur vanité, il est très-souvent à charge à leur cœur. Mais quand elles ont atteint ce bienheureux âge de vingt-cinq ans, pour lors elles se payent avec usure de la contrainte qu'elles ont éprouvée. L'amant le plus déclaré dans la ville, le plus avoué, le pluà maître dans quelque maison que ce soit, est celui qui se trouve en charge quand les vingt-cinq ans sonnent ; les grossesses les moins cachées sont celles de Leurs Altesses.

Cet usage, autorisé par autant d'exemples, me paraît toujours nouveau.

Le goût pour les spectacles n'a peut-être jamais été poussé plus loin dans ce pays qu'il me paroît l'être à présent, et tout ce que nous lisons des Romains sur ce chapitre pourra fort bien être surpassé à Paris, parce qu'il est très-aisé aux François de devenir extrêmes. Jusques ici je ne vois rien de trop dans ce goût. En effet, quoi de plus agréable que de s'instruire en s'amusant, et d'obliger les hommes à réfléchir sur des choses que leur paresse les empêcheroit de lire ou de méditer? Le spectacle fait plus, il donne aux gens du monde des réflexions toutes faites ; mais ce qui m'a paru de plus singulier, c'est la remarque que j'ai i^te sur ces mêmes spectacles. Les François, légers, inconséquens dans leur conduite, et portés aux choses frivoles, sont les peuples dont le théâtre est le plus sage, le plus modéré et le plus conséquent. Qui le croiroit , si l'expérience n'étoit une preuve de laquelle bn ne peut appeler ? D'où vient cet accord' de 'Çèutd une nation? D'où vient cette volonté ôiàge,'idé^ mentic par tant d'autres actions ?^Ne^e5rbit^« point de l'esprit si généralement répteidiPdâîifâ^tà nation, et plus encore du caract^^^dr dotidéui*

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que Ton fie peut lui refuser. Car enfia les gens doux se contentent de ne se pas bien conduire ordinairement, ils blâment leurs propres débuts dans les autres, ils conviennent qu'ils devroient s'en corriger eux-mêmes, et sont bien éloignés de les conseiller aux autres. La morale et la conduite des pièces ne sont pas les seules choses que je trouve raisonnables dans l'applaudissement que les François leur donnent. J'ai remarqué que leur approbation étoit locale, c'est-â-dire qu'ils applaudissoient à la G>médie Italienne ce qu'ils blâmoient à la Françoise, qu'ils ne pardonnoient pas à ces mêmes Italiens ce qu'ils auroient trouvé bon à l'Opéra-Comique. Si jamais quelque étranger d'un caractère moral m'est adressé, et si, mé ritant mon amitié, il me prie de lui faire connoî tre mon pays, pour le servir suivant son goû c'est donc en suivant les théâtres que je lui i trerai la sagesse de notre nation, et je suis sure de le renvoyer chez lui très-édifié.

L'expérience nous apprend que presque to les femmes du monde, quand elles ont pas temps de la galanterie, ne pouvant souter vide de leur cœur, prennent alors le parti dévotion, et qu'elles ont pour leur dir toutes les attentions que d'ordinaire, et

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par habitude, elles ont pour leurs amants ; mais comme un directeur ne donne pas encore une assez grande occupation, elles ont grand soin de faire usage des plus petites pratiques de la religion. Voilà le parti que prennent la moitié des femmes qui, n'ayant point assez de force dans Tesprit, ou plutôt ayant été mal élevées, n'ont pu s'accoutumer à se suffire à elles-mêmes. L'autre moitié s'attache aux petits chiens , elles en deviennent esclaves , et leur importunité n'a point de bornes sur cet article, parce que tous leurs sentiments se portent à ces objets. La conversation ne roule sur aucun autre chapitre que celui de leurs manières, de leur esprit ; enfin la platitude et les lieux communs brillent continuellement à l'envi. Cette incommodité est grande sans contredit, mais enfin, pour l'ordinaire, la société n'y perd pas beaucoup. Les femmes qui ont de l'esprit ne sont pas celles qui s'abandonnent à cet excès. La perte que l'on fait est donc légère ; de plus on en est quitte pour faire les visites proportionnées au plaisir que l'on éprouve. Mais ce qui me paroît choquant, c'est la rencontre que l'on fait de plusieurs hommes qui, ne pouvant se séparer de leurs chiens, les mènent avec eux dans leur carrosse, pour leur tenir compagnie, enfin, pour n'en ja-

mais être séparés. Je ne comprends pas quelle excuse Ton peut donner à Paveu public d'une telle foiblesse, et sans être misanthrope je crois que l'on peut éviter pour cette seule raison de devenir Fami d'un tel homme.

Je crois que ceux qui sont extrêmement vains ne sont que médiocrement amoureux, ou qu'ils ne le sont pas longtemps. Car pour bien aimer il faut croire que l'on a besoin de quelque chose que l'on n'a pas, et n'être pas enfin si fort content de soi-même. Par le même principe, je crois que les honnêtes gens fort amoureux ne peuvent guère avoir de vanité. L'amour est une source si inépuisable de foiblesses grossières que pour peu qu'on fasse de réflexions en cet état il est difficile que l'on conserve quelque complaisance pour soi-même.

Jamais je n'ai disputé sur les religions et s les goûts. Si j'étois législateur, je le recor manderois. Êtes-vous honnête homme, tout bon.

Né vertueux, j'aime la vertu; je ne me r aucune idée.

Je respecte la modestie et je la regarde comme une source de plaisirs et de volupté.

Comme on songe dans un gîte, suivant La Fontaine, j'aime mieux y écrire. Le hasard peut donner une bonne idée.

Sans entrer dans le détail de tout ce que Ton dit du corps et de l'esprit , l'expérience m'a prouvé sur moi-même, dans mes voyages, que l'esprit est soumis au climat tout autant que les plantes et les végétations, et sans aller chercher l'exemple des pays chauds dont les habitants ont certainement plus d'esprit, je trouve dans le climat de France les raisons de la légèreté des François : on y voit en effet la révolution de quatre saisons parfaitement distinguées , . et qui présentent à la France différens tableaux de la nature plus variés que dans tout autre pays.

Les hommes, pour l'ordinaire, acquièrent les agréments, ou plutôt les mettent en pratique, à l'âge auquel ils s'évanouissent chez les femmes. Un homme qui leur seroit sincèrement attaché, dans leur jeunesse leur conseilleroit d'occuper leur esprit pour les empêcher de redouter la solitude, et de s'accoutumer à ne se point craindre elles-

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mêmes. Il leur recommanderoit en même temps de ne faire aucun usage de leur savoir, dans les conversations générales, car le meilleur est celui d'ignorer avec esprit. Mais l'article le plus essentiel et qu'elles ne suivent point assez , c'est celui de la probité. Une femme honnête homme dans tous les points est un phénix. Il est vrai que l'éducation qu'on leur donne ne les conduit point à la pratiquer. Leur genre de vie les en éloigne dans leur jeunesse, qu'elles passent au milieu des plaisirs et des faussetés ; la jeunesse s'évanouit et l'habitude que l'on a prise s'établit dans le cœur. Une femme de beaucoup d'esprit (M™« du Defiand) me disoit l'autre jour avec un épanchement de cœur admirable : a Nous sommes toujours un peu fausses, nous autres femmes. »

Hélas ! il n'est que trop vrai ! Quel malheur pour l'humanité de n'oser se livrer absolument à une société d'ailleurs si douce et dans laquelle on trouve autant de délices !

Tous les plaisirs que le monde procure présente à l'esprit ne sont pas à comparer ceux que la probité fait connoître à ceux ( sont véritablement honnêtes gens; c'est seule qui peut donner le .calme intérieur, repos du cœur que les dévots cherchen'

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