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On a, depuis longues années, beaucoup trop médit de la Restauration. En histoire comme en politique, il y a des opinions qui sont affaire de mode, et des appréciations banales que le public adopte docilement pour s'épargner la fatigue de les examiner. On a exagéré ses fautes, dénaturé ses intentions, raillé ses faiblesses, sans lui tenir compte de ce qu'elle a pu faire de bien, ou éviter de mal. On lui a contesté jusqu'au droit de se défendre. Aussi est-ce chose fort délicate que de se faire un avis sur cette période de notre histoire. Les rares survivants de cette époque ont, de nos jours encore, conservé dans leurs jugements la fougue de leurs passions d'autrefois et l'obstination de leurs partipris surannés. Les historiens eux-mêmes, pour qui l'impartialité est un devoir et la vérité un besoin, se sont montrés sévères pour les deux derniers règnes de la dynastie légitime; trop souvent leurs pages ont pris
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Taccent du reproche ou le ton d'un réquisitoire*. Et comme, de tout temps, l'assaillant a toujours beau jeu, pour la plupart de nos contemporains, la monarcliie de 1814 est un régime à la fois oppresseur et lâche, imposé à la France par les étrangers coalisés ; un gouvernement ennemi de toute liberté, voisin du ridicule, et sous lequel le pays a vécu, seize années durant, dans Tétouffement et la honte.
Est-ce là toute la vérité? Assurément non; ce n'en est même qu'une faible partie. On a trop oublié, en parlant de la Restauration, que les évolutions d'un pays sont chose le plus souvent inconsciente et nécessaire. On a trop négligé l'atroce tyrannie du gouvernement précédent et ses lamentables conséquences. Après les bouleversements de la Révolution et de l'Empire, tout régime pacifique devait paraître fade et écœurant. Les nations parfois sont comme ces femmes dégoûtées pour lesquelles une agitation nerveuse et malsaine est la seule manière de se sentir vivre. En politique, la France est une grande blasée. Et pourtant, en 1814, elle avait besoin de calme, de sommeil même. Elle avait tant à réparer I — La Restauration, d'autre part, était inévitable. L'édifice impérial, ruiné extérieurement par les alliés, s'écroulait de lui-même à l'intérieur* La Répu-
1. Je fais exception, bien entendu, pour rœnyre pleine de conscience et d'impartialité de M. de Yielcastel. Et pourtant, je me permettrai de formuler ici une bien légère critique, que M. de Vielcastel accueillera, j'imagine, avec son indulgence habituelle. U a donné de M. de Vitrolles un portrait finement étudié, mais qui me paraît trop sévère pour être complètement juste (Tome I, p. 163). J'ajouterai que M. de Vielcastel n'a pas eu communication des Mémoire» que je publie aujourd'hui ; et j'appelle de cette première décision, un peu hâtive, au jugement de l'éminent historien, mieux informé.
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blique était ijnpossible : on était encore trop près de la Terreur. Le duc d^Orléans n'était pas encore mûr pour le trône qu'il convoitait déjà. Fallait-il donc créer de toutes pièces une royauté nouvelle, et la confier à un homme nouveau, Bernadotte, par exemple? C'eût été refaire une édition amoindrie de l'empire, et l'on conçoit que les alliés en aient été médiocrement tentés. Seule, l'ancienne race des rois de France avait conservé dans le peuple des attaches dont on a trop diminué l'importance; seuls, ses princes pouvaient, sans rien perdre, accepter le fait accompli, admettre la défaite et renouer avec les alliés ; seuls ils pouvaient s'interposer entre la France vaincue et les souverains triomphants, sans renoncer à leur dignité. Il y avait là un noble rôle à prendre, et il faut reconnaître, à l'avantage des Bourbons, qu'ils surent le remplir. Il faut se rappeler que les prétentions des alliés excédaient encore de beaucoup les concessions qu'on dut leur faire, et qu'en 1815, si l'Alsace et la Lorraine restèrent françaises ce fut grâce à l'intervention de Louis XVIII. Le seul tort des princes, s'ils en eurent un, fut de mettre un peu trop d'empressement et d'intrigue dans leur dévouement, ce qui leur donna l'apparence de l'avidité, et leur ôta tout le mérite du sacrifice. Ils ne virent pas que leur attitude pré-tait le flanc à la calomnie, ou ils ne s'en aperçurent qu'après coup. Leur faute, à cet égard, a été bien durement punie, et ils ont recueilli la plus riche moisson d'ingratitude qu'ait jamais produit l'attachement à un pays.
Mais après cela, faut-il dire avec certains enthousiastes — peu nombreux il est vrai — que la Restauration a été le plus parfait de tous les régimes ? Non, sans
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doute, et ce serait pousser trop loin Tindulgence. La part du blâme serait considérable, à n'envisage/ que les côtés faibles des deux règnes de Louis XVIII et de Charles X. Mais ce genre de critique, qu'on applique en France à tous les gouvernements, est trop aisé pour mériter qu'on s'y arrête; et d'ailleurs le relevé de leurs erreurs a été dressé sans miséricorde, depuis longtemps déjà. Une seule question aujourd'hui se pose avec quelque intérêt; c'est celle-ci : cette Restauration, que nous voyons inévitable, est-elle toujours restée d'accord avec le principe d'où elle était sortie? a-t-elle été logique dans son développement? en un mot, a-t-elle été ce qu'elle aurait dû être? C'est là ce que je voudrais essayer d'éclaircir dans les pages suivantes, en montrant, à l'aide des documents nouveaux que j'apporte dans le débat, les raisons qu'on peut avoir d'en douter. Ce sera tout à la fois l'explication des Mémoires et la meilleure manière d'y intéresser le lecteur.
On sait quelle était, au début, la situation où se trouvaient les successeurs de Napoléon. Venant après la dictature la plus impitoyable, ils avaient l'obligation d'être modérés et le devoir d'être sages. A l'intérieur de l'État, la nécessité s'imposait à eux de prendre le contre-pied du régime impérial, de supprimer, ou tout au moins d'atténuer dans la plus large mesure, les excès de l'autorité césarienne. C'était à titre de libéi'ateurs et de sauveurs qu'ils prenaient le pouvoir. Ils devaient donc rendre
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aux citoyens Tindépendance, et la parole à la nation. L'empire avait faussé tous les ressorts du système parlementaire, il fallait les rétablir. L'empire, organisé par son chef en vue de la guerre, avait soutiré à la France le meilleur de son sang, et absorbé dans des luttes stériles les plus jeunes de ses intelligences. La Restauration avait, en conséquence, à inaugurer Tère de la paix, à réparer des désastres inouïs, à calmer les dernières ardeurs de la population surexcitée^ à réduire l'armée tout en ayant le soin de se l'attacher, et le souci de la sécurité nationale. L'empire laissait une administration fondée sur un principe centralisateur exagéré dont les inconvénients commençaient dès lors à se faire sentir. Il fallait y porter remède, supprimer les effets en modifiant la cause, et s'efforcer de rendre aux provinces une partie tout au moins de leur autonomie et de leur vitalité propre. Il fallait enfin régler les conditions d'existence delà presse naissante et faire oublier, par la douceur d'un gouvernement respectueux de la légalité, les souvenirs de l'ancien régime inséparables du nom de Bourbon, et les abus du bon plaisir ressuscites par Napoléon.
Au dehors, la tâche des princes rétablis était plus délicate encore. Il fallait d'abord conclure, puis maintenir une paix mal assurée. Il fallait résister aux alliés, repousser leurs prétentions excessives, sauver la dignité de la monarchie, sans compromettre le repos de la France, acheté si cher et si précaire cependant. Il fallait se créer de nouveaux appuis, des alliances solides dans une Europe mal équilibrée, où chacun convoitait une part du bien d'autrui, où chaque nation se gardait avec inquiétude contre des voisins peu sûrs. Il fallait sans froisser
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des susceptibilités en éveil, sans offrir de prétextes à des jalousies redoutables, fournir à notre armée renouvelée un moyen de combattre, et une occasion de relever son prestige. Il fallait enfin faire oublier aux uns, nos défaites présentes, aux autres nos victoires passées, à tous une faiblesse difficile à dissimuler, et rendre à la France, à force de prudence et d'habileté, son rang et son influence au milieu des autres peuples.
Tel devait être le programme de la Restauration. On le voit, il avait de l'étendue et présentait plus d'une difficulté. Pour l'exécuter dans toutes ses parties, il eût fallu un génie inverse de celui de Napoléon, mais d'une puissance égale. ■— A son défaut, en avait-on du moins la monnaie? La royauté pouvait-elle compter sur un nombre suffisant d'esprits supérieurs ? Sur quels caractères devaient porter ses choix, pour qu'elle pût s'y appuyer en toute confiance, et tirer des circonstances tout le parti qu'on en attendait?
Il n'est pas malaisé, aujourd'hui, de se figurer quel devait être le type abstrait du véritable serviteur de la monarchie à cette époque, et on peut, sans trop de peine, en reconstituer de toutes pièces le portrait idéal. — En 1814, le légitimiste utile, pour ainsi parler, ne devait pas avoir plus de quarante ans, seul âge qui lui permît d'avoir traversé la Révolution sans en être effrayé, et l'Empire sans en être corrompu. Il lui fallait d'ailleurs assez de jeunesse pour qu'il pût avoir un peu d'enthousiasme. Il devait être gentilhomme, sans pourtant qu'il lui fût nécessaire de porter un trop grand nom. L'ancienne noblesse, décimée par vingt-cinq années d'exil et de luttes, n'était plus que l'ombre d'elle-même; il fallait prendre au second rang de quoi combler les vides
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du premier, de quoi gouverner sans choquer Famourpropre de l'aristocratie, et sans diminuer le prestige du pouvoir. Il devait en outre être nouveau en politique, et n'avoir dans son passé aucune attache trop lourde, aucun serment trop léger. Pour édifier une œuvre de rénovation, il fallait des hommes sans réminiscences. Il devait être doué d'une énergie exceptionnelle, et pouvoir déployer une vigueur dont les princes ne se vantaient plus. Il devait avoir enfin l'esprit prompt à se plier à des emplois divers, et une intelligence assez universelle pour pouvoir, le cas échéant, commander à des troupes, parler à une assemblée délibérante, diriger une administration compliquée, ou conduire une intrigue à la cour. Joignez à ces hautes facultés les qualités de finesse et de tenue que Napoléon dédaignait trop, ces qualités qui font l'honnête homme et l'homme d'esprit, la correction dans l'attitude, la discrétion dans le sourire, l'ironie facile qui fait craindre, le scepticisme aimable qui empêche d'être pris pour dupe, et l'on aura le résumé du ministre comme il en manquait à la Restauration.
Cet homme rare se trouve-t-il dans les conseils de la monarchie lorsqu'elle remplace et cherche à faire oublier l'empire? — Il est trop facile malheureusement de constater son absence. Le fonds du caractère des princes de la maison royale était l'indécision. Portés d'instinct vers les moyens termes et les solutions moyennes, ils se gardèrent bien de rompre en visière au passé dont on leur vantait sans cesse la grandeur, et avec lequel ils redoutaient la comparaison. Ils ne virent pas qu'en agissant de la sorte ils se rendaient esclaves des circonstances qu'ils auraient dû dominer. Aussi quels
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noms voit-on figurer dans les premiers ministères du régime nouveau? de quels conseillers s'entourent ces représentants de la légitimité? Il y a de tout dans ces réunions hétéroclites où FEmpire et la Révolution coudoient les partisans de l'ordre ancien. On y trouve des diplomates vieillis et blasés, comme Talleyrand et le duc de Dalberg, des militaires fatigués comme le maréchal Soult, ou rouilles, comme Dupont et Gouvion Saint- Cyr, des indifférents comme Beugnot, des régicides aux allures sinistres comme Fouché, tous les débris et Técume des gouvernements précédents, blanchis sous tous les harnais, têtes vides et cœurs refroidis, sans caractère et sans idées. Les représentants les plus directs de la doctrine royale, pour être plus honnêtes, ne valaient pas beaucoup mieux : c'étaient des incapables comme M. de Blacas ou l'abbé de Montesquiou, des « têtes de bois » comme M. Dambray ou M. Barbé de Marbois, ou des intrigants obséquieux comme M. Decazes, esprits étroits et mesquins, plus préoccupés des mots que des choses, dénués d'énergie et d'activité. Auprès d'eux, quelques bons commis d'administration comme le baron Louis. Un seul, M. de Richelieu, se montre digne de la première place, qu'il occupera trop peu de de temps.
C'est là la première et la principale faute de la Restauration, celle qui devait plus tard lui être la plus nuisible. Privée de ses guides naturels, elle était condamnée aux aventures d'une politique flottante, aux incertitudes des événements. Elle ne sut pas choisir ses conseillers. C'est en cela surtout que le contact des aUiés lui fut dangereux et funeste. L'empressement que les princes français avaient mis à se rapprocher d'eux fut aussitôt
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puni par ces hôtes incommodes, dont la protection dégénéra en tyrannie. Le roi de France n'était plus le maître de son royaume. Les coalisés lui imposèrent le Sénat d'abord, puisM. deTalleyrand, puis d'autres encore, sans voir qu'ils mettaient en danger la Restauration même, et minaient, dès le principe, l'édifice qu'ils avaient cherché à rebâtir, en le remplissant de sujets plus fameux qu'honorables. C'est à eux qu'on doit faire remonter les fautes commises à cet égard par nos princes, qui se trouvaient contrariés dans leurs aspirations. Et le plus applaudi des souverains étrangers, l'empereur Alexandre, est aussi celui auquel revient la plus lourde part de responsabilité. Il s'imagina trop savoir ce qui convenait le mieux à la France, à une époque douloureuse où ellemême ne le savait pas au juste.
Pourtant, si les princes rétablis avaient été plus libres dans leurs décisions, moins circonvenus par des intrigues vulgaires, et plus éclairés sur le compte de leurs adhérents, ils auraient pu facilement se dispenser d'avoir recours à tous ces vieillards empressés à proclamer leurs jeunes dévouements. Il y avait autour d'eux de véritables serviteurs joignant l'intelligence à la fidélité, et capables de leur donner de bons avis sans prêter le flanc aux mauvais soupçons. Je n'en veux d'autre preuve que les Mémoires qui vont suivre, et qui renfeiment l'histoire d'un de ces fidèles de la royauté, méconnu par ses maîtres, fort peu récompensé, et qui trouva néanmoins l'occasion de rendre des services et le talent de les faire accepter. Peu de livres feront mieux comprendre la période historique dont je viens de parler, et la présenteront sous un jour plus vrai. La Restauration est tout entière dans ces pages attachantes où la sin-