COCHER
HISTOIRE & AVENTURE de Mam{elle Godiche la coëffeuse
Comme j'étois un jour de Taprès-dînée à attendre le chaland à la Mazarine, voilà que je vois qui vient à moi une petite jeune demoiselle bien gentille, qui me demande :
Mon ami , qu'est-ce que vous me prendrez pour me mener au Pont-Tournant? — Mamzelle, ce lui fis-je, vous êtes raisonnable. — Oh! point du tout, ce fit-elle, je veux faire marché. — Eh bien! vous me donnerez vingt -quatre sols, la pièce toute ronde — Oui-dà, qu'il est gentil
avec ses vingt-quatre sols ! Il n'y a qu'un pas. Je vous en donnerai douze : tenez, j'en mettrai quinze; si vous ne voulez pas, je prendrai une brouette... — Allons, Mamzelle, montez. Vous donnerez de quoi boire... — Oh ! pour cela, ne vous y attendez pas: c'est bien assez Eh mais!
dites donc , l'homme , tirez vos vitres ; il fait tout plein du vent (il ne souffloit pas), cela me défriseroit, et ma tante ,croiroit que j'ai été je ne sais où.
Je tire mes glaces de bois, et nous voilà partis.
Tout vis-à-vis des Théatins, v'ià-t-il pas qu'une glace tombe dans la coulisse de la portière, et j'entends : Cocher, cocher, relevez donc votre machine, qui est tombée!
Pendant que je la relève, il passe par là un petit monsieur qui regarde dans ma voiture, et qui dit tout d'abord : Ha ! ha !
c'est Mamzelle Godiche ! eh ! mon dieu !
où allez-vous donc comme cela toute seule ?
— Monsieur, je vais où je vais; ce n'est
pas là vos affaires, répondit-elle. — Ah !
pour cela, reprit-il, vous avez raison ; mais vous sentez fort. Mademoiselle, qu'une demoiselle comme vous, qui va dans un fiacre Paprès-midi , toute seule , ne va pas coëffer des dames à cette heure. — C'est ce qui vous trompe. Monsieur Galonnet, répliqua Godiche; et cela est si vrai, que voilà un bonnet que je ne fais que de monter, pour le porter à une dame, pour aller au paradis de rOpéra.
A la vérité, la petite fiitée tire de dedans sa robe un escoffion qui étoit dessous, et le monsieur, le voyant, tire une révérence en riant, et s'en va.
Pour cela, dit Mademoiselle Godiche, après qu'il fut parti, les hommes sont bien curieux ! Aussi, pourquoi votre chose ne ferme-t-elle pas bien ? C'est le fils d'un tailleur de notre montée, qui ne va pas manquer de l'aller dire partout. C'est la plus mauvaise langue du quartier, et ses bégueules de sœurs aussi : parce qu'on se
met un peu plus proprement qu'eux tous, il semble qu'on soit une je ne sais qui. Il faut que je sois bien malheureuse de Tavoir rencontré là ! Tenez, voilà vos quinze sols ; je ne veux plus aller dans votre vilain carrosse. Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce qu'on va dire ? Si ma tante sait cela, je suis perdue ! Eh bien ! vous voilà comme une bûche de bois, me dit-elle , à moi qui l'écoutois sans mot dire; allez donc où je vous ai dit, il en arrivera ce qui pourra : il faut bien que je porte ma coëffure, une fois; cette dame m'attend : dépêchez-vous donc.
Nous voilà allés. Nous arrivons au Pont-^ Tournant, où il n'y avoit non plus de dame à sa toilette que dans le creux de ma main.
Mamzelle Godiche regarde à droite, à gauche, et tout partout. A la fin, elle me dit : Mon ami, voulez-vous que je reste dans votre carrosse jusqu'à ce qu'un de mes cousins, qui doit me mener quelque part, quand j'aurai été chez cette dame, soit venu ? Je vous donnerai quelque chose pour
cela, — Volontiers, lui dis-je, Mademoiselle; car j'avois pris de Taffection pour elle, et puis j'étois bien aise de voir son cousin, que je me doutois bien qui ne l'étoit pas plus que moi.
Au bout d'un gros quart d'heure, je vois venir un grand jeune homme, qui vient dare, dare, du côté de la porte Saint-*Honoré. Je le montre à Mami:elle Godiche : N'est-ce pas là votre cousin ? — Eh I oui vraiment !
, appelez-le, car il ne sait pas que je suis en carrosse. Je cours après le cousin, qui s'en alloit enfiler le chemin de Chaillot, et je lui dis : Monsieur, il y a là Mamzelle votre cousine Godiche qui voudroit vous parler un mot. Aussitôt après m'avoir dit grand merci, il s'en court à mon carrosse, monte dedans, et] voilà mes gehs à chuchoter comme des pies borgnesses, pendant longtemps. A la fin , ils me disent que je les mène dans quelque bon cabaret de ma connoissance , et que je serai bien content l d'eux, si je veux les attendre pour les ra-
mener à Paris quand ils auront mang4 une salade. En même temps le monsieur, pour me faire voir que c'est de bon fr^uic jeu, me coule dans la main une roue de derrière, à compte.
Je leur proposa de les mener chez la veuve Trophée, à l'entrée du Cours; mais ils trouvèrent que c'étoit trop près du soleil. Je leur parla ensuite de la Glacière à Chaillot, ou de Madame Lîard au Roule ; mais ils aimèrent mieux la Glacière, où je les débarqua en peu de temps.
Comme je me doutois bien du cousinage que c'étoit, je fis signe à la maîtresse, qui entends le jars autant qu'il se puisse, et elle les fit mettre dans un petit cabinet en bas sur le jardin.
Pour ce qui est de moi , je vous range mon carrosse, et comme il y avoit bien des écots, j'ôte les coussins, que la maîtresse du cabaret va porter dans la chambre où étoit mon monde, afin que personne ne les prenne.
Au bout d'environ près de deux heures, mamzelle Godiche eut envie de prendre Pair dans le Jardin; son cousin y vint avec elle, et ils se mettent à regarder danser. Pendant ce temps-là, j'étois avec deux de mes amis de ma connoissance, dont il y en a un soldat des petits corps, et nous buvions une pinte de vin, en mangeant le reste d'une fricassée de poulets, que le cousin et la cousine m'avoient donné dans le jardin avec de la salade qui restoit, de façon que nous ne faisions pas si mauvaise chère.
Comme nous n'étions pas bien loin de la danse, je vis que Ton venoit prier mamzelle Godiche pour un menuet ; ensuite elle prit son cousin, et ils se mettent à danser ensemble fort gentiment.
Dans le temps qu'ils n'y prenoient pas garde, à cause de la danse, voilà M. Galonnet qui arrive avec deux autres, et deux demoiselles. D'abord, une de ces demoiselles lui dit, comme ils passoient aul prè de nous : Tiens, mon frère, la voilà
qui danse avec son amant de TAulne. — Ah ! la petite chienne, répond-il , je m'en suis bien douté; quand j'aurai bu un coup, j'irai la prier à mon tour.
Ce qui fut dit fut fait : c'te pauvre mamzelle Godiche devint toute blême, et M. de l'Aulne tout pâle, quand M. Galonnet la voulut prendre pour danser, bien poliment, le chapeau d'une main et un gant blanc dans l'autre.
Je voyois bi^n qu'elle avoit envie de le refuser, mais je vis bien aussi qu'elle n'osoit pas, parce qu'elle avoit dansé avec un autre, et que ça auroit pu faire du bruit, comme M. Galonnet ne demandoit pas mieux, à sa mine, d'autant plus que cela ne se fait pas, par :e que c'est un affront qu'on boit en plein cabaret.
Avec tout cela, elle danse ni plus ni moins que si elle avoit été bien aise. Et pour faire voir à M. Galonnet qu'elle ne se soucioit guère de lui , elle reprit M. de l'Aulne, au lieu d'un de ceux qui étoient
arrivés avec lui, qui étoient deux garçons tailleurs, comme ça se pratique envers les nouveaux venus , qui n'ont pas encore dansé.
Les demoiselles qui étoient venues avec M. Galonnet, dont Tune qui avoit le visage comme un verre à bière, étoit sa sœur, et l'autre qui étoit bancale, s'étoient mises à une table auprès de la nôtre. Et j'entendois que la grêlée disoit, en parlant de mamzelle Godiche : Pour cela, il faut que cette petite créature-là soit bien effrontée, de venir toute seule avec son amant dans un cabaret ; je n'y viendrois pas moi, pour je ne sais pas quoi, devant tout le monde, comme elle le fait. — Oh! dame, dit la bancale, c'est qu'elle est bien aise de faire voir sa belle robe de satin sur fil, qui, je crois, ne lui coûte guère. — Bon, répond l'autre, je parie que c'est ce nigaud de de l'Aulne qui aura volé cela chez son père. Il vouloit autrefois m'en conter •, mais il a bien vu qu'il ^ n'avoit pas affaire à une Godiche ; en vé-
rite, il convient bien à une petite souillon comme elle de porter une robe garnie avec un mantelet à coqueluchon. Je n'en porte pas, moi, et si je suis pourtant fille d'un maître tailleur, qui est le principal locataire de notre maison; et puis, avec ce que je gagne de ma couture , il ne tiendroit qu'à moi d'en avoir si je voulois ; mais c'est qu'il n'y a que ces gens-là d'heureux. Mon cher père a bien envie de mettre tout ce train-là dehors; aussi bien sa tante ne paye pas trop bien son terme. Oh ! mais, tiens, regarde donc, Gogo, dit-elle tout de suite , comme elle se déhanche en dansant! ne diroit-on pas d'une fille d'Opéra ? — Ah ! pour cela , dit l'autre, je serois bien fâchée de danser comme elle; tu sais bien, Babet, la dernière fois que nous étions au Gros-Caillou; eh bien ! est-ce que je dansois avec des contorsions pareilles? et si pourtant je n'ai jamais appris. — Pour moi, dit Babet, défiint ma chère mère m'a fait apprendre, pendant plus de trois mois, par le maître de
ballets de M. Colin, de la Foire, à qui Ton donnoit, vraiment, trente bons sols par mois, en arrière de mon cher père ; on lui disoit que c'étoit un ami de mon frère , qui nous montroit pour rien. Ce monsieur-là nous faisoit entrer quelquefois, les fêtes et les dimanches, dans le jeu de M. Colin, qu'il ne nous en coûtoit rien, à ma sœur Gothon et à moi ; eh bien ! il y avoit là des filles qui dansoient tout comme Godiche, sur le théâtre. Fi ! que c'est vilain pour une honnête fille I aussi je regarde cela comme la boue de mes souliers. Va, va, n'aie pas peur que je la salue jamais la première.
— Oh ! mais , dit Gogo pendant que Babet reprenoit son vent, c'est que, comme elle est un peu gentille, cela s'imagine... — Qu'appelez-vous donc gentille, mamzelle ? reprit vitement Babet, au risque d'étouffer. Pardi!
tu es encore une belle connoisseuse de chat!
Est-ce parce qu'elle a de grands yeux noirs?
Oh ! c'est que tu n'as pas vu qu'on diroit qu'elle louche. Si je voulois mettre de la
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petite boîte, est-ce que je n'aurois pas de la couleur comme elle ? Tiens, Gogo, ne me parle pas de ces petits nez retroussés; et puis, elle se pince toujours la bouche ; sans cela seroit-elle si petite ? Godiche n'est pas mal faite, faut tout dire ; mais elle n'est pas si grande que moi. As-tu vu comme elle* s'habille court ? — Oh I voilà ce que je ne saurois souffrir, dit brusquement la bancale, rien n'est plus vilain. — Est-ce que tu ne vois pas que c'est pour faire voir ses fuseaux de jambes, reprit Babet, et un pied qu'on croiroit qu'elle va tomber à chaque bout de champ ? — Tout cela est vrai, dit Gogo, qui y alloit plus à la franquette; mais cela n'empêche pas que ces messieurs ne lui fassent les yeux doux. Et puis elle a peut-être de l'esprit? — Ah I c'est là où je t'attends, avec ton esprit ; ce n'est qu'une étourdie, et sans quelques petits mots de broustilles que ces vilains hommes aiment à entendre dire à une fille , elle seroit plus bête qu'un pot, qu':ine cruche. Ohl je
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t'assure qu'avec toTite ma grêle je ne me donnerois pas pour elle, ajouta Babet, en se redressant dans son corps ; et puis tout de suite : Mon Dieu! peut-on être décolletée comme 'celai C'est pour faire voir sa belle carcasse; je serois bien fâchée de me
débrailler comme elle, et si, sans vanité
Mais ne parlons plus de cette petite bégueule-là-, j'aurois pourtant bien envie de lui dire son fait.
Mamzelle Godiche, ayant dansé tout son bien aise, s'en alloit avec M. de l'Aulne dans leur chambre; mais il falloit passer par-devant Babet, qui, pour commencer la dispute qu'elle vouloit lui chercher, lui dit en passant, et si pourtant elle ne vouloit pas la saluer la première : Bonjour, mamzelle Godiche , comment vous portezvous?... — A votre service, mamzelle
Babet vous voilà donc ici ? — Vous
voyez , mamzelle , tout aussi bien que
vous — J'en suis bien aise Gela me
fait plaisir. — Vous avez là une robe d'un
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joli goût, dit la couturière. — Et la vôtre, répond la coëffeuse, elle me paroît bien choisie. N'est-ce pas de ces petites étoffes à cinquante sols? Pour moi, la mienne me coûte trois livres cinq sols , et à bien marchander encore. — Oh! dame, tout le monde ne peut pas en avoir de si belles que mamzelle Godiche, dit Babet, en riant du bout des dents, comme saint Médard.
— J'en fais faire une de taffetas; si vous n'aviez pas eu tant d'ouvrage, mamizelle Galonnet, je vous l'aurois donnée à faire.
— Oh ! je ne suis pas assez fameuse couturière pour une demoiselle comme vous.
— Bon I vous voulez badiner ; puisque je monte vos bonnets, vous pouvez bien faire mes robes. — Vous ne m'en avez guère monté, toujours. — Gela vous plaît à dire, à telles enseignes que vous m'en devez encore deux ou trois. — Moi, je vous dois des montures de bonnets ? Allez, allez, mamzelle, songez plutôt à payer à mon cher père votre terme de sept livres dix sols.
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— Cela sera à compte, mamzelle, cela sera à compte. — Vous feriez bien mieux de payer vos dettes, que de porter la robe garnie et le mantelet. — Allez, mamzelle, ce n'est pfas à vos dépens. — Vraiment, si on ne vous en donnoit pas , où les prendriez-vous? Ce n'est pas à monter des bonnets qu'on gagne tant. — C'est que vous n'avez pas assez de mérite pour en gagner. — Je serois bien fâchée de l'avoir comme vous, bonne petite hardie ! — C'est vous qui êtes une effrontée !
Ma bourgeoise n'eut pas plus tôt lâché la parole, que Babet Galonnet qui la trouva tout juste au bout de son bras, vous lui couvrit la joue d'une giroflée à cinq feuilles, qui claqua comme mon fouet.
Tout le monde qui étoit là nous demeurons comme des statues; il n'y eut que M. de l'Aulne qui dit à Babet : En vérité, mamzelle, ce que vous faites là ne se fait pas, et si ce n'étoit que vous êtes une fille, je vous ferois bien voir... — Que vous êtes
sot ! mon petit monsieur, répondit la couturière; allez, allez, j'avertirai votre père que vous le volez pour dépenser votre argent avec des créatures.
Jusque-là, mamzelle Godiche s'en étoit prise à ses yeux du soufflet de sa joue; mais quand elle se vit appeler créature, elle montra à la grêlée qu'elle avoit la langue bien pendue; elle se mit à vous lui dégoiser les dix -sept péchés mortels; en sorte que la couturasse se jette sur elle, lui arrache son morillon plus vite que le vent, et le trépigne aux pieds, dans de Peau qui étoit par terre, en sorte qu'il n'étoit que de boue et de crachat.
Elle veut après lui sauter aux yeux, car je voyois bien qu'elle avoit envie de défigurer sa physionomie, qui n'étoit pas grêlée comme la sienne; mais M. de l'Aulne se fit égratigner à la place de sa cousine de vendange.
Pendant ce temps-là, le petit Galonnet et ses camarades avoient quitté une con-
tredanse pour venir voir ce que c'étoit, et comme il vit M. de TAulne qui tenoit sa sœur par les mains, pendant qu'elle lui donnoit des coups de souliers sur les guibons, il se mit dans la tête qu'il la battoit, en sorte que pour Ten empêcher les trois tailleurs se mettent à vous lui rabattre les coutures, pendant que mamzelle Godiche faisoit des cris de Merlusine.
Oh! dame, quand Je vis cela, je ne fus ni fou, ni étourdi; je dis à mes amis : Ne laissons pas sabouler nos bourgeois. Ils ne demandoient pas mieux; par ainsi, nous tombons sur les mangeurs de prunes , que c'étoit comjne une petite bénédiction.
Notre soldat avoit tiré sa guinderelle, l'autre étoit un rude cannier, et moi, avec mon fouet, nous donnions sur les tronches et les tirelires, pendant qu'ils se défendoient avec les tabourets du jardin. J'avois donné un fier coup du gros bout de mon fouet sur les apôtres, à un qui vouloir me prendre par les douillets ; mais je vous le plaque à
plate terre, comme une grenouille, qui ne remuoit ni pied ni patte.
En fin finale pourtant, on nous sépare à la fin, et qui eut Toeil poché au beurre noir, c'étoit pour son compte.
Pendant la batterie ,. mon bourgeois et ma bourgeoise étoient retournés dans leur chambre, où nous allons leur dire qu'ils ne craignent rien, parce que nous sommes bons pour tous les piquepoux.
Mamzelle Godiche pleuroit comme si elle avoit perdu tous ses parens, et son cousin la consoloit. Il nous fit avaler plus de la moitié d'une bouteille à quinze, qui n'en valoit pas six, comme c'est la coutume.
Il n'y avoit pas moyen que mamizelle Godiche pût remettre son tortillon, qui n'étoit que de boue, mais elle s'atintela bien proprement avec celui de cette dame du Pont-Tournant, en sorte qu'il n'y paroissoit pas.
Comme elle étoit toute honteuse, nous attendons que la cohue fût passée, et puis elle
. avoit peur de la grêlée, qui lui avoit dit qu'elle n'en étoit pas encore quitte, et que sa tante le sauroit, pas plus tard qu'à ce soir.
Sur les dix heures du soir , je mets mes chevaux et mes coussins, et nous allons grand train dans la rue des Gordeliers , où demeuroit Godiche. Mes camarades étoient à côté de moi; puis je remène M. de T Aulne à la Porte Paris, où il me donne encore un gros écu , et vingt-quatre sols pour le rogome, que nous lavons chez M. de Gapelain.
Il y a bien apparence que la tante de mamzelle Godiche lui aura chanté le te Deon raboteux, mais il paroît qu'elle s'est fichée de ça, car je l'ai vue, du depuis, sur le pied françois, et je l'ai menée bien souvent avec des plumets galonnés.
Elle m'a bien reconnu depuis ce tempslà, et j'avois toujours pour boire avec elle, car quoiqu'elle fût avec des gens du haut style, elle n'en étoit pas plus fière envers
, mon égard.
HIS TOI RE
De M. Bordereau, commis à la douane,
avec Madame Minutin.
M. Périgord, mon pays, pour qui je menois le carosse , étant mort, sa veuve se défît de tout, de sorte que me voilà sur le pavé. J'alla me proposer à un de mes amis, qui louoit des remises dans la rue des Vieux -Augustins. Comme j'avois un bon habit sur le corps, il me donna un équipage à mener. J'allois, tous les jours Taprèsdînée, prendre M. Bordereau , qui étoit un des gros de la douane, chez lui, pour le mener tantôt d'un côté, tantôt de Tautre, et presque toujours avec des dames que ce n' étoit pas de la guenille.
Un jour, je le mène au bout du cul-de-
sac de l'Orangerie , d'où il entre dans les Tuileries, et nous restons à jaser, son laquais et moi , de choses et d'autres , et comme il me disoit souvent les tenans et aboutissans des maîtresses de son maître qui en a voit tous les jours de nouvelles , je lui demandai s'il connoissoit celle que nous venions chercher, et où je la mènerois. Je n'en sais, ma foi, rien, répondit La Fleur (c'étoit son nom) : tout ce que je sais, c'est qu'il est venu ce matin une espèce de femme de chambre qui a été longtemps avec lui, et qui lui a dit, en sortant, que sa maîtresse se trouveroit aux Tuileries sur les quatre heures du soir.
A peine La Fleur avoit-il fini, que nous voyons M. Bordereau avec deux dames qui le suivoient, dont La Fleur en reconnut une pour la femme de chambre de ce matin.
Quand ils sont dans l'équipage, ils ne savent où aller. A la fin pourtant, c'est à la foire Saint- Laurent où je les débarque. ^
Après que le laquais les a conduits dans le jeu de rOpéra-Comique, il vient me retrouver; je me range, et donne mes chevaux à garder ; de là nous allons tous les deux nous promener et boire un coup dans la foire.
Quand le jeu est prêt à finir, La Fleur va trouver son maître, et moi mes chevaux; puis il vient me redire après que je ne m'impatiente pas, parce que M. Bordereau va souper avec sa compagnie chez Dubois; je redonne encore mes chevaux à garder, et je vas le retrouver dans ledit endroit, parce que là ce n'est pas la manière que les laquais servent à table.
Nous nous attendions bien, La Fleur et moi, à souper des restes, quand ils seroient au dessert ; mais nous manquâmes de faire des croix de Malte, comme vous allez voir.
Madame Dubois avoit mis M. Bordereau
et ces dames dans une salle à rideaux au
fond du jardin; on apporte le souper, et
nos gens faisoient bonne chère, quand vmià qu'il arrive un milord d'Angleterre avec Mademoiselle Tonton de rOpéra-Coniîque, une de ses amies, et un bourgeois de leur compagnie, vêtu de noir. Tout cela devmande aussi à souper, et on les campe dans un petit cabinet vitré, à Tentrée du jardin.
En attendant les restes pour soupcr\y nous nous amusions, La Fleur et moi, à creuser une bouteille de vin sur le compte de notre bourgeois, dans un cabinet auprès de la salle, et dans ce temps-là M. Bordereau et Mademoiselle Tonton, qui avoient envie de quelque chose , sortent chacun de leur endroit, pour aller dans un coin, de sorte qu'ils se rencontrent nez à nez, au beau clair de la lune.
La Fleur m'avoit dit, en voyant entrer Mademoiselle Tonton, que son maître Pavoit eue de louage, mais qu'il l'avoit quittée , à cause qu'elle le menoit un train
chasse.
Mademoiselle Tonton reconnoît tout d'un coup mon bourgeois, et elle lui dit, de façon que nous Tentendions : Ah ! ah I c'est vous, Monsieur Bordereau. Eh maisi vous n'êtes pas ici tout seul ! Vous y soupez donc? C'est fort bien fait à vous. Laquelk de nos sœurs est de la partie ? car vous êtes un coureur de biches. — Je n'en connois point. Mademoiselle, depuis que je ne cours plus après vous. — Vous êtes un insolent , mon gros ami, répliqua l'autre , et peu s'en faut que, pour payer l'insulte que vous me faites, je ne vous fasse donner une volée de coups de bâton. — Vous avez donc là quelque faraud ? dit M. Bordereau. — Oui, oui, j'en ai, petit faquin de commis, et tu le vas voir.
Alors elle se mit à crier à pleine tête : A moi, milord, à moi ! on m'insulte !
Tout aussitôt voilà le milord, l'autre fille et ce monsieur qui accourent pour vc^r ce que c'est. Vengez -nous, milord, dit Tonton, d'un misérable caissier qui ose me traiter comme une malteeureuBe, et vous
comme un gredii^. Allons donc, milord, disoit-elle , en le poussant , et voyant qu'il ne se mouvoit guère, donnez-lui vingt coups de barre !
Vous êtes un sot, dit tranquillement TAnglois à M. Bordereau. Il alloît s'en aller après cela ; mais Mademoiselle Tonton le retint, en lui disant: Gomment!
milord, est-ce ainsi que vous soutenez la réputation des dames ? — Que voulez-vous que je fasse, mamzelle? lui dit-il; quand j'aurai coupé son visage à cet homme, vous serez toujours une danseuse de TOpéra- Comique.
Tonton alloit lui répondre sur le bon ton , quand nous entendons un bacanal du diable dans la salle, où Ton cassoit les bouteilles , les verres , et qu'on faisoit voler les plats dans le jardin. C'étoit l'habillé de noir qui faisoit tapage, à cause qu'il étoit le mari de la dame de mon bourgeois. On entre comme il donnoit des coups de pied au cul, et des noms qui n'étoient ni beaux
GUILLAUME qS
ni honnêtes , à la chambrière de sa femme, qui chioit des yeux dans un coin.
Cette querelle-là fit cesser l'autre.
Cela est plaisant, dit Tonton, qui ne pensoit plus à son affront; comment!
monsieur Minutin, les femmes de notaires courent donc le marché des filles du monde ?
Ce mot-là fit élever le mari comme une soupe au laif, il vouloit se jeter sur sa femme ; mais M. et Madame Dubois, qui avoient peur du scandale à cause de. la police, se jettent sur lui, et vous le prennent à brasse-corps, qu'il ne pouvoit plus que remuer la langue , qui disoit les plus belles choses du monde.
A la fin, pourtant, il s'apaise petit à petit, parce que Madame Dubois lui remontre en douceur qu'il a tort encore plus que sa femme, qui n'étoit là que pour la première fois , tandis qu'il y venoit tous les jours avec le tiers et le quart.
Pour toute conclusion du bacanal, on
rapporte du vin , et on fait boire l'homme et la femme pour les repatrier ensemble.
M. Bordereau dit son nom à M. Minutin , et offre de lui faire plaisir à la douane et ailleurs, quand il aura besoin de son coffrefort. Ne prenez point d'ombrage de tout ceci, Monsieur Minutin, dit mon bourgeois; car, en vérité, il n'y a pas de mal. J'ai vu avant-hier Madame votre épouse, pour la première fois, par hasard, à la comédie; nous avons parlé de TOpéra-Comique, et elle m'a fait l'honneur d'en accepter une partie. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire agréer le souper que vous avez jeté par terre, mais il en faut commander un autre, car apparemment vous avez faim. — Oh ! point du tout. Monsieur, dit le notaire ; mais c'est qu'en vérité , si on vient à savoir cela, je suis tout à fait perdu dans le corps. — N'ayez pas peur, allez. Monsieur, dit Madame Dubois ; je ferai en sorte que Mademoiselle Tonton et sa camarade n'en parlent point. Je sais comment je m'y
prendrai pour les faire taire ; à Pégard du milord, c'est un baragouineux qu'on ne croira pas , quand une femme comme moi parlera tout au contraire de lui.
Le milord et les deux filles étoient déjà ^entrés dans le cabinet , sans s'embarrasser du notaire, quand ils avoient vu que le grabuge s'apaisoit, et Mademoiselle Tonton, qui n'avoit non plus de fiel qu'un pigeon, trouvoit que le souper de quatre étoit excellent pour trois.
Le nouveau souper venu, on se mit à table ; et comme il n'y avoit plus rien à dire en particulier, La Fleur et moi on nous fit servir , et c'est là que s'est fait la conversation et l'accommodement que vous allez voir.
J'avois écrit cela, comme le reste, à ma manière;* mais comme chacun parloit à son tour, cela faisoit un embrouillamini de ditil, répondit-il, répliqua-t-il, ajouta-t-il, coritinua-t-il , de façon que je n'y connoissois rien moi-même ; cela m'embarrassoit beau-
coup ; mais mon écrivain du Charnier m'a donné une ouverture pour éviter l'embrouille : c'est de coucher sur le papier ce discours-là par demandes et par réponses, tout comme quand on vous parle à la comédie, et c'est ce que je vais faire; retenez bien seulement qu'ils ne sont que trois qui parlent, parce que la chambrière, La Fleur et moi, nous écoutons sans soufifier le mot.
Voilà comme cela a commencé par M. Bordereau.
M. Bordereau. En vérité , Monsieur Minutin, je suis charmé d'avoir fait la connoissance d'un homme comme vous ; je me ferai toujours un vrai plaisir de vous obliger.
M. MiNUTiN. Monsieur, vous me faites bien de l'honneur; j'accepte, de tout mon cœur, vos offres de service. Le temps est si dur, qu'on ne peut se soutenir sans le secours de ses amis, et surtout dans nos charges ; c'est pourquoi nous voyons tant de mes confrères faire la culbute.
M. Bordereau. Cela est vrai, au moins, ce que vous dites, Monsieur Minutin •, mais aussi on dit que vous le prenez sur un ton si haut
M. Minutin. Comment voulez -vous faire autrement? Ne faut-il pas soutenir noblesse ? Savez-vous ce qui nous tue ? C'est la dépense de nos femmes.
Madame Minutin. Mon petit nez, je ne dois pas être comprise dans le nombre.
M. Minutin. Tout comme une autre, Madame Minutin, tout comme une autre.
Madame Minutin. Voudriez -vous que j'allasse comme une procureuse?
M. Bordereau. Fi donc !
M. Minutin. Il faut aller selon son état ; il semble que vous ne vous souveniez plus de ce que nous avons été.
M. Bordereau. Je serois bien aise de savoir cela, si cela ne vous faisoit point de peine.
M. Minutin. Point du tout; je ne suis
point de ces gens qui cachent ce qu'ils ont été, après avoir fait fortune.
M. Bordereau. Cela est bien glorieux pour vous. Pardi, contez -nous donc un peu votre histoire, Monsieur Minutin; je parierois cent pistoles qu'elle nous feroit rire.
M. Minutin. A la bonne heure; je vais donc vous exposer
Madame Minutin. Non, non, laissezmoi exposer à monsieur
M. Bordereau. Oui, je crois que ce sera plus drôle, de la part de madame.
M. Minutin. Il faut donc la laisser jouir de ses privilèges, au désir de la coutume de Paris.
M. Bordereau. Je vous aime de cette humeur, Monsieur Minutin. . . Je crois que nous ferons de bonnes afifaires ensemble; car je suis quelquefois un croustilleux corps, tel que vous me voyez. Allons, à nos santés !
aussi bien , c'est trop parler sans boire. Du vin, comme de l'^au! Commencez, Ma-
dame, s'il vous plaît; j'écoute de toutes mes oreilles.
Madame Minutin. C'est au hasard que nous devons notre fortune : avant mon mariage, je n'étois qu'une simple grisette, fille de boutique chez une marchande de modes de la rue Saint-Honoré. J'ai, comme vous voyez, un visage assez mettable ; c^étoit toute ma ressource. M. Minutin était alors chancelier de la basoche. Fille de boutique et clerc font volontiers connoissance. A la première vue de monsieur, l'amour fit évanouir les espéranees de fortune que j'avois, fondées sur mes attraits.
Tous deux libres, et n'ayant à rendre compte de nos actions à personne, nous nous crûmes en droit de disposer pleinement de nous. Je plantai là ma marchande, il fit banqueroute à la basoche, et le Portà-l'Anglois vit allumer le flambeau de notre hyménée.
M. Bordereau. C'étoit, ma fw, bien s'y prendre.
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Madame Minutin. Les agréments dont nous étions, pour ainsi dire, pétris l'un et l'autre, ne nous faisoient pas vivre plus à l'aise.
M. Bordereau. Cela se peut-il ?
M. Minutin. Rien n'est plus certain.
M. Bordereau. Si je vous avois connu dans ce temps-là, vous n'auriez pas été si en peine; je vous aurois fait avoir une belle et bonne commission, et vous seriez peutêtre comme moi à présent. Je n'ai pourtant jamais été marié; mais c'est que je me suis poussé d'un autre côté.
M. Minutin. J'étois trop jaloux de ma femme pour en faire une ressource; j'eus recours aux expédients; quelques-uns me réussirent, d'autres me manquèrent. Je me fis enfin solliciteur de procès. Un usurier se réfugia chez moi, avec ses larcins; je les recueillis l'un et l'autre : on instruisoit le procès du fugitif, quand une voisine babillarde le décela. La justice se transporta dans mon domicile , s'empara de l'homme,
et me laissa les effets. L'accusé mourut en prison, et comme, à sa mort, il avoit gardé le tacet, je me trouvai habile à succéder.
M. Bordereau. Ah ! ah ! il est bon là ; c'étoit un modèle de conduite pour les dépôts.
M. MiNUTiN. Ma femme ayant toujours eu de Tambition, pour la satisfaire, j'entrai dans le corps brillant des notaires de Paris.
M. Bordereau. Que cela est louable !
M. MiNUTiN. Oui, mais elle me ruine par une dépense excessive. Considérez son vêtement; est-ce celui d'une bourgeoise ?
Madame Minutin. Ah! je demande réparation pour le corps.
M. Bordereau. Bon, on en a bien besoin ; est-ce qu'on ne sait pas qu'une notaresse n'est pas une bourgeoise ? D'où venezvous donc, pour ne pas savoir cela.
Monsieur Minutin ?
Madame MiNUTiN. Il n^a jamais su tenir son rang.
M. Bordereau, Oh ! notre ami , il ne faut ;pas se laisser manger la laine sur le dos. Quelque jour, je vous conterai un différend que j'ai eu avec un de nos Recteurs, Oh ! dame, je lui fis bien voir, en plein bureau, que son encre n'étoit pas reluisante : il ne faut pas se jouer à nioi ; quand une fois je m'y mets, je ne suis pas tendre.
M. MiNUTiN. Ce n'est pas tout à fait Pair dont elle se met qui me fait de la peine ; c'est qu'elle voit un certain monde qui ne me plaît pas.
M. Bordereau. Ah ! cela est tout diffé^ rent.
Madame Minutin. Eh! mais, mais. Monsieur Minutin, vous vfy pensez pas ; je ne puis me renfermer ni' dans ma famille, ni dans la vôtre; nous n'en connoissons pas.
Je fraye avec les gens de ma volée. M'a-t-on jamais vue, p:.r exemple, vcwis faire l'affiroiït
de me fauftler avec des procureuses, des
avocates ?
M. MiNUTiN. Je sais que vous ne vous
encanaillez pas; je ne me plains pas des
gens que vous voyez; ce n'est que de k
façon de les voir.
M. Bordereau. Oh ! c'est autre chose.
Madame Minutin. Qu'a donc de répréhensible ma manière d'agir ?
M. Minutin. Comptez -vous pour rien d'aller scandaleusement aux spectacles et aux promenades avec des mousquetaires et des abbés ?
M. Bordereau. Celui-là est un peu fort.
M. Minutin. Paroître en public avec des gens de cette espèce, c'est vouloir se décrier à plaisir , et nous sommes solidaires en réputation.
M. Bordereau. Il a raison.
M. Minutin. Voyez-les au logis, Madame, voyez-les au logis.
M. Bordereau. Il y a encore quelque
chose à dire à cela ; mais cela viendra avec le temps. Avez-vous encore quelque chose sur l'estomac ?
M. MiNUTiN. Monsieur Bordereau, vous êtes mon ami ?
M. Bordereau. Touchez là.
M. MiNUTiN. Il faut donc vous ouvrir mon cœur. Je ne suis rien moins que jaloux ; mais je suis ruiné. J'en impose encore au public par un faste éblouissant; mais, dans peu, on me verra donner du nez en terre.
M. Bordereau. Eh bien ! mon ami, nous vous soutiendrons.
M. MiNUTiN. Je n'aurois pas tout à fait besoin du secours de mes amis, si Madame Minutin vouloit associer sa pratique à la mienne.
M. Bordereau. Ah ! ah ! est-ce qu'on passe aussi des actes par-devant Madame ?
Madame Minutin. Que voulez -vous ' dire?
M. Minutin. Vous m'entendez : votre
pension ne peut suflSre pour vos plaisirs et vos .habits; il faut bien qu'il vous vienne de l'argent de quelque autre part.
Madame Minutin. Mais je gagne beaucoup au jeu.
M. Bordereau. Cela se peut sans miracle.
M. Minutin. D'accord ; mais quand la femme donne à jouer, il ne reste ordinairement au mari que les vieilles cartes et les cornets.
M. Bordereau. Ne parlons pas de cela.
M. Minutin. Tenez, Madame Minutin, je ne suis plus jeune, et, à certain âge, on se défait de beaucoup de préjugés. Faisons bourse commune : mettez le produit de vos actes dans Vesquipot.
Madame Minutin. Mais, Monsieur Minutin
M. Bordereau. Vous y perdriez peutêtre; il faut que l'étude du premier étage aille mieux que celle du rez-de-chaussée.
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On peut trouver une fafçon de vous accor^ der: rapportez en caisse le produit des deux études, et M. Minutin fera la dépense de la maison.
M. Minutin. Il n'est rien que je ne fasse pour soutenir l'honneur du corps. Y consentez-vous, ma femme ?
Madame Minutin. Soit.
M. Minutin. Ah ! que je vais bien mor* guer mes confrères.
M. Bordereau. N'allez pas garder minute de cet acte-là, au moins. Pour peu qu'une bourgeoise fut passable, elle auroit bien l'ambition de parvenir aux honneurs du tabellionnat. Au reste, Monsieur Minutin, mon ami, comptez toujours sur moi. Il faut qu'au premier jour j'aille sans façon manger votre gigot.
M. Minutin. Nous ne vous ferons pas Taffront de vous faire manger avec les clercs.
Quand tout fut arrangé de la manière que je viens de le dire, il étoit une heure
OUILLAIIME 107
après minuit, ce qui fit que M. Bordereau demanda la carte, qu'il paya tout de suite sans marchander ; Madame Dubois lui demanda si c'étoit lui ou ce monsieur qui payeroit les débris des bouteilles, des verres et des assiettes cassées. Plaisante gueuserie, dit M. Bordereau, pour en aller étourdir la tête de cet honnête homme! Combien faut-il pour tout cela ? — En conscience, répondit Madame Dubois , cela vaudroit cinquante francs pour un autre; mais, comme c'est vous qui payez, je me contenterai de deux louis, et c'est le prix courant ; vous concevez bien que je ne gagne rien làdessus.
M. Bordereau allonge deux louis, on monte dans l'équipage, et je remène tout le monde, chacun chez eux.
Du depuis, j'ai souvent mené Madame Minutin et M. Bordereau, à sa petite maison au faubourg Saint-Antoine, où M. Minutin venoit les trouver le soir; jusqu'à ce qu'un beau matin mon bourgeois fit un
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trou à la lune, dont il a emporté à mon maître près d'un mois de louage de son remise, et ce qu'il me donnoit pour boire.
Je crois que M. Minutin Test allé trouver, car il a déménagé sa boutique, si tellement qu'il n'y a laissé que des paperasses.
HISTOIRE
des bonnes fortunes de M, le chevalier
Brillantin.
Un de mes amis , qui étoit cocher bourgeois, me proposa un jour d'entrer au service de M. le chevalier Brillantin, pour mener sa diligence, et je donnai là-dedans, parce que je ne savois pas ce qu'en vaut Faune. C'est la plus fichue condition qu'on puisse imaginer.
Je me souviendrai toujours qu'un matin, qu'il y avoit tout plein de créanciers dans son antichambre, il donna des coups de bâton aux uns, des coups de pied dans le cul aux autres , de façon que , comme par son commandement j'avois aidé à les mettre dehors, ils se mirent cinq ou six , après moi, dans la rue, où ils m'équipèrent
IIO MONSIEUR
en enfant de bonne maison ; cela fit qu'avec les coups de plat d'épée qu'il me donnoit en particulier, je le laissai là ; et puis affûtetoi, mène les chevaux qui voudra.
Dans les commencements que j'étois à son service, je ne savois pas encore le trantran de son allure ; c'est pourquoi, une fois qu'il sortoit de TOpéra et qu'il y avoit bien du monde à la porte, il me dit tout haut :
Chez la marquise. — Quelle marquise?
lui dis-je. — Chez la marquise où j'ai dîné, répondit-il. — Ah I ce lui fis-je, dans la rue de la Huchette ! je sais où c'est. Cette réponse fît rire tout ce qui étoit là ; et si pourtant , on ne savoit pas que c'étoit une couturière: ça n'importe, en descendant du carrosse il me promit vingt coups de bâton, quand nous serions à la maison; je ne les ai pas comptés, mais si je l'avois laissé
faire, du train qu'il y alloit la peste!....
mais ça m'apprit à vivre. Le lendemain, le valet de chambre et le laquais me dirent son allure, et je n'y fus plus attrapé.
M. le chevalier avoit trois ou quatre femelles, tant coëfFeuses *'que couturières et autres, dont il faisoit des marquises et des comtesses dans le monde; leurs appartements étoient toujours au quatrième étage.
Il n'y a pas de tapissier qui sache mieux meubler une chambre que lui , et à peu de frais. D'une tapisserie de l'histoire de Bergame, il vous en fait une haute lisse, et de chaises de paille, des fauteuils de damas; les habits et les diamants ne lui coûtent pas plus : on peut dire que c'est un bel instrument que sa langue.
Du reste, il en fait acroire à tout le monde, et quelquefois il joue des jeux si drôles, qu'on ne peut pas s'empêcher de rire ; vous allez voir.
Un soir qu'il soupoit au faubourg Saint- Germain, avec plusieurs de ses amis, La Roche, son valet de chambre, va l'avertir, au milieu du souper, que je suis en bas avec son petit carrosse gris et ses chevaux de nuit. Aussitôt il dit tout bas, que toute la
table l'entendit, à un de ces messieurs, qu'il va à un rendez-vous, et qu'ils n'ont qu'à toujours se réjouir, en l'attendant, parce qu'une petite heure fera son affaire.
Il monte , en me disant : Au Marais, à toutes jambes-, et je le mène à l'ordinaire, grand train; mais il me fait arrêter au bout de la rue, pour me dire d'aller, au pas, à la Place aux Veaux.
Quand nous y sommes arrivés, il descend pour regarder de quel côté venoit le vent; moi, je ne savois ce que cela vouloit dire ; comme il vit qu'il ne ventoit pas, il se mit à taponner toute sa frisure, à se peigner avec ses doigts, en un mot, à s'ébouriffer tout au mieux; après, il se déboutonne, puis se reboutonne tout de travers; il déroule ses bas, chiffonne ses manchettes, ôte le bouton d'une, se met du rouge au bout du nez, arrache sa mouche du front, se marche sur les pieds ; enfin, il se met comme en revenant du pillage.
Quand cette farce -là eut duré environ
une demi -heure, il remonte et m'ordonne d'aller doucement jusqu'à cent pas de la maison où étoient ces messieurs, et d'entrer dans la cour à toute bride. Son laquais, La France, m'a dit qu'il étoit arrivé dans la chambre tout essoufflé, et qu'il avoit dit à ses amis que ça n'avoit pas été sans bien de la peine, comme il y paroissoit, qu'il étoit venu à bout de la petite duchesse.
Il a fait cent tours pareils , qu'on prenoit pour argent comptant ; mais il lui arriva , une fois, une vilaine catastrophe avec une vraie présidente de campagne ; c'est la bonne fortune la plus relevée qu'il ait eue, si tant est qu'on veuille l'appeler bonne fortune, à cause de la façon dont cela tourna. Si elle avoit bien fini , M. le chevalier n'auroit pas manqué de s'en vanter, et puisqu'il faisoit de ses couturières des duchesses, il auroit fait de Madame la présidente au moins une impératrice.
Après tout , c'étoit aussi belle catin que beau robin , car Madame la présidente lui
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ressembloit presque pour les façons. Elle avoit été quelquefois à la cour, quand tout le monde y va voir jouer les eaux à la Saint- Louis, et à la procession des cordons bleus.
Avec ça que comme elle avoit vu des duchesses de condition, et autres, à TOpéra ou ailleurs , elle en avoit pris les manières aisées.
Ils se faisoient donc accroire tous les deux que des vessies étoient des lanternes, en sorte que Madame la présidente promit de venir souper, un soir, à la petite maison de M. le chevalier : elle auroit bien voulu que c'eût été à la sienne à elle-même, car elle étoit outillée de tout ce qu'il faut pour les rendez-vous, mais elle Tavoit prêtée à une de ses amies qui faisoit comme si elle avoit été à elle.
Madame la présidente arriva la première, comme cela se pratique aujourd'hui, et quand M. le chevalier fut venu , ils se mettent à souper tête à tête , comme des fourbisseurs. Pour moi, après avoir bu deux
GUILLAUME Il5
coups d^une main et autant de l^autre, je vais chercher à roupiller un somme, dans le jardin, à la belle étoile.
Il y avoit près d'une heure que je tapois de l'œil au mieux , quand je m'entends réveiller par deux voix qui peurloient auprès de moi; on voyoit clair comme dans un four, mais je reconnus bien la parole de M. le chevalier qui assuroit Madame la présidente qu'il n'avoit aimé personne comme elle. Chevalier, lui répondoit-on , vous hasardez beaucoup ; un homme aussi répandu que vous l'êtes a dû ressentir de grandes passions. — Il est vrai, reprenoit mon maître, et je ne suis pas assez sot pour en disconvenir; mais je vous jure, en honneur, que je n'ai jamais été aussi vivement amoureux que je le suis à cette heure. — Et voilà justement, dit la présidente, ce que j'appréhende; vous n'ignorez pas, chevalier, que je suis veuve, et encore assez jeune pour appréhender de compromettre ma réputation. — Je vous jure, reprenoit mon maître,
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qu'elle ne court aucun risque avec moi, et que je saurai la ménager. Allons, ma reine, plus de résistance; rendez-vous aux empressements du plus amoureux de tous les hommes.
La conversation finit là pour un petit bout de temps; car, un moment après.
Madame la présidente dit, à moitié bas :
Eh! mais, chevalier, vous n'y pensez pas?
Vous me prenez apparemment pour une grisette Vous n'avez nulle considération Otez-vous, cela est horrible
C'est malgré moi, je vous assure Vous
m'assommez Vous aviez bien raison de
dire que ma réputation ne couroit point de
risques avec vous Retournez d'où vous
venez Vous êtes un insolent On n'en
use pas ainsi avec une femme de ma qualité.
Je m'aperçus bien que la présidente s'étoit dépêtrée de M. le chevalier, car elle demanda son carrosse, et malgré tout ce que put faire mon maître, elle monta dedans, et le laissa là avec sa courte honte.
Cette affaire-là lui fit bien de la peine , et comme il avoit, outre cela, besoin d'argent, nous allâmes auprès d'Orléans , où il a voit des lettres pour en ramasser. Il y avoit dans le village une jeune fille, fort jolie, qui avoit demeuré à Paris fort long temps , avec sa marraine qui Tavoit prise en amitié auprès d'elle ; mais comme elle étoit venue à mourir, Javotte étoit retournée avec sa mère, pour rester dans le pays, ce qui ne lui plaisoit guère.
La Roche , qui étoit au fait de la commission, tourneviroit cette jeunesse, pour la faire tomber dans les filets de son maître ; il lui avoit fait accroire que si elle vouloit l'épouser en mariage, il demanderoit son congé de valet de chambre , pour être concierge du château, ou pour aller vivre à Paris à louer des chambres garnies.
La fille qui étoit fûtée, aimoit mieux l'un que l'autre, parce qu'à Paris on a une bien meilleure liberté que non pas à la campagne. Avec tout cela, elle voyoit bien
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qu'il avoit peut-être envie de l'attraper, ce qui faisoit qu'elle ne croyoit pas la moitié de ce qu'il lui disoit. Je voyois bien la manigance de La Roche; j'avois envie de découvrir à Javotte la mèche du panneau où on vouloit la faire tomber; mais j'avois peur aussi que, si cela venoit à être su de M. le chevalier, je luipayerois tôt ou tard. J'étois donc bien embarrassé comment m'y prendre; quand, un beau jour que j'étois dans le parc, à faire je ne sais pas quoi, je vis passer la Javotte et La Roche qui alloit après elle ; je les suis à pas de loup, jusqu'à un petit endroit où ils s'assirent sur l'herbe; je me cache derrière un buisson, d'où j'entends toute leur conversation, que voilà, comme je l'ai retenue, en propres termes, mot à mot.
La Roche lui disoit : Pourquoi ne vouloir pas croire ce que je vous dis des bontés que mon maître a pour moi ? Il ne me laissera jamais manquer de rien, et il me disoit encore hier que si j'avois le bonheur de vous
GuaxAimE 119
épouser^, il ne prétendoit pas que je me retirasse de son service, comme j'en avois formé le dessein : le sien est que vous demeuriez ici, dans le château; votre logement est marqué, c'est dans l'aile gauche, du côté du petit bois, parce qu'il trouve qu'il est nécessaire que je sois logé auprès de lui, et naturel que vous soyez avec moi. Cependant nous aurons une chambre séparée, afin de me trouver plus à portée de mon service, et pour ne pas interrompre votre repos, quand, par hasard , dans la nuit, il aura besoin de moi. — Ces mesure&-là, répondit Javotte, qui voyoit bien ce qui en étoit, sont bien prises ; je crois que qui les dérangeroit vous feroit grand dépit. — Ce ne seroit, répliqua La Roche , que par rapport à M. le chevalier, qui mérite toutes sortes d'attentions; si vous saviez jusqu'où s'étendent ses bontés pour moi, avec quelJe amitié il m'assure qu'il veut travailler à ma
fortune Vous voirez, vous verrez de
quel air il s'y prendra*, je suis persuadé que
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VOUS en serez surprise. — Point du tout, dit Javotte, je m'y attends, et que vous la méritez cette fortune , par toutes vos complaisances ; mais dites -moi une chose : si je deviens votre épouse, ne faudra-t-il pas que je fournisse aussi mon contingent de complaisance? — Je crois vous entendre, répondit le valet de chambre en riant un peu -, celle qu'il pourroit exiger de vous ne doit vous causer aucune inquiétude par rapport à moi. Et quoique je vous aime chèrement, j'ai trop de bon sens pour donner dans l'erreur commune. Non, non, je ne suis pas assez fat pour me mettre en tête que vous ne puissiez plaire qu'à moi. Un homme seroit ridicule de vouloir que sa femme ne fut belle qu'à ses yeux. — Ah ! je vous entends, répondit Javotte, vous seriez homme à vous prêter à certains petits desseins que M. le chevalier pourroit avoir sur ma personne. — Ayez meilleure opinion de moi , répliqua vitement La Roche. Cependant je crois qu'on peut, sans pécher contre
l'exacte bienséance, ne pas s'arrêter à cent petitesses qui ne valent pas qu'on y pense , et sur lesquelles cependant le commun des maris se gendarme. Je m'explique : je vous suppose mariée; M. le chevalier vous a vue; il sait que vous êtes belle, il le verra de plus près quand nous serons unis. Je le connois pour un conteur de fleurettes, et c'est tout. Le bon seigneur n'en demande pas davantage : il vous cajolera sur votre beauté , sur vos agréments, que sais-je , moi ! sur mille choses qui le plus souvent échappent à un mari. Eh bien ! irai-je sottement me fâcher de ce qu'il est poli, galant ? de ce qu'il vous trouve de son goût ? Ce n'est pas ma faute.
Je ne lui ai pas dit, pas fait remarquer.
Entre nous, n'aurois-je pas mauvaise grâce . de faire le jaloux pour une bagatelle qu'il vous aura dite en passant ? bagatelle qui , en effet, n'en est qu'une qui ne porte nul coup, galanterie que vous dira le premier qui vous verra; car ce que je vous dis de
lui, je le dis de tout le monde. Les hommes f II
se sont fait une habitude de débiter la fleurette, et les femmes de s'en repaître avidement. Pourquoi s'opposer au torrent, à un usage établi et, pour amsi dire, généralement reçu? En vérité. Mademoiselle, ce seroit être ridicule de gaieté de cœur. Si j'en suis cru, je serai le maître, sur cet article, dans mon ménage. — C'est-à-dire, répondit Javotte, que vous comptez avoir toute l'autorité et me faire partager le déshonneur. — Le déshonneur! reprit La Roche, expression vague, que chacun interprète à sa manière , et que personne n'entend au juste , pour lui vouloir donner trop d'étendue. Je n'ai pas plus d'esprit qu'un autre ; mais un gros bon sens m'enseigne à faire peu de cas d'une chose d'elle-même si chimérique, qu'étant réalisée elle ne produit aucun mal effectif. Cependant il y a des gens assez sots pour s'en formaliser, et pour publier les visions qu'enfantent d'autres visions ; plus un homme fait voir clairement qu'il est un sot , moins il passe pour l'être.
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N'est-ce pas bien entendre ses intérêts?
Quoi ! parce qu'il a plu à quelques cerveaux creux de rendre les femmes dépositaires de ce qu'on appelle notre honneur, il faut crier au voleur, quand elles le laissent échapper ! On veut que j'aille publiquement demander raison d'un mal dont je ne me serois jamais plaint, si mon voisin, que la chose n'intéresse point du tout, ne s'avisoit pas de s'en formaliser pour moi. — Les maris de votre espèce, dit Javotte, devroient faire imprimer cette morale-là. — Pensez-vous, répliqua La Roche, que les femmes eussent tort de contribuer aux frais de l'impression? Elles y ont autant et même plus d'intérêt que nous. Je vais vous le prouver , ajoutat-il en retenant Javotte qui vouloit s'en aller, si vous voulez me prêter un moment d'attention.
Et sans attendre sa réponse il continua :
Quand nous vous avons confié la garde
de notre honneur, nous savions que vous le
défendriez mal, et par un raffinement de
sottise, oui, de sottise, c'est le terme convenable, nous avons mis en œuvre toutes les ruses dont on se serviroit contre un ennemi dont on connoîtroit la vigilance et l'intrépidité. Nous savions bien que vous succomberiez même à de moii;xdres efforts; mais nous avons voulu nous mettre dans le cas de vous faire les reproches que mérite votre impertinence. Nous faisons bien pis, à la honte de notre sexe plutôt que du vôtre.
Quand nous' vous avons vaincues, nous vous insultons en indignes vainqueurs:
nous nous réjouissons de votre défaite, comme si nous n'y perdions pas plus que
vous ; convenez donc. Mademoiselle —
En voilà assez , dit Javotte en s'en allant, e n'en veux pas entendre davantage.
La Roche vouloit encore la retenir; mais elle le rabroua de façon que je vis bien qu'il n'y avoit rien à faire pour lui ; c'est ce qui me fit prendre la hardiesse de lui proposer de la prendre en mariage pour moi tout seul.
Je n'attendis pas plus tard que le soir même, où je la trouvai seule, et tout à la franquette je lui lâche ce que j'avois sur le cœur à son égard : elle ne me met ni dehors ni dedans, de façon que j'avois bonne espérance, d'autant plus qu'elle n'étoit pas à savoir que j'avois quelque chose devant moi à Paris, des profits que j'avois épargnés en menant l'équipage; de sorte que ça faisoit un petit magot bien joli pour une fille qui n'avoit rien du tout.
Deux jours après, Mademoiselle Javotte, de sa grâce, me dit qu'elle alloit bientôt partir pour Paris avec sa mère, pour tâcher de trouver une bonne condition, et que si je veux les aller trouver là nous parlerons d'affaires.
Ce qui fut dit fut fait; le lendemain de
leur départ, je me mets à les suivre à beau
pied sans lance, après avoir demandé à M. le
chevalier de l'argent et mon congé; il me
donna l'un tout sur le tas, et je cours encore
après l'autre.