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CHAPITRE PREMIER

DÉBARQUEMENT DE BONAPARTE. — DtiPART DE MONSIEUR POUR LYON. — MARCHE DE BONAPARTE

Je travaillais à mettre quelque ordre et quelque règle dans la haute direction des affaires , lorsque nous fûmes réveillés, pour ainsi dire en sursaut, par un coup de tonnerre.

Le 5 mars, je sortais à une heure de cette cour du Dimanche qui nous réunissait dans le cabinet du conseil, avant et après la messe du Roi. Le général, depuis maréchal Beurnonville, m'avait demandé de m'accompagner chez moi pour m'entretenir de je ne sais quel intérêt qui le concernait. Nous étions au coin du feu, dans mon cabinet, lorsqu'un huissier de la secrétairerie d'État m'annonça M. Chappe, le gros Ghappe, directeur du télégraphe, qui demandait à me parler immédiatement. Je le reçus dans l'embrasure de la fenêtre la plus éloignée du général Beurnonville. Il était essoufflé et tout hors de lui, et tenait à la main une dépêche télégraphique cachetée, à mon adresse, suivant la coutume.

— Je vous ai cherché dans vos bureaux aux Tuileries, me dit Chappe à voix basse, et, ne vous y ayant

pas trouvé, j'ai voulu faire remettre cette dépêche au Roi ; mais on m'a renvoyé à vous.

— En effet, lui répondis-je ; n'en esWl pas toujours ainsi ?

— Certainement, certainement ; mais celle-ci est si pressée I

— Et que contientrclle donc?

Il se rappela alors qu'il ne devait pas le savoir, et que le traducteur, seul, devait participer au secret.

— Je l'ignore, me dit-il ; mais le traducteur m'a dit que c'était très pressé.

J'avais l'autorisation et l'habitude d'ouvrir ces dépêches ; le plus souvent, elles n'apportaient pas d*autre nouvelle que l'entrée ou la sortie de quelque goélette dans nos ports, ou autres choses aussi insignifiantes. Je les adressais au ministre compétent et ne les montrais au Roi que lorsqu'elles avaient quelque intérêt. Mais l'importance que Chappe attribuait à celle-ci, d'abord en l'apportant lui-môme, ce qui n'arrivait jamais, et puis par ses réticences, à travers lesquelles on voyait qu'il connaissait le contenu, me fit penser qu'elle renfermait quelque chose de grave ; et mon esprit se porta immédiatement sur un accident arrivé probablement au duc et à la duchesse d'AngouIême, dans leur voyage à Bordeaux. Nous savions déjà qu'ils n'avaient pas eu lieu d'être contents, à Poitiers, des dispositions des troupes de la garnison. Je ne sais si quelques-uns de nos chers ministres eussent mieux dirigé leurs premiers regards, et j'en doute ; mais la pensée d'un retour de l'exilé de l'ile d'Elbe ne me vint pas à l'esprit. Cependant, ne prévoyant rien de bien agréable à annoncer au Roi, je préférais lui

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porter la dépêche cachetée, pour qu'il l'ouvrît luimême.

Je partis sur-le-champ. En entrant chez le Roi, je lui dis que Tempressement de Chappe et l'importance qu'il semblait attacher à cette dépêche m'avaient fait penser qu'il fallait en réserver l'ouverture au Roi. La goutte, en ce moment, le tenait assez fort aux mains; il déchira maladroitement le cachet, et, saisissant ensuite le mieux qu'il put la dépêche dans son enveloppe, il me la présenta pour que je retirasse moimême cette enveloppe. Je me retournai lentement pour jeter ce papier dans la cheminée qui était derrière moi; puis, me replaçant devant la table en face du Roi, j'attendis tout le temps qu'il mit à lire les deux ou trois lignes dont elle se composait. Il resta les yeux attachés sur le papier beaucoup plus longtemps qu'il ne lui en fallait pour le lire ; puis il le jeta sur la table.

. — Vous ne savez pas ce que c'est? me dit-il.

— Non, Sire, je l'ignore.

— C'est, me dit-il d'un son de voix qui ne décelait aucune altération, c'est Bonaparte qui est débarqué sur les côtes de Provence.

— Est-ce possible! lui dis-je en prenant la dépêche adressée par le général Brayer. Elle avait été expédiée de Marseille par le maréchal Masséna, gouverneur de Provence. Elle était confiée à un courrier qu'un accident avait arrêté en route, et qui avait fait suivre la nouvelle par un autre courrier; car, en ce temps, le télégraphe n'allait pas au delà de Lyon. — J'avais été plus ému que le Roi, et je l'exprimai avec quelque vivacité.

— Il faut porter cette dépêche au ministre de la guerre, et il verra ce qu'il y aura à faire, reprit-il avec le même calme.

Au lieu de revenir sur mes pas et de passer par les grands salons et le grand escalier, je demandai la permission de traverser le cabinet, pour sortir de suite par l'escalier du pavillon de Flore. J'ordonnai à mes gens d'aller très vite au ministère de la guerre. Mais la journée était assez belle; la foule sortait nombreuse du jardin, et le pont Royal était couvert de monde. Ma voiture montait donc la rampe plus lentement que je ne l'aurais voulu, lorsque j'aperçus, du côté du parapet, à ma gauche, le maréchal Soult, à pied, suivi d'un de ses gens qui portait son portefeuille. Il se rendait à la réunion préparatoire que les ministres à départements avaient, tous les dimanches, chez M. deBlacas.

J'arrêtai ma voiture, je fis signe au maréchal d'approcher, j'éloignai les valets de pied qui avaient ouvert la portière, et là, au milieu du monde qui passait autour de nous, de ma place dans la voiture, je tins la dépêche ouverte devant les yeux du maréchal, resté debout auprès de la portière.

J'étais sans aucune méfiance. J'examinais cependant, tout naturellement, l'impression que faisait sur son visage une nouvelle aussi inattendue. Cette impression fut ce qu'elle devait être, toute de surprise et même d'incrédulité. Il cherchait dans sa pensée les motifs de douter d'un tel événement. Je lui fis connaître les intentions du Roi, qui le chargeait de prendre les mesures qu*il jugerait convenables.

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— Mais demandez au Roi, me dit-il, de me recevoir un moment.

Nous étions probablement tous les deux bien préoccupés, pour que le maréchal me fit cette demande, et que je ne lui répondisse pas qu'il n'avait pas besoin de permission pour se présenter chez le Roi; mais il me le dit ainsi. Il montait chez M. de Blacas, où il attendrait maVéponse.

Je rentrai dans le cabinet du Roi par le plus court chemin. Je lui dis comment j'avais rencontré le maréchal, et le désir qu'il avait de voir le Roi. Puis je fis appeler le ministre de la guerre chez M. de Blacas ; et, pendant les sept ou huit minutes qu'il passa avec le Roi, je me tins dans la chambre à coucher, où j'avais fait préparer par les huissiers ce qui était nécessaire pour que le maréchal écrivît sa réponse au général Brayer, telle que le télégraphe pourrait la transmettre. Je lui mis la plume à la main; mais le grand général ne me parut pas avoir beaucoup de facilité à rédiger ses pensées. Il fut long et verbeux dans cette réponse péniblement écrite. Il disait au général Brayer qu'il ne voyait aucune certitude à la nouvelle du débarquement de Bonaparte et qu'il en attendait la confirmation. Il donnait seulement, dans cette première dépêche, Tordre de faire venir à Lyon quelques batteries de Grenoble. Lorsqu'il me remit cet écrit, je lui demandai la permission de le traduire dans ce style télégraphique qu'on pourrait appeler style lapidaire. Je remontai bien vite dans mes bureaux pour faire ce petit travail et l'expédier au télégraphe. J'avais en effet conservé, de Tancienne secrétairerie d'État de l'empire, le moyen

de faire les expéditions nécessaires, à toute heure du jour et de la nuit, et même les dimanches. Mais nous en faisions si peu d'usage que c'était miracle que les instruments ne fussent pas rouilles.

Dans le peu de paroles que nous avions échangées avec le Roi au sujet de cette nouvelle, j'avais représenté le premier, et le Roi avait approuvé, la nécessité de garder le secret le plus absolu vis-à-vis de tout le monde sans exception, afin de nous donner, disais-je, vingt-quatre heures au moins pour les premières mesures à prendre, avant que le public fût ému à ce sujet.

Je me promenais seul dans mon cabinet et ne me laissais point engourdir dans une fausse sécurité. Je mesurais l'étendue des dangers dont Taudacieuse tentative de Bonaparte pouvait nous menacer. Dans ces moments de grandes émotions, les pensées se présentent en foule et se pressent dans Tesprit; mais elles se résumaient toutes pour moi dans une seule : mettre les troupes de notre côté dans cette grande querelle, et la présence d'un de nos princes au milieu d'elles me semblait la condition nécessaire d'un pareil résultat. M. le duc d'Angouleme était absent ; M. le duc de Berry, brillant de valeur, entreprenant, ardent, manquait parfois de mesure dans son ardeur et s'enivrait de son propre feu. C'était donc encore Monsieur, frère du Roi, qui pouvait, mieux qu'un autre, entrai-

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ner les régiments par sa bonne grâce et son éloquence chevaleresque.

Dès que j*eus mis quelque ordre dans ces pensées, je descendis chez Monsieur, au pavillon Marsan. Je traversai Tantichambre des huissiers qui me laissèrent passer sans rien dire, puis le grand salon de service ; préoccupé que j'étais, je ne remarquai pas qu'il n'y avait personne de tous les officiers qui le remplissaient ordinairement. J'allais sans m'arrêter ouvrir moi-même la porte du cabinet de Monsieur, lorsqu'un huissier qui m'avait suivi, étonné de ma distraction, me dit que Monsieur n'était pas chez lui, qu'il était à vêpres.

— A vêpres! à vêpres I dis-je en me parlant à moimême ; et je me mis à me promener tout seul dans cette grande salle de service du pavillon Marsan; €c Gomment est-on à vêpres en de telles circonstances? Jacques II perdit son royaume pour une messe ; ceux-ci perdront-ils le leur pour des vêpres? »

J'attendis près d'une demi-heure dans une impatience indicible. J'arrivai cependant à excuser Monsieur et ses vêpres, en pensant qu'il ignorait probablement la terrible nouvelle, car nous ne l'avions pas excepté lui-même du secret que le Roi et moi nous nous étions mutuellement recommandé.

— Cependant, me disais-je, le secret pour Monsieur... c'est inipossible I

J'en étais là, lorsque le prince revint, suivi de sa troupe dorée:

— Entrez, entrez, me dit-il en ouvrant la porte de son cabinet.

Je le suivis ; dès que je me trouvai seul avec lui, je

Mt

cherchai à lire dans ses yeux s'il était instruit de la grande nouvelle, et je jugeai d'abord qu'il ne Tétait sans doute pas. Je ne prenais pas la parole.

— Eh bien, me dit-il, m'apportez-vous des nouvelles de nos voyageurs? Avez-vous des lettres de Bordeaux ?

Je lui dis que non ; mais ensuite j'hésitai, embarrassé de lui parler de ce qui m'occupait, si le Roi ne lui en avait rien dit ; d'un autre côté, je ne pouvais lui parler d'autre chose.

— Monsieur, lui dis-je avec hésitation, n'a pas ^-u le Roi depuis la messe?

— Mais si, je l'ai vu... A propos, reprit-il tout à coup ; à propos, et la nouvelle du débarquement, qu'en dites-vous?

« A propos » paraîtrait un peu singulier si je ne l'expliquais pas ; mais « à propos » voulait dire qu'il venait seulement de se rappeler que le secret recommandé très expressément par le Roi n'en était pas un pour moi. J'exposai donc les réflexions qui s'étaient d'abord présentées à mon esprit; je lui fis envisager tout le danger qui nous menaçait et l'obligation de faire face à cet orage avec calme et dignité. Bonaparte était débarqué le i«' mars et nous étions déjà au 5 ! Quel chemin pouvait-il avoir fait? Était-ce bien réellement en France qu'il voulait pénétrer? ou bien avait-il le projet de se jeter en Italie, de bouleverser ce pays par sa présence et de se mettre à la tête des troupes napolitaines, en face des armées autrichiennes et françaises qui se mettaient en marche pour exécuter la sentence portée contre Murât?

— Mais sans nous arrêter aux suppositions, dis-je

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à Monsieur, la réalité, c'est qu'il est en France, qu'il faut avant tout lui en barrer absolument les cbemins; et nous n'avons pour cela que des populations bien animées, mais sans armes et sans organisation. Des troupes fidèles... fidèles? Oui, elles le seront, si les princes se mettent à leur tête et se confient noblement à elles. Mais il n'y a pas un moment à perdre. Notre salut est tout entier dans le premier coup de fusil tiré sur l'ennemi. Il faut la présence d'un prince pour qu'il soit tiré, et c'est Monsieur, c'est vous Monseigneur, qui pouvez le mieux nous assurer la fidélité de l'armée et réveiller ce qu'il y a de zèle et d'amour pour la cause royale dans les populations.

Pendant toute cette allocution que j'abrège, je marchais à côté de Monsieur, et dans toute la longueur de son cabinet, sans qu'il me répondit un seul mot; je ne pouvais constater qu'il m'écoutait qu'à l'allure de ses pas qui se précipitaient à mesure que mes paroles devenaient plus pressantes, tellement qu'à la fin, sans nous en douter, nous étions presque au pas de course. Mais il me laissa encore plus de cinq minutes après que j'avais fini mon exhortation, dans l'obligation de la continuer en répétant ce que je lui avais déjà suffisamment expliqué; et certainement il en résultait un peu d'impatience dans le son de ma voix.

— Eh bien î me dit-il enfin, sans arrêter sa marche hâtée, je pense que vous avez raison et qu'il faut graisser mes bottes...

— Non, Monseigneur, repris-je, il faut partir sans que vos bottes soient graissées, immédiatement, et puisque Monseigneur trouve en lui-même ce mouve-

ment et eette décision que je venais lui demander, il doit aller sur-le-champ chez le Roi lui faire hommage d'un dévouement qu'il saura bien apprécier, prendre des ordres et partir.

Monsieur, sans rien répondre, prit son chapeau, et m'emmenant avec lui, se rendit chez le Roi; je l'accompagnai jusqu'à la chambre à coucher; il passa quelques minutes avec son frère. En sortant, il vînt à moi et me serra fortement la main.

— Je pars ce soir, me dit-il, préparez tout le plus t(U possible.

Les apprêts de ce voyage ne me concernaient guère ; cependant, j'écrivis sur-le-champ au comte François d'Escars, son capitaine des gardes, et à M. Ferrand, directeur général des postes, en leur demandant de hâter les préparatifs du départ de Monsieur, qui se mettait en route le soir même pour se rendre à Lvon.

Je revins chez le Roi à cinq heures. J'y retournai encore à huit heures. Il ne paraissait pas s'inquiéter le moins du monde; c'était le courage passif de Louis XVI. Il écoutait et approuvait facilement tout ce qu'on lui proposait. Je traçai dans ces conversations la marche qui fut à peu près suivie. Monsieur le duc d'Angoulême prendrait le commandement des troupes du Midi, qu'on réunirait en Languedoc, sur la rive droite du Rhône. Monsieur le duc de Berry

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prendrait, en Franche-Comté, le commandement des garnisons de la Lorraine et de TAlsace qu'on y rassemblerait. Ainsi appuyé sur sa droite et sur sa gauche, Monsieur, frère du Roi, marcherait à l'ennemi avec les troupes qui se trouveraient sur les lieux, incessamment renforcées de toutes celles qu'on avait déjà mises en mouvement pour former à Chambéry un camp de vingt-quatre mille hommes, qui devaient coopérer en Italie à l'exécution de Tarrét porté contre Murât.

Tous les détails furent ensuite réglés par le ministre de la guerre. J'insistai seulement pour que M. le duc d'Orléans ne restût pas à Paris dans un pareil moment, et qu'il fTkt employé, mais sous les ordres de Monsieur, de manière à être parfaitement contenu. Le seul point que je crus devoir discuter d'une manière plus étendue, était la convocation immédiate des Chambres législatives. Je savais bien qu'en principe il est dangereux d'appeler les corps politiques à la délibération dans un moment où l'autorité royale se trouve menacée. Les Assemblées sont impitoyables en de telles circonstances et elles cherchent à étendre leurs droits et leurs privilèges, encore plus que les libertés publiques. Mais, dans les conjonctures où nous étions placés, il était impossible de ne pas nous environner de cette grande expression de l'opinion publique. D'ailleurs, quels que fussent les éléments d'opposition qui s'étaient révélés dans la session de la Chambre des députés, nous étions bien certains qu'il ne s'y trouverait pas une voix qui osât se prononcer pour l'exilé de l'ile d'Elbe, tant il est vrai que Bonaparte ni^ pouvait trouver de parti-

sans en France que dans les restes de son armée. Enfin, l'opinion ennennie, qui nous acx^usait toujours de ne point vouloir Texécution de la Charte, nous forçait aussi à donner cette nouvelle preuve de notre constitutionnalité.

C'est de cette manière que la question fut envisagée, le lendemain, dans les conférences qui eurent lieu avec les ministres ; et la décision fut prise en conseil, à l'unanimité. Les Chambres furent convoquées par une proclamation du Roi. Ce fut dans le même conseil qu'on décida l'ordonnance royale qui déclarait Bonaparte traître et rebelle pour s'être introduit à main armée sur le territoire du royaume. Il était commandé à toutes les autorités civiles et militaires, et même aux simples citoyens, de lui courir sus et de le traduire devant un conseil de guerre, pour qu'il fût jugé suivant la rigueur des lois.

Je passai la soirée du 5 avec Monsieur. Il me témoigna plusieurs fois le désir qu'il aurait eu de m'emmener avec lui ; mais il le jugeait impossible, parce qu'il croyait ma présence auprès du Roi essentielle. Il conservait la plus grande aisance dans son discours, dans ses jugements sur la situation des affaires, dans les ordres qu'il donnait ; et ce n*était pas faute d'apprécier parfaitement à quel homme et et à quelles difficultés il allait s'attaquer. Je le mis en voiture à minuit ; et ses dernières paroles furent de nobles expressions de ses sentiments pour le Roi ; il me chargeait de les lui rapporter.

Le lendemain, 6 mars, je me rendis dès huit heures chez le Roi. Le maréchal Soult sortait du cabinet de Sa Majesté. Il me retint assez longtemps dans la salle

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du conseil et me fît connaitrQ les dispositions qu'il venait de soumettre au Roi, le choix du maréchal Macdonald qui prenait le commandement des troupes sous les ordres de Monsieur. Il lui avait expédié un courrier pendant la nuit à sa terre de Courcelles, près de Briare ; il me donna, en outre, les noms des généraux qu'il employait et le détail de toutes les mesures prises la veille et pendant la nuit. Elles étaient aussi loyales, que si je les avais dictées moimême. Enfin, le maréchal me demanda de me rendre auprès de M. le duc de Berry, et de lui faire connaître toutes ces déterminations; il n'avait pas le temps de l'en instruire lui-même. ^

Je restai donc peu d'instants auprès du Roi, et je me rendis chez M. le duc de Berry, que je trouvai très animé des événements et ardent à y prendre part. Il renvoya ceux qui étaient autour de lui pour rester seul avec moi ; il approuva en tous points les dispositions et les choix du ministre, me consulta sur le mouvement à donner aux officiers si nombreux à Paris, et dont il serait entouré aussitôt que la nouvelle se répandrait. Nous convînmes qu'il ne fallait aller au-devant de personne, mais accepter tous ceux qui se présenteraient et compromettre dans notre cause le plus de gens possible. Il se réjouissait, d'ailleurs, de prendre le commandement des corps à réunir en Franche-Comté. Enfin, nous avions assez longuement traité différents sujets, lorsqu'on vint lui annoncer M. le duc d'Orléans. Je voulais me retirer, mais le prince me retint en disant que le duc pouvait bien attendre. Il continua la conversation sur les sujets qui nous occupaient, et dit aussi

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quelques mots sur celui qui attendait. Il en parlait sans aigreur, et cependant sans estime pour son caractère, qui manquait absolument, disait-il, de franchise et de loyauté, et ne montrait aucun genre d'élévation. Je lui répétai ce que j*avais dit à Louis XVIII au sujet de Tambition dont on accusait ce prince : « De l'ambition? pour la couronne, non... pour la liste civile, oui. »

Tout en causant, je me retirais vers la porte pour faire place au prince qui attendait; mais le duc de Berry me retenait toujours. Enfin, je sortis plutôt par ma volonté que par la sienne. Au moment où les deux battants s'ouvraient pour M. le duc d*0rléans, celui-ci m'arrêta, de prime abord, par ses profondes révérences, telles qu'on ne pouvait jamais lui en rendre de pareilles.

— Mais, monsieur de Vitrolles, me dit-îl ensuite d'une voix émue, dites-moi, je vous prie..., est-ce que nous partons seul avec Monsieur ?

Mon visage, que je n'ai pas l'habitude de contrefaire, dut accompagner ma réponse d'une expression d'étonnement.

— Mais non, monseigneur... le ministre de la guerre a désigné des généraux qui partent pour se mettre à la tête des troupes ; et le maréchal Macdonald doit être en route en ce moment pour prendre le commandement sous les ordres de Monsieur.

A ces mots, le duc d'Orléans me saisit la main et la pressa avec force.

— Ah ! s'écria-t-il, vous me rendez la vie. »

Il entra dans le cabinet, et moi je restai stupéfait de ces paroles.

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— En voilà un, me disais-je, qui n'a pas trop de confiance en lui-même; et je ne sais pas si nous devons en avoir davantage en lui.

J'avais meilleure confiance dans M. le duc d'Angouléme; et après avoir pris les ordres du Roi, je lui expédiai un courrier. Ma lettre lui apprenait la nouvelle du débarquement, le départ de son frère, les principales dispositions que nous avions prises, l'intention du Roi de lui donner immédiatement le commandement supérieur des cinq divisions militaires du Midi ; et je lui annonçais les ordres qu'il recevrait pour réunir les troupes dont il pourrait disposer, sur la rive droite du Rhône, à Nîmes ou à Montpellier.

Ce jour-là et les suivants, nous reçûmes par les dépêches de Marseille, que le télégraphe de Lyon nous transmettait, la confirmation du débarquement au golfe Juan, près de Cannes, la direction que prenait Bonaparte à travers les montagnes de Provence, et le mouvement des populations qui se prononçaient généralement et énergiquement contre cette odieuse invasion. Nous apprîmes également la conduite si loyale du général Corsin, commandant à Antibes, qui avait refusé de remettre la place à l'exilé de l'île d'Elbe. Masséna lui-même ne s'était pas écarté, en apparence, de la ligne de ses devoirs. Il n'osait pas arrêter l'élan qui faisait courir toute la province aux armes, mais il en retardait les effets.

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Nous reçûmes aussi par le télégraphe de Lyon, dans la matinée du 8 mars, la nouvelle de l'arrivée de Monsieur dans cette ville. Il y était entré le 7 au soir. Il m'écrivait ou me faisait écrire tous les jours, et j'en tenais le Roi informé. Ces premières lettres étaient peu significatives; mais bientôt il fut facile de voir que les sentiments de la garnison de Lyon et des troupes qui venaient s'y réunir étaient au moins très froids.

L'intérêt que nous avions à être au courant des nouvelles, le besoin de nous communiquer mutuellement celles qui parvenaient à chaque ministère, enfin la nécessité de nous concerter, établirent tout naturellement une réunion presque continuelle des ministres, dans l'appartement qu'occupait M. de Blacas, tout au haut du pavillon de Flore. J'y étais le plus exact, n'ayant pas, comme les autres, les travaux d'un département ministériel. M. de Blacas, qui jusque-là n'avait pas cherché à me rapprocher des affaires et de la personne du Roi, réclamait sans cesse ma présence. Il me proposa de me faire dresser un lit dans son appartement ; mais j'en faisais peu d'usage. Je me retirais chez moi vers minuit pour régler avec Sauvo la rédaction du Momiew% et après quelques instants de repos, que je prenais le plus souvent tout habillé, je retournais au chûteau dès le lever du soleil. Le petit salon du grand maître de la garde-robe devint ainsi le quartier général de notre pauvre défensive.

A l'autre bout du château, M. le duc de Berry voyait accourir autour de lui les généraux et officiers supérieurs qui étaient à Paris. Ils demandaient tous à servir, mais plutôt par métier que par attachement

MARCHE DE BONAPARTE. — Mars 1815. 299

à notre cause. Le prince avait formé parmi eux un conseil de défense, où se trouvaient les généraux Belliard, Haxo, Guilleminot et autres. Ils y apportaient leurs meilleures idées, leurs plans, leurs projets, et dans la discussion le concours de leurs lumières. Mais il ne s'agissait pas pour nous d art militaire et de stratégie ; il fallait agir sur Tesprit de Tarmée, et les chefs n'y avaient pas plus d'influence que nous; accoutumés qu'ils étaient à trouver les soldats passifs entre leurs mains, ils ne pensaient pas pas à exercer d'autorité morale sur leur esprit. Le 8 mars, le maréchal Soult publia son ordre du jour à l'armée, conçu dans les termes les plus expressifs.

Cependant, les informations que nous recevions des autorités civiles et militaires de Provence nous confirmaient la marche de Bonaparte, qui s'engageait décidément dans nos Alpes. La difficulté des lieux, le petit nombre d'hommes qui l'accompagnaient, la confiance que nous avions encore dans la fidélité de Tarmée, peut-être aussi la pente naturelle qui nous pousse à nous flatter dans les moments extrêmes, nous faisaient chercher dans ses projets un autre but que celui d'envahir la France et de renverser un gouvernement appuyé sur les vœux et l'amour des populations.

Je me persuadais — et le maréchal Soult lui-même l'admettait — que l'exilé de l'île d'Elbe voulait se jeter en Italie par un passage de nos montagnes, tel qu'En trevaux, le col de l'Argentière, ou tout autre ; qu'il voulait essayer l'eff'et de sa présence sur le théâtre de ses anciennes victoires, soulever les popu-

lations italiennes, moins bien rattachées que celles de la France à leurs anciens maîtres; s'ouvrir ainsi la route jusqu'à l'armée napolitaine de Murât et rétablir une lutte dangereuse contre l'Autriche, inquiétante pour nous. Le maréchal me demandait môme sur les divers passages des Alpes, une foule de détails que je ne pouvais guère lui donner. Y avait-il beaucoup de neige sur les cols élevés? Les canons pourraient-ils y passer avec leurs affûts? etc.

Cependant, je pressais de tous mes vœux et de tous mes efforts la plus prompte marche de Monsieur sur les points menacés. A peine avions-nous appris son arrivée à Lyon que le Roi m'autorisa à lui écrire, croyant que la passion que j'avais pour la gloire du prince m'inspirerait mieux que toutes les connaissances d'art militaire qui me faisaient défaut. Je me permis de demander à Monsieur de ne s'arrêter à Lyon que pendant le temps nécessaire pour y prendre ce qu'il trouverait dans les troupes de mieux disposé pour une marche rapide, d'y joindre les forces qu'il rencontrerait sur sa route et, pour empêcher un contact dangereux, de rappeler à lui les plus voisines de Bonaparte ; enfin, de marcher à l'ennemi le plus rapidement possible, de l'attaquer si l'occasion était favorable, sinon, de l'observer, de le harceler et d'entraver sa marche par tous les moyens possibles.

Pendant ce temps, Bonaparte avait traversé rapidement, avec sa petite escorte, les départements du Var et des Basses-Alpes, et arrivait devant Sisteron sans trouver de résistance. L'avant-garde des soldats del'ile d'Elbe, et à leur tête le général Gambronne, entrèrent dans la ville pour y faire les logements.

MARCHE DE BONAPARTE. — Mars 1815. 301

Napoléon suivait de près; en voyant ces roches escarpées, ce passage resserré entre deux murailles de

rochers à pic, ce pont, le seul jeté sur la Durance depuis sa source jusqu'à son embouchure près d'Avignon, cette ville d'une seule rue, taillée pour ainsi dire sur le flanc de la montagne, enfin cette vieille citadelle qui environne le sommet de ses noires murailles, il dut frémir à l'aspect de tels obstacles même après les avoir franchis.

Il continua sa route le lendemain, arriva vers le milieu du jour à VitroUes, et s'arrêta pendant quelques heures à une auberge qui m'appartient et qui est située à quelque cent toises du château. Il ne voulut point entrer dans la maison, et on lui donna sous la remise une chaise garnie d'un coussin emprunté sans doute au lit d'un roulier. 11 s'entretint avec les gens du pays, fit appeler les soldats de son ancienne armée, entre autres un de ceux des campagnes d'Egypte, auquel il promit une pension de cent écus. Enfin, il sortit un moment en tenant la carte du pays; il en examinait les positions, et, se tournant vers le château :

— C'est donc là, dit-il, le château du fameux baron de Vitrollesl... »

Pendant ce temps, les populations ardentes de la basse Provence avaient pris les armes spontanément et malgré l'opposition cauteleuse du maréchal Masséna. Dans le seul département des Basses-Alpes, plus de 4,000 hommes se rassemblèrent et, réunis aux bataillons formés à la hâte en Provence, se mirent à la poursuite de l'ennemi commun jusqu'aux portes de Gap. Mais la marche de celui-ci était si rapide qu'il

était impossible de Tatteindre, à moins qu'il n'eût été arrêté par une résistance sur laquelle il était permis de compter.

Mais je reviens à ce qui se passait autour de nous après le départ de la lettre que j'avais adressée a Monsieur.

La nuit suivante, j'étais étendu sur mon lit, tout habillé, lorsque, vers trois heures du matin, la porte de mon hôtel retentit sous des coups de marteau redoublés, et on introduisit dans mon cabinet un courrier qui m'apportait une lettre de Monsieur, adressée au Roi. Je me rendis au château. Dans toute autre circonstance, j'aurais été embarrassé de réveiller le Roi à pareille heure; mais l'importance de cette communication levait toute incertitude. Le premier valet de chambre se leva et avertit le Roi, qui me fit entrer sur-le-champ. Louis XVIII ne couchait ni dans le lit ni dans la chambre de parade, mais dans le petit salon qui précédait son cabinet, où se tenait dans la journée le premier valet de service. Le soir on y passait un petit lit de fer fort étroit, garni de petits rideaux de soie verte. La grosse corpulence du Roi non seulement remplissait la largeur du lit, mais semblait même le déborder; un bonnet blanc recouvrait sa tête et lui donnait l'apparence d'un énorme et colossal enfant. Il me fit asseoir en me disant de lui lire la lettre de son frère.

Cette lettre, de trois grandes pages pleines de l'écriture très serrée de Monsieur, rendait un compte exact de la situation. Les populations étaient généralement favorables, mais les troupes étaient inquiètes et assez ébranlées. La rapidité de la marche

RÉUNION DES CHAMBRES. — 10 Mars 1815. 303

de Bonaparte et son attitude pacifique faisaient tomber les bras prêts à se lever contre l'ennemi publie. On n*attaque pas celui qui passe à côté de vous sans vous heurter. Personne ne lui criait : « Qui vive ? » Monsieur ne connaissait paà encore la trahison de Labédoyère et la défection des troupes qu'il commandait. La lettre du prince se résumait tout entière dans ces paroles : « La position est grave ; si Grenoble offre la résistance qu'on en doit attendre, nous en surmonterons les difficultés. Mais si cette place est occupée par l'ennemi, la lutte sera violente et le succès incertain. »

Je fis cette lecture au Roi fort lentement, et je repris une seconde fois les passages les plus importants. « Les troupes sont encore retenues par le sentiment du devoir, disait Monsieur, mais elles n'ont ni affection ni entraînement. »

Le Roi écoutait sans émotion visible ; mais on pouvait juger qu'il faisait effort pour s'en défendre. Il me chargea de la réponse qui, d'après mes souvenirs, ne renfermait rien d'important, si ce n'étaient les témoignages de confiance, de satisfaction et de reconnaissance qu'il adressait à son frère.

Cependant, les Chambres répondirent à l'appel du Roi. Elles se réunirent le 10 mars. Leurs premiers sentiments furent ceux d'un entier dévouement et du zèle le plus ardent pour concourir à tous les moyens de salut. Rien ne donnait encore lieu de croire au succès de l'ennemi. Dans l'exposé que les ministres eurent à faire de la situation du pays, ils purent encore rassurer l'Assemblée. Les nouvelles qu'on avait reçues à cette époque, datées du 7 et du 8,

304 MÉMOIRES Di] BARON DE VITROLLES.

n'aunoiivaient rien que de favorable dans les populations que traversait l'ennemi, et nous ne connaissions encore aucune défection dans Tarmée. Les discussions de la tribune, les paroles adressées au Roi, étaient telles que nous aurions voulu les dicter, nous-mêmes; et il ne s'en éleva point au contraire. Elles avaient enfin l'avantage de nous apporter toute vivante l'expression de l'opinion de la France entière. Malgré les fatales nouvelles qui venaient coup sur coup exciter de plus vives inquiétudes, Topinion publique ne se démentait pas. On s'apercevait à peine du nombre des faibles qui se retiraient, dans la crainte de se compromettre. La quantité de ceux qui exprimaient hautement leur dévouement à la monarchie était le plus considérable. Il nous arrivait de partout des adresses qui exprimaient le plus ardent dévouement. On nous demandait des armes et une organisation pour combattre l'ennemi commun.

D'autres, plus impatients, se formaient, soit comme garde nationale, soit comme volontaires royaux. Les jeunes gens des écoles, et particulièrement les étudiants en droit, s'étaient levés les premiers. Lorsque la marche progressive de Bonaparte eut éveillé des craintes que jusque-là les plus dévoués n'avaient pas voulu envisager, on vit accourir de partout des hommes de tous les états et de tous les âges, qui demandaient à verser leur sang pour la défense du trône. Les premières inscriptions furent reçues aux Tuileries i)ar les gardes du corps. Elles devinrent si nombreuses qu'on fut obligé de placer des tables dans la cour du Carrousel, où l'on se portait en foule pour faire inscrire son nom et son adresse. Le senti-

INACTION DES MINISTRES. - Mars 1815. 305

ment public était tel, que, dès les premiers moments, nous aurions pu mobiliser les gardes nationales et les volontaires par centaines de mille. Mais de tels développements de forces contre un ennemi qui arrivait avec quelques centaines d'hommes paraissaient inutiles et ridicules. D'ailleurs, nous avions confiance dans notre droit, dans la Providence, dont nous nous croyions les fils aimés, et enfin dans la fidélité de l'armée aux serments qu'elle avait librement prêtés.

Les ministres semblaient ne prendre aucun intérêt au mouvement de Topinion et restaient inactifs devant ces expressions de dévouement. Ils paraissaient même en être presque contrariés, dans leur préoccupation de sauver le Roi par une popularité faussement libérale. Lorsque je faisais remarquer cet enthousiasme , que nos dangers semblaient exciter, Tabbé de Montesquiou me répondait que ce serait un ^and malheur si le Roi n'avait d'appui que les « chouans. » — Je lui répondais qu'il ne me semblait pas mauvais de s'appuyer sur les chouans quand la population de Paris et de presque toute la France était chouane. Il est certain que si, dès les premiers jours, on avait donné une forme, et pour ainsi dire un corps, à l'esprit public tel qu'il se montrait, on aurait réuni de quoi opposer une immense résistance à l'envahissement du royaume, résistance qui se serait prolongée même après que Ronaparte aurait occupé Paris. Mais on ne fit rien de semblable. On s'en tenait aux ordonnances accumulées à la date du 12 mars; et ces mesures de résistance n'ayant pas été suivies de moyens d'exécution , restaient comme lettre morte , sans autres applications que celles qui leur étaient don-

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