‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 46 sur 47 · LA CONDUITE DE MURAT ET DE BERNADOTTE · texte numérisé non relu

LA CONDUITE DE MURAT ET DE BERNADOTTE

quenous avions souffert tous les maux que le plus farouche despotisme peut faire peser sur une nation généreuse! C*étail pour en arriver là qu'il avait coulé depuis dix ans plus de sang français que les guerres de deux siècles n'auraient pu en répandre I

Note D

inote sur la conduite de murat et de dernadotte

Le baron de Binder s'étonnait de ma complète ignorance des faits contemporains. Il ne savait pas à quel point la France avait été étouffée. Le Moniteur seul réglait chaque jour ce qu'il nous était permis de savoir et ce qu'il nous était ordonné de croire. Il me prit en flagrant délit lorsque, nommant Murât, il me trouva totalement iuaverti de sa défection, du traité qu'il avait signé avec l'Autriche le 11 janvier 1814, et de la réunion de ses troupes aux armées de la coalition. J'écoutais avec le plus grand intérêt les détails de cette manœuvre qui avait amené peu à peu le lieutenant de Napoléon à se séparer de son maître et à se ranger au nombre de ses ennemis. Mon interlocuteur me racontait les incertitudes de Murât, ses négociations avec lord W. Bentinck, proconsul anglais en Sicile, et le comte de Mier, ministre autrichien à Naples, les propos violents qu'il tenait contre « le tyran continental, » et son entrée solennelle dans Rome, à la tête de 20,000 hommes. Cette parade un peu ridicule de vainqueur sans combats, de conquérant sans conquêtes, était dans son caractère; il avait conservé quelque chose du gascon. M. de Binder se plaisait ensuite à opposer à Tinconsistance du beau-frère de Napoléon la prudence de Bernadette. Celui-ci avait su

ménager sa positioD, peut-être avec plus de réserve que de droiture, mais avec un grand art et une habileté consommée.

A ce nom de Bernadotte, j'avais exprimé Tintérét que nous attachions à sa personne depuis qu'on nous avait représenté ce Béarnais comme zélé pour notre délivrance et dévoué au rétablissement des descendants de Henri IV. Le sourire de mon interlocuteur me fit bien voir que nous ne savions pas tout à ce sujet. Il me fit part des griefs de Bernadotte contre son ancien chef, des négociations entamées par lui, au mois d'avril 1812, avec le czar. L'entrevue des deux souverains avait eu lieu à Abc, en Finlande, sans autre témoin que le ministre anglais, lord Cathcart. Là, furent posées les conditions d'une alliance offensive et défensive qui fit concevoir à Bernadotte l'espoir de changer la couronne de Suède contre celle de France. Appelé à Trachemberg, en Silésie, où se trouvaient l'empereur de Russie, le roi de Prusse, et les plénipotentiaires d'Angleterre et d'Autriche, il prit part aux traités qui resserrèrent l'alliance de l'Europe. On y ménagea ses prétentions sans pouvoir satisfaire les susceptibilités de son excessif amour-propre. Pendant la campagne d'Allemagne, il battit le maréchal Oudinot à Grossbeeren. Grâce à ces différents motifs, il s'était fait un rôle à part, ets'appuyant sur les intérêts immédiats de la Suède, il s'était chargé d'arracher le Danemark à l'alliance française. Il était arrivé à Cologne le 10 février, et s'y était arrêté de sa personne, louvoyant toujours avec habileté entre tous les obstacles.

Cette intéressante conversation fut interrompue aux approches de Bar-sur-Aube, où des intérêts plus pressants devaient m'occuper. J'ai tenu cependant à la résumer et à en consigner ici le souvenir.

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