‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 59 sur 60 · II · texte numérisé non relu

II

teuil, il s'assombrissait peu à peu, comme si on eût jeté sur lui des voiles de crêpe noir les uns sur les autres Quelque effort qu*on ftt pour le mettre en scène et son amourpropre en jeu, on ne pouvait en rien tirer. Enveloppé dans sa personnalité, la plus outrée de celles qui s'étaient produites jusque-là — on ne connaissait pas alors celle de M. de Lamartine, — il n'avait avec personne ni amitié, ni aflinité. Sa complice dans cette incommensurable vanité, madame de Chateaubriand, en entretenait autour de lui la fumée. Son attachement à son mari ne s'exprimait que par le mécontentement le plus hargneux contre ceux qui se trouvaient en relation avec lui ; on le desservait, on le servait mal, on lui tendait des pièges, on se servait de lui sans penser à le servir. Elle était haineuse et tenait son mari dans un état habituel d*cxaspération contre tout le monde au point de décourager ceux qui étaient les plus disposés à le faire valoir. Mais on ne pouvait jamais enfaire assez pour satisfaire cette passion effrénée des applaudissements : c'était sa nourriture, c'était son pain. Il lui en fallait tous les jours et continuellement comme à Talma. II lui était indifférent qu'ils vinssent des loges, du parterre ou du paradis. C'est l'explication des variations de sa politique. Dans sa conduite comme dans ses écrits, on pourrait l'opposer sans cesse à lui-môme, du Jésuite au Jacobin, en passant par toutes les nuances intermédiaires. Royaliste outré en 181.'>, il appelait hautement les vengeances royales sur les défections des Ceot-Jours, et en 1830, il se faisait porter en triomphe comme un des fauteurs et des coryphées de la révolte. Il ne craignit pas d'insulter jusqu'à l'injure le prince malheureux, au moment où il était rejeté dans l'exil. Le mot de « Hoi parjure, » ramassé dans la boue des factions, était jeté à la tète du plus noble de nos princes, de celui à qui il avait si souvent tendu la main et jamais inutilement. On ne saurait dire si c'était l'ingratitude ou la lâcheté qui l'emportait dans une pareille conduite.

Accoutumé à écrire sans conviction, il ne s'attachait à aucun principe. Ses opinions étaient celles de la phrase qu'il avait tournée, surtout si elle était brillante. L'auteur du Génie du christianisme ^ m'avouait en 1820, qa*il avait fait

tout au monde pour devenir croyant, et gémissait de n'avoir pu y parvenir. A la fin de sa vie, il avait pris l'attitude de la plus haute dévotion, J'approche fréquente des sacrements, les heures de méditation devant l'autel, enfin tout l'appareil et l'ostentation de la vie dévote. II donnait pour motif à quelqu'un qui s'en étonnait que c'était pour lui affaire de convenance. Il y avait de plus un calcul de cette renommée qu*il courtisait dans le présent et dans l'avenir. Il savait toute la puissance qu'exerce sur les esprits la gent dévote. Quelques années avant la mort de ce pécheur converti, j'assistais chez l'évêque de Nancy, Forbin Janson, à un dîner tout ecclésiastique, et il n'y était question de rien moins que de canoniser l'auteur de Hené et d*Alala,

Outre Pamour de la célébrité qui après celui de l'argent était le mobile de sa vie, il faut bien aussi compter la haine; elle s'attachait à tout ce qui lui faisait obstacle. Il se vengeait ainsi non seulement du mal qu'on aurait voulu lui faire, mais même du bien qu'on lui avait fait quand il croyait qu'on aurait pu lui en faire davantage ; et le talent ne lui manquait pas dans ces occasions. Au moment où, dans le Conservateur^ il se mit à attaquer M. Decazes. Louis XVIII causant avec son favori, lui disait : « Voyons, mon cher, « tâchez devons accorder avec le Chateaubriand, parce que, « Toyez-vous, il a la dent mauvaise ! »

J'ai raconté en parlant du Conservateur la part qu'il y aTait prise. Sa facture brillante y avait jeté tout son éclat, et ce fut certainement de ses ouvrages politiques celui qui oCTrit le plus de solidité. Son esprit uniquement amoureux de la forme ne se préoccupait jamais de la pensée. Son opinion était celle de sa phrase. Mais au milieu de nous et de nos discussions journalières, il acceptait les idées qui se produisaient, il se les appropriait, en choisissant celles qui lui convenaient le mieux, sans y rien changer et sans y mettre du sien. Il les revêtait ensuite de tout le Inxe de son style.

Cependant, comme tous les autres rédacteurs, Chateaubriand nous soumettait ses articles et supportait parfaitement nos observations lorsque l'entraînement de son imagination ou l'arrondissement de sa phrase lui avait ins*

lOS MEMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

pire quelque proposition malsounante que nous ne pouvions accorder à nos principes. J'étais le plus souvent le père (le la doctrine, cherchant à préserver notre unité des excentricités, quelque séduisantes qu'elles fussent. Le célèbre écrivain commençait toujours par défendre les paroles attaquées. Mais ensuite, lorsqu'on ménageait son juste amour-propre en enveloppant l'objection de toutes les délicatesses de Téloge, il cïraçait avec une admirable déférence; et souvent II remplaçait devant nous et dans un sens tout opposé les phrases biffées.

Cest ainsi que nous fûmes souvent témoins de son mode de composition et de l'importance qu'il attachait à l'harmonie de son style . Lorsqu'il avait écrit une page, il se la récitait à lui-même en psalmodiant ou plutôt en la scandant sur un mode que je ne saurais mieux représenter que par: ta la ta, ta ta ta, la ta ta, en descendant sur trois tons dont le dernier était le plus bas. Ensuite, il nous les relisait simplement, comme le reste.

Un jour je me trouvai plus embarrassé. Il avait écrit au sujet de la chute de M. Decazes, et son article, devenu célèbre par la vivacité de l'expression, était d'abord écrit en ces termes : « Le pied lui a glissé dans le sang et il a été *' emporté par le torrent de nos larmes. » Je regardai mes collAjîues tout autour de la table; personne ne parlait. Alors très embarrassé et prenant toutes les précautions oratoires, je demandai pardon au grand poète d'oser me permettre une observation qui ne portait pas sur l'expression de nos idées politiques ; il recevait celles-ci avec une admirable abnégation , ce qui m'encourageait à lui avouer que je n'aimais pas la fin de sa phrase. Je n'aimais pas: le torreiU de 710S îarmes : c'était du Brébeuf tout pur.

— Mais, reprit-il avec vivacité , il faut bien finir l'image.

— Mais non, dis-je, j'aimerais bien mieux que l'image ne fût pas finie; le quil mourût de Corneille n'a rien gagné au beau désespoir le secourût.

Il s'arrêta un moment en silence, puis il rayales derniers mots en disant : « Vous avez raison. » J'avoue que je trouvai dans cette déférence le caractère d'une véritable supé-

riorité. Mais «lu fait je ne lui rendis pas un mauvais service. Ce n'est pas un de ceux dont j'attendais de la reconnaissance.

Cependant le Conservateur finissait; et M. de Chateaubriand, chercha à en tirer ses avantages. Il obtint facilement le prix de sa renonciation à toute opposition. Il fut nommé ministre de France à Berlin. II vint immédiatement chez moi, non pour m'apprendre la nouvelle que je savais, mais pour me demander en grâce d'user de l'influence que je pouvais exercer sur nos amis politiques pour leur faire comprendre le sacrifice qu'il faisait à sa mauvaise fortune; avant tout il fallait vivre, et il n'avait eu d'autre ressource que les émoluments de cet emploi. Cependant rien ne le séparerait de nous, de la défense de nos principes et de nos intérêts. Je lui promis le concours qu'il me demandait.

— Au reste, mon cher vicomte, lui dis-je en continuant, vous êtes bien bon et bien modeste d'aller au-devant des mécontentements que quelques-uns d'entre nous ressentiraient de la nouvelle position que vous prenez. Quand ils s'élèveraient plus haut que vous n'avez à le craindre, qu'en résulterait-il? Vous partez pour voire ambassade, vous y passez un an, dix-huit mois à l'écart de nos discussions passionnées. Lorsque vous reviendrez, vous verrez où nous en serons, vous choisirez votre place dans notre polémique, et vous serez accueilli comme la grande voix du parti que vous adopterez. Personne ne pensera aux récriminations que vous paraissez craindre. Je lui disais la vérité, mais de celles qui ne sont pas difficiles à dire.

Chateaubriand ne dut point son importance politique au parti royaliste dont il avait été la plus brillante expression. Ce parti orgueilleusement égalitaire ne reconnaît de supériorité ni dans les talents, ni dans les services qu'on lui rend. Il semble qu'on n'ait fait que son devoir; loin de toute reconnaissance, il s'acharne à abaisser ceux qui pourraient s'élever dans son sein. L'auteur de la Monarchie selon la Charte trouva un meilleur appui; ce fut celui du Journal des Débats. Leurs relations dataient de longue main; le journal était accrédité comme défenseur courageux de l'ordre et des saines doctrines. Il avait soutenu les premiers pas du jeune

poète, et il en était résulté une véritable camaraderie avec les Berlia. La Restauration donna des attaches nouvelles à cette liaison, et Bertin de Vaux les retrouvait auprès de Chateaubriand quand les circonstances lui offrirent son premier rôle politique. Leur association était fondée sur des intérêts mutuels. Le journal comprenait tout l'avantage qu'il pouvait retirer du patronage de celui quMl avait porté auï plus hauts rangs, et lui-même ne redoutait pas le fardeau de la reconnaissance. Les divergences qui auraient pu les séparer n'étaientpas à craindre; le protégé du Journal des Débats n'avait point d'opinions assez positives pour ne passe prêter à celles des Journalistes. C'est ainsi que Chateaubriand fut nommé ambassadeur en Angleterre. M. de Villèle qui dirigeait alors le ministère s*assurait ainsi l'appui d'un journal dont Tiofluence n'était pas à mépriser, et en même temps, par l'exemple de cette insigne faveur accordée à l'un des coryphées du parti, il élouffait les plaintes de tous ceux qu'il tenait soigneusement éloignés de toute participation aux affaires. D'ailleurs c'était celui dont la facilité de principes devait lui assurer le plus aveugle concours. Le ministre ne devinait pas alors que les irritations d'une immense vanité blessée sont bien plus à craindre que les résistances de quelques opinions consciencieuses.

Il appartient à l'histoire secrète de la guerre d'Espagne de faire connaître comment M. de Villèle qui ne l'avait jamais voulue, lors même qu'il l'eût faite, voyant M. de Montmorency céder à la raison européenne exprimée & Vérone, appela M. de Chateaubriand à son secours. Certain d'une docilité qui n'avait à combattre aucune opinion préétablie, il se tint assuré de son concours et l'ambassadeur d'Angleterre alla remplacer au congrès de Vérone le ministre dos affaires étrangères, qui en était indignement rappelé.

Nous touchons ici à une des plus curieuses forlknteriea, si j'osais le dire, une des plus ridicules pantalonnades de la vie politique de M. de Chateaubriand.

Lorsqu'après la Révolution de Juillet, effrayé dn silence qui se faisait autour de sa réputation, l'ancien ministre voulut réveiller l'attention publique, pour lui si profonde-

ment endormie, il choisit un des épisodes les plus honorables, et même glorieux de la Restauration : la répression de la révolution flagrante en Espagne, de celte éruption volcanique qui menaçait de jeter sur nous ses feux. Mais comment traiter ce sujet? Douze ou quinze années s'étaient écoulées. Les passions ennemies qui s'étaient élevées furieuses contre notre expédition parce qu'elles la jugeaient utile et raisonnable, étaient éteintes; le succès, ce grand magicien, avait soumis les esprits les plus rebelles. Pouvait-on se présenter tel qu'on avait été, adversaire d'une grande entreprise ? Pouvait-on revendiquer la popularité des sentiments ennemis qui n'existaient plus ? Non, il était plus piquant de prendre le contrepied, d'avouer modestement et presque en s'excusant qu'on avait décidé à soi tout seul cet acte d'intervention contre-révolutionnaire. C'est ainsi que Chateaubriand écrivit en 1836 ses deux volumes du Congrès de Vérone, On n'y apprend que les cajoleries dont l'ambassadeur de France fut l'objet de part de l'empereur Alexandre, des autres souverains et des ministres du congrès. On y voit cet excès de vanité bourgeoise qui le séduit au point de l'ébranler quelquefois dans le maintien de son mandat et des intentions du cabinet qu'il était chargé de soutenir. 11 embrouille les questions; mais enfin il quitte le congrès sans avoir engagé la question de la guerre ; et c'est bien ainsi que M. de Villèle l'avait compris, puisque dans sa ferme volonté de ne point se laisser engager contre la révolution espagnole , il éloigna M. de Montmorency qui ne partageait pas entièrement ses opinions, et appela M. de Chateaubriand au ministère des affaires étrangères comme un appui de sa résistance.J'en donnerai pour témoignage plusieurs conversations que j'eus avec lui sur ce sujet. 11 écartait les craintes que je lui exprimais de la commotion que pouvait donner chez nous la révolution effrénée et triomphante en Espagne'; au point d'honneur qui touchait le Hoi et la France, il m'opposait l'économie. C'était le grand cheval de paix de M. de Villèle. Enfin quand il était à bout de ses moyens de discussion dans lesquels il était toujours très faible, il se rejetait sur l'inopportunité, m'assurant que si les fureurs révolu-

tioanaires allaienl plus loin, alors on pourrait prendre le parti (le les comprimer par la force. Mais c'était le fauxfuyant que M. de Villèle employait pour atténuer Tindignation de ceux qui voyaient l'honneur et la sûreté de la France compromis.

Ce n'est pas ici que je dirai comment on forçala main au ministère royaliste, et la part que je pris à la contrainte qui lui fut imposée. Mais je citerai seulement deux faits pour démontrer combien le ministre, et particulièrement le ministre des affaires étrangères, résistèrent à la pensée de la guerre Jusqu'au dernier moment, alors même qu'elle était déclarée et que l'armée se réunissait sur les Pyrénées.

(^'Angleterre au lieu de s'associer aux intérêts moraux qui unissaient toutes les puissances continentales, avait persisté dans sa politique isolée et égoïste. Elle s'opposait de toutes ses forces à notre intervention contre la révolution espagnole. Elle allait presque jusqu'à la menace de faire un casus belli, A la un de mars, si je ne me trompe, l'ambassadeur d'Angleterre, le chevalier Stuart, depuis lord Rothsay, demanda une conférence à M. de Chateaubriand. Il y exposa toutes les raisons qui portaient l'Angleterre à s'opposer à notre expédition. Le ministre lui dit comment il s'y trouvait contraint.

— Mais enfin, ajoula-t-il, à quel point que nous en soyons arrivés, si vous pouvez par votre crédit en Espagne obtenir la formation d'un conseil d'État et de quelque chose qui ressemble à une Chambre des pairs, nous arrêterons toute hostilité.

L'ambassadeur d'Angleterre demanda la permission de prendre une plume pour constater et faire parvenir à son cabinet cette proposition dans ces termes mêmes. Il en donna lecture au ministre qui en approuva la rédaction. Cette pièce fut produite au Parlement britannique dans la discussion qui s'éleva au sujet de notre entrée en Espagne.

Enfin il existe un document public aussi certain et plus irréfragable; ce sont les colonnes du Journal dis Débuts, organe fidèle des opinions de Chateaubriand. Peu de jours avant l'entrée de notre armée sur le territoire espagnol, ce journal n'avait pas honte de nous menacer de la défection

de DOS soldats^ qui, suivant lui, au premier contact, donneraient la main aux révolutionnaires espagnols et aux réfugiés français qui étaient en armes sur la frontière. Après cela, Tauteur du Congrès de Vérone ose se poser comme Tauteur, le seul auteur de Tintervention royale en Espagne! Cest par trop abuser des licences accordées aux poètes, et par trop mépriser le public auquel on s'adresse.

Chateaubriand ne fut envoyé à- Vérone que pour remplacer M.Mathieu de Montmorency qui ne résistait pas assez au gré de M. de Viilèle à la guerre répressive que l'Europe désirait. A la vérité quand il se trouva en face des bonnes grâces de l'empereur Alexandre, des raisonnements de M. de Melternich, sa vanité de parvenu etson impuissance de discussion, le laissaient sans armes et sans défense, et il a profité du vague et des incertitudes de ses correspondances pour bâtir quinze ans plus tard le roman de ses intentions belliqueuses. Il leur donne même cette apparence de sévérité d'en faire un timide aveu, vis-à-vis de ceux qui pourraient lui en faire un tort. Mais en réalité il n'avait remplacé M.Mathieu de Montmorency aux affaires étrangères que pour y être, entre les mains de M. de Viilèle, l'instrument docile de ses pacifiques intentions.

Cependant cette complaisance aveugle et soumise au chef du cabinet ne pouvait convenir à la longue à l'esprit inquiet et à l'immense amour-propre du grand littérateur. Le sentiment exalté de sa personnalité s'en révoltait et il était sans cesse excité par tout ce qui l'environnait: le caractère de sa femme aigre et soupçonneuse, ses flatteurs^ les journalistes cfesDéôa^s irritèrent ses passions vaniteuses, si faciles à exaller. Tous voulaient l'élever pour grandir avec lui. SiChateaubriand eût été capable deconcevoiret de suivre un système de politique à lui, il lui eût été facile de former un parti ; dans les Chambres et au dehors on était généralement fort dégoûté des finasseries et des tortuosités de M. de Viilèle. Il l'aurait certainement emporté de haute lutte. Mais ne trouvant ni en lui-même, ni dans les pensées politiques de ses amis de pareils conseils, il ne montra qu'une humeur impuissante; on la toléra silencieuse, et on la brisa rudement lorsqu'il était à la veille de la rendre

publique. On l'avait décidé à se séparer du ministre dirigeant. Le ministre de l'intérieur, Corbière, Ten empocha en occupant la tribune pendant toute la dernière heure de la séance, le samedi. La nouvelle de sa destitution lui fut adressée le dimanche, mais trop tard pour le trouver chez lui. Il était déjà parti pour aller faire sa cour d'abord aux princesses et ensuite au Roi. Villèle en fut averti et fort embarrassé. Comment laisser paraître devant le monarque le ministre qu'il venait de disgracier et qui l'ignorait? Pendant que Chateaubriand était chez Monsieur dans toule la sincérité de sa confiance, il fut averti par un employé de son ministère qu une dépêche importante l'attendait chez lui et [qu'elle ne permettait aucun retard. II s'y rend et trouve l'arrêt fatal, de ceux-là qui sous Louis XIY faisaient mourir dans Tannée ceux qui en étaient l'objet. A présent on vit, ne serait-ce que dans l'espoir de se venger. Ce fut certainement le sentiment de Chateaubriand et H ne tarda pas à porter les premiers coups. Le journal des Débais se sépara formellement du ministère. II l'attaqua avec violence et sans ménagement pour la royauté qui était derrière; et on ne saurait nier que ces hostilités n'aient eu de l'influence sur les événements qui suivirent. Au lieu de faire une opposition monarchique, Chateaubriand et son journal se jetèrent dans les lieux communs du libéralisme, tendance banale des esprits de ce temps. Ils s'aveuglèrent dans leur amour-propre et ne comprirent pas que leur meilleure chance était de séparer Villèle des royalistes et du Roi; c'était le plus court chemin au pouvoir qu'ils ambitionnaient. Le libéralisme ne pouvait pas les servir. S'il devenait assez fort pour former un ministère, ce n'était pas eux qui auraient été pris et ils s'aliénaient pour toujours le Roi dans la personne de Charles X comme dans celle de Louis XYIII.

L'événement le prouva bien. A la chute de M. de Villèle. et lorsque M. de Chabrol fut chargé parle roi Charles X de lui présenter les membres d'un nouveau cabinet, lenom de M. de Chateaubriand fut repoussé et beaucoup d'autres auraient passé avant lui, comme il arriva au comte de La Perron nays : on eut cependant quelques égards pour lui et

pour son journal, qu*OQ voulait rattacher; il fut nommé à Tambassade de Rome et on lui laissa croire que c*était à sa considération qu'on avait placé son protégé Hyde de Neuville au ministère de la marine.

Chateaubriand porta à Rome les ennuis de son mécontentement. Pour se donner l'air d'être bien au-dessu« de son ambassade, il resta toujours au-dessous. Il saisit quelques occasions d'y montrer son libéralisme bâtard.

Dans Thiver de 1829, je rencontrai assez souvent Taml Chateaubriand ; je n'allais pas chez lui et il n'avait plus aucun des intérêts qui l'avaient amené si souvent chez moi. Sa bonne volonté pour moi était contrainte et gauche. Quelque temps avant l'ordonnance du Roi qui m'éleva à la pairie, il me disait : « Venez donc à notre Chambre, nous avons besoin de paroles. » Je ne fus pas fort touché du compliment et je lui répondis : « Oui, mais les mieûnes, au moins, ne coûteront pas plus qu'elles ne valent. »

A la Révolution de Juillet, il se montra dans tout le désordre et toute l'incohérence de son esprit. Il y cherchait sa place sans pouvoir la trouver. Il se faisait porter en triomphe par les jeunes gens des écoles, il donnait sa démission de la Chambre des pairs, il imprimait une brochure où il attaquait le Roi nouveau et où il appelait Charles X, son bienfaiteur. « le Roi parjure, » et puis, en s'adressant à madame la duchesse de Berry, il s*écriait : « Madame^votie fils est mon Roi! »

Là finit sa vie publique, car on ne saurait compter dans les actes de cette vie le voyage qu'il fit à Londres auprès de monseigneur le comte de Chambord. On avait persuadé à ce prince qu'il était utile de se rattacher cette célébrité qui appartenait à tous les partis, parce qu'il n'avait été fidèle à aucun. Depuis la Révolution de Juillet, il recevait une pension considérable pour une royauté dans l'exil. Tout ce qu'on eut de recherches, de cajoleries pour caresser son incommensurable amour-propre ne réussit pas à lui inspirer la moindre reconnaissance ; un tel sentiment ne saurait entrer dans l'àme de ceux qui croient que tout leur est dû. Ce qu'on leur accorde n'est jamais qu'un faible acompte sur ce qu'ils exigent. Il ne fut nullement bienveillant, pas

même discret dans Jes jugements qu'il portail à son retour de Londres.

D'ailleurs la vieillesse avait encore augmenté la sécheresse de son cœur et la morosité de son caractère. Tout occupé qu1l était encore de sa renommée, il ne pardonnait pas au monde de lui survivre. 11 aurait voulu emporter tout avec lui. Ses prévisions étaient toutes sinistres, mais vagues, indéfinies comme de mauvais rêves. Il préludait à sa vie d'outre-tombe. Il voyait le matin quelques personnes qui venaient apporter leurs hommages à sa vieille célébrité, entre autres Héranger et Tabbé de Lamennais. Ensuite à rheure fixée, et suivant l'habitude de toute sa vie, vers deux heures, il transportait son corps chez une femme de son intimité; à cette époque, c'était madame Récamier, La dernière de ses Ègéries. C'est pour lui qu'elle remplissait son salon. On faisait de la conversation à laquelle il prenait généralement peu de part, surtout quand il se rencontrait des personnes auxquelles il était moins habitué. II trônait au coin de la cheminée, dans un fauteuil dont il ne se dérangeait pour personne.

Les mémoires qu'il a laissés sous le titre ridicule de .Vémoires (V outre- tombe ^ resteront comme un monument de la plus fastueuse et de la plus exorbitante vanité; elle avait été le seul mobile de toute sa vie ; elle resta le dernier rêve de son imagination arfaibiic et délirante. Mais il a beau se tailler dans le marbre une statue aux proportions gigantesques, la postérité qu'on ne saurait tromper la réduira à sa taille : celle d'un écrivain distingué, d'un peintre de genre, grand coloriste, misérable dessinateur. Comme homme politique, il ne fut rien et ne laisse aucune trace de son passage à travers les affaires de notre temps.

Sa dernière poésie tournait tout autour de son individualité ; elle s'est montrée dans le choix et les préparatifs de sa sépulture : un rocher dans les environs de Saint Malo, battu par les flots de la mer, et placé comme un phare en vue des vaisseaux qui croisent dans l'Océan.

FIN f)KS NOTES DU TOME DEUXIEME

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