INTERVENTION DE L'EMPEREUR ALEXANDRE
Sénat et Tapplication qu'il s'était faite de ses biens et dotations
— Vous avez, parbleu, bien fait ! dit-il, en retirant cette fois son bras avec force ; et il s'en alla au pas de course, me laissant ébahi de cette manière de traiter les plus grandes affaires.
Jugeait-il que la position des sénateurs était embarrassée ? C'était assez pour eux de se tirer d'affaire en déférant la lieutenance générale du royaume ; et ils ne devaient pas se montrer difficiles pour les conditions. D'ailleurs, ils pouvaient encore disputer celles que nous n'accordions pas ; les taire, comme nous le faisions, n'était pas absolument les refuser. Ou bien encore le négociateur faisait-il bon marché de ses commettants ? Aimait-il mieux se faire un mérite auprès de nous qu'auprès d'eux? Il espérait peut-être que sa facilité lui serait comptée comme un service. — C'est ainsi qu'en me rendant près du prince, je cherchais un sens à ce qui peut-être n'en avait point. C'était pour moi la seconde révélation du néant de ces génies politiques auquel on attribue une grandeur idéale par cela seul qu'ils se maintiennent sur la scène des affaires. Monsieur s'en étonnait comme moi, et de plus, il en riait de bon cœur.
J'avais à peine détourné mon attention de ce sujet, lorsque je reçus un billet du comte de Nesselrode. 11 m'annonçait que S. M. l'empereur de Russie voulait
me parler, ce jour même, à deux heures, et que, si en arrivant à l'heure fixée, Tempereur ne se trouvait pas rentré, le comte me priait de passer chez lui. Je fis part à Monsieur de cette missive, et nous épuisâmes en vain toutes les conjectures pour en découvrir le sujet. Je m'en inquiétais plus que mon royal interlocuteur.
Je me rendis, à Fheure dite, au palais de TÉlysée, l'empereur était absent. Le comte de Nesselrode me reçut avec une sorte d'embarras ; et, après un préambule circonlocutoire, il me dit que l'empereur l'avait chargé de me faire connaître les dangers de la situation où nous allions nous placer ; il voulait nous en prévenir, pour nous en préserver. Le Sénat était assemblé pour délibérer sur les pouvoirs à remettre entre les mains de M. le comte d'Artois ; ce premier corps de l'État n'avait été amené à ce point de condescendance qu'en considération des engagements que nous avions pris en ce qui concernait la constitution délibérée. Il était venu à la connaissance de Sa Majesté que j'avais, dans la nuit, complètement dénaturé le sens et les dispositions de la réponse que devait renfermer les engagements du prince. Nous tendions ainsi évidemment à établir une lutte contre le Sénat et la constitution. Il me prévenait de la part de l'empereur, et, disait-il, avec chagrin, que si de pareilles circonstances venaient à se produire, toutes les forces, et pour être plus exact, toutes les baïonnettes étrangères qui étaient en France, se réuniraient pour le soutien du Sénat et de sa constitution, envers et contre tous.
Je fus moins étonné du travers d'esprit qui so
DISCUSSION AVEC M. DE NESSELRODE. — Avril 1814. 13
révélait dans ce discours que de la promptitude des informations sur ce qui se passait chez nous. Mais d'autres circonstances me montrèrent bientôt un espionnage organisé autour de nous ; et certainement M. de Talleyrand n'y était pas étranger. Outre des rapports sur nos conférences les plus intimes, il obtenait quelquefois des copies de nos papiers les plus secrets. — J'expliquai très franchement au secrétaire d'Etat de la Russie ce qui s'était passé ; la probité scrupuleuse avec laquelle j'avais instruit Fouché de tous les changements apportés à son écrit informe ; ces changements étaient nécessaires. Monsieur se serait absolument refusé à toute déclaration compromettant l'avenir et l'honneur de la couronne; au reste, Fouché les avait entièrement approuvés. Et cette approbation de Fouché faisait, auprès du ministre de l'autocrate, plus d'impression que tout ce que j'aurais pu dire.
Le comte de Nesselrode n'en persistait pas moins à répéter les recommandations de l'empereur son maître. Mais à la fin, fatigué quej'étais de mon rôle de patient, je relevai la tête.
— Après cela, mon cher comte, lui dis-je, pensezvous que nous ne vivions ici et que nous ne voulions y vivre que sous votre protection et votre bon plaisir ? Vous êtes, croyez-vous, les maîtres à Paris?... Je pourrais vous le nier, mais, quoi qu'il en soit, vous seriez bien embarrassés d'y employer contre nous la moindre de ces forces dont vous nous menacez, ye vous en défie! Et puis, comptez-vous pour rien, la France soulevée, tout entière et avec enthousiasme, sous la cocarde blanche ? Serait-elle à vous ou à nous,
le jour OÙ VOUS la forceriez à se prononcer? — La droiture de cœur et d'esprit de M. de Nesselrode m'assuraient d'un assentiment qu'il lui était interdit de m'exprimer.
Cette vivacité de sentiment que la présence de l'empereur n'aurait point comprimée, me fit comprendre que son absence avait été calculée. II n'avait pas voulu se heurter contre ma franchise, un peu brusque.
Je m'en revins triste et pensif, ce n'étaient point les intentions de l'empereur que j'accusais : elles étaient droites, pures et désintéressées ; mais je me plaignais de cette prétention de régler, ignorant de nos intérêts, les conditions de notre avenir. C'est là, il faut le remarquer, le danger de l'interférence des étrangers, même bienveillante, dans les affaires d'un pays. Monsieur n'entendait pas sans la plus grande déplaisance ces sortes d'intimations ; et il s'inquiétait des résistances que l'appui de l'empereur pouvait inspirer au Sénat. Je m'en serais consolé, s'il nous avait été donné d'embrasser un parti plus vigoureux.
Mais cette rude journée n'était pas finie. J'attendais avec inquiétude le succès de la délibération, dans la salle du gouvernement.
Vers les cinq heures, le général Beurnonville arriva le premier, et me dit que les choses s'étaient très bien passées, que la délibération était telle que nous pouvions la désirer. Le Sénat en corps devait, le soir même, en apporter l'hommage à Monseigneur. Au reste, M. de Talleyrand s'était chargé de m'en remettre l'expédition officielle. — Le bon général n'y entendait pas malice.
M. de Talleyrand arriva bientôt en effet» indifférent
DÉCRET DU SENAT. — Avril 18U. 15
au succès, pourvu qu'on lui en sût gré. Il s'avança lentement et jeta devant moi sur la table Texpédition officielle.
— Tenez, M. de VitroUes, dit-il, voilà votre affaire.
— J'espère, lui dis-je, que c'est l'affaire de tout le monde.
J'ouvris le papier en affectant l'indifférence, et je parcourus, sans émotion apparente, la révoltante rédaction de l'acte sénatorial. J'étais préparé à l'atteinte portée à notre principe ; mais je croyais que par un sentiment des plus simples convenances, on en aurait voilé l'expression. Loin de là, on l'avait rendue précise jusqu'à l'insolence. Le Sénat persistait à choisir un Roi, à lui imposer sa prétendue constitution ; tout ce que je pus faire fut de cacher mon indignation et de garder le silence.
La délibération était ainsi conçue :
Le Sénat, délibérant sur la proposition du gouvernement provisoire,
Après avoir entendu le rapport d'une commission spéciale de sept membres,
Décrète ce qui suit :
Le Sénat défère le gouvernement provisoire de la France à S. A. R. Monsieur le comte d'Artois, sous le titre de lieutenant général du royaume, en attendant que Louis-Stanislas-Xavier de France, appelé au trône des Français, ail accepté la charte constitutionnelle.
Le Sénat arrête que le décret ci-dessus, concernant le gouvernement provisoire de la France, sera présenté ce soir, par le Séiiat en corps, à S. A. R. Monsieur le comte d'Artois.
Le prince de Bénévent, pi^ésident.
Le comte de Valence, secrétaire.
Le comte de Pastoret, —
Je sortis sans rien dire de la salle du gouvernement, et je traversai la cour des Tuileries plus lentement que ne semblait le permettre l'agitation de mes pensées. Notre situation m'apparaissait dans son ensemble, et, consultant avec moi-m^me, j'écartais mon trouble pour chercher la vérité. Le Sénat avait osé ! le czar le soutiendrait ; le gouvernement les suivrait à la remorque. Dans Paris, nous ne pouvions pas résister ; quitter la place était dangereux ; rester impassibles était honteux ; d'ailleurs que ne pouvaient-ils pas entreprendre si nous n'opposions de résistance que l'inertie. Le Roi était en Angleterre, Bonaparte à Fontainebleau ; où irions-nous? Comment pourrions-nous nous faire une force des sentiments publics ? — Ce fut sous l'empire de ces préoccupations que j'arrivai chez Monsieur.
— J'apporte à Monseigneur, lui dis-je très gravement, Tacte du Sénat qui lui défère la lieutenance générale du royaume. Monsieur permet-il que je lui en fasse lecture ?
— Oui, mon ami, dit le prince avec bonté ; mais asseyez-vous, vous êtes horriblement fatigué.
En effet, la fatigue de tant de veilles et de journées de labeur était excessive, et se montrait surtout par l'extinction de ma voix. Je m'assis à son bureau, placé
DÉCRET DU SÉNAT. — Avril 18U. 17
au milieu du cabinet, et Monsieur marchait devant moi d'un côté à l'autre.
Je commençai la lecture sans autre préambule. Dl*s le premier paragraphe, Monsieur m'interrompit avec une vive expression de dignité blessée.
— Que veulent ces gens là? dit-il avec un accent admirable; je ne veux pas les voir !... je ne les verrai pas...
Il allait et venait avec précipitation. Je continuai, sans rien répondre, la lecture de l'acte du Sénat. L'indignation de Monsieur augmentait.
— Et vous, dit-il en m'interpellant, pourriez-vous me conseiller de supporter une pareille indignité?... Voyons !
Je ne voulais pas donner un conseil affirmatif, et je ne pouvais pas en donner un contraire. Dans cette alternative, il ne fallait pas raisonner. Je me levai brusquement, et je froissai dans mes mains la délibération et les autres papiers qui étaient devant moi.
— Non, Monseigneur! m'écriai-je. Mais alors il faut partir, partir demain : nous irons à Lyon, à Bordeaux, à Nancy, je ne sais où; nous appellerons à nous ce qu'il y a de fidèles en France ; pour moi, j'aime mieux croiser le sabre que de traiter avec de pareils misérables, et je saurai mieux le faire.
A ce moment. Monsieur s'était arrêté devant moi ; la table seule nous séparait. 11 me pardonna la vivacité de mes paroles.
— Mais enfin, me dit-il avec une touchante et familière bonté, il est bien permis de parler !... calmezvous ; voyons à votre tour ce que vous pensez.
Je me rassis, et, appuyé sur le bureau, je repris la
parole en m'adressant au prince qui restait debout et immobile.
— Monsieur a bien compris, dis-je, que le lieutenant général du royaume ne pouvait pas rester à Paris sans autorité, sous peine d'y être sans dignité ; ce qui était inconvenant devient impossible. 11 n'est plus temps de saisir le pouvoir en vertu de son droit ; hier, personne n'était engagé, aujourd'hui, ce serait la guerre avec tout le monde. Il faut donc accepter la puissance dans la forme où elle est offerte, ou la refuser. Refuser et rester, ce serait se soumettre et s'avilir; si l'on refuse, il faut partir: si l'on part, on abandonne tout aux empiétements du Sénat, à l'imagination vagabonde du czar, et à la complicité de Talleyrand. Et nous, après l'éclat passager de notre protestation, nous irons, brillants aventuriers, chercher des hasards dont rien n'a préparé le succès.
« J'avoue que je considère d'une autre manière les intérêts de la couronne. Monsieur est lieutenant général du royaume de par le Roi ; il est reconnu de fait par le Sénat, c'est-à-dire qu'il est matériellement investi d'un pouvoir incontesté. A présent, lorsque le fond est gagné. Monsieur s'arrétera-t-il à des formes ? Mettra-t-il l'État en péril, parce que d'insolents légistes se seront servis d'expressions inconvenantes. Le pouvoir reconnu au lieutenant général du royaume est sans limites, et, pour ainsi dire, dictatorial. Monsieur pourra donc faire tout ce qui est nécessaire pour préparer et assurer l'arrivée du Roi dans toute l'indépendance de ses droits et de sa volonté. C'est au point que, si Monsieur accepte aujourd'hui ce qui lui est offert, demain, il n'y a plus de constitution du
ALLOCUTION DE MONSIEUR AU SENAT. - Avril 1814. 19
Sënat,et même, il n'y a plus de Sénat si telle était la volonté de Monseigneur
Monsieur ne me laissa pas le temps de conclure. Il se remit à marcher, et ne parla plus de contremander le Sénat qui devait arriver à huit heures auprès de sa personne.
L'heure ordinaire du dîner s'était passée dans cet entretien ; et, lorsque je revins auprès du prince, le Sénat était déjà introduit ; mais j'arrivai heureusement assez à temps pour entendre ses admirables paroles. Aussi improvisées pour moi que pour tout autre, elles relevèrent notre œuvre terne etmécanique. Elles furent comme un souffle qui anima le squelette que nous avions péniblement dressé.
M. de Talleyrand, à la tête du Sénat, avait porté la parole avec une parfaite mesure ; Monsieur, après avoir prononcé la réponse convenue, continua avec un noble élan dans son propre langage. Il remercia le Sénat au nom du Roi son frère, de la part qu'il avait prise au retour du souverain légitime et d'avoir ainsi contribué au bonheur de la France, pour laquelle le Roi et toute sa famille étaient prêts à sacrifier leur sang. Pendaat le temps qu'il aurait le pouvoir entre les mains, temps qu'il espérait devoir être très court, il promit d'employer toutes ses forces à travailler au bien public. — A ces mots, une voix sortit du milieu des sénateurs ; on dit que c'était la voix du comte de Ségur.
— C'est bien vraiment là le langage d'un fils d'Henri IV.
Monsieur reprit la parole avec l'accent le plus noble et le plus animé.
— Oui, messieurs, le sang d'Henri IV coule dans mes veines ; je désirerais en avoir les talents, mais je suis bien sûr d'avoir son cœur et son amour pour les Français !
Rien ne peut rendre Timpression produite par cette voix généreuse qui avait vibré dans tous les cœurs. Ces vieux esprits racornis, ces hommes usés par toutes les révolutions, arrivés froids et secs, étaient à ce moment émus, entraînés, et des larmes d'attendrissement coulaient de leurs yeux. Apres le Sénat, les membres du Corps législatif qui se trouvaient à Paris, et les députés des départements voisins qui s'étaient empressés de se rendre dans la capitale, furent présentés au prince par M. Félix Faulcon, vice-président. Monsieur témoigna le bonheur qu'il éprouvait de se retrouver au milieu des représentants du peuple français.
— Nous sommes tous Français, dit-il, nous sommes tous frères. Le Roi va arriver au milieu de nous : son seul bonheur sera d'assurer la prospérité de la France, et de faire oublier tous les maux passés. Je vous félicite, Messieurs du Corps législatif, de votre belle résistance à la tyrannie dans des fhoments où il y avait tant de danger à la montrer. Mais ne songeons plus maintenant qu'à l'avenir, puisque tous les Français sont réunis.
Dès qu'ils furent sortis, je m'approchai du prince, et je le remerciai de cette inspiration généreuse de son noble cœur.
— Il est bien facile, lui disais-je, de servir des princes qui se servent si bien eux-mêmes.
Monsieur, fatigué de sa journée, et plus encore de
RESOLUTIONS DE MONSIEUR. - Avril 1814. 21
rémotion des derniers moments, m'entraina dans son cabinet. Arrivé entre les deux portes que nous traversions, il s'arrêta, et saisissant ma main gauche entre ses deux mains, il la serra fortement avec un mouvement du cœur.
— Vous avez bien servi, mon ami, vous avez bien servi ! répéta-t-il par trois fois.
Ce jour là, je me trouvai assez récompensé.
En entrant dans son cabinet, Monsieur se jeta dans un fauteuil ; il pliait sous le poids de la responsabilité qu'il venait de prendre envers la France, d'un côté, et de l'autre, envers le Roi. C'était là sa grande préoccupation. J'étais debout devant lui.
— Eh bien, me dit-il, à présent, voyez-vous, le sort en est jeté, les engagements sont pris, il faut les accepter franchement, les accomplir dans toutes leurs conséquences et sans arrière-pensée. Ensuite, l'expérience nous apprendra si c'est ainsi qu'on peut assurer le bien public; si, au bout de dix, douze ou quatorze ans, il était démontré qu'il n'en est pas ainsi, on ferait
alors ce que les intérêts du pays exigeraient le Roi
en saura plus que moi J'aurais voulu ne pas le
lier d'avance, mais les circonstances ont été impérieuses; il le comprendra bien.
Je pris la parole, en renouvelant à Monsieur l'assurance que le lieutenant général du royaume délivrerait le Roi de toutes les entraves dont nous avions été embarrassés. Sa Majesté n'avait certainement
jamais eu la pensée d'établir un gouvernement absolu sur les débris des anciens droits et des franchises des peuples. Les libertés promises en principe par le prince, ne dépassaient pas celles que son frère devait être disposé à accorder; réglées par Tautorité royale, elles pouvaient être assurées, dans les formes de l'ancienne monarchie, aussi bien et peut-être mieux que par toute autre institution nouvelle
— C'est possible, reprit le prince, mais nous n'avons pas à nous en préoccuper. « Mon frère a seul le droit de régler cet avenir. Je ne lui envie pas, et ne veux pas y préluder. »
J'exposai au prince que sans vouloir empiéter sur l'avenir, le lieutenant général du royaume ne pouvait pas prétendre à rester inactif ; qu'il fallait bien user de son pouvoir, même pour établir et préparer celui du Roi. D'ailleurs le Français veut qu'on lui parle ; il court au-devant de l'avenir, et cherche à le deviner. Pour lui, les actes sont des principes, les noms propres sont des faits et à ses yeux, mieux vaut moins bien faire, que ne rien faire.
Comme Monsieur ne me répondait pas, je continuai :
— Mais, enfin, lui dis-je, il faut bien que Monseigneur forme son conseil ; et, dès demain, sans plus tarder, il faut bien qu'il nomme des ministres et pourvoie à l'administration du royaume.
Le prince ne pouvait nier cette obligation stricte ; mais elle lui semblait importune. Cependant, je le resserrai tout de suite dans cette question, et de manière à ce qu'il ne pût échapper. Je posai l'alternative ou de former un conseil nouveau de toutes pièces,
FORMATION DU CONSEIL. - Avril 1814. 23
OU de le constituer, en prenant en masse les membres du gouvernement provisoire, ou enfin, de faire une combinaison nouvelle des uns avec les autres. J'appuyais ce dernier parti.
Mais, lorsque nous en vînmes à chercher, chez nos anciens, les membres d'un conseil nouveau, nous fûmes embarrassés d'en trouver qui fussent assez connus du grand public, pour être compris de tout le monde. Je nommai messieurs Dambray, Ferrand, de Montciel et quelques autres. Le lieutenant général semblait agréer les personnes, mais il repoussait le parti à prendre, et il remit au lendemain à se décider.
En arrivant le lendemain, avant huit heures du matin, je trouvai Monsieur plus en garde que jamais contre toute décision qui dépasserait les actes nécessaires de l'administration. Il aurait volontiers demandé grâce sur le choix de son conseil, mais il n'y avait pas moyen de reculer. Le gouvernement provisoire venait à dix heures se démettre entre les mains du lieutenant général du royaume, et le prince ne pouvait pas tarder plus longtemps à leur faire connaître ses intentions. Son caractère ne laissait d'ailleurs pas de doute sur le parti qu'il prendrait : un conseil tout fait devait être préféré à un conseil à faire. Le plus facile est rarement le plus sûr, mais c'est comme une pente qui entraîne ; il faut s'en méfier. J'insistais cependant encore pour introduire de nouveaux membres; il me semblait que c'était se mettre à la lisière que de s'en tenir aux anciens, et, ne voyant aucun moyen d'y faire entrer des nôtres, je cherchais ailleurs.
On nous recommandait si fort de rassurer, de rattacher Tarmée, que j'avais donné à cette pensée bien au delà de ce qu'elle avait de réelle importance. Dans le moment, l'armée fatiguée se dispersait d'ellemême et rentrait dans une population qui nous était généralement favorable ; nous n'avions d'autre torts envers elle que d'apporter une longue paix et de faire cesser la guerre qui est son élément : à cela il n'y avait pas de remède. La paix était notre force et notre gloire. Nous nous trompions encore, en imaginant que l'armée prendrait pour elle ce que nous ferions pour ses chefs, généraux ou maréchaux ; ils n'y avaient d'autre autorité que celle du commandement.
Ce fut avec cette espèce d'illusion que je proposai d'adjoindre au conseil du lieutenant général, deux maréchaux et le général commandant de la garde nationale de Paris. Le prince accepta cette proposition. Le général Dessolles se trouvait ainsi désigné ; mais, pour les maréchaux, il fallait choisir entre tous, et nous ne les connaissions pas assez; il fut convenu que nous nous réserverions de faire ces désignations dans la journée, sur de meilleures informations.
La crainte d'innover, qui avait fait accepter plutôt que choisir le conseil de gouvernement, conduisit tout naturellement à laisser à la tête de chaque ministère les commissaires que le gouvernement provisoire y avait placés; et, au fond, il nous aurait été difficile d'en prendre de meilleurs. En acceptant les ministres, tels que le gouvernement provisoire les avait choisis, nous pensâmes encore moins à changer la distribution des départements ministériels. On en avait réduit le nombre à six, qui étaient strictement
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nécessaires à Texpédition des affaires. L'Empire au contraire, l'avait augmenté jusqu'à la superfétation *. Dans le cours de cet entretien, je vins à dire au prince que j'aurais aussi une audience solennelle à lui demander. 11 ne comprenait guère.
— Oui, Monseigneur, lui dis-je ; n'ai-je pas aussi à remettre aux pieds de Monsieur les pouvoirs dont il m'avait investi ?
— Comment cela ? me dit-il...
— Certainement, repris je en souriant ; le prince, lieutenant général du royaume, environné de son conseil officiel, n'aura plus à se servir de son aide de camp politique ; et, ne faisant d'autre vœu que de demeurer auprès delà personne de Monsieur, celui-ci demande à rester au nombre des officiers qui lui sont attachés, si ce n'est pas une trop haute prétention pour un ancien guidon des chevaliers de la Couronne.
— Mais je n'entends pas cela du tout, reprit Monsieur avec vivacité ; je veux que vous restiez auprès de moi, et dans les affaires.
Je lui dis qu'en eifet c'était dans les affaires que j'aurais voulu m'employer ; je ne voyais guère d'autre chemin qui s'ouvrit naturellement devant moi. Je ne
1. Bonaparte avait successivement crée donze ministères. Il étaient inscrits, sur VAlmanach impérialy dans Tordre suivant : 1* la Secrétairerie d'État; 2** la Justice, aussi appelée Ministère du Grand- Juge ; 3« les Relations extérieures; 4** l'Intérieur; 5* les Finances; 6» le Trésor; 7" la Guerre; S* l'Administration de la Guerre ; 9»la Marine; 10* la Police générale; 11** les Cultes; 12o le Commerce et les Manufactures. — On pourrait y ^jouter llntendance générale de la Couronne, celle du Trésor de la Couronne, du Domaine extraordinaire, du Domaine privé, etc., dont les chefs indépendants travaillaient directement avec l'empereur. (ATofe de Védiiew.)
concevais pas qu'on prétendît à faire sa carrière dans Tarmée, lorsqu'on n'avait pas partagé les dangers des braves qui avaient vieilli dans la gloire des armes. On ne me trouverait peut-être pas assez grand seigneur pour les ambassades, si, comme je le croyais, on y voulait encore des grands seigneurs. Il ne restait donc à ceux qui étaient dans les mêmes conditions que moi qu'à servir le Roi dans les affaires publiques.
La conversation s'étendit sur ce sujet bien au delà de son importance. Le prince avait de la peine à comcomprendre qu'il fallût autre chose que sa bonne volonté pour me donner une position réelle dans les affaires. Il m'aurait volontiers gardé conseiller secret que j'étais. Je lui fis sentir que pour avoir le droit et les moyens de le servir, il me fallait une position officielle et des fonctions positives. Il cherchait, et ne savait pas trouver, comment cela pourrait s'arranger , il le voulait ainsi, cependant.
Il me vint tout à coup une idée dont je ne mesurai pas d'abord l'ambition. Tous les ministères étaient occupés, excepté celui qu'on appelait la secrétairerie d'État. Cet emploi avait eu pour dernier titulaire M. Maret, qui y était devenu duc de Bassano. M. Daru l'avait aussi rempli. C'était, disais-je à Monsieur, le secrétaire particulier, au sens le plus étendu et le plus élevé, le chef de cabinet du souverain, le garde des minutes et de la signature du prince, le rédacteur des procès-verbaux du conseil des ministres^...
— Eh bien ! c'est précisément cela que je veux pour vous, dit Monsieur.