LE CABINET NOIR. - 1811. I
fameux cabinet noir, créé sous Louis XIV, subsistait toujours. On a prétendu que cet usage abusif de l*autorité souveraine avait donné lieu, au temps jadis, à des applications plus abusives encore. Rien de semblable ne s'est passé de notre temps. Les copies ou plutôt les extraits des lettres interceptées, qui n'étaient jamais pris que sur une vingtaine de lettres, tant à l'arrivée qu*au départ, étaient immédiatement remises au directeur général, qui les enfermait dans un portefeuille à deux clefs dont l'une était entre les mains du souverain et n'en sortait jamais. Nos princes ne les lisaient guère, mais les remettaient à la personne de leur plus intime confiance. Ces pièces étaient d'ailleurs soigneusement surveillées par le directeur général des postes, et brûlées en sa] présence, au moins une fois la semaine.
On se demande à présent quelle pouvait être l'utilité politique de cet emprunt forcé fait à l'opinion. Lorsque j'en ai eu la confidence et le dépôt, en 1814 et en 1815, j'y ai rarement trouvé la révélation de quelque fait méritant une sérieuse attention. Dans les premiers temps, la lecture m'en semblait inutile et insipide. Il est vrai que, ne rencontrant aucune opposition, aucune inimitié, personne ne nous était suspect, et que nous n'avions point indiqué les lettres qu'il convenait d'ouvrir. On ne nous donnait, dans ces premiers moments, que l'extrait des correspondances que le gouvernement impérial avait mises à l'index, et c'étaient précisément les lettres de tous ceux qui étaient avec nous : le duc de Dalberg, le comte de Boisgelin, etc. Ensuite on les prit au hasard. J'y rencontrais quelquefois de curieuses révélations
sur la valeur des consciences. C/est ainsi qu'une dame dont le mari avait reçu un titre de Tempire, écrivant à une amie dans Texallation du bonheur que lui inspirait le retour de nos princes, finissait par ces mots : « Enfin ^ ma chère ^ c'est d' aujourd'hui seulement que je me crois comtesse f y^ Quelque insignifiants que fussent ces indices de l'opinion pris séparément, cependant, dans leur ensemble, il en résultait une notion générale de la disposition des esprits, des sujets qui occupaient Tattention publique, des jugements portés sur les actes et les personnes de TÉtat, des projets qu'on nous supposait, toujours bien au delà de ceux qui nous inquiétaient. Ce léger avantage, et celui de gêner des correspondances dangereuses, ne valaient pas la violation d'un principe moral. Plus confiant que je n'aurais dû l'être dans la durée de mon crédit, je me promettais de détruire ce contrôle inutile. Le roi Charles X a eu cet honneur au début de son règne.
La poste nous rapportait de partout des lettres qui ne nous étaient pas adressées. Un grand nombre concernaient le gouvernement de Blois et les derniers jours de son existence. Les maréchaux Soult, Suchet et Augereaului rendaient compte des événements de la guerre; d'autres lui annonçaient la dislocation de son pouvoir qui craquait de toutes parts. On y voyait l'embarras des maréchaux et les préparatifs de la bataille de Toulouse, inutile effusion de sang qui eut lieu le 10 avril, alors que la France avait fait sa paix le !•' de ce mois. La faute en doit peser sur le gouvernement provisoire qui aurait dû faire connaître aux généraux les événements de Paris et la déchéance