‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 1 sur 60 · RUE DE GRENELLE · texte numérisé non relu

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sonnes qui n'en faisaient pas partie. Je repris le sujet de mes réclamations ordinaires. Je dis cette fors que, puisqu'on trouvait d'insurmontables obstacles à faire vérifier les lettres patentes de Monsieur par le Sénat et par le Corps législatif, je demandais formellement que le gouvernement provisoire allât déposer son autorité aux pieds de Monsieur, en le priant de prendre les rênes de l'État, en sa qualité de lieutenant général du royaume. J'appuyai ma proposition de diverses raisons, et je finis en les assurant que cet acte solennel, inséré le lendemain dans le Moniteur, ne trouverait pas un esprit dissident.

M. de Talleyrand ne disait rien, et évitait de se prononcer d'avance; mais quelques-uns de ses acolytes objectaient que, n'étant que, les délégués du Sénat, ils ne pouvaient disposer eux-mêmes de l'autorité qu'ils en avaient reçue. Je discutais ces fins de nonrecevoir, assez plausibles, mais qui devaient tomber devant une raison plus grande, la raison d'État, et les circonstances exceptionnelles où nous étions, lorsqu'une des personnes présentes à cet entretien, et qui jusque-là n'y avait pris aucune part, se leva avec vivacité, et m'adressant la parole, me dit en termes tout au plus honnêtes, que ce que je disais ne signifiait rien. '

— Vous avez donc quelque chose de mieux à proposer ? lui dis-je.

— Certainement, répondit-il ; il • n'y a qu'une manière de lever cette difficulté ; c'est que le Sénat défère lui-même à M. le comte d'Artois la lieutenance générale du royaume.

Je reconnus alors ce nouvel interlocuteur ; c'était

PROPOSITION DE FOUCHE. - Avril 1814. 3

Fouché en personne. Je le connaissais de vue ; mais j'ignorais qu'il fût à Paris. Je le croyais bien loin de nous ; il était arrivé la veille ^

C'était le premier avis qu'on ouvrait; jusque-là, on n'avait fait que combattre uniformément toutes mes propositions. Je sentais bien le piège tendu à nos principes par cette initiative du Sénat qui faisait disparaître la délégation royale. Mais enfin c'était quelque chose ; et cette ouverture n'éprouvait aucune objection parce qu'elle venait de Fouché.

Je m'approchai de lui, et l'attirai dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Au moins, lui dis-je, vous avancez quelque chose. Jusqu'à présent on ne m'a présenté que des impossibilités. Nous sommes patients, parce que nous connaissons notre force, et que les moyens condliatoires nous paraissent les meilleurs. Je ne saurais préjuger l'opinion de Monsieur sur votre idée improvisée ; mais, s'il adoptait quelque chose de semblable, qui nous garantirait l'acceptation du Sénat ?

— Moi, dit vivement Fouché ; hioi, si M. le comte

1. Fouchë, tombé en disgrâce en 1813, avait été nommé gouverneur des provinces illyriennes. Elles se trouvèrent occupées, avant que le nouveau fonctionnaire s'y pût installer, par les troupes autrichiennes. On refusa alors à Fouché l'autorisation de venir à Paris, et il reçut l'ordre de se rendre à Naples auprès de Murât. Il s'en vengea en soufflant dans le cœur de ce roi de théâtre, le poison de la fausse politique qui le perdit et le déshonora. Il lui persuada de se faire une destinée séparée, et de s'assurer une couronne en rompant avec Napoléon pour se joindre aux alliés. Mais à peine Fouché avait-il appris les événements de Paris et la déchéance prononcée par le Sénat, qu'il était arrivé à tire-d'aile. Le vautour sentait de loin la curée.

d'Artois consent à faire une déclaration de principes qui satisfasse les esprits.

— Mais enfin, lui dis-je, quelle déclaration?

Embarrassé de me le dire, il prit une feuille do papier, et, sur un guéridon de marbre, se mit à écrire rapidement une page de sa mauvaise écriture. Il la lut pour moi d'abord, et ensuite pour tous les autres. La rédaction en était aussi incorrecte dans la forme qu'elle était vicieuse dans le fond. Suivant lui, le prince devait déclarer « qu'il avait pris connaissance (c de l'acte constitutionnel qui rappelait son auguste « frère ; que, connaissant ses sentiments et ses prince cipes, il ne craignait pas d'être désavoué en jurant « en son nom d'observer et de faire observer les bases « de la Constitution, » dont les articles étaient ensuite sommairement énumérés, y compris l'hérédité et la dotation perpétuelle du Sénat. Il ne s'éleva pas la moindre objection à la lecture de ce papier. Je le pris des mains de Fouché, sans autre engagement de ma part, que de soumettre à Monsieur la proposition acceptée par le gouvernement provisoire et la déclaration projetée.

J'entrai cette fois chez Monsieur plus gravement que de coutume, comme pour lui demander une plus sérieuse attention. Je lui fis part de ce qui venait de se passer et lui donnai lecture de la déclaration. Le nom de Fouché lui fit froncer les sourcils, et il ne se pressait pas de répondre ; ses yeux semblaient m'interroger, de telle sorte qu'après un moment de silence, je me vis forcé de reprendre la parole. — J'exposai succinctement l'état des choses, l'inconvenance de la position, le danger de l'accepter plus

DISCUSSION AVEC MONSIEUR. - Avril 1814. 5

longtemps ; la force que nous prêtait cette faveur publique, exaltée jusqu'à l'enthousiasme; mais par cela même, précaire et insuffisante. Pour la fixer, il fallait saisir le pouvoir. La concession du Sénat et la déclaration demandée à Monsieur pour Tobtenir, étaient manifestement contradictoires aux principe» monarchiques, mais, disais-je, ceux qui sont établis dans l'acte du Sénat sont plus dangereux encore, parce qu'ils sont plus positifs. En même temps, \e% négociations ne nous offrent pas une meilleure voie pour sortir de l'impasse où nous noua trouvons ; i| faut donc l'accepter ou en chercher une autre toute nouvelle. Prenant alors un ton plus ferme et plusi accentué :

— Monsieur peut, dis-je, en se plaçant dans son droit, et en regardant comme non avenu tout ce qui a été fait sans lui, déclarer qu'en vertu des pou» voirs qu'il a reçus du Roi son frère, il prend en main les rênes de l'État, en sa qualité de lieutenant général du royaume et jusqu'à l'arrivée de Sa Majesté. Cette déclaration sera publiée demain ; en même temps que le texte des lettres patentes et la nomination des ministres aux divers départements. Ce coup d'autorité ne peut rencontrer, suivant moi, aucune opposition sérieuse. En effet, que peut faire le Sénat ? Il est seul, isolé au milieu des esprits qu'il a encore aliénés par l'avidité de ses intérêts particuliers. Je le défie de rien entreprendre. Le décret qui le briserait serait reçu aux applaudissements universels, et ce décret on le tiendra suspendu sur sa tête. Aux symptômes de la moindre opposition, cent hommes de la garde nationale ^ cheval suffiraient pour leur fermer les portes

du Luxembourg ; et nous n'en aurions même pas besoin. Le peuple de Paris couvrirait de boue ceux qui voudraient s'y présenter... Le Corps législatif, blessé de l'usurpation du Sénat, sera tout prêt à nous servir. Les souverains étrangers, l'empereur de Russie lui-même, n'oseront s'immiscer dans ce grand acte de souveraineté nationale, et si, par impossible ils le tentaient, j'en bénirais le ciel ; nous nous placerions en face d'eux à la tête delà France entière.

Monsieur s'était d'abord animé âmes paroles; mais peu à peu il se calma.

— Je comprends très bien, mon ami, reprit-il avec âme, ce qu'un tel parti aurait de force et de grandeur. Je n'hésiterais pas à le prendre si j'étais le maître mais je ne suis pas le Roi, je ne puis pas engager sa volonté dans une si grave question. C'est à lui de tracer les destinées de la France. Je ne suis que le précurseur qui doit préparer son retour. Quels reproches n'aurait-il pas à me faire, et combien ne m'en ferais-je pas moi-même si j'avais compromis ce retour par des actes d'audace et d'agression auxquels je ne suis nullement autorisé !

Après quelques moments de discussion, où j'insistai pour que le refus du prince fût positif, je revins au document dont j'étais porteur.

— S'il en est ainsi. Monseigneur, repris-je, il faut passer sous le joug et accepter les propositions du Sénat.

Je recommençai la lecture de la déclaration, en appuyant sur ce qu'il y avait de plus insoutenable dans les expressions, et Monsieur jugea comme moi qu'il était impossible de l'accepter ainsi. Je lui dis

DÉCLARATION DE MONSIEUR. — Avril 1814. 7

qu'à cet égard on pouvait le modifier, que nous profiterions de la mauvaise rédaction de Fouché pour en dresser une autre. On conserverait autant qu'on pourrait les mots ; mais on changerait les choses.

— Enfin, Monseigneur, dis-je en terminant, nous avons toute une nuit devant nous, et nous en profirons.

Découragé par cette volonté si ferme et si nette que manifestait le prince de refuser les partis décisifs ; je fis appeler le comte de Bruges. 11 ne fut pas surpris de ma déconvenue. Il comprenait également la résolution que j'aurais voulu embrasser et les motifs qui en éloignaient le prince. Nous n'avions plus à nous occuper que de corriger l'écrit de Fouché. M. de Bruges proposa de nous aider de M. de la Maisonfort.

Mes collaborateurs étaient plus effrayés que moi de tout ce qui aurait pu amener une rupture. Cependant ils entrèrent pleinement dans mes idées, au sujet de ce travail de marqueterie consistant à conserver la forme, l'ordre, les mots autant que possible,'.en faisant disparaître tout ce qui attaquait essentiellement notre principe de droit légitime. Nous supprimâmes ainsi ce qui impliquait la reconnaissance des droits que le Sénat s'était arrogés, son hérédité, sa dotation, et enfin nous effaçâmes les mots sacramentels imposés à Monsieur, qui lui faisaient jurer au nom de son frère

étobserver et faire observe)^ etc. — Le lendemain, le travail me fut remis de grand matin, et, après y avoir fâît quelques corrections, je le portai à Monsieur, au moment où il se levait. Je lui en fis la lecture; il était ainsi conçu :

Messieurs, j*ai pris connaissance de Tacte qui rappelle au trône de France le Roi, mon Auguste Frère. Je n'ai point reçu de lui le pouvoir d*^ccepter une constitution ; mais je connais ses sentiments e( ses principes, et je ne crains pas d'être désavoué, en assurant en son nom qu il en admettra les bases.

Le Roi, en déclarant qu'il maintiendrait la forme actuelle du gouvernement, a reconnu que la monarchie devait être pondérée par un gouvernement représentatif, divisé en deux Chambres; le Sénat et la Chambre des députés des départements ; que l'impôt sera librement consenti par les représentants de la nation ; la liberté publique et individuelle assurée ; la liberté de la presse respectée, sauf les restrictions nécessaires à l'ordre et à la tranquillité publique, la liberté des cultes garantie ; que les propriétés seront inviolables et sacrées; les ministres responsables, pouvant être accusés et poursuivis par les représentants de la nation; que les juges seront inamovibles et le pouvoir judiciaire indépendant, nul ne pouvant être distrait de ses juges naturels; que la dette publique sera garantie ; que les pensions , grades, honneurs militaires seront conservés, ainsi que l'ancienne et nouvelle noblesse , la Légion d'honneur maintenue (le Roi en déterminera la décoration) ; que tout Français serait admissible aux emplois civils et militaires, qu'aucun individu ne pourra être inquiété pour ses opinions ou ses votes, et que la vente des biens nationaux sera inviolable.

Voilà, ce me semble. Messieurs, les bases essentielles et nécessaires pour consacrer tous les droits, tracer tous les devoirs, assurer toutes les existences, et consolider notre avenir.

ENTRETIEN AVEC FOUCHK. — Avril 1814. 9

^près avoir écouté avec la plus grande attention une première et une seconde lecture de cette déclaration, le prince l'approuva.

— Cela, à la bonne heure, dit-il, je veux bien dire cela.

Il m'entretint ensuite de plusieurs autres sujets de moindre importance. Mais les modifications apportées à Tacte qui devait déterminer la délibération des sénateurs nous imposaient de le communiquer avant rheure de leur réunion.

— Car enfin, nous sommes d'honnêtes gens, disaisje au prince I et ils ne faut pas qu'ils agissent sans connaître la nature de nos engagements.

Monsieur comprit et approuva ce scrupule de probité. J'allai dans cette intention, à trois ou quatre reprises, au pavillon Marsan, espérant y trouver quelques membres du gouvernement, M. de Talleyrand ou Fouché ; mais ce fut en vain. Midi approchait et je n'avais encore rencontré personne. Je fis part à Monsieur de ma perplexité, en lui disant que j'allais chez le prince de Bénévent, où je devais trouver à qui parler. Je me mis en route, à pied, pour suivre l'allée des Feuillants, au bout de laquelle se trouvait l'hôtel de Talleyrand, dans la rue Saint-Florentin. Je prenais un petit passage sous le palais des Tuileries, lorsque j'y rencontrai Fouché lui-même.

— C'est vous que je cherchais ; lui dis-je, et je lui demandai d'entrer un instant dans les salons du pavillon Marsan, pour lui faire connaître la réponse à ses ouvertures, telle que Monsieur consentait à la faire.

— C'est tout à fait inutile, répondit-il; je suis pressé; je vais au Luxembourg.

lÔ MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

J'insistai ; je ne lui demandai qu'un moment ; il fallait bien qu'il connût les changements faits à sa rédaction.

— Elle n'était pas correcte, ajoutai-je, et nos princes sont Français, et ont la prétention de bien parler leur langue.

— Vous savez, reprit Fouché, comment je l'ai écrite; au milieu du monde, du bruit ; je ne l'ai seulement pas relue.

Nous étions arrivés à la porte du pavillon Marsan.

— Certainement, luidis-je ; aussi nousavons corrigé les fautes échappées à votre précipitation ; par exemple on ne dit pas :/< jurer d'observer des bases.»

— Sûrement non, me dit-il.

Mais je ne voulais pas avoir à défiler les uns à la suite des autres tous les changements que nous avions faits; je craignais de l'effrayer et de rompre les mesures. Je pensais qu'il s'en apercevrait moins en lui donnant lecture de l'ensemble, et je le pressais d'entrer. Je le tenais, je le tirais même par le bras. Il résistait.

— Vous avez corrigé, c'est bien ; disait-il.

Le débat devenait singulier, même pour la sentinelle qui nous regardait.

— Mais enfin, nous avons fait plus, lui dis-je, nous avons élagué différentes choses. Et je commençais rénumération parles moins importantes.

— C'est à merveille disait toujours Fouché, en essayant de retirer son bras que je tenais étroitement serré; laissez-moi aller, il faut que je me rende au Sénat ; il n'y a pas un moment à perdre.

— Mais, lui dis-je, nous avons effacé l'hérédité du

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