‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 48 sur 60 · DISC0UB8 DU BOI AUX OHAMBBES · texte numérisé non relu

DISC0UB8 DU BOI AUX OHAMBBES

Les événements qui se pressaient nous jetaient dans d'autres anxiétés. Les nouvelles de Lyon nous arrivèrent accablantes. La défection des troupes sorties de Grenoble et, entre autres, celle du régiment commandé par Labédoyëre, ouvrit à Bonaparte les portes de cette place de guerre, où il entra sans coup férir. L'occupation de Grenoble et la marche de Bonaparte sur Lyon entraînèrent les soldats au point qu'ils passaient par- dessus les lignes de défense où ils étaient placés, pour aller à la débandade rejoindre Tennemi. Nombre de leurs officiers les suivaient. Ceux qui restèrent fidèles, les généraux, M. le duc d'Orléans, et Monsieur lui-même, n^eurent plus d'autre parti à prendre que celui de s'éloigner pour ne pas rester prisonniers entre les mains de l'audacieux aventurier. Le maréchal Macdonald, et le gouverneur, M* de Damas, demeurés les derniers, n'eu*

rent que le temps de se sauver de toute la vitesse de leurs chevaux.

Je ne me faisais certainement plus dlllusion sur rissue de la lutte, mais je n'étais pas préparé à une telle rapidité d'événements et je gémissais à la pensée que Monsieur allait revenir à Paris, vaincu sans avoir pu combattre. Les conséquences de ce retour me frappèrent assez pour que j'allasse chez le Roi, aussitôt que ses courriers nous 'eurent confirmé les décourageantes nouvelles de Lyon. Je lui représentai l'effet déplorable qu allait produire sur la population de Paris et, par contre-coup, dans toute la France, le retour de Monsieur, fugitif, dans les murs de la capitale; combien sa présence serait funeste; à quel point elle découragerait les esprits, dans la garde nationale comme dans le reste de la population.

D'après ces considérations, je demandai la permission d'expédier sur-le-champ un officier en courrier, qui porterait à Monsieur l'ordre du Roi de ne point revenir^ à Paris, sous quelque raison que ce fût, et d'aller se mettre à la tête des corps réunis en Franche-Comté sous les ordres du maréchal Ney.

Le Roi hésitait, parce que c'était un parti à prendre et qu'au fond il n'osait rien ordonner à son frère sans être sûr de son consentement. Mais, ne pouvant me donner cette raison, il se rejeta sur la promptitude du retour de Monsieur, qui devait déjà être assez près de Paris ; qu'il pourrait en conférer avec lui le lendemain. J'insistai en disant au Roi que tous les inconvénients, tous les dangers que je signalais, seraient évités, pourvu que le courrier trouvât le prince hors de la barrière ; qu'il fallait empêcher à

BONAPARTE A LYON. — Mars 1815. 3Q9

tout prix qu'il entrât dans la ville et qu'on pût le voir aux Tuileries. Le Roi ne me dit pas non ; mais je ne pus obtenir de lui le moindre signe m'autorisant à transmettre de pareils ordres en son nom.

Monsieur arriva peu d'heures après au château. Ma franchise m'obligea de lui dire quelles avaient été mes peines à ce sujet et les efforts que j'avais faits pour emporter cette décision. Monsieur en comprenait parfaitement les motifs, en appréciait le mérite, mais il préférait qu'on ne l'eût pas adoptée.

Les effets que j'avais prévus ne furent pas longtemps à se manifester; les royalistes, alors très nombreux dans toutes les classes, quoi qu'on eût pu dire, commencèrent à s'inquiéter sérieusement. Les plus faibles se dégoûtèrent peu à peu d'un parti dont les succès étaient douteux. Enfin, l'inquiétude grossissait les mécontentements, et chacun les exploitait à sa manière.

Les ministres du Roi avaient eu d'abord bien de la peine à envisager la situation dans toute sa gravité ; si quelques-uns avaient partagé mes inquiétudes, ils n'avaient eu garde de l'avouer et s'encourageaient les uns les autres par l'expression d'une confiance un peu trop naïve, que peut-être ils n'éprouvaient pas. Si Ton prévoyait des revers en ce moment, c'était manquer de dévouement pour le Roi, c'était désirer ce qu'on prévoyait et faire cause commune avec l'ennemi. Aussi, aucun d'eux n'osait prendre les mesures que les circonstances exigeaient. L'impassibilité du Roi les avait pour ainsi dire gagnés, et chacun d'eux se refusait à la troubler.

Nous en étions là, quand les désastreuses nouvelles

de Lyon arrivèrent. L'inquiétude des succès de l'ennemi, le mouvement de Topinion publique et la présence des Chambres forcèrent le ministère dans son inaction. Tout à coup, il accumula ordonnances sur ordonnances, développant tous les moyens de résistance qu'on pouvait inventer, ceux qui étaient vraiment utiles comme ceux qui ne pouvaient recevoir (rapplication dans le temps qui nous était donné. r/est ainsi que, le 12 mars, le Roi signa d*abord Tordre à tous les militaires, officiers ou soldats, de rejoindre leurs corps ; puis la formation de bataillons de réserv^e composés dans chaque département, de tous les militaires rentrés dans leurs foyers avant le l" avril 1814; en môme temps, une ordonnance instituait près de chaque corps d'armée et dans chaque chef-lieu de départements des conseils de guerre chargés de juger suivant la rigueur des lois les embauchages à la désertion et tous ceux qui aideraient au succès de l'ennemi. Par une autre ordonnance, toutes les gardes nationales du royaume, dont l'organisation était à peine ébauchée, devaient être mises sur pied et armées. Enfin, on hâtait la formation des bataillons de volontaires partout où ils se présentaient. Les ministres de l'intérieur et de la guerre devaient porter aux Chambres un projet de loi pour accorder des éloges publics à la garnison d'Antibes. Le général Corsin, qui la commandait et avait si généreusement repoussé les sommations de Bonaparte, reçut à ma demande le grand cordon de Tordre de Saint-Louis. Les mêmes éloges étaient donnés aux garnisons de Lille, Cambrai et la Fère, qui avaient résisté à la conspiration de Drouet d'Erlon et con-

INQUIÉTUDES DE M. DE BLACAS. — Mars 1815. 311

sorts. Enfin, les ministres demandaient aux Chambres des récompenses nationales pour les maréchaux Macdonald et Mortier.

D'autre part, il s'élevait un murmure général contre les hommes au pouvoir qui avaient été chargés de préserver la France d'événements semblables à celui qui venait nous surprendre. Comment Bonaparte avait-il pu s'échapper du lieu de son exil? Comment ne Favait-on pas arrêté au moment où il débarquait sur nos côtes avec une poignée d'hommes ? Nous restions, dans l'esprit de tous, sous l'accusation de n'avoir ni prévu ni prévenu l'évasion du prisonnier de nie d'Elbe. L'animadversion du public tombait sur M. Dandré, directeur général de la police, qui avait marqué à l'Assemblée constituante, homme d'esprit, de jugement et d'affaires. Il avait quitté la France sous la Terreur, s'était attaché au Roi et l'avait servi avec dévouement. Un matin, comme j'arrivais au cabinet ministériel, le comte de Blacas, qui y était seul, m'interpella :

— Que pensez-vous de Dandré? me dit-il.

— C'est un homme d'esprit, répondis-je à tout faasard.

— Ce n'est pas cela, reprit M. de Blacas; que pensezvous de son caractère, de sa fidélité? Enfin, est-ce un homme sûr? Il ne fait rien ; tout le monde dans le public s'élève contre lui, et bien des gens pensent qu'il se ménage pour un autre avenir.

— Vraiment, lui dis-je, je vous admire de me consulter sur le caractère et les sentiments de Dandré, qui est depuis plus de dix ans l'agent du Roi et avec qui vous avez été en rapports constants. N'est-ce pas

VOUS qui lui avez donné ce poste de confiance, tandis que nous le connaissions à peine ? Après cela, vous vous adressez mal pour exciter ou fortifier vos soupçons', car on m'accuse de n'avoir dans Tesprit aucun genre de méfiance, pas même celle qui serait raisonnable; et en vérité, dans le cas actuel, je n'y vois aucun motif. Que voulez-vous que Dandré, émigré, rentré avec le Roi, espère de Thomme qui vient renverser le trône ?

— Tout ce que vous dites est probable, dit M. de Blacas ; mais en attendant, il faut, dans de^ circonstances aussi critiques, pourvoir à la sûreté de TËtat, à la sûreté du Roi.

Je l'assurai que ce n'était pas dans Taction de la police qu'il fallait chercher ce salut.

— Et puis, enfin, lui dis-je, si vos craintes sont aussi flagrantes, vous avez un moyen de vous rassurer : cherchez quelqu'un qui soit propre à remplacer ce pauvre Dandré. Et si vous en étiez là, il y a une personne qui conviendrait pour les circonstances actuelles. C'est Bonaparte et ses partisans que vous avez à combattre ; prenez la personne qui lui est le plus fortement opposée, celui qui connaît le mieux tout ce monde-là. Nommez son ancien ami Bourrienne ; vous êtes sûr qu'il ne les épargnera pas.

L'approbation de M. de Blacas était toujours silencieuse, et son silence ne menait à rien. Dandré resta avec tout son fardeau, et Bourrienne ne fut nommé préfet de police que le 17 mars, huit jours après cette conversation et deux jours avant le départ du Roi. Ce Bourrienne, connu par son intimité avec Bonaparte et son éclatante disgrâce, se ressentait de

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récole de l'empire, et en aurait adopté volontiers les voies despotiques et violentes.

C'est sur ces entrefaites que la fatale nouvelle de la défection du maréchal Ney nous fut apportée par le comte de Séran, aide de camp de Monseigneur, qui revenait de ses terres de Franche-Comté.

A peine Bonaparte avait-il dépassé Lyon, que l'inquiétude croissante du public chercha quelqu'un d'autre à qui s'en prendre. Ce fut naturellement contre le maréchal Soult que le soulèvement fut le plus ardent, le plus aveugle, et s'exprima avec le plus de violence. Sa trahison était évidente, disait-on; des officiers, généraux et autres, qu'il avait reçus au moment de leur départ pour l'armée, avaient passé à l'ennemi aussitôt après leur arrivée. Il donnait, à coup sûr, de son cabinet particulier, des ordres contraires à ceux qui étaient expédiés par les bureaux. Quinze à vingt régiments étaient échelonnés sur la route de Lyon pour être offerts, un à un, sans défense, aux séductions de Bonaparte. Tout ce qu'on répondait à ces odieuses inculpations ne servait qu'à nous faire prendre en pitié. Nous avions beau dire que le maréchal venait deux et trois fois par jour à notre cabinet du pavillon de Flore, qu'il y apportait comme les autres tpute sa correspondance, qu'il nous la communiquait et soumettait à notre décision les ordres qu'il expédiait chaque jour; enfin, que ces régiments si traîtreusement placés sur la route de Tennemi n'étaient autres que les troupes destinées au camp de 24,000 hommes que nous formions à Chambéry pour coopérer avec un corps de l'armée autrichienne à l'expulsion de Murât, conformément

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aux décisions du congrès de Vienne ; rien ne pouvait détruire de telles préventions. Il n*y a pas à s* étonner de ces clameurs publiques qui s*élëvent dans le peuple lorsque les événements sont contraires à ses sentiments et à ses prévisions ; et il faut avouer que tout le monde est peuple en pareille circonstance, les salons et la cour elle-même.

J'entrais le 15, à sept heures du matin, dans le salon de M. de Blacas, qui y arriva aussitôt plus solennel que de coutume. Il m'interpella sur ce que je pensais de la conduite et de la fidélité du maréchal Soult

— Prenez-y garde, monsieur de VitroUes, tout le monde dit qu^l trahit. On assure qu'il a des entrevues secrètes avec des généraux qui, à peine sortis d'ici, vont rejoindre Bonaparte. Enfin, la voix publique Taccuse hautement et condamne notre inconcevable aveuglement qui nous conduit à être ainsi joués sous nos yeux.

— Mais, mon cher monsieur de Blacas, lui dis-je, c'est précisément parce que tout se passe sous nos yeux que je ne saurais prêter l'oreille aux clameurs d'une foule ignorante. Le maréchal vous a-t-il caché les dépêches qu'il reçoit sur la marche de Tennemi ? A-t il expédié un ordre que vous n'ayez pas connu et approuvé ? Quand vous nous supposeriez assez ignorants pour qu'il eût pu nous faire, à vous et à moi, des tours d'escamotage, n'avons-nous pas parmi nous des militaires, tels que Moncey, Oudiiiot, Beumonville, et surtout le général Dessolles, trop habiles pour ne pas le pénétrer?

— Mais qu'est-ce qui vous dit que les ordres sont

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expédiés tels qu'ils nous sont communiqués ? » dit M. de Blacas.

— Mais, mon Dieul lui dis-je, la difficulté et presque^ Timpossibilité de faire autrement. Les ordres du ministre passent nécessairement par la filière de ses bureaux. Ceux qu'il donnerait sous sa simple signature seraient tenus pour suspects par ceux à qui ils seraient adressés; et supposez-vous qu'il osât mettre ses employés dans la confidence d'une trahison patente, sans compter son secrétaire-général, le général Brun de Villeret, neveu du comte de Bruges et placé par lui auprès du ministre? 11 n'est pas un de ces employés qui ne se fît un devoir de révéler des faits aussi coupables. En vérité, c'est impossible.

— Oui, répondit Blacas, c'est fort bien. Mais si cela était, cependant ? Si le Roi était trahi, livré pieds et poings liés au Corse, quelle responsabilité, quelle culpabilité pour nous ! A quoi serviraient tous vos raisonnements? J'avoue qu'ils ne peuvent pas me rassurer. Il faut avoir une explication avec le maréchal ; et s'il ne répond pas à tout d'une manière satisfaisante, j'ai sa démission dans ma poche.

— Bah ! lui dis-je, est-ce que vous en êtes déjà convenu avec le Roi?

— J'ai sa démission dans ma poche, vous dis-je. Voulez-vous la voir? .

A ces mots, il sortit de sa poche un pistolet d'une bonne longueur.

— Ah ! ah ! repris-je, allons, vous plaisantez!...

— Certes non, je ne plaisante pas, dit-il d'un ton héroï-comique.

La scène paraîtra plus plaisante à ceux qui auront

connu la grande figure raide, froide, impassible, de M. de Blacas. Peu à peu, les autres ministres arrivèrent, chacun de son côté, Tabbé do Montesquiou, Beugnot, Jaucourt, DessoUes, Beurnonville, et peutêtre quelque autre. Lorsqu'ils furent assis, M. de Blacas commença une allocution au sujet du maréchal, aussi simple que celle qu'il m'avait adressée ; la péroraison fut la même.

— S'il ne répond pas à tout complètement, reprenait-il, j'ai sa démission dans la poche.

Et debout, tel qu'il était, il sortit encore le pistolet. Au lieu de l'éclat de rire auquel je m'attendais, la discussion fut sérieusement entamée, d'abord par l'abbé de Montesquiou qui, sans accepter l'accusation comme certaine, la discutait gravement, puis par les autres, qui parlèrent à peu près dans le même sens. Il fut résolu qu'on appellerait le maréchal au sein de notre conseil, et que là on s'expliquerait avec lui. Je fus chargé de lui écrire la lettre par laquelle on le priait de se rendre immédiatement chez nous. J*avais déjà écrit : « Monsieur le maréchal, les ministres du Boi, réunis aux Tuileries, prient Votre Excellence de vouloir bien... » lorsque tout à coup la porte s'ouvrit.

— Son Excellence monseigneur le maréchal ministre de la guerre ! annonça l'huissier d'une voix de stentor.

Aucun n'était préparé à cette subite apparition, et ils en furent tous déconcertés. Le maréchal apportait comme de coutume ses dépêches les plus importantes et la petite carte sur laquelle étaient marquées par des épingles à tête de couleur les positions des troupes en marche, tant des nôtres, que de celles de

DÉMISSION DU MARÉCHAL SOULT. — Mars 1815. 817

Tennemi ; il apportait, en outre, une note des ordres qu'il faisait expédier. A peine Teut-on écouté, sans observation, que Tabbé de Montesquiou prit son chapeau et s'en alla.

— C'est bien, dis-je en moi-même. Ecclesia abhorret sanguinem.

Beugnot suivit de près Tabbé, et je reconnus là sa prudence habituelle. Bientôt, Tun après l'autre et à peu d'intervalle, chacun prit le même parti, si bien que je finis par me trouver seul entre M. de Blacas et le maréchal. J'étais très décidé à rester si M. de Blacas avait entamé devant moi la grande explication, quand ce n'aurait été que pour ne pas laisser aller le drame jusqu'au dénouement annoncé. Mais comme il ne disait rien, je pensai que peut-être ma présence seule le gênait. Je me dis qu'après tout il n'avait pas besoin d'un témoin pour brûler la cervelle à un maréchal de France. Je finis par faire comme les autres, et j'allai dans mon bureau.

Mais malgré ce que j'y avais à faire, je n'y étais pas très tranquille, et je voulus descendre chez le Roi pour en savoir et en dire davantage. Au moment où j'arrivai dans la longue galerie de bois qui avait été construite pour que le Roi pût se rendre de plainpied à la chapelle, j'aperçus Blacas qui la traversait dans le même sens que moi. Je hâtai le pas et lui demandai ce qu'il avait fait du maréchal. Il me répondit avec un peu d'embarras , que le maréchal était venu au-devant de toutes les explications en abordant lui-même les bruits odieux qui se répandaient sur sa loyauté. Il avait dit que de pareilles inculpations lui enlevaient toute possibilité de faire le bien

et de servir le Roi, et qu'il allait lui porter sa démission. Au moment où j'entrais dans la chambre à coucher du Roi, les deux portes qui nous séparaient du cabinet se trouvèrent un moment ouvertes, et j'aperçus le maréchal debout à la gauche du Roi. J'entrai moi-même dans le cabinet du Roi au moment où le maréchal en sortait. Sa Majesté me raconta ce qui venait de se passer. Le maréchal Soult, après avoir exposé les motifs qui le décidaient à présenter au Roi sa démission, lui avait dit qu'il remettait en même temps son épée entre les mains de Sa Majesté, en le priant de lui donner des juges pour qu'il ne restât pas une ombre sur la loyauté de sa conduite. Le Roi avait accepté sa démission et lui avait rendu son épée en lui disant qu'il était bien assuré qu'elle ne serait jamais tirée que pour son service, et que c'était là la seule, la véritable justification de sa conduite. En sortant du cabinet du Roi, le maréchal se trouva, au haut du grand escalier, en face de la foule immense qui remplissait quotidiennement les cours et les vestibules du château. Il leva son chapeau chargé de la cocarde blanche et de plumes de la même couleur, et cria par trois fois : « Vive le Roi ! » Dix mille voix lui répondirent par la même acclamation enthousiaste.

Quelque temps après, le Roi me parla de la nomination du successeur et me nomma le duc de Feltre, avec assez d'indifférence. J'en mettais trop moi-même pour prononcer un autre nom. J'attachais trop peu d'importance à ces ministres choisis m extremis. Tout changement ne me paraissait autre chose qu'une pierre de plus qui tombait de Tédîfice en ruines, la

FERMETÉIDU ROI. — Mars X815. 819

veille du jour où il devait s'écrouler tout entier. Le maréchal Soult avait fait régulièrement son métier de ministre, ou plutôt d'administrateur de la guerre. Mais celui qu'on nous avait présenté comme un homme de capacité, habile aux entreprises hardies, n'avait trouvé dans tout le cours de son ministère aucune pensée qui fût à lui, aucune idée de gouvernement, et au dernier moment aucun moyen de salut. Ces grandes réputations militaires, qui nous avaient éblouis, ne nous servaient à rien dans l'ordre politique.

D'autre part, ce n'était pas du Roi qu'il fallait attendre de grandes résolutions. Dans sa manière de concevoir la royauté, cela ne le regardait pas. Il s'était surtout occupé de se défendre contre tout ce qui pouvait l'atteindre, et il y était habile. Dans lès premiers jours qui suivirent la nouvelle du débarquement, il se rassurait, dans la confiance qu'on en éviterait les conséquences. Mais lorsque l'ennemi eut dépassé Lyon, il eut deux ou trois jours d'inquiétudes, où l'anxiété allait parfois jusqu'à lui porter le sang à la tête et la rougeur aux yeux. Cette émotion visible dura tout au plus trois jours. Ce délai écoulé, son parti fut pris, et il consentit à subir les événements, quels qu'ils pussent être, avec la plus sublime indifférence; et la sérénité qui en résulta convenait pleine» ment à son attitude royale.

Depuis longtemps déjà, dans mon zèle ardent pour le salut de notre malheureuse patrie, et poussé par mes tristes prévisions, je conjurais les membres les plus éclairés du conseil de se tracer un plan pour la défense du pays et la sauvegarde du Roi. Je ne trouvais partout qu'une vague incertitude ; rien de ferme, rien d'arrêté. Ils disaient tous que c'était avec les Chambres qu'il fallait concerter les moyens de défense. Moi qui ne pensais pas que jamais aucune action réelle pût sortir de la délibération des corps politiques, qu'on ne pouvait y trouver qu'un appui moral, je gémissais de sentir le temps se perdre, et le sol prêt pour ainsi dire à manquer sous nos pieds.

Je m'adressai à M. de Blacas. Je lui fis un devoir, quelles que fussent ses espérances, de prévoir le plus grand revers, et de tracer un plan pour le conjurer. C'était à lui à faire accepter ce plan par le Roi, et à l'imposer ensuite au nom de Sa Majesté, Les conséquences de mon exhortation furent singulières. M. de Blacas fit un eff'ort pour trouver une idée, et cette idée se ressentait de son goût pour les arts; c'était plutôt un tableau qu'une pensée politique. 11 proposa sérieusement au conseil que le Roi attendit tranquillement l'arrivée de l'Empereur, et quand il le saurait à quelques lieues de Paris, qu'il montât en calèche

PROJET DE M. DE BLACAS. —Mars 1815. 321

découverte avec son premier gentilhomme de la Chambre, son capitaine des gardes, et lui, Blacas. La calèche devait être environnée de la Chambre des pairs et de la Chambre des députés, à cheval. Tout ce cortège se serait avancé au-devant de l'Empereur pour lui demander ce qu'il venait faire. Peut-être pensait-il qu'embarrassé de répondre, Bonaparte se serait retiré! Je ne m'amusai pas à discuter ce plan, qui avait sûrement été présenté au Roi avant de l'être au conseil des ministres. Je dis seulement qu'il me paraissait y manquer un point essentiel : il fallait que la procession fût précédée par l'archevêque de Paris, portant le saint sacrement, comme saint Martin de Tours allant au-devant du roi des Visigoths. Puis, comme on me priait de ne pas plaisanter, je demandai sérieusement par quelle barrière on comptait sortir; et comme on nommait la barrière d'Italie ou la barrière de Fontainebleau, je les assurai qu'ils n'y rencontreraient point l'Empereur; qu'il ne gênerait point leur pompeuse promenade par sa présence ; qu'il entrerait par la barrière du Trône ou la barrière Saint-Denis, qu'il irait tranquillement s'installer aux Tuileries, et que le Roi et les deux Chambres coucheraient probablement cette nuit à la belle étoile. Il ne fut bientôt plus question de cette pompe funèbre. En revanche, l'imagination du maréchal Marmont ne pouvait manquer de produire en ce cas un plan pour la circonstance. Il fit un mémoire au Roi pour proposer que Sa Majesté restât aux Tuileries. Il se faisait fort de les défendre ^ contre toute agression

1. Singulière coïncidence avec les événements de 1830. Ce même duc de Raguse se trouva chargé de la défense des Tuileries et du

pendant six semaines. Il lui suffisait, pour soutenir ce siège, de la maison du Roi, et de quelques troupes dont il prendrait le commandement. Il voyait Bonaparte fort embarrassé d'attaquer le vieillard couronné, au sein même de la population de Paris. Je discutai ce projet avec le Roi et lui montrai qu'il n'avait aucune issue raisonnable. En effet, TErapereur irait s'établir au Luxembourg ; il ferait cerner les Tuileries pour couper toute communication avec la ville; il s'emparerait ensuite de toutes les administrations, et se ferait obéir sans difficulté à Paris et dans toute la France. Puis, quand les provisions du chilteau seraient épuisées et les assiégés réduits aux abois, le Roi serait bien forcé de capituler, ou plutôt de se rendre à discrétion. Tout se passerait fort convenablement. Un aide de camp de l'Empereur embarquerait le vieux monarque, les princes et toute sa famille dans les meilleures voitures, les accompagnerait avec toute sorte d'égards, jusqu'à la plus prochaine frontière, et tout serait fini là.

J'avais beau, dans ma perplexité, me retourner dans tous les sens, m'adresser à tous mes collègues, demander qu'on préparait la résistance par tous les moyens qui nous étaient offerts, je trouvais des hommes glacés qui me répondaient en discutant les inconvénients des mesures que je leur proposais. Personne n'est si habile pour critiquer les partis à prendre que ceux qui n'eu savent prendre aucun. Cependant, je voyais le temps s'écouler, les dangers

Louvre, qui furent emportés en quelques heures, non par des troupes régulières ayant Bonaparte à leur tête, mais par quelques oentaines d'insurgés sans chefs et presque sans armes. {Xote de Tèd&Umr,)

* LA DEFENSIVE. — Mars 1815. 3-23

de notre situation s'aggraver; ne trouvant de ressources nulle part, je crus de mon devoir de présenter au Roi et au conseil les résolutions qui convenaient aux circonstances extrêmes où nous allions nous trouver. Je proposai de presser vivement, et par tous les moyens que nous avions encore dans les mains, Tinscription, l'organisation et l'armement de tous les volontaires royaux qui se présentaient en foule, d'indiquer des rendez-vous à Orléans, Tours, Blois, Saumur et Angers, de manière à défendre le cours de la Loire ; de faire transporter au delà de ce fleuve les armes, l'artillerie et toutes les munitions disponibles ; d'organiser sur-le-champ toutes les provinces de l'Ouest, l'Anjou, le Poitou, la Vendée, la Bretagne, une grande partie de la Normandie; d'envoyer à cet effet des instructions et tous les secours possibles à M. le duc de Bourbon, investi du commandement par les chefs reconnus dans le pays, et qui s'étayerait de leur organisation encore complète; enfin, de mettre à l'abri cinquante ou soixante millions que le Trésor royal et la liste civile pouvaient facilement réaliser. Puis, plus tard, lorsque les événements auraient démontré l'impossibilité de se défendre à Paris, ce- qui me paraissait inévitable, le Roi se retirerait à la Rochelle, dont les fortifications étaient faciles à relever. La Chambre des pairs et des députés y seraient convoquées immédiatement. Il y avait toute raison de croire qu'on relierait à ce grand système de défense le Limousin, le Périgord, la Gascogne, la Flandre, le Languedoc et la Provence. La position de la Rochelle me paraissait inattaquable. L*armée qui aurait voulu s'en approcher se serait

trouvée environnée de populations ennemies, de telle sorte qu'elle n'aurait pu ni se mouvoir, ni assurer ses subsistances; fatiguée, harcelée sans cesse par cette guerre de partis, sa position aurait été intenable. Je pensais, en outre, qu'un grand nombre des plus honnêtes, dansTarmée, seraient difficilement entraînés contre le souverain qui avait reçu leur serment. Rien ne pouvait justifier ou pallier leur défection; elle n'aurait même pas trouvé le prétexte de l'abandon du territoire. Enfin, quelle qu'eût été l'issue de cette lutte, la sûreté de la personne du Roi était entière. Nous tenions dans notre plan de défense tous les ports de mer, Brest, Rochefort et Toulon ; et la fidélité de la marine, dont nous n'avions pas le droit de douter, nous aurait épargné, même en cas de revers complet, la nécessité de recourir à l'Angleterre, soit pour nous aider à la défense de la Rochelle, soit pour assurer la retraite de la personne royale.

Je saisissais toutes les occasions de présenter au Roi ce plan de résistance, et, suivant moi, de salut. Il semblait m'écouter avec intérêt, ne m'opposait aucune objection ; mais je ne pus jamais lui arracher un mot d'approbation. Il ne voulait rien prendre sur lui, et était bien décidé à n'embrasser un tel parti que si tout le monde l'adoptait. Il craignait d'avoir à imposer (les mesures qui seraient contestées. Monsieur était

DISCUSSIONS DU CONSEIL. — Mars 1815. 325

plus accessible à un pareil entraînement. Il en sentait toute la portée ; mais il n'envisageait pas sans crainte pour lui et pour ses fils une guerre civile. L'exemple de Henri FV avait cependant de quoi les rassurer. Au reste, la soumission traditionnelle du prince aux volontés du Roi se refusait à embrasser un projet que le monarque n'avait pas adopté.

Je revins plusieurs fois à ce système de défense. Je le soutenais de raisons assez bonnes pour que d'abord personne n'essayât de les combattre. Le sentiment de chacun était que ce serait bien beau, mais que c'était un peu gigantesque. Beugnot et Dessolles étaient les plus disposés à le soutenir. Le premier alla même jusqu'à rappeler l'attention de ceux qui m'écoutaient sans répondre. Seul, l'abbé de Montesquiou attaqua mon projet avec violence. Il disait qu'une telle idée n'aurait d'autre résultat que de perdre le Roi on lui donnant une couleur vendéenne ; qu'on aliénerait ainsi l'esprit de la France entière ; que le roi de la Vendée ne serait et ne redeviendrait jamais le roi de France ; que je supposais qu'il y avait des royalistes en France, tandis qu'en réalité il n'y en avait point, si ce n'était « quelques vieux roquentins » comme lui ; enfin, qu'il n'y avait qu'un ministre chouan pour proposer au Roi de courir une pareille aventure. De ce moment, il ne me nommait plus que le « ministre chouan. » — Je me contentai de répondre que nous aimerions mieux donner au Roi une couleur vendéenne qu'une couleur étrangère; qu'il n'y avait eff*ec-tivement, en France, que peu de royalistes de son espèce, mais qu'il y en avait encore bien des millions de la mienne. Il n'en fallait pas tant pour tenir les

:).>G MEMOIRES DU UARON DR VITR0LLE8.

esprits en suspens, et pour qu'on n'adoptât aucune des mesures qui auraient pu préparer rexécution de mon plan de défense.

On continuait, il est vrai, à recevoir les noms des volontaires qui se faisaient inscrire en grand nombre, mais sans les organiser convenablement, sans savoir même ce qu'on en ferait. Tout ce que j'obtins — et cela directement du Roi — fut de faire partir M. le duc de Bourbon pour Angers, à Teffet de réunir les chefs des organisations de Bretagne, de la Vendée, des pays eirconvoisins, d'en prendre le commandement, de les armer et de les mettre sur pied. M. le duc de Bourbon, qui s'était tenu très en dehors des événements, convenait essentiellement aux Vendéens , lesquels n'avaient, en général, pas compris la forme de notre Restauration. Ils ne s'accoutumaient pas à l'idée que le triomphe de la cause pour laquelle ils avaient versé tant de sang n'eût amené qu'un pacte avec la Révolution. Le dernier des Condés était pour eux le seul prince entièrement pur, et il était environné de tout l'éclat de son nom et du courage héréditaire de sa noble race. C'était lui qui, mieux que tout autre, pouvait réunir les chefs de ces populations fidèles, tous pleins de zèle et de dévouement, mais divisés entre oux par les jalousies particulières qui avaient si souvent entravé leurs succès. — Il manqua malheureument à ce prince une force de volonté et un talent politique qui pussent dominer et réunir ces éléments séparés. Il n'avait auprès de lui personne qui pût lui inspirer un tel rôle ; peut-être en serait-il venu à bout néanmoins ; mais il était trop tard.

Il ne faut pas s'étonner d'ailleurs que Tabbé de

DISCUSSIONS DU CONSEIL. — Mars 1815. 327

Montesquieu se cabrât si vivement contre les ressources que je cherchais dans les forces actives de Topinion royaliste. Son esprit suivait une direction entièrement opposée. Il était uniquement préoccupé de chercher des appuis pour la couronne dans les opinions opposées et il en avait plusieurs fois entretenu le Roi et les ministres. Il nous révéla toute sa pensée dans une allocution qu il nous lit le 16 mars. — Messieurs, nous dit-il, nous avons tous porté au service du Roi un égal dévouement et une entière abnégation de nos intérêts personnels, et nous pouvons nous rendre cette justice, quelle qu'ait été la divergence de nos vues sur les moyens de conduire les affaires de TÉtat. Mais aujourd'hui, nous avons un plus grand devoir à remplir. Il faut nous dépouiller de toute personnalité qui pourrait nous aveugler, et nous avouer que tous, tant que nous sommes, nous ne valons rien pour maintenir et conserver en Franco la royauté légitime ; que le seul et dernier service que nous puissions rendre à la couronne est de le reconnaître hautement et de placer les intérêts du Roi dans des mains plus capables que les nôtres de les soutenir. Nous ne lui apportons d'aucune manière cette popularité qui est nécessaire pour affermir le trône ; il est de notre strict devoir de le lui déclarer et de l'environner des hommes qui, ayant donné des gages aux opinions populaires, pourront les enchaîner au profit de la royauté ; je désignerai même des noms propres, tels que ceux de M. de Lally-Tollendal, de M. Laine, de M. Voyer d'Argenson et leurs pareils. Nous rentrerions ainsi dans la vie privée avec le sentiment intime et la satisfaction d'avoir mieux

fait pour le service du Roi que tout ce que nous pourrions accomplir nous-mêmes.

La proposition de Tabbé de Montesquiou ne trouva dans le conseil ni assentiment ni opposition : tous se bornèrent à exprimer leur abnégation de tout intérêt personnel. Pour ma part, je ne la discutai point au fond. Je me permis seulement de remarquer que l'Empereur était à cinq journées de marche de Paris et de demander à Tabbé s'il pensait que le ministère nouveau qu'il proposait arrêterait les progrès de l'usurpateur et lui fermerait les portes de Paris ? Si on le croyait ainsi, il fallait constituer de suite ce nouveau ministère. Mais s'il en était autrement, je ne m'imaginais pas qu'un homme raisonnable pût admettre l'idée de former une administration nouvelle, au moment où il n'y avait plus à gouverner qu'un naufrage.

C'étaient les opinions de l'abbé Montesquiou qui, révélées à Fouché, lui avaient fait dire que l'arrivée de l'Empereur était un malheur: « car sans cela, ajoutait-il, nous les tenions. » Il m'expliqua plus tard 04» propos, par la certitude qu'ils avaient eue de former un ministère qui aurait garanti les principes et les intérêts de la Révolution. C'était, en effet, sur Tabbé de Montesquiou qu'ils avaient compté pour y parvenir.

Par une sorte de conséquence de ses opinions, l'abbé de Montesquiou arrivait tous les jours avec de nouvelles concessions à faire. Il aurait volontiers jeté tout par les fenêtres, comme il arrive dans une maison qui brûle. Enfin, ce fut à sa demande que le Roi accorda la plus folle et la plus inutile de toutes : on donna le grade de sous-lieutenant à tous les

ATTITUDE DES CHAMBRES. — Mars 1815. 320

soldats de Tancienne garde impériale, dont nous avions formé des corps privilégiés sous le nom de grenadiers royaux. Et cette faveur leur était jetée à la tête au moment où, entraînés par les succès de TEmpereur, ils avaient déjà brisé les liens de la discipline et méconnu la voix du maréchal Oudinot, leur ancien chef bien-aimé, que nous avions envoyé pour les maintenir dans Tobéissance. Cette concession tardive fut, comme elle devait Têtre, Tobjet du mépris de ceux à qui on l'adressait. Elle ne servit d'ailleurs, comme toutes les autres, qu'à montrer la détresse du pouvoir qui ne trouvait aucune ressource en lui-même ou dans ses partisans.

Les Chambres se ressentaient du défaut de direction. Faute de les employer à maintenir Télan national et à développer l'esprit de résistance qui était partout, elles tombaient dans le vague des discussions oiseuses. C'est le plus grand danger des assemblées délibérantes.

La question entre elles et nous se trouva singulièrement posée. Nous leur demandions de nous donner des moyens extraordinaires pour faire cette guerre de salut, et elles nous disaient de les proposer. II y avait justement là de quoi exercer toutes les arguties du petit filet d'esprit de M. de Montesquiou K On

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