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On parlait un jour de la faiblesse de voix de M. Tabbé de

:m MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

resta ainsi à se regarder et à s'attendre les uns les autres sans rien faire : il n'y a rien de plu»^ dangereux vis-à-vis d'une Assemblée que de se présenter devant elle sans avoir de parti arrêté.

Au fond, les Chambres avaient raison, puisque la Charte nous réservait toute initiative. Je demandai donc que, sans plus tergiverser, on dressât et l'on portât aux Chambres trois projets de loi. Le premier aurait eu pour but le licenciement de Tarmée, sur laquelle nous ne pouvions plus compter en aucune manière, et le retour immédiat de tous ces soldats dans leurs foyers; puis l'organisation, dans le plus bref délai, de quatre-vingt-six légions départementales, composées de toutes armes, dans lesquelles on aurait réparti les soldats de l'armée, chacun dans son département. Le second aurait mobilisé immédiatement la portion des gardes nationales armée et équipée, c'est-à-dire aurait indiqué les moyens d'exécution possibles de l'ordonnance du 12 mars, qui, dans sa teneur, n'en avait aucun. Enfin, le troisième projet à présenter aurait été, suivant moi, la demande d'un fonds extraordinaire de cent millions, par impôt ou par emprunt.

Je ne rapporte ici que pour mémoire ces idées que les circonstances faisaient naître, puisque je ne parvins jamais à les faire discuter sérieusement. Du reste, ces plans, qui s'appuyaient nécessairement sur l'armée et sur la fidélité de l'armée, tombaient d'eux-

Moutesqiiiou, et quelqu'un disait : <f II n'a qu'un filet de voix. » — « Oui, dit un nutrc, uu iilet de voix et un filet d'esprit. ]!> Ce mot se répandit sous le nom de M. de Talleyrand, qui en «^tait parfaitement innocent.

LA DÉFECTION DANS L'ARMÉE. — Mars 1815. 331

mêmes, du moment que cette fidélité était ébranlée. Malgré les nombreux exemples de défection, on se flattait généralement que certains corps, commandés par des généraux dont le nom ne permettait pas la défiance, resteraient inébranlables. J'étais du petit nombre de ceux qui se prêtaient le moins à ces flatteuses illusions. Mais qu'avais-je à répondre à des hommes couverts d'honorables services, qui nous donnaient avec assurance la garantie de leur parole? Le général Maison, par exemple, commandant en chef la 1" division militaire et les troupes qui s'y trouvaient réunies, avait été introduit plusieurs fois au conseil des ministres. On lui témoignait un jour quelques appréhensions sur la disposition des troupes à faire feu contre Tennemi.

— Je le garantis sur ma tête, répondit-il. Je sais bien comment on les engage. On arrache le fusil du premier grenadier, on fait feu, et il n'y en a pas un qui recule ensuite.

Il y avait tout juste dans ces paroles de quoi bercer ceux qui voulaient dormir. Notre collègue, le général DessoUes, bien plus réservé de caractère, nous assurait aussi qu*on pourrait mobiliser et engager dans Faction au moins un tiers de la garde nationale de Paris, à laquelle se joindraient des bataillons de celle de Rouen et de Normandie, qu'on allait mettre en mouvement. Ces généraux et les autres qui tenaient le même langage étaient entretenus dans ces erreurs, parce qu'ils s'en tenaient aux rapports officiels, qui ne donnent que l'état apparent des esprits et n'indiquent rien de ce travail intérieur qui se fait si rapidement sous l'influence des événements.

Enfin, on jugea qu'une communication directe du monarque aux Chambres, dans une séance royale, lèverait les difficultés de la position que nous nous étions faite : et elle fut indiquée pour le jeudi 17 mars. Ce jour-ià même, l'Empereur marchait d*AvaIlon sur Auxerre. — Au moment où j'entrais chez le Roi, vers neuf heures, Sa Majesté, tenant un petit carré de papier à la main, me donna lecture du discours qu'elle devait prononcer. Je n'avais pas besoin d'appeler la flatterie à mon aide pour le trouver admirable de sentiments et d'expression; rien de plus noble n'était sorti de la plume d'un roi. Je le dis comme je le pensais. Sa Majesté me donna ordre de réunir tous les ministres, à onze heures, pour leur donner connaissance des paroles qu'il allait prononcer à midi devant les Chambres.

Nous étions tous debout autour de la table du Roi. Au moment où j'en écoutais la lecture pour la seconde fois, je fus frappé de cette locution : « Celui qui vient allumer parmi nous les horreurs de la guerre civile, y apporte aussi le fléau de la guerre étrangère...»

— Je ne crois pas, dis-je tout bas à Blacas qui était à côté de moi, que les horreurs de la guerre puissent brûler.

— Que dites-vous? dit le Roi en s'interrompant. Un peu embarrassé de ma critique, je ne répondais

pas. Blacas rapporta mon observation.

— Il a raison, reprit le Roi.

Et il écrivit : « les torches de la guerre civile». Il était si sûr de sa mémoire, qu'après cette lecture il me remit son papier pour faire imprimer et publier son discours pendant la séance même.

DISœUKS DU ROI. — Mars 1815. 333

Tout le monde a raconté le prodigieux effet de ce discours et la commotion électrique qu'il imprima aux membres des deux Chambres et à tous les spectateurs, lies paroles de Monsieur qui suivirent, prononcées avec cette âme qu'il avait et qu'il savait si bien montrer, redoublèrent Télan et l'émotion. Cet enlèvement de tous les cœurs fut porté à un point ineffable. Mais le discours du Roi et les paroles du prince font concevoir où l'on plaçait le salut: tout se résumait dans les plus fortes protestations, les serments les plus solennels, cent fois renouvelés, de leur fidélité à la Charte constitutionnelle. Je doute que ce fût là le vrai point de cette importante question. Mais au moins fallait-il savoir profiter d'une manière quelconque de cet enthousiasme produit par les paroles royales, et c'est ici que l'incapacité de Tabbé de Montesquiou devint un crime d'État.

Cette impression profonde de la séance royale se répandit au dehors. Ce jour même et les suivants, on vit dans la ville et les faubourgs des processions nombreuses de citoyens de toutes les classes parcourant les rues de Paris, précédées du drapeau blanc, aux cris cent fois répétés de «Vive le roi I A bas le tyran I »

Pendant ce temps, la Chambre des députés, que le ministère, le Roi et les princes avaient mise sur cette route dangereuse, en proclamant que le salut de la monarchie dépendait uniquemeot d une constitutionnalité outrée, se livrait au développement des principes les plus démocratiques. Le pouvoir populaire ne devait pas rester en arrière dans cette voie de perdition. Lorsqu'aprèsla séance royale il s'agit de déclarer nationale la guerre contre Bonaparte, il fallut ap-

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puyer cet acte monarchique sur les principes excessifs de la Révolution. On invoquait ceux de 1789; on rappelait que le Roi s'y était associé ; on défendait la Charte comme une conséquence des constitutions révolutionnaires. Les ministres ne trouvèrent rien à répondre, et c'est à ce prix qu'on obtint le vote entièrement inutile de la guerre nationale. Il est curieux de voir comment T Assemblée, choisie par les hommes et sous rinfluence les plus monarchiques, se trouvait conduite à appuyer la Restauration sur les conséquences les plus démocratiques ; et cela au moment où elle était attaquée par la force brutale de la tyrannie.

Le soir de cette séance royale, M. de Blacas nous avait tous invités à diner au ministère de la maison du Roi. J'y étais arrivé avec lui assez longtemps avant l'heure du repas; et nous étions sf fatigués, nous étions depuis quinze jours si continuellement ensemble, enfin nous avions tellement épuisé tous les sujets, que nous étions étendus tous les deux sur des fauteuils assez éloignés, sans éprouver le besoin d'échanger les moindres paroles, lorsque l'arrivée de l'abbé de Montesquiou nous força à nous lever et à nous approcher de la cheminée.

— Superbe séance, dit l'abbé, superbe séance I Et la difficulté qu'il avait à prononcer les s rendait ces mots un peu ridiculojs.

— Cela dépend, repris-je, des résultats qu'elle aura ou qu'elle n'aura pas. l-ia Chambre va-t-elle mobiliser ou mettre à votre disposition cent mille hommes de gardes nationales? va-t-elle vous donner centmillions de fonds extraordinaires ?

DINER CHEZ M. DE BLACAS. — Mars 1815. 335

L*abbé, impatienté, — il l'était presque toujours en me parlant, — marmotta je ne sais quoi entre ses dents, et finit ensuite par me dire plus clairement que je parlais de tout cela comme un aveugle parle des couleurs. A quoi je répondis fort tranquillement que c'était im grand avantage de porter un petit collet, mais qu'il ne fallait pas en abuser. Blacas s'entremit pour interrompre cet aimable dialogue, et les autres ministres arrivèrent ensemble au même moment. On se mit à table. Tout le monde était fort triste ; on ne parlait qu'à ses voisins; et tout cet appareil de grande maison et de puissance contrastait péniblement avec la pensée que tout cela était près de s'évanouir, absolument comme un rêve.

Je m'étais placé à côté du général DessoIIes, pour qui je me sentais le plus d'attrait. Dessollos était un homme froid, et plutôt de calcul que de sentiment. Cependant, dans le cours du repas, il s'abandonna avec une émotion inattendue et presque les larmes aux yeux.

— Tout ce que nous voyons est désespérant, me dit-il; on peut dire qu'il y a une injustice du sort à voir ces malbeureux princes renversés par un Corse audacieux; car enfin ils sont les plus braves gens du monde ; et l'autre , si vous le connaissiez comme moi !... c'est bien le plus fourbe et le plus méchant des hommes.

Le repas continuait, aussi triste (ju'il avait commencé. Il rappelait ces banquets funèbres donnés autrefois aux obsèques des chefs de famille. Au moment où l'on mettait le dessert sur la table, l'abbé de Montesquiou, avec sa figure allongée, pAle et

blôine, se leva en nous demandant pardon de nous quitter, à cause de Tobligation où il était de se rendre à la Chambre, où Ton avait indiqué une séance du soir; et il appuya sur la nécessité «d'aller à la Chambre. » Je ne pouvais pas résister aux occasions qu'il me donnait de Pattaquer de plaisanteries bonnes ou mauvaises ; et cette fois, je tombai dans les détestables.

— Mais non, dis-je en élevant la voix au milieu du silence général, il ne va pas à la chambre ; vous voyez bien qu'il va au cabinet !

II jeta sur moi ses yeux mornes, qu'il cherchait à rendre foudrovants, et sortit.

Parmi les anecdotes de cette époque, il en est une que je voudrais taire, surtout parce qu'elle n'est pas à l'honneur d'une personne avec qui j'ai eu des rapports de bon collègue ; mais elle dépeint trop bien notre situation et les mœurs de ceux qui nous environnaient.

J'ai déjà dit comment le général Maison cherchait à nous persuader qu'il saurait bien engager les hostilités contre Bonaparte, et qu'il se posait en homme nécessaire. Le générai Dessolles, sans faire blanc de son épée, espérait aussi faire marcher pour notre défense la garde nationale de Paris, généralement prononcée pour nous. Le lendemain de la séance royale, j'étais chez M. de Blacas lorsqu'on lui annonça

ATTITUDE DES GÉNÉRAUX. — Mars 1815. 337

les deux généraux Dessolles et Maison qui demandaient à lui parler. Je me retirai dans la pièce voisine qui était le lieu de nos réunions ministérielles. Dès que les deux interlocuteurs furent sortis, Blacas vint à moi, et me raconta le sujet de leur visite. Ils avaient débuté par parler des difficultés des circonstances, de leur résolution de faire tête à Torage, Tun à la tête des troupes, Tautre en entraînant la garde nationale ; ils avaient ajouté qu'en s' attaquant ainsi avec des chances de succès incertaines à un homme aussi terrible et vindicatif que Napoléon, en sacrifiant leurs personnes, ils ne pouvaient pas oublier qu'ils sacrifiaient en même temps leurs familles ; que leur résistance ne leur serait jamais pardonnée, qu'ils perdraient leur fortune, et seraient peut être forcés de s'exiler. Dans une telle situation, et dans l'impossibilité de réaliser des moyens d'existence, ils seraient forcés d'avoir recours aux bontés du Roi.

M. de Blacas leur répondit dans les meilleurs termes qu*ils ne devaient pas douter de la reconnaissance du Roi, qui saurait bien apprécier leurs services et leur dévouement. Mais il se tenait dans des généralités qui ne leur convenaient pas. Le général Maison reprit alors la parole avec le cynisme qui faisait le fonds de son caractère.

— Tu vois bien, dit-il au général Dessolles, qu'il fait semblant de ne pas nous comprendre. Il faut parler plus clairement. Il faut, ajouta-t-il en se tournant vers M. de Blacas, ou ne pas compter sur nos services, ou nous donner à chacun deux cent mille francs.

M. de Blacas promit de prendre les ordres du Roi, et le jour même, les deux cent mille francs furent

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