PRÉPARATIFS DE DÉPART DES ALLIÉS
seule qui, dans Tordre constitutionnel la mette en dehors et au-dessus des partis.
L'organisation judiciaire établie dans le titre suivant n'était autre que celle que Tempirc nous transmettait. Il est difficile de concevoir comment on jugea nécessaire de lier Tautorité souveraine de qui émane toute justice à des formes susceptibles d'être sans cesse modifiées et améliorées.
Le travail de la commission se ressentait de la précipitation qui lui était imposée. Les souverains alliés pensaient que leur glorieuse tâche ne serait accomplie qu'au moment où le Roi aurait fixé par la loi fondamentale les destinées politiques de la France, et serré les nœuds qui devaient l'unir plus intimement à ses peuples par la conciliation des devoirs et des droits. En même temps, chacun des princes était sous Timpérieuse nécessité qui le rappelait dans ses États. Ce n'était pas seulement pour y jouir du triomphe réservé à leurs succès ; ils avaient aussi à réparer les sacrifices exigés par la guerre. Quelque empressés que nous fussions de délivrer la France de ces hôtes trop nombreux pour ne pas être incommodes même lorsqu'ils croyaient être le plus généreux, ils pressaient avec plus d'instances encore que nous le moment de leur départ. Dans une conversation que j'eus avec M. de Metternich pour lui faire comprendre que nous ne pouvions pas précipiter ce qu'il y avait de plus important pour notre avenir, il m'exposa le tableau vraiment effrayant de l'état où se •trouvaient le gouvernement, l'administration et les finances de son pays.
— Enfin, me disait-il, notre départ est exigé même
à cause de Targent qui sort de chez nous, quand ce ne serait que celui que les officiers de nos armées tirent de leurs familles pour satisfaire à leurs dépenses et à leurs fantaisies. Tout exige que chacun rentre au plus tôt chez soi. »
Il semblait qu'on n'avait pas perdu de temps en réunissant le 23 mai la commission qui devait, par ses délibérations, fixer la dernière rédaction de la Charte. Le dernier titre : Ih^oits particuliers garantis par l'É^at^ n'était qu'un assemblage confus d*articles transitoires ou autres auxquels on n'avait pas su trouver d'autre place. On y avait mis la conservation des grades et pensions acquis par les services militaires ; la consécration de la dette publique ; la reconnaissance de la noblesse nouvelle qu'on associait à la noblesse ancienne en disant que l'une conservait ses titres et que l'ancienne reprenait les siens. Ensuite on garantissait le maintien de la Légion d'honneur. L'administration des colonies restait séparée et soumise à des lois et des règlements particuliers. Enfin, le Roi et ses successeurs étaient soumis à jurer à l'époque de leur sacre la Charte constitutionnelle. Les commissaires du Roi voulaient aussi déterminer dans la Charte, d'une manière plus précise, les bases de la loi électorale.
Au conseil privé, le projet de constitution fut brièvement discuté. Aucun des membres qui le composaient, excepté M. le Chancelier et MM. de Montesquiou et Ferrand, n'avait eu la moindre connaissance de l'ensemble et des articles. Deux lectures en furentfaites de suite dans la séance du 27 mai. Dans la séance du 30, le Roi donna lecture des paroles qu il
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devait prononcer à l'ouverture des Chambres, et dont la rédaction lui appartenait en plus grande partie, comme on peut en juger par les nobles sentiments qu'il exprimait, et par la rédaction même. Sa Majesté m'en avait donné connaissance. M. le Chancelier communiqua de même au conseil le discours qu'il devait prononcer comme développement des paroles royales ; et enfin il présenta la dernière rédaction de la Charte constitutionnelle, qui reçut encore quelques légères modifications, sur les observations improvisées de quelques membres. En d'autres temps, on n'aurait pas mis autant de légèreté à la confection d'une loi ordinaire ; et ce que les circonstances avaient de pressant et d'extraordinaire ne suffirait pas pour l'excuser. Cette grande œuvre, commencée le 22 mai, se trouva terminée en moins de huit jours. — Telles sont les circonstances qui environnèrent le berceau de cette Constitution qui ouvrait à la France la carrière des libertés politiques, et devait, suivant les espérances générales, tracera la patrie de nouvelles et grandes destinées, et se perpétuer dans les générations à venir.
La Charte constitutionnelle fut portée aux Chambres réunies dans la salle du Corps législatif. Pressés comme nous l'étions par les circonstances, cette première séance ne fut pas environnée de toute la pompe que de pareilles cérémonies ont eue dans la suite. Le
Roi S y rendit aux applaudissements de la foule, et fut salué à son arrivée par les corps constitués qui y étaient réunis. Les tribunes étaient pleines de spectateurs enthousiastes. M. le comte d'Artois, malade, était resté à Saint-Cloud. Le Roi était assis et couvert. Il avait à sa droite monseigneur le duc d'Angoulême, auprès de qui était placé le duc d'Orléans; à la gauche du Roi était monseigneur le duc de Berry qui avait auprès de lui les princes de Condé et M. le duc de Bourbon. Le Chancelier était assis sur un tabouret en X. Venaient ensuite deux des pairs ecclésiastiques, six pairs laïques, le secrétaire d'Etat, les ministres d'État, les maréchaux, une députation des grands cordons de la Légion d'honneur, qui étaient assis sur les bancs placés en gradins au-dessous du trône. Les sénateurs, les pairs et les députés, qui avaient reçu des lettres closes \ étaient sur des banquettes en face du trône, les membres de la Chambre des pairs au premier rang.
Ce premier et grand acte de l'autorité royale rétablie était assez émouvant; il rappelait dans les cœurs le souvenir des temps passés, les liens qui avaient unis la France à ses rois semblaient se rattacher. La seule dissonance dans cette harmonie était le léger souffle d'opposition qui s'était fait sentir dans quelques paroles échappées aux réminiscences de la révolution. On nous avait annoncé que la séance royale donnerait peut-être lieu à quelques
1. Les lettres closes étaient signées par le Roi; elles étaient écrites sur une feuille de papier simple pliée en quatre et fermées par une bande de papier passée dans deux fentes et dont les bonts étaient réunis par le sceau royal. (Note de réditeur.)
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discours intempestifs sur le principe de la Charte octroyée et j'étais impatient à ma place, résumant dans ma pensée ce qu'il faudrait répondre à une pareille audace; il me semblait, peut-être à tort, que je n'aurais éprouvé aucun embarras, aucune hésitation à faire ce premier essai de la parole en public. Mais rien de semblable ne se produisit. Le Roi prononça du plus bel organe qui puisse frapper Toreille des hommes, le discours qu'il avait seul rédigé. M. le Chancelier donna lecture du sien, plus étendu, avec un accent qui rappelait toute la dignité de Tancienne magistrature. M. Ferrand se leva en* suite et lut le texte de la Charte d'une voix sourde, monotone ; il communiqua ensuite les ordonnances qui mettaient les étrangers hors des corps constitués et celle qui assurait les avantages accordés à la pairie en remplacement de la dotation de l'ancien Sénat réunie au domaine de la couronne. Les anciens sénateurs conservaient 36,000 francs de pension, leurs veuves 6,000 francs.
Le serment de fidélité au Roi et à la Charte constitutionnelle fut prononcé par M. le Chancelier. Les anciens sénateurs, les nouveaux pairs et les membres du Corps législatif, à mesure que leur nom était appelé, répondaient : « Je le jure. »
Nous n'avions eu ni le temps, ni la pensée de changer cette formule insignifiante, basse et triviale du serment politique, que les assemblées révolutionnaires nous avaient transmises. Cet espèce d'appel, tel qu'on le fait tous les jours dans les casernes, ne donnait aucune importance à ces engagements de l'honneur et de la conscience politique, et n'a pas peu
contribué à cette légèreté, à ce mépris des serments qui ont exercé une si déplorable influence dans nos crises publiques. Cependant il était facile de juger combien les imaginations étaient frappées par la présence et les paroles du monarque qui représentait la longue suite de nos rois. A la fin de la séance, M. le Chancelier déclara que la session était ouverte, et que les Chambres pouvaient prendre leur séance dans leurs palais respectifs.
La nouvelle Chambre des pairs se rendit immédiatement au Luxembourg. Après avoir entendu une nouvelle lecture de la Charte constitutionnelle et de l'adresse proposée qui renfermait des remerciements à Sa Majesté, il fut décidé que la Chambre entière en porterait Thommage au Roi. Elle fut, en effet, reçue le même jour par Sa Majesté assise sur son trône. Conduite à Taudience par le marquis de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies, elle fut présentée au Roi par le prince de Condé qui, malgré son grand âge, remplit dans cette occasion les fonctions de grand maître de la maison du Roi. Sa santé ne lui permit pas, dans la suite, d'exercer cette grande charge de la couronne. Les sentiments de la Chambre des pairs avaient été unanimes; elle les exprima dans les termes les mieux sentis. Le discours prononcé par M. le Chancelier témoignait au Roi la juste reconnaissance de la Chambre des pairs pour le double et inappréciable bienfait d'une paix glorieuse à la France, et d'une Constitution régénératrice.
Le Corps législatif s'était réuni le même jour dans la salle de ses séances et, sur la proposition de M. de Beaumont, ayant à nommer une commission pour
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proposer l'adresse à Sa Majesté, on sentit la convenance de nommer tous les membres de celle à qui on devait la première protestation en faveur de la paix et de la liberté. Cette protestation avait, on s'en souvient, forcé Bonaparte à dissoudre violemment le Corps législatif. Les membres qui composaient la commission n'eurent qu'à exprimer les sentiments qui animaient la généralité de TÀssemblée : l'amour et la reconnaissance. Un seul murmure s'éleva dans un coin de la chambre, et M. Durbach le recueillit et le rédigea de manière qu'il fallait chercher le germe d'opposition qui y était déposé. Il demandait que l'adresse ne renfermât que des félicitations générales sans admettre le principe de la Charte octroyée, et sans parler de ses principales dispositions afin de laisser une porte ouverte aux discussions de l'avenir. Il fut appelé dans le sein de la commission qui lui demanda de renoncer à une proposition qui amènerait des débats inutiles et inconvenants. Le député de la Moselle obtempéra à ce vœu de ces collègues, mais il ne résista pas à la petite vanité de faire imprimer son discours qui n'eut aucun retentissement. Le surlendemain de la séance royale, le Corps législatif, conduit au pied du trône dans les mêmes formes que la Chambre des pairs, exprimait des sentiments semblables