‹ Mémoires et réflexions du comte de Caylus: Imprimés pour la première fois sur le manuscritChapitre 7 sur 8 · MONSIEUR GUILLAUME · texte numérisé non relu

MONSIEUR GUILLAUME

Ça n'empêche pas que je ne rattrai mes gens à Montlhéry, d'où nous arrivoi à Paris, chez une blanchisseuse de ma coi noissance, où Mademoiselle Javotte et s mère furent bien reçues.

Comme on ne trouve pas des condition d'aucunes qu'il y a, dans le pas d'un cheva Mamzelle Javotte et sa mère furent un boi de temps sur mes crochets, que mon saii frusquin s'en alloit petit à petit; je propos le mariage pour tout de bon , et comme I mère voyoit bien que j'étois le fait de s fille, ça fut bâti en quinze jours. La bell< mère s'en retourna au pays après la noo et moi je trouve la condition duquel je va vous parler, et où notre femme entra par ] suite.

HISTOIRE

de Madame Allain et de M, l'abbé

Evrard.

Ce fut tout bonnement et par un cas fortuit du hasard que j'entrai au service de cette dame. Comme elle passoit un jour sur le Pont-Neuf, un fiacre accroche son équipage, si tellement fort, que son cocher tombe à bas, sans pouvoir remonter.

Comme j'étois là présent en personne, je m'offre à monter sur le siège; ce qu'elle accepte. Son cocher ne pouvant plus mener depuis sa chute , elle le fit son portier , [et moi j'ai pris sa place.

C'étoit une bien brave dame , veuve sans enfants, de quarante-deux ans environ, qui avoit été belle femme, et qui en avoit encore de beaux restes.

Il y avoit dans la maison M. l'abbé Evrard, qui conduisoit tout. Il étoit gras comme un moine , et cependant il ne mangeoit guère que des petits-pieds ; son visage étoit frais et vermeil comme une rose , à cause du bon vin de Bourgogne qu'il buvoit pour fortifier son estomac contre le bréviaire-, il n'y avoit jamais sur son habit ni sur son chapeau de castor la moindre petite ordure. Ah! c'étoit un homme bien propre !

Tout d'abord que je le vis, je le pris en amitié, car il avoit l'air d'un luron; mais j'ai bien trouvé à déchanter par la suite.

Quand on est nouveau venu dans une maison , on n'en sait pas le trantran ; cela fit qu'un jour je payai du vin au portier dont j'avois pris les chevaux, pour afin qu'il m'instruise de tous les tenants et aboutissants.

Il me dit donc que Madame Al lai n, c'étoit notre maîtresse, étoit la meilleure femme du monde , quand on ne la contra-

rioit point; parce que M. Pabbé lui avoit appris qu'il ne falloit pas qu'un domestique dise non quand le maître dit oul^ quand même le bourgeois auroit tort, parce que le valet est un impertinent quand il a plus de raison que son maître.

Pour ce qui est d'à l'égard de M. l'abbé, qu'il étoit, comme je le voyois bien par mes yeux, un gros compère qui avoit tant d'esprit , qu'il n'y avoit que Madame qui pût entendre quelque chose à ses discours ; il en faisoit à toute la maison, en manière de prône ou de sermon, les dimanches et fêtes, plutôt que d'aller à la paroisse , parce que M. Evrard disoit que les prêtres de là ne savoient pas la bonne religion comme il faut.

Que Madame Barbe, la gouvernante autrefois de Madame AUain, ne faisoit presque plus rien dans la maison, à cause qu'elle étoit vieille, que de porter tous les matins un bouillon à M. Evrard, et de lui faire son chocolat, quand il étoit levé, et son café de

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l'après-dînée; et que madame ne vouloh pas qu'elle fît œuvre de ses dix doigts, que pour son service à lui.

Que Mademoiselle Douceur, la fille de chambre, faisoit tout ce qu'il falloit aux environs de madame, excepté de bassiner le lit de M. Tabbé, l'hiver, qu'il faisoit froid, et de lui mettre ses moines à côté de ses jambes, et sa boule d'étain pleine d'eau chaude aux pieds, quand il étoit dans le lit.

Que M. Coulis, le cuisinier, avoit ordre de faire tout de son mieux en fricassées, et surtout en soupes; parce que M. l'abbé disoit, à chaque bout de champ , que le bon potage faisoit le bon estomac.

Qu'il n'y avoit pas pour le présent d'oflScier en confitures , à cause qu'on avoit renvoyé le dernier qui ne faisoit pas son métier comme M. Evrard le vouloit, qui s'y connoissoit mieux que lui. On en avoit mandé un de Tours et un de Rouen, pour voir à qui feroit le mieux des deux.

En fin finale, qu'il falloit que tout le monde obéît à M. Tabbé, qui n'en faisoit qu'à sa tête, comme les bonnetiers, dans la maison où il étoit maître de tout, jusqu'à manier l'argent de la daronne, sans compte ni mesure.

Quand je fus bien instruit de tout cela, je m'arrange là-dessus, de façon que j'obéissois plutôt à Monsieur qu'à Madame.

Malgré tout cela, je manquai pourtant d'en sortir. Un jour que j'avois un peu viné, j'avois mené M. Evrard, pour prendre l'air, dans les allées de Vincennes. En revenant* comme je voulois passer plutôt qu'un autre à la porte Saint- Antoine, nous accrochons tous les deux, pas bien fort pourtant, mais assez pour réveiller M. l'abbé qui sommeilloit dans le carrosse.

Il ne fut pas plus tôt arrivé à la maison, qu'il alla dire à Madame que j'étois un brutal qui ne savoit pas mener, et qu'il ' falloit en prendre un plus doux.

Moi, qui ne savois rien de rien, je fus

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bien étonné quand Madame me fait appelé pour me signifier qu'il faut que je fasse moj paquet pour le lendemain, qu'elle prendra un autre cocher.

Je ne pus m'empêcher de demander h raison pourquoi. Et M. Pabbé me répon< que c'est pour m'apprendre à ne pas accro cher, au risque de faire tuer le monde, ; cause que je suis un ivrogne qui pue le vil d'une lieue.

J'étois fâché de sortir pour un si chéti sujet; mais enfin on ne reste pas chez 1 monde malgré eux. Le lendemain, comm* je vas pour monter à l'appartement d M. l'abbé et recevoir mon argent, voiL ma femme qui vient m'apporter du linge j rechanger , et je lui conte mon histoir»

dans la cour, que M. Evrard nous voyoi par la fenêtre. Madame Guillaume se mit i pleurer de me voir sur le pavé ; moi je console de mon mieux, et je vas che:

M. Evrard pour toucher mes noyaux.

Mon compte étoit tout prêt. Comme j(

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mettois mon poussier dans ma poche, M. Tabbé me fait la grâce de me dire :

Quelle est cette jeune femme à qui vous parliez dans la cour ? — Monsieur, vas-je lui répondre, c'est la mienne. — Vous êtes donc marié? ce fit-il. — Oui, monsieur; vous n'êtes pas à le savoir, lui fis-je. — Oh ! cela change la thèse : il faut avoir de la commisération pour les gens qui ont de la famille. Combien avez-vous d'enfants ? — Celui ou celle qui va venir, lui répondis-je, ce sera le premier. — C'est une raison de plus qui engage ma charité à demander grâce pour vous, dit-il; l'état dans lequel se trouve votre femme, et la misère où vous vous verriez peut-être bientôt plongé, étant sans condition, me font oublier vos sottises : allez, retournez à votre devoir, j'obtiendrai votre pardon. Votre femme demeure-t-elle dans le quartier? — Tout au contraire, monsieur, lui répondis-je ; elle est vraiment bien loin. — Mais, continuat-il, elle doit être fatiguée de venir de si

loin ? Je crois qu'il y a, ici dessus, une petite chambre où Ton pourroit la loger ; elle sera plus à portée des secours que son état exige. La charité de Madame Allain s'étend sur toutes sortes de sujets indistinctement -, mais il est naturel que ses domestiques soient préférés : je vais lui demander le loganent de votre femme; faites toujours apporter ses petits meubles, en attendant.

Je demeurai si ébaubi, en voyant tant de bonté, que je restai comme orne statue qui ne souffle pas , sans pouvoir le remercier.

Dans le temps que je raconte tout cela à Madame Guillaume , notre maîtresse nous fait venir tous les deux devant elle.

Après bien des questions, et des oui^ et des non, à cause que Madame Allain n'avoit jamais voulu avoir de ménage chez "elle, enfin il fut arrêté que ma femme coucheroit dans la petite chambre , au-dessus de M. Tabbé, et moi dans la mienne, à Pordinaire, sur l'écurie.

Il me parut, à quelques paroles que dit

Mamzelle Douceur , qu'elle n'étoit pas bien contente de voir Madame Guillaume dans la maison ; mais comme on ne lui demandoit pas son avis, c'étoit à elle à se taire. Cela n'empêcha pas notre femme de venir s'y installer quelques jours après, et ce qui fit encore plus de peine à la chambrière, c'est que M. Pabbé fit manger Madame Guillaume à l'office ; et puis, quand elle fut près de son terme, on lui en portoit dans sa chambre, à cause qu'elle pouvoit se blesser en montant ou en descendant; de façon qu'elle étoit bien choyée.

J'étois si aise de voir toutes ces bonnes manières, que je me serois mis dans la glace pour Madame, et dans le feu pour M. l'abbé, qui prenoient tant de soin de ma femme et de son fruit, qui fut une petite fille, qui vint un peu plus tôt que madame Guillaume ne croyoit-, cela fit que Madame AUain ne lui donna qu'une petite layette de rien, au lieu d'une plus belle -, mais M. l'abbé dit à Madame Allain qu'il n'y avoit pas

grand mal, parce que Pautre serviroit pour le premier enfant qu'auroit notre femme.

Tout alloit le mieux du monde dans la maison, où chacun étoit content, à l'exception de Mamzelle Douceur, qui me lâchoît toujours quelques brocards en passant, sur Madame Guillaume et M. Tabbé. A la fin, pourtant, cela me mit martel en tête; de sorte que je me mis à les espionner pendant longtemps, sans rien voir de ce que disoit Mamzelle Douceur, que je vis bien qu'elle n'étoit qu'une bavarde.

Un beau jour, elle crut avoir ville gagnée en m'apportant une lettre d'amour de M. l'abbé, à ce qu'elle disoit, et qu'elle avoit vue tomber de la poche de ma femme ; elle me la lut plus d'une fois, depuis un bout jusqu'à l'autre, sans y rien comprendre de ce qu'elle vouloit qui fut dedans contre mon honneur ; et vous allez voir, qu'à la vérité, il n'y avoit rien du tout de cela, car voilà que je vous la mets devant les yeux.

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« Ma très<hère sœur,

« Je goûte enfin, avec une entière suavité, le fruit de la nouvelle vie dont j'ai eu le bonheur de vous enseigner la pratique ; et vous êtes prête d'entrer dans la perfection dont je vous ai vanté les douceurs ineffables. Je m'aperçois aussi, avec plaisir, que vous n'avez plus ces sécheresses, dont la privation ne vous causoit, autrefois, que d'imparfaits embrasements de cœur ; sécheresses qui nous faisoient mutuellement désespérer de parvenir jamais à cet état de béatitude qui fait la récompense de la vie unitive, dont nos plus grands et nos plus profonds docteurs nous font un si beau portrait ; cependant comme je crois, et que je sais, par ma propre expérience, qu'il est bon quelquefois de s'éloigner des principes généraux, je ne saurois trop vous répéter que pour faire cesser ces cruels combats qui vous font ressentir encore les violentes secousses des tribulations intérieures, il faut un pea s'é-

carter du contemplatif, sans cependant le perdre de vue , pour donner quelque chose de plus à Tactif. Coopérez donc dorénavant avec moi, ma très-chère sœur, à la perfection de ces douces extases , dont votre tiédeur vous a privée jusqu'à présent, malgré les soins que je me suis donné pour vous les faire goûter dans leur entière plénitude. »

Que trouvez-vous donc à cela ? dis-je à Mamzelle Douceur, quand elle eut fini de lire. Il n'y a pas là-dedans un seul mot de ce que vous voulez me faire accroire. Cest vraiment un bel et bon sermon, et vous voulez que je me plaigne de ce que M. Tabbé veut bien prôner notre femme ? Non ferai, ma foi! au contraire, je lui en aurai obligation, toute ma vie vivante. — Ah! puisque vous le prenez si bien , répondit-elle, il faut vous en donner encore un paquet; vous m'avez Pair de le bien porter, pauvre Monsieur Guillaunie ! Que vous avez l'esprit bouché ! vous n'entendez donc pas ce que ces

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termes^Ià veulent dire pour votre honneur ?

— Pour mon honneur ? répondis-je. Vous avez donc la berlue à Tesprit ? Allez , allez , Mamzelle Douceur , tant qu'on ne parlera que comme cela à ma femme, je n'ai pas peur de loger à l'enseigne defen tenons. — Tant mieux pour votre femme et pour votre repos;, Monsieur Guillaume, me dit -elle; mais si vous ne comprenez rien à ces motslà, Tabbé les lui fera bien entendre. Le scélérat! je ne sais à quoi il tient que je ne rétrangle : c'est indigne ! après ce qu'il

m'avoit promis Et tout de suite elle s'en

va en jetant quelques larmes, qui ne laissèrent pas que de me donner à penser que M. l'abbé lui avoit peut-être promis plus de beurre que de pain.

J'ai eu cette idée-là dans la pensée pendant plus de huit jours; mais une chose que j'aperçus, au bout de ce temps- là, me fit venir toute autre chose dans l'esprit, tant sur elle que sur Madame Guillaume.

Un matin que j'étois dans mon grenier à Tavoine, pour la remuer, comme c'est la manière dans les cochers, pour empêcher qu^elle ne s'échauffe , je vis de dedans un coin, où j'étois par la fenêtre, M. Evrard qui étoit en robe de chambre auprès du lit de Madame, et qui lui parloit de bien près à Toreille, de façon que je ne voyois pas leurs mains, ni à Tun ni à Tautre; cela fit que je me douta de quelque chose, avec autre chose d'une autre fois, qu'il raccommodoit la jarretière de Madame, couchée sur sa duchesse.

Cela me donna de la curiosité de voir mieux; mais comment faire? On pouvoit me voir par la fenêtre. Je songe en moimême que Madame m'avoit ordonné d'aller, tous les matins, savoir si elle se serviroi t de ses chevaux. C'étoit une bonne invention pour me couler chez elle, comme je fis tout bellement. Je ne rencontre âme qui vive jusqu'à la porte de la chambre, qui étoit entre-bâillée ; de façon que je ne

voyois d'un œil , dans un miroir vis-à-vis , que la moitié de ce qui se passoit sur le lit ; mais en récompense j^entendois tout ce qui s'y parloit, et c'étoit Madame AUain qui, dans ce temps-là, disoit à M. Evrard : A quoi, mon cher abbé, dois-je attribuer la froideur, pour ne pas dire Tindifférence , que vous me faites éprouver depuis quelque temps ? — Moi, froid ! moi, indifférent ! répondit-il; je ne fiis famais plus épris, plus charmé, et plus en état de répondre aux bontés dont vous m'accablez. Et il falloit que cela fut comme il le disoit, car ils ne parloient plus , ni Tun ni l'autre, que par des paroles entrelardées de soupirs et de ha ! ha I où je ne comprenois rien ; c'est pourquoi j'allois me retirer, quand Mamzelle Douceur arrive , qui me demande ce que je veux. — Savoir si Madame sortira ce matin, lui-dis-je ; mais je n'ai pas osé entrer , parce que je crois qu'elle est avec M. l'abbé, en conversation sérieuse, qui ne regarde qu'eux deux. — Passe encore pour elle, répondit

la chambrière ; mais pour une autre, il me le . payera, ou je ne suis pas fille. Allez, Monsieur Guillaume, continua-t-elle , je vous ferai avertir si Madame a besoin de vous ; mais apprenez toujours de moi, en passant, qu'il ne faut pas se fier aux petits-collets.

Je compris bien, par ces paroles, ce que Mamzelle Douceur vouloit me faire entendre à son sujet, comme à celui de Madame; mais je ne pou vois pas me fourrer dans la caboche qu'un abbé étoit capable de ces sortes de choses-là envers la maîtresse et la servante; qu'il y en avoit assez d^une des deux, pour un homme tout seul, et ce qui me passoit encore, c'est que cette petite langue de serpent vouloit me faire accroire, comme à un Glaude, que Madame Guillaume avoit part au gâteau ; d'autant plus que je savois bien encore, par moi-même, que ma femme n'étoit pas trop sur sa bouche de ce côté-là, et puis, d'ailleurs, que la lettre qu'il lui avoit écrite ne parloit pas ■ du tout comme ce qu'il disoit à Madame.

Les jours allant et venant, comme dît l'autre, il arriva pourtant, à la fin, que Mamzelle Douceur savoit mieux que moi ce qui la regardoit du côté de M. Tabbé, qui n'en agit pas bien avec elle dans cette occasion-là; ce qui la fit aller aux oreilles de Madame, qui ne fit semblant de rien, pendant quelque temps, pour mieux jouer son jeu, comme vous verrez par après.

A regard de Mamzelle Douceur, elle disoit, de son côté, qu'elle alloit voir ses parents dans son pays ; mais il y avoit des gens de la maison qui sa voient bien qu'elle alloit être pigeon dans le colombier d'une sage-femme.

Madame Guillaume prit sa place de chambrière auprès de notre maîtresse qui la fit coucher tout auprès de sa chambre, à porte ouverte, à cause que depuis un certain temps elle s'imaginoit de voir des esprits la nuit, dont elle avoit peur-, et c'étoit pour la rassurer, car elle rie s'en rapportoit pas à M. l'abbé qui disoit qu'il

n'y avoit jamais eu de revenants que dans la tête des bonnes femmes. Je n'étoîs pas trop content de ce changement -là qui m'empêchoit d'aller voir ma femme, comme je faisois quelquefois dans la petite chambre. Je fis enfin tant, par mon esprit, que bien souvent, la nuit, j'allois la trouver dans son lit, par le petit escalier borgne, et je décampois toujours drès le grand matin, pour aller panser aussi mes chevaux.

Un jour pourtant, je ne sais comment cela se peut faire, je m'étois endormi si fort, que je ne songeai pas à me lever, à l'ordinaire, au point du jour, que je voyois venir par la fenêtre, dont je ne tirois pas le rideau. Comme il avoit fait bien chaud pendant toute la nuit, je m'étois mis à Pair, sur le bord du lit , comme quand on sait bien que personne ne nous verra.

En me réveillant, j'entends du bruit dans la chambre de Madame, comme de quelqu'un qui marcheroit: aussitôt, je vois par le pied du lit que c'est Madame AUain, ;

ien qu'avec sa chemise, qui entre où je uis-, me voyant pris, comme un renard lans un blé, je m'avise de faire le dorleur , et je fais semblant de ronfler, sans emuer ni pied ni patte, tant que Madame it sur sa chaise percée, qui étoit dans un oin de la chambre, tout vis-à-vis de moi.

)n sait bien qu'une femme veuve a été lariée, et qu'elle n'est pas apprentisse; 'est ce qui me fît rester comme j'étois, sans hanger de posture , ni sans faire semblant e me réveiller , pour n'avoir pas la peine e lui faire des excuses : après tout, m'auoit-elle fait un péché d'être couché avec la femme?

Sitôt qu'elle fut partie, je m'en allai ussi à mon ouvrage, comme à l'ordiaire, et tout se passa, ce jour-là, àl'acoutumée.

La nuit d'après, en voulant aller voir ladame Guillaume, je trouve la petite orte fermée : ce qui me fît penser que 'étoit par ordre de Madame qui ne vouloit

pas que je couche avec ma femme. Cela ne me fit pas trop de plaisir. Je frappe tout doucement à la porte; mais notre femme ne m'ouvroit pas : je pense qu'elle est dans son premier somme, c'est pourquoi je m'en retourne avec si peu de poisson que j'ai pris.

Le lendemain, comme j'étois après mes chevaux à cinq heures du matin, je vois Madame à sa fenêtre , qui me fait signe de monter par le grand escalier : elle ouvre toutes les portes elle-même, et, parce que j'avois mes escarpins d'écurie, elle me les fait laisser dans l'antichambre, pour ne pas faire du bruit.

Je ne savois que penser de tout ce manège, car elle n'avoit qu'un petit cotillon tout court ; mais elle me dit : Si tu me promets de ne rien dire de ce que je vais te faire voir, tu auras tout lieu de te louer de moi.

Je lui promis tout ce qu'elle voulut, et elle me mena tout au travers de sa chambre dans celle de ma femme, que je vis dans

son lit, et M. Tabbé étendu auprès d'elle, qui dormoient tous les deux.

Cette vision-là me surprit si fort, que quand je n'aurois pas promis à Madame AUain de ne rien dire de ce que je venois de voir, je n'aurois pas pu souffler le mot : ma maîtresse m'entraîna jusque dans Tantichambre , dont elle ferma les portes sur nous, et puis elle me dit : Eh bien !

Guillaume, que penses-tu de ce que tu viens de vojr ? — Ah ! Madame, lui répondis-je, je ne m'y serois pas attendu; cela est bien vilain pour un homme de cet habit-là.

Je n'oserai peut-être pas lui toucher, à cause de son caractère ; mais pour ma femme qui n'en a point, je vous la rosserai, qu'elle dira bien vite holà ! -r- Il n'en sera ni plus ni moins, mon pauvre Guillaume, dit- elle, et l'éclat que tu ferois apprendroit à tout le monde ce qu'il est bon qu'il ignore pour ton honneur et celui de ma maison ; jnais ne t'inquiète de rien, je sais les moyens de te venger, et tu verras, dès aujourd'hui.

comment je m'y prendrai. Achève de panser tes chevaux , et sur les neuf heures tu iras dire au révérend père Simon que je le prie de venir dîner ici aujourd'hui. — Et qu'est-ce que fera, Madame, lui dis-je, le père Simon à tout cela? Me remettra-t-il rhonneur sur la tête , à la place de ce que ce chien de M. Tabbé y a planté ? A présent, voyez-vous, je ne me fierai ni à un prêtre, ni à un moine. — Tu feras bien, répondit Madame, je suis bien revenue des uns et des autres; mais exécute toujours ce que je t'ordonne; je te donne ma parole, mon cher Guillaume, que dans peu nous serons débarrassés de ce coquin d'abbé; tu auras le plaisir de me le voir mettre à la porte. — Vous feriez bien d'y mettre aussi ma carogne de femme, lui répondis-je. — Cela n'en seroit peut-être pas plus mal, répliqua-t-elle ; mais prends patience, tout ira bien ; j'espère trouver les moyens de te guérir bientôt du mal que je viens de te.

faire en te découvrant la conduite de ta

femme; tu verras que ce sera un mal pour un bien; attache-toi à moi, et je ferai ta fortune : je te tirerai de l'écurie pour te faire mon valet de chambre. Je ne serai . pas la première femme qui se sera servie d'un grand brun comme toi. Ne dis rien de tout ceci à personne, et me laisse faire.

Là-dessus elle me fait sortir, et rentre dans sa chambre.

On a bien raison de dire qu'il n'y a rien qui guérisse de tout mal comme le bien; car la pensée seule de la fortune que venoit de me promettre Madame Allain me fît presque oublier ce que je venois de voir, et puis d'ailleurs, quand votre femme a été capable de faire de ces écarts-là , cela diminue tellement la bonne opinion que vous devez toujours avoir d'elle, quand ce ne seroit que pour vous-même, qu'il paroît qu'on ne se soucie plus qu'elle s'écarte ou non de son devoir, parce qu'elle ne vaut pas la peine qu'on l'estime, quand elle ne le

mérite plus, et qu'on est indifférent pour

les choses dont on a raison de ne plu»

s'embarrasser.

Je me mis donc à prendre mon parti làdessus, et cela fiit bientôt fait, car j'y allois de bon cœur : je n'avois plus d'envie que de voir ce qu'alloit opérer le père Simon^ quand il seroit venu pour dîner , comme il Tavoit promis quand je lui en avois parlé.

A son arrivée, M. Tabbé Evrard fit une moue longue d'une aune, car c'étoit sa bête.

On se met à table, sans que Madame s'embarrasse de la mine de l'abbé qui se mit à asticoter le moine pendant le dîner, et il lui répondoit bravement sur toutes les choses qu'il mettoit en avant, pour disputer ; d'autant plus que Madame étoit du côté du révérend, contre son ordinaire, ce qui fit que la moutarde monta au nez d'Evrard qui jette sa serviette, et s'en va comme un fou bouder dans sa chambre.

Cela fit un esclandre, que tout le monde qui étoit là nous ne savions qu'en penser; mais Madame prit tout d'abord la balle au

bond: Guillaume, me dit-elle, allez dire à M. Evrard que, puisqu'il reconhoît si mal rhonneur que je lui fais en Tadmettant à ma table , et qu'il y manque de respect aux gens que je considère, il me fera plaisir de n'y plus paroître dorénavant.

Quand ellem'auroit donné de l'argent, Madame ne m'auroit pas fait plus de plaiàir que de me charger de cette commission, que je vas vous lui faire tout chaud. Ne t'auroit-elle pas aussi chargé, me répondit l'abbé , de me dire de jsortir de chez elle ? — Non , lui repartis-je -, mais cela pourroit bien arriver sans miracle : quand on est chassé de la table, on ne met guère à l'être de la maison.

Ces derniers mots, que j'avois ajoutés de

mon cru et à cause de la bonne amitié que

je lui portois, le mirent dans une colère.qui

me fît un grand plaisir : je crus qu'il m'alloit

battre, et je l'aurois bien voulu voir, car je

lui aurois rendu de bon cœur sur le dos le

bois qu'il m'avoit mis sur la tête.

l52 MONSIEUR

Sur le soir, Tabbé envoya demander à Madame si elle vouloit bien lui donner jusqu'au lendemain pour lui rendre compte de ce qu'il avoit à elle, et Madame Allain lui fit répondre qu'elle le vouloit bien. De sorte que le jour d'après il rendit son compte tant bien que mal ; mais Madame étoit si aîse de s'en voir dépêtrée, qu'elle ne prit pas garde à bien des petites choses qui ne laissoient pourtant pas que d'être de conséquence.

Ses meubles furent bientôt emportés, car il n'en avoit pas; ceux de sa chambre appartenoient à la maison : à la fin il partît, et il n'y eut ni petit ni grand qui n'en fût bien aise, à l'exception de Madame Guillaume qui ne faisoit pourtant semblant de rien, mais qui n'en pensoit pas moins, car la bonne bête fit un trou à la lune deux jours après, qu'elle m'emporta ce que j'avois de plus beau et de meilleur, pour courir après son abbé. Il faut qu'ils soient allés bien loin, car je n'en ai jamais eu ni vent ni

voix du depuis, et je m'en soucie comme de Colin Tampon.

Madame AUain me donna le double, pour le moins, de ce que ma fenune m'avoit emporté, ce qui fît que je fus encore plus tôt consolé. J'eus commission de lui chercher une femme de chambre et un cocher, et je lui donnai tous les deux à ma poste.

Quoique je ne sa vois lire, ni écrire , ni chiffrer, je pris les affaires en main pour gouverner le ménage, comme avoit fait Tabbé; en sorte que tout le monde m'appeloit M. Guillaume, gros comme le bras, dans la maison.

Un matin qu'elle étoit dans son lit, et que

je lui rendois compte de quelque chose, elle

me va dire : Tu vois, Guillaume, que j'ai

beaucoup de confiance en toi; j'espère que

tu ne me trahiras pas comme ce fripon

d'Evrard. — Oh ! pour cela non, madame,

ce lui fis-je, car il faudroit que je fusse un

grand misérable. Et là-dessus je lui baise la

main d'un bras qu'elle avoit hors du lit. —

Comment donc, dît-elle, tu es galant ? — Oh ! madame, répondis-je, je voudrois être aussi galant que vous êtes belle, afin de vous être autant agréable. — Mais sais-tu bien, reprit-elle, que tu me fais une déclaration d'amour, et que je devrois m'en fâcher ? — Qu'est-ce que cela vous avanceroit? dis-je à mon tour; il n'en seroit ni plus ni moins, et il vaut mieux que vous soyez bien aise que fâchée. Je sais bien qu'un homme de mon acabit n'est pas digne que vous correspondiez à son dire ; mais si vous aviez cette bonté-là, vous ne vous en repentiriez pas par la suite. — Je le veux croire, répondit-elle; ou je serois fort trompée, ou tu es un honnête homme; mais ce n'est pas encore assez , il faut être discret. — Oh ! n'ayez pas peur, allez , Madame, lui dis-je; je suis muet comme une carpe quand il le faut.

Là-dessus elle se mit à rêver, et moi à prendre sa main, puis son bras; en sorte que je découvre la couverture, à l'endroit

de son sein , qui étoit blanc comme de la leige. Je me hasarde à mettre un doigt dessus un, et puis toute une main, ensuite es deux sur les deux; comme elle revoit :oujours, sans que cela la fît revenir en rien, e me hasarda de lui prendre un baiser.

Dh! c'est cela qui la fît revenir : Retire-toi, Guillaume, dit-elle en se mettant à son >éant -, tu es trop hardi, ou je suis trop foible. — Eh bien ! Madame, repartis-je, laissez faire à ma hardiesse et à votre foiblesse.

Zlela fera que nous aurons tous deux con- :entement. — Non, répondit-elle, aussi bien 'entends ma femme de chambre : retire-toi, it surtout songe que tu ne peux me plaire jue par la discrétion. Et comme la femme de chambre venoit véritablement, je dis à Madame, en me retirant, que sur ce pied-là ie comptois que mon affaire étoit dans le sac.

Je ne lui avois parlé et fait ce que je viens de dire, que parce que j 'avois reconnu qu'elle avoit de la bonne volonté pour moi.

depuis un certain temps. Cela se déclara bien mieux le lendemain, que nous mîmes toutes nos flûtes d'accord, pour vivre, par la suite , d'une bonne amitié parfaite, avec toutes sortes de circonstances les meilleures et les plus agréables, sans que qui que ce soit s'en soit jamais aperçu au point que c'étoit.

Cela a duré, de cette façon, pendant plus de près de dix ans, qu'elle m'a fait le bien dont je vis à présent à mon aise : après ce temps-là, cette bonne dame mourut, en me laissant encore quelque chose par testament, de même qu'à ses autres domestiques.

Depuis sa mort, je suis à la campagne auprès de Paris, d'où j'ai appris du maître d'école à écrire, et lire dans les livres, qui m'ont fait venir l'envie d'en faire un à mon tour, comme je vois que tout le monde s^en mêle.

Si ces quatre histoires-là ne déplaisent pas au public, elles ne déplairont pas à

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d'autres, à coup sûr : cela m'encouragera ; et qu'est-ce qui m'empêcheroit, après cela, de tomber dans le bel esprit ? De plus , que sait-on ce qui peut arriver dans le monde ? Je ne suis pas plus gros qu'un autre, et puis, d'ailleurs, la porte de l'Académie n'est-elle pas belle et grande? En tout cas, qu'est-ce qu'on peut me reprocher ? que j'écris comme un fiacre? Il y en a bien d'autres qui écrivent de même, et si pourtant ils ne l'ont jamais été.

Fin de V Histoire de M. Guillaume

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