‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 58 sur 60 · J. DB V · texte numérisé non relu

J. DB V

{Journal des Débats du 29 mai 1814.)

Réponse à la lettre ins&i'ée dans notre numéro du 29 mai.

Paris, le 15 mai 18U.

« Vous ne sauriez croire, ma chère cousine, avec quel intérêt j'ai lu la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire, et combien j'ai mis de zèle à faire valoir les prétentions si justes, si légitimes, de toutes les personnes que vous me recommandez. Vous ne serez pas plus étonnée que je ne l*ai été moi-môme des obstacles que l'on m'a opposés, et que vous jugeriez insurmontables, si vous connaissiez aussi bien que moi les gens à qui nous avons affaire.

« Quand j'ai parlé de votre fils aîné qui a toujours eu l'intention de servir, pour une place de chef d'escadron dans le régiment où son père a servi autrefois, ne m'a-t-on pas donné comme objection d'un certain poids, que la paix était faite et qu'avant de songer à placer M. de S. F... il fallait pourvoir au sort de vingt-cinq mille officiers, dont les uns, le croiriez -vous? se prévalent de leurs campagnes, de leurs blessures et vont même jusqu'à se faire un titre des batailles où ils se sont trouvés, tandis que les autres,

plus étroiteroent liés aux malheurs de la famille royale, rentrent en France sans autre fortune que les bontés et les promesses du Roi. J'ai demandé avec un peu d'humeur ce que Ton ferait pour votre fils et pour une foule de braves royalistes qui ont tant gémi, en secret, sur les malheurs de l'État, et dont les vœux n*ont pas cessé de rappeler, en secret, la famille des Bourbons au trône de leurs ancêtres. On m*a répondu qu'ils se réjouiraient de voir la un de nos maux et l'accomplissement de leurs vœux.

« C'est un homme bien singulier que votre mari; et je conçois, ma chère cousine, tout ce que vous devez avoir à souffrir de son incroyable apathie. A soixante-cinq ou six ans tout au plus, réduit à une fortune de 40,000 livres de rentes, il se conflue au fond d'un château, et croit pouvoir renoncer à la carrière de l'ambition, comme si un père ne se devait pas à ses enfants, comme si un gentilhomme ne devait pas mourir debout I

Je suis fâché que votre beau-frère ait repris la croix de Saint-Louis avant de l'avoir eue; car il pourrait arriver que le Roi ne se dessaisit pas du droit de conférer lui-môme cette décoration, et qu'il n'approuvât pas la justice que certaines personnes se sont empressées de se rendre. Vous sentez qu'il y a moins d'inconvénient à ne pas avoir la croix de Saint-Louis qu'à se trouver dans Tobligation de la quitter.

« Je n'ai pas négligé de faire valoir les droits de votre flls le chevalier et je ne désespère pas de le faire passer à l'examen des gardes de la marine royale. Nous ferons ensuite tous nos efforts pour le faire passer sur le corps de cent officiers beaucoup trop fiers de leur valeur, de leur vieille renommée et du dévouement dont ils prétendent avoir fait preuve à Quiberon.

u Votre petit-fils G... est inscrit pour les Pages. Je ne puis pas vous dire au juste, ma chère cousine, quand il sera admis à l'hôtel, attendu que votre demande vient à la fin de trois mille sept cent soixante-quinze formées par des fils de gentilshommes ou d'officiers morts sur le champ de bataille, sans la moindre distinction des services rendus à . l'État et au prince.

« Vous avez une très bonne idée de placer mademoiaelle

votre fille à la cour; et la chose ne sera pas difficile lorsque TOUS aurez trouvé pour elle un mari que son rang et sa fortune pourront y appeler: jusque-là je ne vois pas trop ce qu'elle viendrait y faire et quel rôle convenable elle pourrait y jouer, toute majeure qu'elle est.

« J'ai présenté une pétition en faveur de N..., à la fin de laquelle j'ai inséré la jolie chanson qu'il a faite pour vous; mais on devient si exigeant que de pareils titres ne suffisent plus pour obtenir une pauvre place de préfet. Je vous dirai même qu'on ne tient pas grand compte à votre protégé de sa conversion et des sacrifices qu'il est prêt à faire. Ses ennemis s'obstinent à dire que ce n'est pas un homme sftr. Moi qui l'ai vu opérer dans le temps, je suis convaincu que s'il mettait seulement aujourd'hui la moitié du zèle à servir la bonne cause qu'il en a mis autrefois à faire triompher la mauvaise, on pourrait l'employer très utilement. Mais aura-t-on assez d'esprit pour faire cette épreuve ?

« On ne dit pas si les intendances seront rétablies ; mais on paraît croire que les recettes générales seront diminuées, ne fût-ce que du nombre de celles qui existaient dans les départements séparés de notre territoire. Cela me fait craindre que M. de B... ne soit obligé de s'en tenir à la fortune énorme que son père a faite dans les anciennes fermes, et qu'il a trouvé le moyen de mettre à l'abri de l'orage révolutionnaire. II faut avoir un peu de philosophie.

<c Soyez tranquille sur le sort de B... Je le connais: il a du haut dans les principes et dans le caractère. Depuis vingt ans, il s'est glissé entre tous les partis sans avoir été froissé par aucun. C'est un homme d'une merveilleuse adresse, et qu'on ne servira jamais aussi bien qu'il se sert lui-môme. Il n'est plus directeur des postes et vient d'obtenir une place plus lucrative dans une autre administration : vous intéresserez-vous autant à lui ?

« Je vous renvoie, chère cousine, les papiers relatifs à la créance de votre beau-père sur les États de Languedoc : la liquidation ne m'en paraît pas prochaine. Quelque juste que soit votre réclamation, on a décidé que la solde arriérée des troupes, la dette publique, les pensions militaires, et une foule d'autres objets de cette nature, seraient pris

avant tout en considération. Cette mesure est évidemmeni le fruit de quelque intrigue. Vous pourriez charger N... de faire quelque bon pamphlet sur les besoins les plus urgents de l'État, et l'engager à placer cette créance en première ligne. Vous ne vous faites pas d'idée combien le gouvernement est influencé par cette foule de petites brochures que la mauvaise foi, la sottise et la faim, produisent chaque jour avec une si louable émulation. ^

« Du train que vont les choses, vous voyez, chère Cousine, qu'il faut vous armer de patience. Je vous dirai même qu'il est à craindre que le voyage que vous vous proposez de faire à Paris n'avance pas beaucoup vos affaires. De compte fait, sur les relevés de la police, il y a dans la capitale, au moment où je vous écris, cent vingt-trois mille provinciaux de tout rang, de tout sexe et de tout âge, qui sont ici en réclamation, armés de titres presque aussi incontestables que les vôtres, et qui auront sur toqs, pour obtenir un refus, l'avantage inappréciable de l'antériorité de leurs démarches. Au reste, comme je voua connais de la philosophie et le goût des bonnes lettres, Jo tous prie de relire un chapitre du Spectateur, sur les justes prétentions de ceux qui demandent des emplois : c'est le 32"« du 7"* volume dans l'édition en 8 vol. in-12. Les mêmes événements retrouvent les mêmes hommes.

u Agréez, ma chère Cousine, lassurance de mon tendre et respectueux attachement.

« Br. de L. »

(Joumaldes Débats du 2 juin 1814.)

Note G

Monsieur le duc de Noailles avait remplacé M. de Chateaubriand à l'Académie française, je n'avais poinl

GHATEACBRIAND. 455

assisté à la séance de sa réceplion. Mais le leademaiii, je dînais avec lui chez M. de Rothschild. Tous les convives, à mesure qu'ils arrivaient, s'empressèrent à qui mieux mieux de prodiguer au récipiendaire les éloges les plus exaltés sur le panégyrique qu'il avait prononce en Thonneur de riliustre auteur du Génie du Christianisme et des Mémoires deVabhédeEancé.

n faut bien avouer que la plupart, se retournant vers moi, continuaient en baissant la voix et me disaient : « Peut-être le discours était-il moins académique que politique; il aurait mieux convenu à la tribune de la Chambre des pairs, qu'au sénat de la littérature : celle-ci y teuait peu de place, et puis il était long, il dépassait de beaucoup le temps convenable; on le sentait d'autant mieux, qu'aucun trait ne réveillait l'attention, c'était peut-être môme un peu lourd et difficile à avaler. » — Pendant que j'écoutais d'une oreille cette contre-partie, l'autre était frappée des compliments à perle de vue que les nouveaux arrivés prodiguaient sans mesure à l'académicien.

— Appuyez, mes bons amis de cour, me disais-je, et après oela, plaignez- vous de la vanité des auteurs que vous enivrez de ce perfide encens ! » — Quand le flot fut passé, je m*approchai à mon tour.

— D'après ce que j'entends de votre discours, mon cher duc, j'éprouve tous les regrets possibles de n'avoir pas assisté à cette séance solennelle. Mais j'ai déjà lu une partie de votre œuvre et dois-je vous dire avec sincérité l'impression qu'elle m'a faite, à moi qui ai plus longtemps que

vous connu et pratiqué Chateaubriand? Eh bien, vous

avez tellement abondé dans la louange, sans restriction, que tous vos éloges m'ont rappelé toutes mes critiques. Vous avez tenté ce qu'aucun peintre ne saurait faire : un portrait sans ombre

Le duc de Noailles sourit comme s'il m'eûtdit : « Parbleu, je le sais bien ! et si j'ai péché c'est que je l'ai voulu ainsi. »

En rentrant chez moi, je traçai rapidement les souvenirs de mes rapports avec le célèbre écrivain, comme un tempérament à l'exubérante démonstration du nouvel académicien.

4fî6 MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

La pompe, la couleur, la magie du style, ont placé bien haut la célébrité de M. de Chateaubriand ; et peut-être audessus de sa véritable valeur. Ces qualités de Técrivain ont souvent caché la faiblesse et l'inanité des pensées. Effacez les images du Génie du Christianisme^ qu'en resterait-il comme raison , comme philosophie, ou comme christianisme? Il faut cepeodant recou naître que l'apparition de cet ouvrage fut un événement. Soit que l'auteur eûtTiotention de produire un grand effet moral, soit, ce que je suis plus disposé à croire, qu'il eût choisi son sujet comme le plus convenable aux brillantes qualités de son talent, soit enfln qu'il l'eût entrepris sur le conseil de M. de Fontanes d'abord son protecteur et ensuite son ami , il est certain qu'il exerça une influeuce réelle sur les esprits.

Ce n'était pas en vain que les sectaires de Tincrédulité avaient sapé depuis cinquante ans les bases des principes religieux. Ils avaient répandu partout le doute, l'indifférence et la haine contre les croyances orthodoxes. Elles étaient aussi perverties parmi ceux qui combattaient sous les étendards de Condé, qu'elles l'étaient chez les soldats de la Convention, l'air était empoisonné d'irréligion et tout le monde l'avait respiré. C'était au point qu'on n'en disputait plus.

Le Génie du Christianisme apparut, et ceux mêmes qui en condamnaient le style néologique et ampoulé, s'étonnèrent de cette œuvre qui révélait une sorte de poésie dans cette religion si méprisée. On se disait : elle n'est donc pas si ridicule, puisqu'elle prête à de si belles images et peut fournir de si brillantes couleurs. Ce fut évidemment le premier signal d'un retour à des sentiments qui semblaient évanouis; et on les acceptait facilement, parce que l'auteur s'adressait à l'imagination et n'exigeait rien de la foi. — Si l'on veut suivre les progrès de cette renaissance religieuse,

on verra l'abbé Fraissinous, marchant sur les voies que M. de Chateaubriand lui avait ouvertes, réunir autour de lui, dans les célèbres conférences de Saint-Sulpice^ une foute empressée, de tous les rangs et de tous les âges, et leur parler avec la douce insinuation d'un missionnaire des vérités de la religion. Enfin, lorsque par des circonstances plus favorables, la société cherchait son appui sur les bases monarchiques et religieuses, on entendit s'élever, du sein du clergé, une voix éclatante qui vint frapper les esprits que le prédicateur de Saint-Sulpice avait préparés à la soumission. C'était l'abbé de Lamennais, qui s'annonçait comme un père de TÊglise.

C'est d'ailleurs le seul des ouvrages de M. de Chateaubriand auquel on puisse attribuer une sorte d'influence sur l'esprit de son siècle.

Celui qu'il publia en i814, sous le titre de Bonaparte et les Bourbons f répondait à l'opinion qui avait triomphé. Tout était décidé, fait et accompli lorsqu'il parut. Ce ne fut point la trompette qui donne le signal du combat, mais celle qui entonne les fanfares de la victoire. La sensation mèine de ce livre fut totalement perdue dans le conflit des événements.

Nous crûmes en avoir payé largement le prix, en nommant l'auteur ministre du Roi en Suède, auprès de Bernadette. 11 n'était pas pressé de partir; on le laissa à Paris, en lui payant son traitement et môme les frais de l'établissement qu'il ne fit jamais. Il y tenait beaucoup plus qu'à l'ambassade.

Avide de renommée, il vivait d'applaudissements comme les autres vivent de pain. 11 les voulait quotidiens. Paris était le seul séjour qui lui en fît espérer l'hommage. Mais il avait beau réveiller la trompeuse déesse; encore y avait-il des intervalles où elle s'endormait. Dans l'intention de combler ces lacunes^ il choisissait parmi les femmes qui l'admiraient, celles qui étaient le plus haut placées dans le monde, et qui exerçaient quelque influence sur la société; ce n'étaient ni les plus jeunes, ni les plus jolies, pas même toujours les plus spirituelles. C'étaient des miroirs flatteurs, devant lesquels il allait se regarder une ou deux

heures tous les jours. Il tr-ouvait auprès d'elles ce tribut journalier d'admiration qui remplaçait celui que le public oubliait de lui rendre.

Il était fidèle comme Tindifférence à celle qu'il avait choisie. A l'époque où je l'ai connu, la duchesse de Duras avait hérité de ses assiduités, après la mort de la duchesse de Lé vis. Plus tard, madame Récamier remplaça madame de Duras, à la perte de laquelle il se montra fort peu sensible. Il est difficile de dire jusqu'où allait Tintimité de ces rapports. L'âge et la réputation des victimes dévouées à son amour-propre, doit les faire juger très innocents et d'autres relations, inférieures et passagères, viendraient à l'appui de la vertu de ces dames. On donnait encore d'autres raisons de la modération de ses entraînements; on disait avec Horace : illiterati 7ion minus rigent.

J'avais rencontré M. de Chateaubriand pour la première fois en 1814, soit dans le monde où j'allais peu, soit aux réceptions de la cour où j'allais encore moins; il y portait de l'empressement, de l'envie de plaire, et un certain sourire de courtisan qui ne lui étaient point naturels et sentaient l'aiïcctation. J'avais reçu ses avances avec des égards particuliers; il était même venu me chercher deul ou trois fois sans que ces occasions nous eussent donné aucunes relations particulières.

Je n'ai jamais dit à i)crsonne et il n'a jamais su, que lorsque le ministère de 1814^ M. de Talleyrand et Tabbé de Montesquieu, attaquaient si rudement la secrétairerie d'État^ et que je la défendais auprès du Roi, par toutes les raisons qui la rendaient importante à son service^ je lui disais en définitive, que si les attaques de ceux qui voulaient la renverser, portaient plutôt sur ma personne que sur ce ministère de centralisation, je demandais au Roi de sacrifier l'homme pour conserver la charge ; et je proposai M. de Chateaubriand le premier des deux ou trois noms que je présentais pour me remplacer... Le Roi tenait alors à me conserver et il n'accueillit pas le Chateaubriand , comme il disait, avec plus de faveur qu'un autre et peut être moins. L'auteur du Génie du Christianisme aurait peut-être dit que c'était par jalousie de bel esprit.

Nous en élioos-là, lorsque les succès de l'invasion de Bonaparte, nous placèrent entre l'incertitude de la défense et les revers de l'exil. J'ai dit comment madame la duchesse de Duras intervint pour mettre M. de Chateaubriand à Tabri des rancunes de Bonaparte. Le poète fut autorisé à suivre le Roi, et partit en toute sûreté avec monsieur et madame de Duras.

Je ne dirai point ce qu'il fit à Gand où je n'étais pas. Il fut appelé au conseil du Roi, comme M. de Lally-Tollendal qui s'y était aussi rendu en amateur. Il ne nous en revint qu'un rapport au Roi sur la situation de la France, complètement vide de pensées et tout à fait ignorant des sentiments, des intérêts et des vœux tels qu'ils existaient. Il aurait pu tout aussi bien tracer un rapport sur la situation de la Chine. Ce factum était empreint de son style brillant, insoutenable à ceux qui ont appris le style des afifaires et savent que la simplicité, la clarté et la sévérité sont exigées avant tout dans ce genre d'ouvrages.

Personne n'imagina que l'espèce de ministère douteux et éphémère exercé à Gand fût un titre pour rapprocher Chateaubriand des affaires. Il chercha sa position dans l'exagération des opinions royalistes les plus exaltées et dans rhostilité au ministère, qu'il traitait de Jacobins. Je n'en plaidai pas moins ses droits aux faveurs royales en diverses circonstances, et j'obtins d'abord sa nomination de président du collège électoral d'Orléans. M. de Talleyrand se moquait volontiers de la transformation du poète en homme politique, et il en eut l'occasion lorsque nous reçûmes ses discours imprimés sous le titre fastueux de Son Excellence Monseigneur le vicomte de Chateaubriand. Il fut à Orléans comme à Paris, l'organe des plus violentes opinions telles qu'on les retrouve encore dans son discours au Roi, prononcé à la tête de la députation de son corps électoral du Loiret. Il félicitait Sa Majesté « du commencementde ses justices » et « d'avoir saisi le glaive que le souverain du ciel lui avait confié... » Il lui demandait de suspendre son inépuisable clémence pour laisser cours à sa justice.

Malgré cette opposition et l'appui qu'il cherchait dans les sentiments passionnés que nous nous efforcions de mo*

dérer, Chateaubriand fut nommé ministre d*État à la formation du Conseil privé, et bientôt après, au mois de septembre 1815, il fut compris dans la fournée des quatre-vingtdix pairs. M. de Talleyrand n'avait pas cru en cette occasion faire grand'chose pour Tauteurde Bonaparte et les BourbonSj estimant la dignité de pair à l'importance qu'il avait mis à les choisir et à la valeur de ceux qu'il y avait appelés.

Chateaubriand resta assez terne à la Chambre des pairs. Il ne pouvait aborder la tribune qu'avec des discours écrits; toute improvisation lui était interdite. L'habitude d'écrire nuit à la facilité de la parole; la marche des idées faite à la lenteur et à la précision de cette forme se prête mal à leur production plus vive et plus spontanée. Quelques harangues qu'il prononça de la sorte, prouvèrent que son silence dans les discussions tenait plus à l'absence des idées politiques qu'à la difficulté de l'improvisation.

Mais la vanité du grand écrivain ne pouvait se satisfaire de la nullité de l'orateur. 11 voulut en sortir par un coup d'éclat et il fit paraître en 1817 son ouvrage de la Monarchie suivant la Charte, bizarre assemblage d'idées qui hurlaient de se trouver ensemble. Il y prêchait le pouvoir absolu modéré par l'aristocratie de la Chambre des pairs, la Chambre des députés étant présente et acceptante. Il donnait pour moyen de gouvernement un maire et un gendarme dans chaque commune. Mais le tout était assaisonné de violentes diatribes contre le ministère du duc de Richelieu, et en dernier lieu d'une attaque à l'indépendance ou à la franchise du Roi à l'occasion de l'ordonnance du r> septembre. Enfin il appelait aux armes, et voulait que les feuilles de son livre servissent à bourrer les fusils. Le ministère ne pouvait répondre autrement qu'en éliminant l'auteur du conseil privé et du rang de ministre d'État. M. de Chateaubriand se consola d'un coup de foudre qui faisait encore retentir son nom aux quatre coins de la France et môme au delà. J'étais à la campagne auprès de Paris lorsque j'appris l'acte de sévérité qui frappait mon collègue, et quoique je n'eusse eu jusque-là aucune relation avec lui, je résolus de lui porter le témoignage de

ma sympathie; j'allais aussi dans rintention de lui rendre moins amère sa disgrâce en engageant les autres ministres d'État à prélever sur leurs traitements la part nécessaire pour effacer au moins la perte qui lui était imposée.

Je le trouvai sombre, c'était assez son habitude, et la circonatance le justifiait. 11 était plus occupé de la diminution de sa fortune que de la perte de ses dignités; tout à coup il se tourna vers les rayons d'une assez vaste bibliothèque entièrement vide.

— Vous voyez, me dit-il d'un ton très solennel, j'ai vendu ce matin tous mes livres pour payer mon boucher! »

Je ne sais quel effet il croyait produire sur moi par le contraste de ses paroles, mais j'avoue que ce ne fut que de la pitié. Nos collègues ne partagèrent pas assez ce sentiment pour s'imposer le léger sacrifice que je leur demandais.

J'en fus d'autant plus peiné que je sus bientôt qu'abdiquant toute dignité de caractère, celui qui se posait si fièrement prenait toutes les voies pour faire connaître aux princes, à Madame, à madame la duchesse d'Orléans douairière, mais surtout à Monsieur, son état de pénurie, qui aurait été pour tout autre que lui une grande aisance. Il en recevait des sommes si multipliées qu'elles formaient un total considérable. Lorsqu'il eut épuisé plusieurs fois le crédit de ceux qui entouraient M. le comte d'Artois, il vint un matin chez moi. Son air ordinairement pensif, était ce jour-là plus sombre; au premier mot que j'articulai sur la santé de madame de Chateaubriand, il en prit texte pour me parler de sa misère.

— Elle est très souffrante , me dit-il, les médecins lui ordonnent le lait d'ânesse, et je n'ai pas cinquante louis pour acheter une ânesse! »

Ma première pensée aurait pu être qu'on n'avait pas besoin d'acheter une ànesse pour avoir une tasse de lait, et mon premier mouvement fut d'ouvrir mon tiroir pour lui offrir la somme légère qu'il réclamait. Mais la réflexion vint à temps pour me dire que ce n'était pas ce qu'il voulait. Eu effet, il me pria bientôt de peindre à Monsieur sa

triste position. Je le lui promis, et le soir même j*entrai chez le prince.

— Eh bien, mon ami^ que dites-vous aujourd'hui?

— Rien de bien important, Monseigneur.

— Mais enfin?

— J'ai vu ce matin Chateaubriand.

^ Et qu'est-ce qu*il dit, Chateaubriand?

J'expliquai alors les motifs de ses peines.

— Ah bah! reprit Monsieur, c'est à recommencer tous les jours avec lui.

— Mais Monsieur sait bien que le besoin de manger revient aussi tous les jours.

— Fort bien, mais c'est un panier percé.

— Panier percé, si Monsieur veut, repris-je ; mais s'il n'y a rien dans le panier, peu importe qu'il soit percé ou non.

— Voyez-vous, mon cher, je n'aime pas ce qui revient continuellement ; cela ressemble à une pension, et quand je vois venir une pension, moi, je fais la cabriole.

Je ne trouvai l'expression ni noble ni élégante; mais elle était permise à celui qui donnait même en pensions plus qu'il ne pouvait, et qui alla lorsqu'il fut Roi, jusqu'à distribuer annuellement plus de cinq millions en dons de toute espèce. Cependant Je me réjouis en moi-môme de ne lui avoir jamais fait faire la cabriole et me promis bien do ne lui en jamais donner roccasion. Le lendemain il envoya deux mille écus à Chateaubriand pour acheter une ânesse.

Le Conservateur fut pour l'illustre écrivain une mine d'or. Il eut d'abord les vingt-quatre mille francs que j'avais obtenus de Monsieur pour l'établissement de cet écrit. Ses articles étaient payés à un haut prix. Il jouissait de la répartition des bénéfices qui revenaient aux dix fondateurs. Six d'entre nous en faisaient un fonds commun pour distribuer des gratifications à trois ou quatre députés qui ne pouvaient supporter sans une grande gêne le séjour de Paris, et pour secourir des familles royalistes malheureuses. Mais avant tout nous reconnaissions le travail et le mérite de notre premier collaborateur, de la manière qui lui était la plus sensible, en lui faisant accepter

une bonne partie de ces bénéfices qui n'étaient pas minces. Cet écrit bi-mensuel nous rendait à chacun quatre ou cinq mille francs par trimestre ; c'était donc une somme de cent à cent vingt mille francs dont nous pouvions disposer. Mais notre contribution volontaire ne lui suffisait pas toujours; il nous en imposait de forcées, entre autres pour rétablissement de Marie-Thérèse, où sous prétexte de fonder un asile pour des infirmes et des vieillards, il se fit bâtir aux dépens des fondateurs, un charmant pavillon qu'il a occupé nombre d'années. Cette avidité insatiable était plus choquante en ce qu'elle contrastait avec la magnificence de son langage et aussi de ce qu'on ne lui connaissait aucun genre de dépense apparente, ni tenue de maison, ni jeu; enfin aucune des fantaisies qui auraient expliqué ce coulage d'argent. On ne pouvait se rendre compte des sommes énormes qu'il avait déjà reçues à cette époque, des magnificences princières, depuis les quarante mille francs que la princesse Elisabeth lui avait donnés pour faire son Voyage à Jérusalem, jusqu'aux deux mille écus de l'ânesse; et enfin pour clore cette longue addition, jusqu'aux grandes sommes qu'il avait déjà obtenues de ses ouvrages. —J'en eus le compte à cette époque d'une manière singulière.

Il retira certainement plus de cent mille francs par ces diverses voies dans les dix-huit ou vingt mois, terme de la durée du Conservateur,

L'auteur du Gétiie du Christianisme, nous avait imposé son imprimeur, Lenormand pourëditeur, et le marché qu'il avait conclu à ce sujet était des plus onéreux; quelques observations que je m'étais permises avaient été fort mal reçues et lorsque, pour les excuser, je crus faire un compliment à notre grand collaborateur en lui disant: que son habileté ne s'était probablement pas exercée sur de pareilles afi^aires, il fut prêt à se fâcher et je fis ma retraite, un peu embarrassé , en lui concédant tout ce qu'il voudrait sur son savoir faire économique.

Or, un jour Lenormand fit demander à me voir, et m'exposa la perplexité où le mettaient les préten-tions exorbitantes de M. de Chateaubriand, pour le prix d'un petit

ouvrage assez iosignifiaDt qu'il venait de composer sous le litre de Mémoires sur la vie de Mgr le duc de Berry. L'auteur ne pouvait manquer de rester au-dessous des sentiments qui s*claient élevés dans tous les cœurs lors de cet épouvantable assassinat. Suivant Lenormand, le grand écrivain avait dépassé de beaucoup Testimation de son œuvre : il demandait vingt-quatre mille francs de ce demi-volume, et une vente fabuleuse ne couvrirait pas ce prix; d'un autre côté, ayant été seuls les éditeurs de tous les ouvrages de M. de Chateaubriand, ce leur serait un mortel chagrin de voir passer à d'autres cette brillante clientèle. Il venait donc me prier de vouloir bien m'entremettre pour obtenir quelque modération dans les prétentions de l'auteur. Je repoussai complètement la proposition de Lenormand, en lui disant que ce ne serait pas moi qui mettrais aux ouvrages du grand écrivain un prix inférieur à celui qu'il fixait luimême, que je voudrais qu'il pût en demander et en obtenir le double. Lenormand, un peu confus, voulut excuser sa proposition malséante.

— Nous avons à ce sujet, me dit-il, relevé le compte de tout ce que nous avons payé à M. de Chateaubriand, depuis sa rentrée en France, et la somme ne s'élève pas à moios de onze cent cinquante mille francs!

— Alors, lui dis-je, vos bénéfices ont dû être considérables; en avez-vous fait le calcul? Ils ont cependant été prélevés sur les productions de son génie ; et vous voulez les marchander? Payez M. Lenormand, payez ce qu'on vous demande, et plus encore si on l'exigeait.

Je ne sais si les conditions furent modifiées, mais l'ouvrage sortit bientôt après des presses de Lenormand.

A cette époque (1822), l'auteur des Mémoires sur la vie de Mgr le duc de Berry, n'avait pas encore obtenu de ses ouvrages la moitié de ce qu'ils lui ont produit dans la suite. 11 n'avait pas reçu le prix que la faveur publique donna plus tard à ses nouvelles productions; les sommes considérables payées pour les nombreuses éditions de ses œuvres complètes sous toutes les formes et dans tous les formats ; il n'avait pas encore eu la singulière habileté de s'attribuer pendant sa vie tout le prix des ouvrages qui ne devaient paÂttre

qu'après sa morU. C'est ainsi qu'en Angleterre, les condamnés à la peine capitale mangent le prix de leur corps qu'ils vendent pour être disséqués aux amphithéâtres d'anatomie. Ainsi, sans compter ses grands traitements des ambassades de Londres et de Rome, et celui du ministère des affaires étrangères; on ne saurait estimera moins de deux millions et demi et peut-être trois millions les sommes que Chateaubriand a absorbées. Ceci soit dit à l'honneur de son talent et à la gloire de notre temps qui a si richement payé ses premiers littérateurs, tandis que ceux du grand siècle vivaient à peine de quelque modique pension de la cour. Aucun auteur avant lui n'avait été aussi bien payé de son vivant, argent comptant, soit en célébrité, soit en monnaie sonnante. Tout cela fut dissipé sans qu'il soit jamais sorti, sauf pendant la représentation de ses places, de sa vie de pauvre diable. Ceux qui ont entrepris d'expliquer ce phénomène d'économie domestique disent que l'armoire où le poète déposait ses sacs était toujours ouverte à tout le monde ; sa femme, son secrétaire, le domestique chargé de la dépense y puisaient à volonté sans qu'il fût jamais tenu aucun compte. Mais cela ne suffit pas encore pour résoudre celte question ; il faut plutôt croire que rien n'est aussi cher à entretenir qu'une brillante imagination.

Lorsqu'on approchait du célèbre écrivain, on trouvait sur ses lèvres un sourire de bon accueil qui éclairait son visage. Mais sa conversation ne réfléchissait jamais rien de son génie. Pas un mot, pas un irait à citer ou à retenir. On ne trouvera jamais à faire un Chateaubrianda.

Je le vois encore, quand, avant et pendant le Conservateur, il se réunissait chez moi avec ce que nous appelions nos amis politiques, MM. de Montmorency, de Fitz-James, Villèle, Corbière et autres. Il entrait, empressé. Ses premières phrases étaient faciles, gaies, obligeantes. Le dîner commençait à l'éteindre, et ensuite, enfoncé dans un fau-

1. Douze ou quinze ans avaut sun dt^cès, M. de Chateaubriaud \eudit ses Mémoires (foutre-tombe pour nue somme di; 150,(K)U fr. et uue pension viagôre de 15,000 fr. sur sa tête et celle de sa femme. Il vendit pins tard le droit de les faire paraître en reuilletons.

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